JE SUIS VIVANT
La fracture
À l’extérieur du complexe, la nuit avait retrouvé un calme presque indécent après le vacarme des dernières heures.
Les gyrophares du DPD et des ambulances baignaient les façades industrielles d’éclats rouges et bleus qui se reflétaient sur le bitume humide.
Des équipes entraient encore dans le bâtiment pendant que d’autres en ressortaient avec des membres des Black Vultures menottés, des caisses de matériel saisi ou des blessés aussitôt confiés aux secours. Les appels radio se mêlaient aux ordres lancés d’un véhicule à l’autre, aux portières claquées et au ronronnement des moteurs laissés au ralenti.
Un peu à l’écart, derrière un périmètre improvisé, les androïdes libérés avaient été rassemblés sous la surveillance de plusieurs agents.
Ils étaient une trentaine, peut-être davantage.
Certains échangeaient quelques mots à voix basse ; d’autres demeuraient parfaitement immobiles, les bras le long du corps, comme s’ils attendaient encore qu’on leur ordonne de retourner dans leurs cellules. Plusieurs portaient toujours leurs colliers désactivés.
À une dizaine de mètres, Connor était assis sur le bord d’un fourgon médical, la jambe gauche posée au sol et la droite étendue devant lui.
Hank avait passé deux semaines à essayer de ne pas penser à lui.
À présent qu’il l’avait retrouvé, il lui était presque impossible de regarder ailleurs.
Julia Dawson se tenait devant Connor, penchée sur le collier métallique qui encerclait toujours son cou. Elle avait retiré sa veste et remonté les manches de sa chemise jusqu’aux coudes. Une petite mallette ouverte à ses pieds contenait les instruments qu’elle manipulait avec une précision presque chirurgicale.
Sous l’éclairage cru du fourgon, l’état de Connor apparaissait avec une netteté que la pénombre du complexe avait jusque-là dissimulée. Autour du genou droit, le cargo éventré avait absorbé suffisamment de fluide bleu pour devenir presque noir. Des ecchymoses assombrissaient sa peau synthétique et, autour de son cou, le métal du collier disparaissait par endroits sous des marques de contact brûlées.
« Hank. »
Fowler venait de le rejoindre.
Il avait abandonné son gilet tactique quelque part et tenait encore son communicateur dans une main. La fatigue creusait profondément son visage.
« Comment tu vas ? »
Il attendit une réponse, puis regarda Connor à son tour.
« Ouais... Question idiote. »
Hank passa une main sur son visage.
« Reed ? »
« Ils l’ont emmené à l’hôpital. »
Il tourna aussitôt la tête vers lui, et l’expression de Fowler lui apprit la suite avant même qu’il parle.
« Son état est sérieux. Ils ont réussi à le stabiliser suffisamment pour le transport, mais entre l’hypoglycémie, les coups qu’il a pris et le choc à la tête, personne ne veut encore se prononcer. »
L’image de Gavin affaissé contre le mur du bloc C revint avec une brutalité inattendue : le sang sur son visage, son corps inerte, l’arme braquée sur sa poitrine.
Hank avait tiré sans réfléchir. Sur le moment, il n’avait rien ressenti d’autre que l’urgence de cette fraction de seconde ; maintenant seulement lui revenait la conscience de ce qui se serait produit s’il avait atteint ce corridor un peu plus tard.
« Putain… »
Il fixa le bitume.
« Ils pensent qu’il va se réveiller ? »
Fowler secoua la tête.
« Ils pensent rien pour l’instant. C’est justement le problème. »
Hank connaissait Reed depuis assez longtemps pour avoir accumulé contre lui une liste impressionnante de raisons de vouloir l’étrangler.
Son arrogance, son caractère de merde, cette manière de pousser jusqu’à ce que quelqu’un finisse par pousser en retour. Ils s’étaient engueulés plus souvent qu’ils n’avaient eu de conversations normales et, pendant des années, Hank l’avait surtout considéré comme une nuisance particulièrement tenace dont le DPD refusait obstinément de se débarrasser.
Mais les années avaient fait leur travail malgré eux.
