JE SUIS VIVANT

Chapitre 48 : Le regard d’acier

2708 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 06/08/2026 20:40

Le regard d’acier




Connor revint à lui avec cette étrange sensation de remonter lentement des profondeurs d'un gouffre sans fond.


Pendant quelques instants, il ignora même où il se trouvait.


Le noir.


Puis des fragments de lumière.


Enfin, ses systèmes commencèrent à redémarrer les uns après les autres dans une lenteur anormalement pesante.


Des centaines de lignes de diagnostics envahirent son champ de vision.


Réacteur thirium : INSTABLE

Connexion neurale : PARTIELLE

Capteurs moteurs : DÉSYNCHRONISÉS


ERREUR.


Les messages disparaissaient presque aussitôt, remplacés par d'autres, encore plus nombreux. Plusieurs sous-routines demeuraient inaccessibles. Des protocoles entiers semblaient avoir cessé d'exister.


Son processeur tentait désespérément de rétablir un équilibre qui lui échappait.


Chaque impulsion électrique parcourant son corps semblait rencontrer une résistance invisible, comme si son propre réseau refusait momentanément de lui obéir.


Il essaya d'ouvrir les yeux.


Ses paupières lui parurent anormalement lourdes.


La lumière était faible.


Une unique ampoule suspendue au plafond oscillait imperceptiblement au bout de son câble.


Chaque balancement faisait lentement glisser les ombres sur les barreaux de sa prison.


La pièce changeait de visage à chaque mouvement. Pendant une fraction de seconde, elle semblait immense, presque vide.


Puis l'ombre revenait.


Les murs semblaient se rapprocher.


L'air était épais, saturé d'humidité, de poussière, d’huile brûlée.


Et surtout...


De cette odeur métallique si particulière que Connor connaissait trop bien.


Le thirium.


Une odeur douceâtre et métallique trop présente.


Au loin, une canalisation fuyait.


Ploc.


Une goutte.


Ploc.


Une autre.


Chaque impact résonnait dans un silence si absolu qu'il semblait mesurer le temps lui-même.


Connor voulut se redresser.


Une douleur sourde traversa aussitôt l'ensemble de son organisme. Chaque articulation répondait avec un léger retard.


C'est alors qu'il sentit quelque chose autour de son cou.


Un imposant collier métallique épousait parfaitement sa nuque. L'acier semblait avoir fusionné avec sa peau synthétique.


Il porta instinctivement les doigts contre le métal.


À peine l'effleura-t-il qu'un grésillement sec parcourut tout le collier.


Une légère décharge le parcourut immédiatement.


Pas assez forte pour le blesser.


Juste assez pour lui faire comprendre.


N'essaie même pas.


Il retira aussitôt sa main.


Son regard balaya enfin la pièce.


Des cages alignées les unes contre les autres, construites avec de lourds barreaux d'acier industriel.


Certaines étaient vides.


D'autres contenaient des silhouettes immobiles.


Des androïdes.


Leurs vêtements étaient déchirés.


Leur peau synthétique portait les traces de brûlures, d'impacts ou de réparations de fortune.


Plusieurs avaient perdu un œil, un bras...


D'autres conservaient des fissures profondes laissant apparaître leurs structures internes.


Aucun ne parlait.


Quelques-uns relevèrent lentement la tête lorsque Connor reprit conscience.


Leurs regards croisèrent le sien une fraction de seconde, avant de se détourner.


Non par méfiance.


Par résignation.


Comme s'ils avaient appris depuis longtemps qu'ici l'espoir faisait davantage souffrir que le désespoir.


Une silhouette immense s'approcha lentement.


Chaque pas faisait légèrement vibrer le sol.


L'androïde dépassait Connor d'une bonne tête. Ses épaules étaient massives, conçues pour déplacer de très lourdes charges.


Un ancien modèle de manutention industrielle.


Son visage portait les marques d'innombrables violences.


Une profonde entaille traversait sa joue et plusieurs morceaux de peau synthétique avaient disparu, laissant apparaître le plastimétal sous-jacent.


Pourtant...


Son regard était d'une douceur presque désarmante.


Il s'accroupit avec précaution devant lui.


« Ne bouge pas trop vite. Ton systèmes a encore du mal à récupérer. »


Sa voix était grave.


Lente.


Étonnamment rassurante.


« Je m'appelle Elias... »


Connor l'observa quelques secondes.


Son processeur analysait inconsciemment chacun de ses mouvements.


Aucune agressivité.


Seulement de la fatigue.


Une fatigue immense.


