JE SUIS VIVANT
Phase de test
Plusieurs heures s’étaient écoulées depuis la réactivation de Connor.
Le laboratoire n’avait pas changé, et pourtant la lumière, elle, s’était métamorphosée. Elle n’était plus blanche. Elle était devenue dorée, oblique, presque tendre. Cette clarté fragile qui annonce la fin d’une rude et trop longue journée. Les rayons du soleil pénétraient à travers les baies vitrées et découpaient l’espace en bandes nettes sur les écrans translucides qui projetaient autour du lit médical redressé des halos mouvants de schémas et de données.
Connor était assis au centre du dispositif en jean noir, torse nu, la peau synthétique encore marquée par les points d’ancrage.
De fins câbles couraient le long de ses tempes, glissaient sur sa nuque et descendaient en lignes ordonnées le long de sa colonne vertébrale. Sa LED brillait d’un bleu stable mais plus pâle qu’à l’accoutumée, comme une flamme retenue.
Face à lui, Elijah Kamski faisait défiler des lignes de code avec une lenteur calculée. Ses doigts effleuraient l’interface holographique avec la minutie d’un horloger ajustant un mécanisme délicat. Chaque mouvement semblait pesé, poli, presque esthétique.
Il ne tapait pas : il orchestrait.
« Test de synchronisation motrice. Bouge les doigts de la main droite. »
Connor s’exécuta.
Ses doigts se plièrent un à un. L’index d’abord, avec une précision métronomique. Puis le majeur, l’annulaire, l’auriculaire. Une infime latence, imperceptible pour un œil humain, se glissa entre l’ordre et l’exécution.
« Temps de réponse augmenté de 0,03 seconde. Acceptable. » murmura Kamski, davantage pour lui-même que pour les autres.
À quelques mètres, adossé au mur comme une ombre massive, Hank observait.
Bras croisés. Silencieux. Immobile.
Mais son immobilité n’avait rien de paisible. Sa mâchoire était si contractée qu’un muscle tressautait par instants sous la barbe grisonnante. Les tendons de son cou se dessinaient avec netteté sous la lumière rasante. Son regard allait et venait sans cesse entre le visage de Connor et la lueur bleutée à sa tempe.
Cette lumière.
Toujours là pour lui rappeler ce qu’il était.
Et ce qu’il n’était pas.
Pourtant, dans ce visage aux traits réguliers, il retrouvait des gestes qui n’appartenaient à aucune ligne de code. Ce froncement discret de sourcils lorsqu’une donnée complexe s’imbriquait mal. Cette inclinaison de tête, subtile, presque timide, lorsqu’il cherchait une réponse. Cole faisait cela, autrefois, quand il réfléchissait trop fort.
Et ce parallèle lui vrillait le cœur, surtout depuis qu’il connaissait la vérité.
« Test d’équilibre. »
Connor posa les pieds au sol.
Le contact déclencha une cascade d’ajustements internes : recalibrage des capteurs plantaires, redistribution du poids, micro-corrections posturales. Son système cartographia en temps réel la pression exercée sur chaque point d’appui. Il s’appropriait de nouveau sa propre masse, comme si son corps lui demeurait encore légèrement étranger.
Il se redressa.
Le mouvement était maîtrisé, mais une infime latence traversa ses capteurs. Un vertige ténu, presque abstrait.
Hank se détacha du mur avant même que Connor n’ait le temps de compenser.
« Doucement. » lâcha-t-il sèchement.
« Je vais bien. »
Hank grommela quelque chose d’incompréhensible et ne le quitta plus des yeux.
« Marche. » reprit Kamski.
Un premier pas.
Stable.
Un second.
Puis une micro-variation dans l’axe pelvien. Presque invisible.
Hank fut sur lui en une seconde. Sa main se referma autour du bras de Connor avec une fermeté instinctive. La prise était solide. Protectrice. Chaude.
Et légèrement tremblante.
« J’ai dit doucement. »
Connor releva les yeux vers lui. Un sourire discret et authentique étira ses lèvres. Trop humain pour être anodin.
Hank relâcha sa prise comme s’il s’était brûlé et se racla la gorge.
« Ce n’est pas bien grave. Tes stabilisateurs vont se recalibrer. » annonça Elijah. « Augmentons la charge neuronale. Simulation multitâche. Connor, analyse simultanément ces trois scènes. »
Les projections apparurent dans son champ de vision.