Il connaissait aussi la différence entre la grande gueule de tous les jours et le flic qui restait lorsque les choses devenaient sérieuses. Gavin pouvait râler pendant des heures, provoquer tout le commissariat et donner envie à la moitié de ses collègues de l’étrangler ; quand quelqu’un avait besoin de lui, pourtant, il restait.
Son bureau faisait partie du décor depuis si longtemps que Hank n’avait jamais sérieusement envisagé qu’un matin il puisse simplement rester vide.
« Il est solide », finit-il par dire.
Ce n’était pas vraiment une certitude, plutôt quelque chose qu’il exigeait.
Fowler acquiesça.
« Ouais. Il l’est. »
Hank regarda dans la direction prise par l’ambulance, bien qu’elle eût disparu depuis longtemps derrière les bâtiments.
« Tiens-moi au courant dès que tu sais quelque chose. »
« Compte là-dessus. »
À quelques mètres, Julia glissa un instrument fin sous le mécanisme du collier. Connor ne bougea pas, mais sa LED s’illumina brièvement de rouge.
Hank désigna d’un mouvement du menton les androïdes rassemblés derrière le périmètre.
« Et eux ? »
« Markus a été prévenu. »
« Markus ? »
« On pouvait pas les garder ici toute la nuit. Et après ce qu’ils viennent de vivre, j’avais pas spécialement envie de leur annoncer qu’on allait les enfermer ailleurs pour leur sécurité. Il arrive avec plusieurs personnes de New Jericho. Ils vont les prendre en charge là-bas. »
« C’est probablement mieux. »
« C’est ce que je me suis dit. »
Hank afficha un air grave.
« Kessler ? »
« Rien. Elle a réussi à sortir avant qu’on verrouille complètement le complexe. Pour l’instant, aucune trace. »
« Putain. »
« Ouais. Mais son organisation est démantelée. On a le complexe, ses hommes, leurs serveurs, leurs fichiers. Les prisonniers sont libres. Les Black Vultures sont finis. »
Hank contempla la masse sombre du bâtiment.
« Tant qu’elle est libre, rien n’est fini. »
Fowler soupira.
« Elle a quand même tout perdu cette nuit. »
Connor était toujours assis sous la lumière du fourgon, couvert de sang et de thirium.
« Pas tout. Et elle sait encore ce qu’elle veut. »
« On la retrouvera. »
Le capitaine observa Hank quelques secondes.
« Tu vas lui parler ? »
« Faut bien. »
« Ça ne sera pas facile. »
« Ouais... Je sais. »
Fowler posa brièvement une main sur son épaule.
« Je vais à l’hôpital voir Reed. Je t’appelle dès que j’ai du nouveau. »
Hank le regarda s’éloigner entre les véhicules.
Lorsqu’il se retourna, Julia venait enfin de réussir à ouvrir le collier.
« Ne bouge surtout pas. »
« Je ne bouge pas. »
« Je sais. C’était davantage pour moi. »
Elle écarta délicatement les deux parties du dispositif et le retira.
La main de Connor monta presque aussitôt vers son cou. Ses doigts effleurèrent les marques sombres laissées par les points de contact tandis que sa LED virait brièvement au rouge.
Julia plaça le collier dans un sachet de preuve avant de passer son scanner sur la zone.
« Tu as reçu combien de décharges ? »
« Plusieurs. »
« Je vois encore des résidus d’interférence. Il y en a eu une particulièrement forte. »
Le regard de Connor se fixa quelque part au-delà d’elle.
« Dans l’arène. J’ai été projeté contre une clôture électrifiée. »
Julia releva brusquement les yeux.
« Une clôture ? »
« Oui. »
Quelque chose dans l’expression du déviant indiqua clairement que la conversation n’irait pas plus loin. La technicienne le comprit et revint à son scanner.
« Les perturbations devraient se résorber, mais tes systèmes ont besoin de récupérer. »
Elle demeura cependant quelques secondes devant les données sans les faire défiler.
Connor remarqua son hésitation.
