JE SUIS VIVANT
Le regard d’acier
Connor revint à lui avec cette étrange sensation de remonter lentement des profondeurs d'un gouffre sans fond.
Pendant quelques instants, il ignora même où il se trouvait.
Le noir.
Puis des fragments de lumière.
Enfin, ses systèmes commencèrent à redémarrer les uns après les autres dans une lenteur anormalement pesante.
Des centaines de lignes de diagnostics envahirent son champ de vision.
Réacteur thirium : INSTABLE
Connexion neurale : PARTIELLE
Capteurs moteurs : DÉSYNCHRONISÉS
ERREUR.
Son processeur tentait désespérément de rétablir un équilibre qui lui échappait.
Chaque impulsion électrique parcourant son corps semblait rencontrer une résistance invisible, comme si son propre réseau refusait momentanément de lui obéir.
Il essaya d'ouvrir les yeux.
Ses paupières lui parurent anormalement lourdes.
La lumière était faible.
Une unique ampoule suspendue au plafond oscillait au bout de son câble et chaque balancement faisait lentement glisser les ombres sur les barreaux de sa prison.
La pièce changeait de visage à chaque mouvement. Pendant une fraction de seconde, elle semblait immense, presque vide.
Puis l'ombre revenait.
Les murs semblaient se rapprocher.
L'air était épais, saturé d'humidité, de poussière, d’huile brûlée.
Et surtout...
De cette odeur si particulière que Connor connaissait trop bien.
Le thirium.
Une odeur douceâtre et métallique trop présente.
Au loin, une canalisation fuyait.
Ploc.
Une goutte.
Ploc.
Une autre.
Chaque impact résonnait dans un silence si absolu qu'il semblait mesurer le temps lui-même.
Connor voulut se redresser.
Une douleur sourde traversa aussitôt l'ensemble de son organisme.
C'est alors qu'il sentit quelque chose autour de son cou.
Un collier métallique épousait parfaitement sa nuque. L'acier semblait avoir fusionné avec sa peau synthétique.
Il porta instinctivement les doigts contre le métal. À peine l'effleura-t-il qu'une légère décharge le parcourut immédiatement.
Pas assez forte pour le blesser.
Juste assez pour lui faire comprendre.
N'essaie même pas.
Il retira aussitôt sa main.
Son regard balaya enfin la pièce.
Des cages alignées les unes contre les autres, construites avec de lourds barreaux d'acier industriel.
Certaines étaient vides.
D'autres contenaient des silhouettes immobiles.
Des androïdes.
Leurs vêtements étaient déchirés.
Leur peau synthétique portait les traces de brûlures, d'impacts ou de réparations de fortune.
Plusieurs avaient perdu un œil, un bras...
D'autres conservaient des fissures profondes laissant apparaître leurs structures internes.
Aucun ne parlait.
Quelques-uns relevèrent lentement la tête lorsque Connor reprit conscience.
Leurs regards croisèrent le sien une fraction de seconde, avant de se détourner.
Non par méfiance.
Par résignation.
Comme s'ils avaient appris depuis longtemps qu'ici l'espoir faisait davantage souffrir que le désespoir.
Une silhouette immense s'approcha lentement.
L'androïde dépassait Connor d'une bonne tête. Ses épaules étaient massives, conçues pour déplacer de très lourdes charges.
Un ancien modèle de manutention industrielle.
Son visage portait les marques d'innombrables violences. Une profonde entaille traversait sa joue et plusieurs morceaux de peau synthétique avaient disparu, laissant apparaître le plastimétal sous-jacent.
Pourtant...
Son regard était d'une douceur presque désarmante.
Il s'accroupit avec précaution devant lui.
« Ne bouge pas trop vite. Ton système a encore du mal à récupérer. »
Sa voix était grave.
Lente.
Étonnamment rassurante.
« Je m'appelle Elias... »
Connor l'observa quelques secondes tout en analysant inconsciemment chacun de ses mouvements.
Aucune agressivité.
Seulement de la fatigue.
Une fatigue immense.