Une reconstitution balistique en trajectoires lumineuses. Un interrogatoire dont les micro-expressions pulsaient en surimpression. Une carte dynamique de Détroit où des lignes prédictives se croisaient comme un réseau sanguin.
Les images s’entremêlèrent.
Connor inspira, geste inutile, mais devenu réflexe.
« Traitement en cours. »
Hank observa la pâleur accrue de la LED, la tension dans ses épaules.
Il n’aimait pas ça.
Il n’aimait rien de tout ça.
« Le pic d’activité pest normal. » nota studieusement Kamski. « Tes circuits ne sont plus cloisonnés. »
À quelques mètres, le lieutenant lui lança un regard sombre.
« Vous poussez un peu loin, non ? » lâcha-t-il.
« Il doit être testé à pleine capacité. » répondit le concepteur sans détourner les yeux des écrans.
Connor sentit une légère surcharge traverser ses processus.
« Les trois scénarios sont résolus. Probabilité d’issue optimale : 94 %. »
« Parfait. Augmentons la complexité. »
Les projections changèrent brutalement et le déviant se retrouva face à une simulation sensorielle complète et Innattendue.
La lumière du laboratoire disparut.
Le monde devint blanc.
Pas un blanc lumineux.
Un blanc qui absorbe.
La neige tombait en silence. Lente. Ininterrompue. Chaque flocon semblait suspendu une fraction de seconde trop longtemps, comme si le temps lui-même hésitait.
Le jardin.
Les arbres nus dressaient leurs branches noires vers un ciel laiteux. L’étang gelé s’étendait en une surface opaque, sans reflet. Le vent sifflait, coupant, persistant.
Connor ne cligna pas des yeux.
Mais ses capteurs recréaient tout : la morsure du froid sur la peau synthétique, la pression du vent, le crissement imaginaire de la neige sous ses pas.
Dans le laboratoire, sa LED vira au jaune et Hank sentit quelque chose se contracter dans son propre ventre.
« Connor, identifie l’anomalie. » ordonna Kamski.
« Il n’y a pas d’anomalie. » Sa voix était plus basse, plus fragile. « C’est un souvenir. »
Le vent souffla de plus en plus fort, la neige s’accumulant autour de ses pieds.
Il savait ce qui allait suivre.
L’effacement.
Le néant.
Son stress augmenta significativement.
« Décris moi ce que tu ressens. »
« Je... »
Hank fit un pas en avant, plus menaçant cette fois.
« Kamski ! À quoi vous jouez, putain ? »
« Il doit être capable de l’affronter sans instabilité. » se défendit le concepteur.
Les mâchoires du lieutenant se serrèrent mais il laissa l’expérience se poursuivre.
« Il... il fait froid... » Sa LED devint cramoisie. « Je déteste le froid... »
Il tremblait maintenant. Pas physiquement, mais dans ses micro-oscillations internes.
« Pourquoi ? »
Le déviant hésita avant de répondre.
« Parce qu’il annonce la fin. »
« Continue. »
« Il annonce l’arrêt des fonctions. La… la... »
Sa voix se brisa.
« La quoi, Connor ? » Kamski se rapprocha de lui, comme fasciné. « Dis moi. »
« La mort. »
Hank sentit son propre cœur cogner contre ses côtes.
Il traversa la pièce en trois enjambées et attrapa Kamski par le col pour le pousser contre la console.
« Arrêtez ça ! » Sa voix éclata, brutale, chargée de colère. « Vous voulez quoi ? Le voir imploser ? »
Le scientifique resta étrangement calme.
« Je veux qu’il l’admette. »
« Il n’a rien à admettre ! »
Connor était toujours projeté dans le jardin, dans une tempête qui s’intensifiait.
« J’ai... j’ai peur de m’arrêter. » souffla-t-il alors que sa LED clignotait maintenant d’un rouge instable. « De ressentir cela... à nouveau... »
La phrase était à peine audible mais tout comme Elijah, Hank l’entendit.
Et quelque chose céda en lui.
Il lâcha Kamski comme un objet sans importance et se précipita vers Connor. Il prit son visage entre ses mains, sans réfléchir.
Geste instinctif. Paternel. Désespéré.
« Hé. Regarde-moi. T’es pas dans ce foutu jardin. T’es ici. Avec moi. » Ses pouces étaient chauds contre ses tempes.
le déviant leva les yeux vers lui. Il y avait de la panique dedans.
Une panique nue.
Puis soudain, la simulation s’interrompit.