« Il y a autre chose ? »
« Oui… enfin, non. Pas concernant tes dommages. »
Elle abaissa son scanner.
« Je voulais te dire que je suis désolée. Pour le logiciel. »
Connor releva les yeux.
« J’aurais dû mieux camoufler ton identité. Il était censé vous protéger pendant la mission et, visiblement, ça n’a pas suffi. Si j’avais fait mieux, peut-être que vous ne seriez pas passés par tout ça. Gavin ne serait peut-être pas à l’hôpital. »
À la mention de Reed, quelque chose se tendit dans les traits de Connor.
« Ce n’est pas votre faute. Nous savions que cette mission comportait des risques. »
« Ça ne m’empêche pas de me sentir responsable. »
« Vous ne l’êtes pas. »
Julia le considéra encore un instant avant de reporter son attention sur sa jambe.
« Laisse-moi au moins réparer ce que je peux. »
Elle passa le scanner au-dessus de l’articulation éventrée.
« Les connectiques principales ont été arrachées. Elles devront être remplacées. Markus a déjà lancé la fabrication des pièces compatibles, mais il faudra environ deux jours avant qu’elles arrivent. »
Hank choisit cet instant pour les rejoindre.
À son approche, le visage de Connor se referma presque aussitôt.
Son attention s’attarda malgré lui sur la coupure au coin de sa lèvre, l’hématome qui assombrissait sa pommette et les traces plus discrètes des coups.
En temps normal, il aurait demandé ce qui s’était passé.
Cette fois, il n’en fit rien.
« Ça veut dire quoi, exactement ? » demanda Hank.
Julia se redressa.
« Que sa jambe droite restera inutilisable jusque-là. »
« Ça se répare ? »
« Oui. À condition qu’il arrête de solliciter ses systèmes comme s’il n’avait rien. »
« Je peux fonctionner sur une jambe », déclara Connor.
Julia lui lança un regard sans équivoque.
« Ce n’est pas la question. Les décharges ont laissé des perturbations résiduelles, tu as perdu du thirium et ton articulation doit être stabilisée. Dès que j’ai terminé ici, tu actives ton mode repos. »
« Ce n’est pas nécessaire. »
« Si. Et pendant les deux prochains jours, tu bouges le moins possible. Pas de démonstration absurde destinée à prouver que tu peux parfaitement te débrouiller avec une seule jambe. Tu attends les nouvelles connectiques et tu laisses tes systèmes récupérer. »
Hank fronça les sourcils.
« Deux jours sans bouger ? »
« Autant que possible. Les dommages sont réparables. J’aimerais qu’ils le restent. »
Julia referma son scanner.
« Connor. »
« Oui... j’ai compris. »
Elle ne sembla pas convaincue.
« Je vais chercher de quoi stabiliser correctement l’articulation. Et jusque-là, tu restes exactement où tu es. »
Lorsqu’elle s’éloigna, le vacarme du périmètre sembla se rapprocher.
Hank resta devant le fourgon.
Il n’y avait plus personne entre eux.
« Fowler va à l’hôpital. Il nous donnera des nouvelles de Reed dès qu’il en aura. »
« J’ai entendu. »
La réponse avait la netteté d’une porte fermée.
Hank inspira.
« Connor... »
« Non. Ne commencez pas. »
Il s’arrêta.
Le déviant tourna enfin les yeux vers lui.
« Je sais ce que vous voulez. Vous voulez vous expliquer. Je ne veux pas savoir. »
« Je veux juste te parler. »
« Moi, non. »
Hank avait répété cette conversation cent fois dans sa tête. Il avait imaginé la colère, les reproches, le silence. Il n’avait pas imaginé que quelques mots suffiraient à lui donner l’impression d’être devenu un étranger.
« Je sais que j’ai merdé. Mais j’étais pas bien et... »
« Je me fiche de la raison. »
« Connor... »
« Vous êtes parti. Vous m’avez ignoré. C’est simple. »
« C’est pas aussi simple que ça. »
« Pour moi, si. »
Depuis deux semaines, Hank avait retourné dans sa tête tout ce qu’il aurait dû dire, tout ce qu’il aurait pu expliquer s’il avait seulement trouvé le courage de décrocher son téléphone. À présent que Connor se trouvait devant lui, chaque phrase sonnait comme une excuse avant même d’avoir franchi ses lèvres.