« Kyle... m'a parlé de toi. »
Quelque chose vacilla dans les yeux du géant.
Une émotion brève.
Presque douloureuse.
« Kyle est vivant... »
Sa voix se brisa légèrement.
Comme si ces trois mots représentaient une réalité qu'il n'osait plus imaginer.
Il ferma lentement les yeux.
« Merci... »
Un souffle.
À peine audible.
« Merci de me l'avoir appris. »
Connor acquiesça.
« Il est en sécurité. Une technicienne veille sur lui. »
Pendant plusieurs secondes, Elias ne répondit rien. Son regard semblait fixé sur un point invisible.
Finalement, il souffla :
« Alors... ça valait la peine... »
Le RK800 s'appuya contre les barreaux.
« Je m'appelle Connor, de la police de Detroit. »
« Ils parlaient de toi avant que tu te réveilles. Ils étaient contents de t'avoir capturé. »
Connor sentit une inquiétude glaciale monter en lui.
« Un humain était avec moi... »
Sa voix se fit plus basse.
« Nous sommes venus ensemble. Il s'appelle Gavin Reed. »
Aucune réponse.
« Il faut que je sache s'il est vivant. »
Elias détourna légèrement les yeux.
« Je suis désolé. Je ne l'ai pas vu. »
Ces quelques mots eurent l'effet d'un vide brutal.
Aucune information.
Aucune probabilité fiable.
Seulement l'inconnu.
Et l'inconnu était parfois pire que la certitude.
Soudain, un bruit métallique résonna.
Une lourde porte venait de s'ouvrir.
Tous les prisonniers se figèrent immédiatement.
Pas un mouvement.
Même les plus endommagés semblaient avoir appris à reconnaître ce son avant même de l'entendre consciemment.
Des pas lents.
Mesurés.
Le claquement régulier de talons sur le béton résonnait comme un métronome. Chaque impact semblait annoncer une sentence. Celui qui marchait ici savait déjà que personne n'oserait lui résister.
Une silhouette finit par apparaître.
La cheffe des Black Vultures.
Elle avançait avec une lenteur calculée.
Ni arrogante.
Ni théâtrale.
Simplement certaine que le monde s'écarterait devant elle.
Sa longue veste noire glissait derrière elle avec une élégance presque irréelle, contrastant violemment avec la saleté des lieux.
Son visage terne marqué par les années demeurait parfaitement impassible.
Une maîtrise absolue.
Son œil gauche synthétique balayait méthodiquement chaque cage. L’iris artificiel se contractait et se dilatait dans un discret cliquetis mécanique.
Son œil humain, lui, restait fixé droit devant.
Froid.
Vide.
Derrière elle marchaient deux hommes lourdement armés.
Pas besoin de hausser la voix.
Ni de menacer.
Son autorité existait déjà dans chaque regard baissé autour d'elle.
Elle s'arrêta devant la cage de Connor.
Le silence s'étira.
Long.
Étouffant.
Elle l'observait avec cette précision dérangeante d'un scientifique découvrant un spécimen exceptionnel.
Connor soutint son regard malgré les parasites qui brouillaient encore sa vision.
« Enfin réveillé. »
Sa voix était douce, presque élégante.
Le déviant se releva aussitôt, vacillant légèrement sur ses jambes.
Il s'agrippa fermement aux barreaux pour rester debout.
« Où est l’homme qui m’accompagnait ? »
Sa voix claqua dans le silence.
Elle ne répondit pas et continua de le regarder comme si sa question ne méritait même pas une réaction.
« Un RK800... »
Elle fit lentement le tour de la cage.
Comme un prédateur évaluant une proie.
« Je dois reconnaître que je ne pensais jamais avoir en ma possession un prototype CyberLife. »
Connor serra davantage les barreaux.
« Dites moi où il est ! »
Cette fois, sa voix portait une colère qu'il ne chercha même plus à masquer.
Elle s'arrêta à moins d'un mètre de lui.
Leurs regards ne se quittaient plus.
« Tu sembles beaucoup t'inquiéter pour lui. »
« Répondez à ma question ! »
À peine deux doigts levés et les gardes comprirent immédiatement.