« Kyle... m'a parlé de toi. »


Le silence tomba.


Quelque chose vacilla dans les yeux du géant.


Une émotion brève.


Presque douloureuse.


« Kyle est vivant... »


Sa voix se brisa légèrement.


Comme si ces trois mots représentaient une réalité qu'il n'osait plus imaginer.


Il ferma lentement les yeux.


« Merci... »


Un souffle.


À peine audible.


« Merci de me l'avoir appris. »


Connor acquiesça.


« Il est en sécurité au commissariat de Detroit. Une technicienne veille sur lui. »


Pendant plusieurs secondes, Elias ne répondit rien. Son regard semblait fixé sur un point invisible.


Finalement, il souffla.


Très doucement.


« Alors... ça valait la peine... »


Le RK800 s'appuya contre les barreaux.


« Je m'appelle Connor. »


Elias baissa les yeux vers le collier métallique.


Sa voix s'était assombrie.


« Ils parlaient de toi avant que tu te réveilles. Ils étaient contents de t'avoir capturé. »


Connor sentit une tension parcourir son processeur.


« Un humain était avec moi... »


Sa voix s'était faite plus basse.


« Nous sommes venus ensemble. Il s'appelle Gavin Reed. »


Aucune réponse.


« Il faut que je sache s'il est vivant. »


Elias détourna légèrement les yeux.


« Je suis désolé. Je ne l'ai pas vu. »


Ces quelques mots eurent l'effet d'un vide brutal. Connor sentit une inquiétude glaciale se répandre dans chacun de ses calculs.


Aucune information.


Aucune probabilité fiable.


Seulement l'inconnu.


Et l'inconnu était parfois pire que la certitude.


Puis soudain...


Un bruit métallique résonna.


Une lourde porte venait de s'ouvrir.


Tous les prisonniers se figèrent.


Pas un mouvement.


Même les plus endommagés semblaient avoir appris à reconnaître ce son avant même de l'entendre consciemment.


Des pas lents.


Mesurés.


Le claquement régulier de talons sur le béton résonnait comme un métronome.


Chaque impact semblait annoncer une sentence.


Celui qui marchait ici savait déjà que personne n'oserait lui résister.


Une silhouette finit par apparaître.


La cheffe des Black Vultures.


Elle avançait avec une lenteur calculée.


Ni arrogante.


Ni théâtrale.


Simplement certaine que le monde s'écarterait devant elle.


Sa longue veste noire glissait derrière elle avec une élégance presque irréelle, contrastant violemment avec la saleté des lieux.


Son visage marqué par les années demeurait parfaitement impassible.


Une maîtrise absolue.


Son œil synthétique balayait méthodiquement chaque cage.


L’iris artificiel se contractait et se dilatait dans un discret cliquetis mécanique.


Chaque prisonnier était évalué comme une marchandise avant une vente.


Son œil humain, lui, restait fixé droit devant.


Froid.


Vide.


Derrière elle marchaient deux hommes lourdement armés.


Pourtant le contraste était frappant.


Leurs doigts demeuraient crispés sur leurs fusils et leurs regards revenaient régulièrement vers leur cheffe.


Comme s'ils la craignaient.


Elle n'avait pas besoin de hausser la voix.


Ni de menacer.


Son autorité existait déjà dans chaque regard baissé autour d'elle.


Elle s'arrêta devant la cage de Connor.


Le silence s'étira.


Long.


Étouffant.


Elle l'observait avec cette précision dérangeante d'un scientifique découvrant un spécimen exceptionnel.


Connor soutint son regard malgré les parasites qui brouillaient encore sa vision.


« Enfin réveillé. »


Sa voix était douce.


Presque élégante.


Ce contraste la rendait infiniment plus inquiétante.


Connor se releva aussitôt.


Ses jambes vacillèrent.


Il s'agrippa fermement aux barreaux pour rester debout.


« Où est-il ? »


Sa voix claqua dans le silence.


Elle ne répondit pas et continua de le regarder comme si sa question ne méritait même pas une réaction.


« Un RK800... »


Elle fit lentement le tour de la cage.


Comme un prédateur évaluant une proie.


« Je dois reconnaître que je ne pensais jamais voir un prototype CyberLife d'aussi près. »


Connor serra davantage les barreaux.


« Dites moi où il est ! »


Cette fois, sa voix portait une colère qu'il ne chercha même plus à masquer.


Elle s'arrêta à moins d'un mètre de lui.


Leurs regards ne se quittaient plus.


« Tu sembles beaucoup t'inquiéter pour lui. »


« Répondez à ma question ! »


Le silence.