« Écoute-moi juste deux minutes. »
Les doigts de Connor se crispèrent sur le rebord métallique.
« Deux minutes ? Je vous ai donné quatorze jours ! »
Sa voix monta.
« Je vous ai appelé. Je vous ai envoyé des messages. Je vous ai demandé si vous alliez bien. Je vous ai demandé si j’avais fait quelque chose. Vous n’avez répondu à rien. Alors vos deux minutes, lieutenant, vous les avez déjà eues. »
Lieutenant.
Le mot entra sous les côtes de Hank avec une précision que Connor n’avait peut-être même pas cherchée.
« J’aurais dû répondre. Je le sais. »
« Taisez-vous. »
« Je veux seulement que tu comprennes que c’était pas contre toi. »
La LED accéléra.
« Je vous ai dit non. »
« Connor... »
« ARRÊTEZ ! »
Sa paume heurta le rebord du fourgon avec un claquement qui fit tourner plusieurs têtes.
Hank, lui, ne vit que Connor.
Il ne l’avait jamais vu dans une colère pareille. Pas irrité, pas froidement contrarié, mais réellement furieux contre lui.
Mais il devinait aussi quelque chose de terrible dans ses yeux brillants.
Une douleur immense.
« Bon sang... Mais qu’est-ce qui s’est passé là-dedans ? »
Son visage se ferma aussitôt.
« Rien qui vous concerne. »
Hank aurait dû entendre l’avertissement, mais les tremblements presque imperceptibles de ses doigts, sa respiration trop rapide et le rouge instable de sa LED eurent raison de sa prudence.
« Ils t’ont fait quoi ? Je veux juste comprendre. »
Connor releva brusquement les yeux.
« Comprendre ? Vous voulez comprendre maintenant ? »
« Je veux savoir ce qui t’est arrivé. »
« J’ai tué quelqu’un ! Voilà !»
Hank se figea.
« Quoi ? »
« J’ai tué quelqu’un. Quelqu’un d’innocent. »
Toute tentative de réponse mourut sur les lèvres du détective.
« Connor... »
« Ils m’ont forcé. Et ça ne change rien au fait que c’est moi qui l’ai fait. »
Le rouge envahit sa LED.
Hank fit un mouvement vers lui.
« Si t’avais pas le choix... »
« Ne faites pas ça ! »
Connor le fixa avec une colère presque féroce.
« Je ne veux pas que vous essayiez de rendre ça moins grave. Je ne veux pas que vous m’expliquiez pourquoi ce n’était pas ma faute. Je ne veux pas en parler. »
« Connor, je... »
« ARRÊTEZ ! »
Le cri traversa le parking.
« Je vous ai dit d’arrêter. »
Hank referma la bouche.
Rester là, si près de lui, sembla soudain devenir insupportable.
« Merde. J’en ai assez ! »
Ses mains quittèrent brusquement le rebord du fourgon et il se poussa pour se lever.
« Connor, attends. Ta jambe... »
« Laissez-moi tranquille. »
Il voulait simplement partir, peu importait où.
Son pied gauche toucha le bitume tandis que sa jambe droite pendait, inerte. Il agrippa le montant du fourgon et se redressa, forçant son corps à trouver un équilibre que ses systèmes n’étaient plus en état de lui donner.
Hank avança instinctivement.
Connor tourna vivement la tête.
« Ne me touchez pas. »
Il s’arrêta.
« D’accord. »
Connor chercha des yeux les véhicules du DPD, l’autre extrémité du parking, n’importe quel point assez éloigné de Hank pour lui servir de destination, puis déplaça son pied gauche.
Une ligne blanche traversa son champ de vision.
Les gyrophares se dédoublèrent brusquement, leurs éclats rouges et bleus s’étirant en longues traînées lumineuses. Un grésillement parasite brouilla son système visuel et le sol sembla se déplacer sous son unique point d’appui.