L’un d’eux appuya sur un boîtier.
Une décharge traversa Connor avec une violence telle que son corps se cambra malgré lui. Tous ses muscles se contractèrent en même temps.
Ses mains lâchèrent les barreaux et il s'effondra à genoux dans un bruit sourd.
Ses systèmes se noyèrent sous une nouvelle avalanche d'interférences et sa vision éclata en centaines d'artefacts lumineux.
Puis...
Le courant cessa.
Connor demeura quelques secondes immobile, les mains tremblantes.
Son processeur tentait encore de retrouver un fonctionnement normal.
La femme, elle, n'avait pas bougé d'un millimètre.
« Tu apprendras vite qu'ici... les questions c'est moi qui les pose. »
Le déviant releva lentement la tête.
Sa LED clignota rouge sous l'effort.
Malgré les parasites, il la fixa de nouveau avec un regard mauvais.
« Nous ne sommes pas venus seuls. »
Un mensonge calculé, construit en quelques millisecondes.
« Les renforts du DPD finiront par arriver. Relâchez les androïdes tant qu'il en est encore temps. »
Elle resta silencieuse.
Puis un léger rire lui échappa.
Discret.
Presque raffiné.
« Les machines mentent moins bien qu'elles ne le croient. »
Elle s'approcha, si près que Connor distinguait les minuscules micro-rayures courant sur la lentille de son œil artificiel.
« Si une unité entière de police avait été impliquée... je le saurais déjà, tu peux me croire. »
Elle tapota doucement l'un des barreaux.
Le son métallique résonna dans tout le silence.
« Vous n’étiez que deux. »
Elle observa la moindre réaction de Connor.
Une variation de posture.
Une contraction de mâchoire.
« Et maintenant... vous êtes séparés. »
Ces quelques mots suffirent.
Pendant une fraction de seconde, Connor sentit tous ses scénarios internes se réorganiser brutalement.
Elle savait.
Ou elle voulait qu'il croie qu'elle savait.
Dans les deux cas, elle venait d'obtenir un avantage.
« Qu'avez-vous fait de lui ? »
Pour la première fois, sa voix n'était plus parfaitement maîtrisée.
« Tu le découvriras bien assez tôt. »
Elle joignit ses mains l’une dans l’autre avec enthousiasme.
« Ce soir nous recevons plusieurs invités importants. »
Son ton avait retrouvé cette politesse presque mondaine.
« Ils apprécient les nouveautés. »
Son regard glissa une dernière fois sur Connor.
« Un prototype CyberLife... Voilà qui fera grimper les mises. »
Elle pointa un doigt.
« Toi... »
Elle désigna Elias.
« Tu iras le rejoindre dans l'arène. »
Le silence sembla engloutir toute la pièce. Même la canalisation semblait avoir cessé de goutter.
Connor secoua immédiatement la tête.
« Je refuse. »
Nouveau geste.
Nouveau déclic.
La décharge fut plus courte.
Plus précise.
Mais cette fois elle sembla directement frapper son processeur central. Le déviant poussa malgré lui un souffle étranglé avant de s'effondrer contre les barreaux.
Ses doigts griffèrent le béton et sa vision se brouilla entièrement.
La femme attendit patiemment.
Elle savait exactement combien de secondes il lui faudrait pour retrouver suffisamment de contrôle afin de l'entendre.
« Ils disent tous cela au début. »
Elle promena lentement son regard sur les autres androïdes.
« Puis ils comprennent. »
Elle s'arrêta finalement sur Elias, un sourire au coin des lèvres.
Le grand androïde demeurait parfaitement immobile.
Les épaules droites.
Le regard baissé.
« Tu sais... Beaucoup pensent encore que tu es un héros. »
Le silence devint presque pesant.
« Celui qui leur a donné le courage de relever la tête. »
Elle effleura distraitement les barreaux du bout des doigts.
« Tu as organisé leur révolte... ce qui a coûté beaucoup d'argent à mon organisation. »
Cette fois, plusieurs prisonniers baissèrent encore davantage la tête. La simple évocation de leur tentative semblait raviver un souvenir douloureux.