Puis un infime mouvement de sa main.


À peine deux doigts levés.


Les gardes comprirent immédiatement.


Un déclic métallique sur un boîtier.


Le collier explosa de douleur.


Une décharge traversa Connor avec une violence telle que son corps se cambra malgré lui. Tous ses muscles se contractèrent en même temps.


Ses mains lâchèrent les barreaux.


Il s'effondra à genoux dans un bruit sourd.


Ses systèmes se noyèrent sous une avalanche d'interférences et sa vision éclata en centaines d'artefacts lumineux.


Puis...


Le courant cessa.


Connor demeura quelques secondes immobile.


Les mains tremblantes.


Son processeur tentait encore de retrouver un fonctionnement normal.


La femme, elle, n'avait pas bougé d'un millimètre.


« Tu apprendras vite qu'ici... les questions c'est moi qui les pose. »


Le déviant releva lentement la tête.


Sa LED clignotait rouge sous l'effort.


Malgré les parasites, il la fixa de nouveau.


« Nous ne sommes pas venus seuls. »


Un mensonge calculé, construit en quelques millisecondes.


« Les renforts du DPD finiront par arriver. Relâchez les androïdes tant qu'il en est encore temps. »


Elle resta silencieuse.


Puis un léger rire lui échappa.


Discret.


Mesuré.


Presque raffiné.


Ce n'était pas un rire moqueur.


C'était celui d'une personne amusée par une tentative déjà condamnée.


« Tu mens très mal. »


Elle s'approcha, si près que Connor distinguait les minuscules micro-rayures courant sur la lentille de son œil artificiel.


« Si une unité entière de police avait été impliquée... je le saurais déjà. »


Elle tapota doucement l'un des barreaux.


Le son métallique résonna dans tout le silence.


« Vous n’étiez que deux. »


Elle observa la moindre réaction de Connor.


Une variation de posture.


Une contraction de mâchoire.


« Et maintenant... vous êtes séparés. »


Ces quelques mots suffirent.


Pendant une fraction de seconde, Connor sentit tous ses scénarios internes se réorganiser brutalement.


Elle savait.


Ou elle voulait qu'il croie qu'elle savait.


Dans les deux cas, elle venait d'obtenir un avantage.


« Qu'avez-vous fait de lui ? »


Pour la première fois, sa voix n'était plus parfaitement maîtrisée.


« Tu le découvriras bien assez tôt. »


Elle joignit ses mains l’une dans l’autre avec enthousiasme.


« Ce soir nous recevons plusieurs invités importants. »


Son ton avait retrouvé cette politesse presque mondaine.


« Ils apprécient les nouveautés. »


Son regard glissa une dernière fois sur Connor.


« Un prototype CyberLife... Voilà qui fera grimper les mises. »


Elle pointa un doigt.


« Toi... »


Elle désigna Elias.


« Tu iras le rejoindre dans l'arène. »


Le silence sembla engloutir toute la pièce. Même la canalisation semblait avoir cessé de goutter.


Connor secoua immédiatement la tête.


« Je refuse. »


Nouveau geste.


Nouveau déclic.


La décharge fut plus courte.


Plus précise.


Mais cette fois elle sembla directement frapper son processeur central. Le déviant poussa malgré lui un souffle étranglé avant de s'effondrer contre les barreaux.


Ses doigts griffèrent le béton et sa vision se brouilla entièrement.


La femme attendit patiemment.


Elle savait exactement combien de secondes il lui faudrait pour retrouver suffisamment de contrôle afin de l'entendre.


« Ils disent tous cela au début. »


Elle promena lentement son regard sur les autres androïdes.


Aucun prisonnier n'osait relever la tête.


« Tous. »


La femme laissa son regard glisser lentement sur les cages.


« Puis ils comprennent. »


Elle s'arrêta finalement sur Elias, un sourire au coin des lèvres.


Le grand androïde demeurait parfaitement immobile.


Les épaules droites.


Le regard baissé.


« Tu sais... Beaucoup pensent encore que tu es un héros. »


Le silence devint presque pesant.


« Celui qui leur a donné le courage de relever la tête. »


Elle effleura distraitement les barreaux du bout des doigts.


« Tu as organisé leur révolte... ce qui a coûté beaucoup d'argent à mon organisation. »


Cette fois, plusieurs prisonniers baissèrent encore davantage la tête. La simple évocation de leur tentative semblait raviver un souvenir douloureux.


« Tu croyais vraiment pouvoir me prendre ce qui m'appartient ? »


Elias ne répondit pas.