Il resserra les doigts sur le montant et attendit que ses systèmes compensent.
Ils ne le firent pas.
Sa main glissa sur le métal.
« Merde, Connor. »
Hank fut sur lui au moment où sa jambe gauche céda et le rattrapa avant qu’il ne touche le sol. Sa main se referma malgré lui sur la manche du policier, et il fixa ses propres doigts comme s’ils venaient de le trahir.
« Lâchez-moi. »
« Dès que t’es assis. »
« Je n’ai pas besoin... »
Sa jambe gauche fléchit de nouveau et il ne termina pas sa phrase.
Hank le ramena vers le fourgon sans commentaire. Chaque pas lui demandait désormais un effort disproportionné ; lorsque Connor fut enfin assis, il écarta aussitôt la main de son bras, sans violence mais assez vite pour rappeler que rien n’avait changé entre eux.
« Ça va. »
Hank recula.
« D’accord. »
Connor baissa la tête et posa les mains de chaque côté de lui. Sa LED tournait rapidement au rouge tandis qu’il réduisait plusieurs fonctions secondaires pour stabiliser ses systèmes.
Hank resta à quelques pas, assez près pour intervenir s’il vacillait de nouveau, assez loin pour ne pas lui imposer sa présence davantage.
Peu à peu, les parasites s’espacèrent.
Les lumières retrouvèrent leurs contours et le sol cessa de dériver sous lui.
« Ça se calme ? »
« Oui. »
La réponse était faible.
Une ambulance quittait le périmètre.
Connor la suivit des yeux jusqu’à ce que ses gyrophares disparaissent derrière les bâtiments.
« Je veux aller voir Gavin à l’hôpital. »
Toute agressivité avait disparu de sa voix, laissant seulement l’inquiétude.
Hank revit le bloc C : Connor rampant sur le béton avec sa jambe détruite, laissant derrière lui une traînée de thirium pour atteindre Reed, puis son corps recouvrant celui de Gavin alors que les tirs claquaient encore autour d’eux.
Il aurait voulu lui dire oui et, pendant une seconde, envisagea même de le faire.
Puis son regard descendit vers la jambe inutilisable, remonta jusqu’aux doigts encore tremblants de Connor et à la LED qui peinait à quitter le rouge.
Le laisser repartir maintenant n’aurait rien eu d’une concession.
Ça aurait été de la connerie.
« Non. »
Connor tourna lentement la tête.
« Quoi ? »
« Tu vas pas à l’hôpital. »
L’incompréhension apparut d’abord dans son regard.
« Je viens de vous dire que je veux voir Gavin. »
« Je sais. »
« Alors je vais à l’hôpital. »
Hank secoua la tête.
« Non. »
Connor attendit, comme si Hank pouvait encore revenir sur ce mot. Lorsqu’il comprit que ça ne sera pas le cas, il prit appui sur le rebord du fourgon.
L’homme réagit immédiatement.
« T’essaies encore de te lever et je te rassois moi-même. »
Connor s’immobilisa et releva très lentement les yeux vers lui.
« Ne me menacez pas. »
« C’est pas une menace. »
La voix de Hank s’était durcie.
« C’est exactement ce qui va se passer. »
Connor resta en appui sur le rebord.
Hank crut qu’il allait essayer malgré tout ; son épaule se tendit, mais sa jambe gauche n’avait pas encore récupéré de sa précédente défaillance et la droite pendait toujours, inutile.
La colère passa sur son visage lorsqu’il en prit conscience.
Il se rassit, non parce que Hank le lui avait ordonné, mais parce que son propre corps venait une fois encore de lui rappeler qu’il n’avait pas les moyens de lui désobéir.
« Vous n’avez aucun droit de m’empêcher d’aller le voir. »
« Peut-être. Mais ça m’empêchera pas de le faire. »
Connor serra la mâchoire.
« Gavin est inconscient. Son état est sérieux. »
« Je sais. »
« Non. Vous ne savez pas ! »
Le mot était sorti plus vite, plus dur.