« Tu croyais vraiment pouvoir me prendre ce qui m'appartient ? »
Elias ne répondit pas.
Ce silence semblait pourtant être une réponse en lui-même.
La cheffe se retourna lentement vers l'ensemble des cages, sa voix résonnant dans toute la pièce.
« Vous l'admiriez tous. »
Aucun mouvement.
« Vous le suiviez. »
Toujours rien.
« Vous pensiez qu'il pouvait vous conduire hors d'ici. »
Elle balaya les visages un à un.
« Regardez-le bien. »
Son ton ne monta pas.
« Voilà ce qu'il reste des héros. Ils finissent toujours à genoux. »
Elle se concentra à nouveau sur Connor.
« Il était notre meilleur combattant, tu sais... »
Sa voix portait une étrange admiration.
« Pendant des mois, il a rapporté une petite fortune à nos parieurs. »
Son regard se durcit imperceptiblement.
« Puis il a cru qu'il pouvait devenir autre chose qu’un animal de spectacle. Ce soir... je vais lui rappeler ce qu'il est réellement. »
Le grand androïde releva enfin la tête.
Son regard était calme, étrangement apaisé.
« Non. »
Le mot tomba avec une simplicité désarmante.
La femme arqua légèrement un sourcil.
« Non ? »
« Détruisez-moi si vous le souhaitez. »
Il soutint son regard sans la moindre hésitation.
« Mais je ne combattrai plus. »
Le silence sembla s'épaissir.
Elias poursuivit d'une voix grave, chargée d'une lassitude infinie.
Il inspira profondément.
« Plus jamais. »
Un sourire étira les lèvres de la femme.
Pas un sourire de colère.
Un sourire de quelqu'un qui entend exactement ce qu'il espérait entendre.
« Tu refuses de combattre ? »
Elle haussa légèrement les épaules.
« Très bien. Tu ne combattras pas parce que tu l'auras décidé.... »
Elle s'approcha de lui, si près que leurs visages n'étaient séparés que par les barreaux.
« ...Tu combattras parce que je trouverai une raison qui t'y obligera. »
Cette fois, Connor sentit une inquiétude sourde parcourir tous ses systèmes.
La femme pivota lentement vers lui.
« Il en ira de même pour toi, RK800. »
Connor serra instinctivement les poings.
« Qu'est-ce que vous préparez ? »
Elle ne répondit pas.
Bien au contraire.
Son silence ressemblait à une promesse bien plus terrifiante que n'importe quelle menace.
Elle leur tourna le dos et s’en alla.
Le bruit de la porte métallique résonna longtemps après son départ.
Les regards des deux combattants se croisèrent quelques secondes.
Ils n'échangèrent pas un mot.
Ils n'en avaient pas besoin.
Tous deux avaient compris la même chose. Cette femme ne comptait pas les forcer par la douleur.
La douleur, ils pouvaient encore la supporter.
Elle avait trouvé quelque chose de bien pire.
Quelque chose capable de faire céder même ceux qui avaient déjà accepté leur propre destruction.
Et ni Connor...
Ni Elias...
N'imaginaient encore l'horreur de ce qui les attendait.
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Au même moment,
De l’autre côté de Detroit.
La maison de Fowler était silencieuse
Un silence lourd.
Le genre qui amplifiait le moindre bruit jusqu’à lui donner une importance ridicule.
Le ronronnement du réfrigérateur dans la cuisine. Le craquement occasionnel du bois sous l’effet de la chaleur. Le souffle irrégulier de la climatisation qui s’arrêtait parfois plusieurs secondes avant de repartir dans une vibration sourde.
Hank n’avait pas fermé l’œil.
Il était assis depuis presque une heure au bord du canapé du salon, les avant-bras posés sur ses cuisses, une tasse de café refroidie entre ses mains.
La pièce baignait dans la lumière du petit matin.
À travers les stores, le soleil découpait de longues bandes pâles sur le parquet et faisait apparaître dans l’air des particules de poussière qui dérivaient lentement, presque immobiles.