Ce silence semblait pourtant être une réponse en lui-même.


La femme sourit davantage.


« Tu vois... c'est précisément ce que j'apprécie chez toi. »


Elle inclina légèrement la tête.


« Tu refuses toujours de supplier. »


La cheffe se retourna lentement vers l'ensemble des cages, sa voix résonnant dans toute la pièce.


« Vous l'admiriez tous. »


Aucun mouvement.


« Vous le suiviez. »


Toujours rien.


« Vous pensiez qu'il pouvait vous conduire hors d'ici. »


Elle balaya les visages un à un.


« Regardez-le bien. »


Son ton ne monta pas.


« Voilà ce qu'il reste des héros. Ils finissent toujours à genoux. »


Elle se concentra à nouveau sur Connor.


« Il était notre meilleur combattant, tu sais... »


Sa voix portait une étrange admiration.


« Pendant des mois, il a rapporté une fortune à nos parieurs. »


Son regard se durcit imperceptiblement.


« Puis il a cru qu'il pouvait devenir autre chose qu'un animal de spectacle. »


Elle marqua une pause.


« Il s'est imaginé comme un libérateur. »


Elle laissa échapper un très léger rire.


« Ce soir... je vais lui rappeler ce qu'il est réellement. »


Elle se rapprocha encore des barreaux.


Si près que Connor pouvait entendre le très léger bourdonnement de son œil cybernétique.


« L'autorité ne repose pas sur la peur. Elle repose sur les exemples. »


Le grand androïde releva enfin la tête.


Son regard était calme.


Étrangement apaisé.


« Non. »


Le mot tomba avec une simplicité désarmante.


La femme arqua légèrement un sourcil.


« Non ? »


« Détruisez-moi si vous le souhaitez. »


Sa voix ne tremblait pas.


« Faites de moi un exemple. »


Il soutint son regard sans la moindre hésitation.


« Mais je ne combattrai plus. »


Le silence sembla s'épaissir.


Elias poursuivit d'une voix grave, chargée d'une lassitude infinie.


« Je ne lèverai plus jamais la main contre un autre androïde. »


Il inspira profondément.


« Jamais. »


Un sourire, presque imperceptible, étira le coin de ses lèvres de la femme.


Pas un sourire de colère.


Un sourire de quelqu'un qui entend exactement ce qu'il espérait entendre.


« Tu refuses de combattre ? Très bien. »


Elle haussa légèrement les épaules.


« Tu ne combattras pas... parce que tu l'auras décidé. »


Elle s'approcha de lui, si près que leurs visages n'étaient séparés que par les barreaux.


« Tu combattras... parce que je trouverai une raison qui t'y obligera. »


Cette fois, Connor sentit une inquiétude sourde parcourir tous ses systèmes.


La femme pivota lentement vers lui.


« Il en ira de même pour toi, RK800. »


Son sourire s'élargit d'un millimètre.


« Vous êtes persuadés que certaines limites sont infranchissables. »


Elle inclina doucement la tête.


« J'adore voir ce moment où elles disparaissent. »


Connor serra instinctivement les poings.


« Qu'est-ce que vous préparez ? »


Elle ne répondit pas.


Bien au contraire.


Son silence ressemblait à une promesse.


Une promesse bien plus terrifiante que n'importe quelle menace.


Elle se contenta de murmurer :


« Vous comprendrez bien assez tôt. »


Puis elle leur tourna le dos.


Les gardes ouvrirent la porte.


Avant de quitter la pièce, elle s'arrêta une dernière fois.


Sans même se retourner.


« Lorsque les portes de l'arène s'ouvriront, vous me supplierez de vous laisser combattre. »


Puis elle disparut.


Le bruit de la porte métallique résonna longtemps avant que le silence revienne.


Les regards des deux combattants se croisèrent quelques secondes.


Ils n'échangèrent pas un mot.


Ils n'en avaient pas besoin.


Tous deux avaient compris la même chose. Cette femme ne comptait pas les forcer par la douleur.


La douleur, ils pouvaient encore la supporter.


Elle avait trouvé quelque chose de bien pire.


Quelque chose capable de faire céder même ceux qui avaient déjà accepté leur propre destruction.


Et ni Connor...


Ni Elias...


N'imaginaient encore l'horreur de ce qui les attendait.


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À suivre.




(le prochain chapitre sera publié d’ici fin août car je pars en vacances. Promis, les aventures de Connor reviondront très vite. N’hésitez pas me laisser un petit commentaire après votre lecture. C’est toujours apprécié. À bientôt chers lecteurs.)






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