« Vous ne savez pas ce qui s’est passé là-bas. Vous ne savez pas ce qu’ils lui ont fait. Vous ne savez pas combien de temps il est resté comme ça avant que je le trouve. »
« Je lui ai dit que je le sortirais de là. »
Hank encaissa la phrase.
« Et tu l’as fait. »
« Je ne sais même pas s’il va se réveiller. »
Derrière sa colère remontait tout le reste : Elias, Gavin, l’impuissance et cette nuit entière passée à regarder d’autres décider qui souffrirait, qui mourrait et ce qu’il aurait le droit de sauver.
Et maintenant Hank lui retirait encore une décision.
« Fowler est avec lui », dit-il, plus bas « Il appellera dès qu’il saura quelque chose. »
Connor secoua la tête.
« Ce n’est pas suffisant. »
« Ce sera suffisant pour cette nuit. »
Le rouge revint franchement sur sa LED.
« Pour vous, peut-être. »
Son attention glissa vers les véhicules encore stationnés autour du périmètre.
« Si vous ne voulez pas m’y conduire, je trouverai quelqu’un d’autre. »
Hank se déplaça juste assez pour revenir dans son champ de vision.
« Personne va t’emmener. »
Connor releva les yeux vers lui, sidéré, et ouvrit la bouche pour répliquer lorsqu’une voix s’éleva derrière eux.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
Julia revenait avec le matériel de stabilisation. Elle ralentit en découvrant la LED rouge de Connor, ses mains crispées sur le rebord du fourgon et Hank campé devant lui comme un barrage.
« Il veut aller à l’hôpital », répondit le lieutenant.
« Je vais aller à l’hôpital », corrigea Connor aussitôt.
Julia posa doucement son matériel.
« Connor... non. »
Il tourna vers elle un regard incrédule.
« Vous aussi ? »
Julia soutint son regard avec douceur, mais ne céda pas.
« Tu n’es pas en état d’y aller. »
Connor resta immobile, pris entre Julia, Hank et les dernières possibilités de départ qu’il refusait encore d’abandonner.
« Donc quoi ? Vous avez décidé tous les deux que mon avis n’avait plus aucune importance ? »
« C’est pas ce qu’elle a dit », intervint Hank.
Connor se retourna vers lui.
« Alors qu’est-ce que vous comptez faire ? »
Hank soutint son regard.
« Je te ramène à la maison. »
Connor resta un instant sans réaction.
« Non. »
« Si. »
« Je ne veux pas aller chez vous. »
« Je sais... »
« Alors arrêtez de décider à ma place ! »
Sa voix monta brutalement.
« Depuis que vous êtes revenu, vous ne faites que ça ! Vous décidez quand je dois parler, où je dois aller, ce que je dois faire... »
« Et là je décide que je vais pas te regarder te foutre encore plus en pièces ! »
Hank avait élevé la voix à son tour.
Connor se figea.
« T’es incapable de tenir debout, Dawson vient de te dire que tes systèmes sont à bout et tu veux quand même courir à l’hôpital parce que t’es trop inquiet pour Reed pour réfléchir correctement. Alors oui, cette fois je décide. »
« Vous n’avez pas le droit ! »
« J’en ai rien à foutre ! »
La réponse partit plus fort que Hank ne l’avait voulu.
Le vacarme du périmètre continua autour d’eux, mais aucun des trois ne parla.
Connor finit par regarder Julia. Elle rapprocha son matériel de lui et secoua doucement la tête.
« Il a raison, Connor. »
Son expression se durcit.
« Formidable. »
« Ce n’est pas contre toi. »
« Ne dites pas ça. »
Julia se tut.
Connor fit de même.
Autour d’eux, les véhicules du DPD, les ambulances et les agents qui circulaient entre eux offraient encore l’illusion d’une échappatoire : il aurait suffi de trouver quelqu’un disposé à le conduire, puis de réussir à traverser quelques mètres.
Sa main se posa sur le rebord du fourgon.
Elle y resta.