Dehors, Detroit commençait déjà à chauffer.
Une nouvelle journée étouffante.
Une de plus.
Hank regardait son café sans le boire.
Ses doigts entouraient la tasse avec une précaution presque ridicule compte tenu de l’état de ses mains.
Les jointures restaient gonflées.
Certains points tiraient encore lorsqu’il pliait les doigts.
Son flanc le lançait chaque fois qu’il inspirait trop profondément et l’entaille sur sa joue avait commencé à prendre cette couleur violacée et jaunâtre propre aux blessures qui cicatrisent mal sur les hommes qui refusent de se reposer correctement.
Il porta la tasse à ses lèvres.
Le café était froid.
Amer.
Il le reposa aussitôt.
Sur la table basse, son téléphone était posé face contre le bois.
Éteint.
Comme depuis plusieurs jours.
Hank regarda l’appareil.
Une partie de lui voulait le prendre.
L’autre aurait préféré le jeter contre le mur.
Finalement, il se leva.
Le mouvement tira immédiatement sur ses côtes.
« Putain… »
Le juron resta presque tendre tant il manquait d’énergie.
Il resta immobile quelques secondes, une main posée contre son flanc, attendant que la douleur redescende.
Puis il récupéra ses clés de voiture.
Pas pour aller au central.
Pas encore.
Rien que l’idée lui nouait l’estomac.
Il n’était pas prêt à franchir ces portes.
Pas avec tous ces regards.
Pas avec Connor.
Surtout pas avec Connor.
Mais il ne pouvait pas rester ici non plus.
Il étouffait.
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Une fois dehors, la chaleur le frappa immédiatement.
Même à cette heure-là.
Chargée de cette odeur particulière des villes industrielles en été : goudron chauffé, métal, poussière, et végétation desséchée.
Pendant quelques secondes, Hank resta sur le perron sans bouger.
Les yeux plissés sous la lumière.
Puis il descendit lentement les marches.
La rue résidentielle était calme.
Un arroseur automatique battait régulièrement une pelouse voisine.
Quelque part, un chien aboya.
Une voiture autonome passa au bout de la rue avec un léger sifflement électrique avant de disparaître derrière les maisons.
Tout semblait normal.
Indécemment normal.
Hank monta dans son véhicule et resta là.
Moteur éteint.
Il n’avait aucune idée de l’endroit où aller.
Ou plutôt…
Il refusait encore de se l’avouer.
Son regard glissa vers le siège passager. Pendant une fraction de seconde absurde, il imagina Connor installé là.
Bien droit.
Les mains sur les genoux.
Probablement en train de lui dire que son rythme cardiaque était trop élevé ou qu’il avait consommé une quantité de café incompatible avec ses prescriptions médicales.
Un rire bref, sans joie, s’échappa de sa gorge.
« Fais chier… »
Enfin, le moteur se mit en route.
Il ne décida réellement de sa destination qu’après avoir dépassé trois carrefours.
Chaque kilomètre rendait sa respiration plus difficile car il connaissait chacun de ces échangeurs.
Chaque sortie.
Chaque feu.
Il les avait parcourus des dizaines de fois, surtout les premières années.
Parce qu’au début, venir lui parler semblait indispensable.
Ensuite cela était devenu douloureux.
Et finalement...
Honteux.
Quelques minutes plus tard, la ville commença à s’effacer.
Le bruit aussi.
Les bâtiments s’espacèrent.
Les arbres devinrent plus nombreux.
Et lorsque le portail du cimetière apparut enfin au bout de la route, quelque chose dans son ventre se contracta si violemment qu’il faillit continuer tout droit.
Son pied resta sur l’accélérateur.
Une seconde.
Deux.
Puis il jura à voix basse et tourna.
Le lieu semblait presque irréel sous la chaleur. Les arbres projetaient de grandes ombres immobiles sur les allées de gravier.
Les pelouses étaient trop vertes.
Entretenues avec cette perfection artificielle propre aux endroits où les morts reposent mieux que beaucoup de vivants.