Le blanc se dissipa et la lumière dorée du laboratoire revint, douce, presque irréelle après la tempête.
Kamski ajusta ses lunettes d’un geste machinal et esquissa un sourire satisfait.
Il avait obtenu ce qu’il recherchait.
La preuve que la conscience ne naît pas seulement de la peur de mourir mais également de l’aveu de celle-ci.
Et pour la première fois depuis le début de l’expérience, Hank avait touché Connor sans trembler.
« Il a admis son attachement à l’existence. » coupa t’il « C’est tout ce que je voulais pour clôturer mon évaluation. »
Le policier fulmina.
« Vous n’êtes qu’un putain de cinglé ! »
Intrigué par l'agressivité manifeste de Hank, Connor encore éprouvé par sa récente expérience, cligna plusieurs fois des yeux avant de s’adresser à lui d’une voix un peu essoufflée.
« Cette phase de test n’était peut-être pas agréable mais elle était nécessaire pour vérifier l’état de mon système. Pourquoi êtes-vous autant en colère ? »
La question était sincère. Désarmante.
« Parce qu'on ne peut pas lui faire confiance. » cracha-t-il d’un ton vénimeux. « Tu peux me croire ! »
« Il est bien venu m’aider, non ? »
« Tu n’as pas toutes les données, Connor. »
« Les données ? » répéta t’il doucement. « De quoi parlez vous ? »
Mais l’homme s’était soudainement refermé. Physiquement présent mais mentalement verrouillé.
Il passa une main sur son visage, comme s’il voulait effacer la question.
« Laisse tomber. »
Le ton était sec. Trop sec. Comme une porte claquée avant même d’avoir été entrouverte.
Le déviant inclina légèrement la tête en l’étudiant curieusement. Ses capteurs enregistraient une augmentation du rythme cardiaque, une tension accrue dans ses épaules, un léger tremblement dans sa main droite.
De la colère.
Oui. Mais pas seulement.
Il y avait autre chose.
« Si je ne dispose pas de toutes les informations, je ne peux... »
Le regard du lieutenant se durcit.
« Ce n’est pas une question de logique, Connor. »
« Alors de quoi s’agit-il ? »
L’air semblait plus dense. Plus lourd.
« Tests terminés. » Intervint Kamski. Sa voix résonna comme un couperet et les écrans s’éteignirent un à un, plongeant le laboratoire dans une pénombre dorée. La lumière du soir glissait sur la peau synthétique de Connor, dessinant des ombres douces sur ses épaules encore marquées par les capteurs. « Il est stable. Vous pouvez le ramener. »
Hank ne se le fit pas dire deux fois.
Il s’approcha du déviant et, sans un mot, détacha lui-même les derniers câbles le long de sa nuque. Ses gestes étaient trop précis pour être indifférents.
« Ça va ? » La question était presque brusque mais son regard, lui, l’inspectait de haut en bas avec minutie.
« Mes fonctions sont opérationnelles à 99,42%. »
Le policier fronça les sourcils.
« Je ne te demande pas tes stats. »
Connor corrigea immédiatement la formulation.
« Oui. Ça va. »
Quelque chose dans la poitrine du détective sembla se relâcher. Infime. Invisible pour quiconque sauf peut-être pour une machine capable de mesurer les variations cardiaques.
Soudain gêné, il partit au fond de la pièce afin de lui récupérer ses affaires.
Kamski le regarda s’éloigner.
« Connor. » appela-t-il, d’une voix basse. Le ton n’était plus celui d’un scientifique. Il y avait une note presque… personnelle. « Donne-lui du temps. »
« Du temps pour quoi ? »
Le regard du concepteur glissa brièvement vers Hank en retrait.
« Pour accepter. »
Les capteurs de Connor enregistrèrent une variation brutale dans son module émotionnel.
« Je ne comprends pas. »
« Tu comprendras. » Il marqua une pause. « Et lorsque ce sera le cas… protège-le. »
Le protéger ?
L’instruction s’imprima plus profondément que toutes les autres.
Quand Hank les rejoignit à nouveau, il tendit un sweat gris et une paire de sneakers blanches au déviant.
« Rhabille toi. Je vais prévenir Markus de notre départ. »
Tandis qu’il s’exécutait, le lieutenant observa ses yeux bruns brillants le fixer avec intrigue.
Ces mêmes yeux.
La comparaison fut comme une déflagration silencieuse.
Une torture lente.
Combien de temps pourrait-il la supporter ?
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À suivre