La jambe droite pendait toujours, inerte. La gauche tremblait encore légèrement depuis sa précédente tentative et, lorsqu’un gyrophare balaya son visage, une brève distorsion brouilla de nouveau sa vision.
Ses doigts se refermèrent sur le métal avant de se relâcher.
Julia s’approcha.
« Fowler appellera dès qu’il aura des nouvelles. Je te le promets. »
Connor ne répondit pas.
« Mais là, tu dois arrêter. »
Il ferma les yeux, les épaules toujours tendues.
Plusieurs secondes passèrent avant que quelque chose ne cède enfin, non pas sa colère, mais l’énergie qu’il lui restait pour continuer à la défendre.
« D’accord... » souffla t’il.
Hank ne bougea pas.
Connor rouvrit les yeux sans le regarder.
« Je rentre avec vous... »
Julia s’accroupit devant lui et déploya le dispositif de stabilisation autour de son articulation endommagée. Lorsqu’elle souleva légèrement sa jambe pour le mettre en place, Connor la laissa faire.
Il ne demanda rien, ne protesta pas lorsqu’elle resserra les attaches et ne chercha plus les véhicules du regard.
Hank resta à quelques pas. Quelques minutes auparavant, Connor lui criait encore dessus ; à présent, il ne disait plus rien.
Julia termina la dernière fixation et passa une fois le scanner au-dessus de l’articulation.
« Voilà. »
Connor contempla brièvement le dispositif.
« Merci... »
Sa voix était redevenue parfaitement calme, presque un murmure.
Le déviant resta sous la lumière blanche du fourgon, couvert de sang séché et de thirium, une jambe immobilisée devant lui et les marques du collier encore visibles autour de son cou.
Hank avait obtenu ce qu’il voulait : Connor ne partirait pas.
Pourtant, en le regardant, il ne ressentit rien qui ressemblât à une victoire. La colère avait disparu de son visage et, à cet instant, il avait simplement l’air brisé.
Autour d’eux, le périmètre continuait pourtant de se vider.
Une ambulance démarra plus loin tandis que des agents traversaient le parking avec des caisses de preuves. Les appels radio n’avaient pas cessé, mais l’urgence de l’assaut avait peu à peu laissé place à une autre agitation, plus méthodique : on comptait les prisonniers, on recensait le matériel saisi, on organisait les derniers départs.
Julia rangea son scanner dans sa mallette, vérifia une dernière fois les attaches du dispositif et se redressa.
« Je vais chercher un fauteuil. Tu ne marches pas jusqu’à la voiture. »
Connor ne protesta pas.
Julia s’éloigna vers les véhicules médicaux.
Hank resta devant lui quelques secondes. Après ce qui venait de se passer, il n’essaya pas de remplir le silence.
Son regard se porta vers l’autre côté du parking, sur un véhicule de patrouille mis à sa disposition.
« La voiture est là-bas. Je vais la rapprocher. »
Connor acquiesça sans lever les yeux.
Hank fit quelques pas, puis ralentit malgré lui.
Lorsqu’il se retourna, l’androïde n’avait pas bougé. Assis sous la lumière du fourgon, la jambe immobilisée devant lui, il regardait toujours le bitume. Julia reviendrait dans quelques minutes et des policiers comme des ambulanciers circulaient tout autour de lui.
Connor finit par relever les yeux.
« Je ne vais nulle part. »
La phrase ne contenait ni reproche ni ironie.
Hank la reçut pourtant de plein fouet.
« Ouais. »
Il se détourna enfin.
À mesure qu’il traversait le périmètre, le bruit des radios, des moteurs et des portières reprit toute sa place autour de lui. Derrière, le complexe des Black Vultures continuait de rejeter ses prisonniers, ses preuves et les derniers vestiges d’une nuit qui ne s’achèverait pas simplement parce qu’ils quittaient les lieux.
Kessler avait disparu. Fowler était parti rejoindre Gavin. Le DPD avait repris le complexe et les androïdes libérés seraient bientôt confiés à New Jericho.
Pour Hank, il ne restait plus rien à faire ici.
Il alla chercher la voiture pour ramener Connor chez lui.
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À suivre.