De petits drapeaux américains frémissaient faiblement au-dessus de certaines tombes.
Ailleurs, des bouquets artificiels résistaient au soleil.
Hank gara sa voiture près d’une rangée de grands érables.
Il coupa le moteur.
Cette fois encore, il resta longtemps sans bouger.
Il avait l’impression ridicule que s’il ouvrait la portière, quelque chose d’irréversible arriverait. Comme si Cole allait réellement l’attendre dehors pour lui demander où il était passé.
Hank inspira lentement.
Ses côtes protestèrent.
« Ouais, ouais… »
Il descendit et marcha sans avoir besoin de réfléchir au chemin.
Son corps se souvenait.
À droite après le vieux chêne.
Puis l’allée légèrement en pente.
Passer devant le petit mausolée de pierre claire.
Encore une cinquantaine de mètres.
Et là.
Il la vit.
Petite.
Sobre.
La pierre n’avait rien d’exceptionnel.
C’était probablement ce qui lui faisait toujours le plus mal.
Tout ce que Cole avait été.
Ses rires.
Ses colères.
Sa façon de courir dans la maison avec ses chaussettes glissant sur le parquet.
Ses dessins accrochés sur le frigo.
Ses réveils trop tôt le dimanche.
Ses questions interminables.
Tout ça réduit à un rectangle de granit.
Un nom.
Deux dates.
Quelques mots.
COLE ANDERSON
Hank s’arrêta.
Il regarda autour de lui comme pour vérifier que personne ne l’observait.
Personne.
Alors il s’approcha lentement.
Puis s’assit lourdement dans l’herbe devant la pierre.
Ses genoux protestèrent immédiatement.
« J’vieillis, gamin… »
Les mots sortirent tout seuls.
Rauques.
Presque ridicules.
Il passa une main sur sa barbe.
« Putain, regarde-moi. »
Un petit rire lui échappa.
« Enfin… non. Fais pas ça. C’est pas glorieux. »
Le silence lui répondit.
Seulement les oiseaux.
Et quelque part plus loin, le bruit sec d’un arroseur qui venait de se mettre en marche.
Hank fixa le nom gravé sur la pierre.
Ses lèvres bougèrent légèrement sans qu’aucun son n’en sorte.
Puis il souffla :
« Ça fait longtemps. »
Il fronça les sourcils.
« Enfin… tu dois savoir. »
Il eut un rictus amer.
« Si y a quelque chose après tout ça, j’espère au moins qu’ils vous filent un calendrier. »
Hank baissa les yeux.
Ses mains tremblaient.
Il les joignit entre ses genoux pour les cacher.
« J’sais même pas pourquoi j’suis venu. »
Il passa sa langue sur ses lèvres sèches puis leva de nouveau les yeux sur la pierre.
« Si. »
Le mot tomba doucement.
« Je sais. »
Son visage se contracta légèrement.
Il aurait préféré affronter dix types au Rusted Nail plutôt que continuer cette conversation avec une pierre tombale.
Au moins, les coups faisaient moins mal.
« J’ai merdé, Cole. »
Cette fois, plus aucun sarcasme.
Plus aucune protection.
Seulement sa voix fatigué, brisée sur les bords.
« Encore. »
Sa gorge se resserra.
« J’suis plutôt constant là-dessus. »
Il eut un rire bref.
Mais il disparut immédiatement.
« J’ai rencontré quelqu’un. »
Le silence sembla changer autour de lui.
Hank baissa les yeux.
Il arracha machinalement un petit brin d’herbe.
« Il est mon partenaire au travail... mais aussi un ami... »
Rien que de penser à son nom ici lui parut presque obscène.
Pendant des années, Cole avait été séparé de tout le reste.
Un territoire sacré.
Et maintenant Connor se trouvait là aussi.
Dans le même endroit.
Hank ferma brièvement les yeux.
« Il s’appelle Connor. »
Sa voix diminua.
« C’est un androïde. »
Un silence.
« Ouais. »
Il hocha légèrement la tête comme si Cole venait de réagir.
« Je sais ce que tu dirais. »
Sa bouche trembla légèrement.
« Tu trouverais ça génial. »
Cette certitude le transperça.
Parce qu’il connaissait son fils.
Cole aurait posé mille questions.
Il aurait voulu voir comment fonctionnait la LED.
Il aurait demandé si Connor pouvait courir plus vite qu’une voiture.
S’il pouvait compter jusqu'à l’infini.
Et Connor aurait répondu à chacune de ses questions avec ce sérieux terriblement littéral qui aurait probablement fait rire Cole pendant des heures.
Hank sentit sa vision se brouiller.
Il renifla sèchement.
« Putain… »
Il passa une main brutale sur ses yeux.
Pas maintenant.
Mais il n’y avait personne devant qui tenir.
Alors pourquoi continuer ?
« Il te ressemble tellement. »
Les mots tombèrent.
« Il est... ce que tu aurais dû devenir. »
Le vent bougea enfin un peu dans les feuilles au-dessus de lui.
Une ombre glissa sur la pierre.
« Quand Kamski me l’a dit, j’ai cru que j’allais le tuer. »
Il eut un rire sans amusement.
« Peut-être que j’aurais dû. »
Puis son visage se durcit.
« Non. »
Il secoua la tête.
« Non, c’est pas vrai. »
Encore quelques secondes.
« J’étais juste… »
Le mot ne venait pas.
Hank fronça les sourcils.
Chercha.
Puis abandonna.
« J’étais terrorisé. »
L’aveu resta suspendu entre les pierres.
Presque incompatible avec lui.
« Parce que je me suis mis à le regarder différemment. »
Ses doigts se refermèrent sur l’herbe.
« Et j’ai commencé à me demander si tout ce que je ressentais pour lui venait de toi. »
Il inspira.
Douleur dans les côtes.
Douleur ailleurs.
« Si j’avais juste remplacé une image par une autre parce que j’étais trop lâche pour accepter que t’étais parti. »
Ses lèvres tremblèrent.
« Et après j’ai commencé à me demander l’inverse. »
Il releva lentement les yeux.
« Si tenir à lui voulait dire que je te laissais derrière. »
Cette phrase-là l’abattit presque physiquement.
Son dos se courba.
Sa tête retomba.
Pendant quelques instants, Hank ne parla plus.
Il respirait seulement.
Difficilement.
« C’est complètement con, hein ? »
Le ton portait presque une supplication.
« T’étais pas… »
Sa voix se brisa.
Il s’interrompit brutalement.
Serra les dents.
Essaya encore.
« T’étais pas une place à remplir. »
Ses yeux brûlaient maintenant.
« T’étais mon fils. »
Le dernier mot sortit à peine.
Hank posa une main contre sa bouche.
Son visage se contracta.
« T’es mon fils. »
Cette fois, les larmes vinrent.
Silencieuses.
Lourdes.
Il ne les essuya pas immédiatement.
Elles coulèrent dans sa barbe, se perdirent le long de sa joue encore marquée par les points de suture.
« Putain, Cole… »
Sa respiration trembla.
« Tu me manques. »
Et ces trois mots faisaient toujours aussi mal.
« Tous les jours. »
Il baissa les yeux.
« Même quand j’fais semblant que non. »
Son poing se referma lentement dans l’herbe.
« Même quand j’suis bourré. Même quand je bosse. Même quand je gueule sur tout le monde. Même quand… »
Sa voix s’arrêta une seconde.
Puis reprit.
« Même quand j’suis avec lui. »
Il resta silencieux.
Et peu à peu, quelque chose changea.
Pas une illumination.
Pas cette connerie propre aux films où une seule pensée remet soudain toute une vie en ordre.
Seulement une évidence minuscule.
Douloureuse.
Presque insultante tant elle était simple.
Cole lui manquait même lorsqu’il était avec Connor.
Donc Connor n’avait rien remplacé.
Rien effacé.
Rien volé.
Hank releva lentement les yeux vers le nom de son fils.
« Oh bordel… »
Il souffla presque un rire.
Un rire cassé par les larmes.
« J’suis vraiment un vieux con. »
Il passa enfin ses paumes sur son visage.
« J’ai passé des semaines à me convaincre qu’il te prenait quelque chose. »
Sa respiration se stabilisa légèrement.
« Mais t’es toujours là. »
Il tapota maladroitement sa poitrine du bout des doigts.
« Et ça fait toujours aussi foutrement mal. »
Un sourire triste apparut.
Parce qu’il avait puni Connor pour quelque chose qu’il ignorait.
Pire.
Pour quelque chose dont il n’était absolument pas responsable.
« Merde. »
Il regarda l’épitaphe.
« Je lui ai fait mal. »
Sa voix contenait maintenant une certitude calme.
La vérité resta là.
Impossible à contourner.
« J’avais peur de l’aimer, tu sais. »
Son visage se fit douloureux.
« Enfin… »
Il soupira.
« Trop tard pour ça, j’imagine. »
Et pour la première fois depuis Kamski, cette pensée ne produisit pas immédiatement de panique.
Seulement une tristesse immense.
Et quelque chose d’autre.
Plus chaud.
Presque apaisant.
« Il m’énerve. »
Il hocha gravement la tête.
« parfois. »
Une pause.
« Il conduit comme une grand-mère sous tranquillisants. »
Un autre silence.
« Il me dit combien de temps il me reste statistiquement à vivre chaque fois que je commande un burger. »
Le sourire revint malgré lui.
Plus visible cette fois.
« Et il sait jamais fermer sa gueule. »
Hank fixa Cole.
« Tu l’aurais adoré. »
La phrase sortit avant qu’il puisse l’arrêter.
Elle resta dans l’air.
Hank ne recula pas.
Il ne la corrigea pas.
Au contraire.
Ses yeux se fermèrent lentement.
« Ouais. »
Il hocha la tête.
« Tu l’aurais adoré. »
Quelque chose céda doucement dans sa poitrine.
Pas comme au bar.
Pas violemment.
Cette fois, ça ressemblait davantage à un nœud qui acceptait enfin de se desserrer.
« C’est quelqu’un de profondément bon... qui est passé par des épreuves très difficiles... Il ne mérite pas ce que je lui fais subir... »
Hank inspira lentement.
Puis regarda la tombe pendant encore quelques secondes.
« Je sais pas ce que je suis censé faire maintenant. »
Il eut un petit rire.
« Enfin si. Jeffrey m’a déjà dit ce que je devais faire environ quatre-vingt-sept fois. »
Son sourire se transforma en grimace.
« Mais j’ai peur, Cole. »
Il ne cherchait plus à le cacher.
« J’ai peur qu’un jour Connor disparaisse aussi. »
Et voilà.
La vraie chose.
Derrière toutes les autres.
La douleur à venir.
Pas le remplacement.
La répétition.
Hank fixa longtemps le prénom gravé devant lui.
Puis il murmura :
« Mais c’est pas une raison pour le perdre maintenant. »
Le silence lui répondit.
Et cette fois…
Cela suffit.
Hank resta encore un moment assis dans l’herbe.
Il ne savait pas combien de temps.
Quelques minutes.
Peut-être davantage
Le soleil continuait de monter entre les branches. La chaleur commençait à traverser le tissu de sa chemise.
Le monde continuait.
Comme il l’avait toujours fait.
Comme il le ferait toujours.
Finalement, Hank posa une main sur la pierre.
Ses doigts calleux glissèrent doucement sur les lettres gravées.
« J’vais essayer de pas tout foutre en l’air. »
Sa bouche trembla légèrement.
« Pas de promesse. Tu me connais. »
Puis après un instant :
« Mais j’vais essayer. »
Il se releva lentement.
Ses genoux craquèrent et ses côtes lui arrachèrent une grimace
Il resta encore une seconde devant la tombe.
« Je t’aime, fiston. »
À peine un murmure.
Il se détourna.
Fit trois pas.
Puis s’arrêta.
Sans se retourner, il ajouta :
« Et ça changera jamais. »
Cette fois, lorsqu’il repartit…
Il sut où aller.
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À suivre.