JE SUIS VIVANT
À portée de main
La maison était plongée dans l’obscurité lorsqu’ils arrivèrent.
Hank coupa le moteur, mais resta quelques secondes derrière le volant, les mains posées dessus, sans faire le moindre geste pour sortir.
Après les gyrophares, les appels radio et l’agitation incessante autour du complexe, le silence avait quelque chose d’irréel.
On entendait seulement le tic-tac discret du moteur qui refroidissait et, quelque part dans le quartier, le passage d’une voiture sur la chaussée humide.
Connor n’avait pas parlé pendant le trajet.
Il était resté tourné vers la vitre, la jambe droite immobilisée devant lui autant que l’espace le permettait, suivant sans réellement les regarder les lumières de Detroit qui glissaient sur le verre.
Hank détacha sa ceinture.
« On est arrivés. »
Connor tourna légèrement la tête vers la maison.
« J’avais remarqué. »
Ce n’était pas franchement agressif. Ce n’était pas amical non plus.
Hank décida que, compte tenu de la soirée, il pouvait parfaitement vivre avec ça.
Il sortit de la voiture et contourna le capot.
Lorsqu’il ouvrit la portière passager, Connor avait déjà posé une main sur le montant et cherchait visiblement la meilleure façon de s’extraire seul de l’habitacle.
Hank le regarda faire, bras croisés.
Connor leva les yeux.
« Quoi ? »
« Rien. »
« Vous me regardez. »
« Ouais. »
« Pourquoi ? »
Hank désigna sa jambe d’un mouvement du menton.
« Parce que j’attends de voir combien de secondes il va te falloir avant de faire exactement ce que Dawson t’a interdit de faire. »
La LED passa au jaune.
« Je dois entrer dans la maison. »
« J’avais compris cette partie. »
Connor reporta son attention sur la portière ouverte.
Hank ne bougea pas.
Il aurait pu tendre la main. Quelques heures auparavant, il l’aurait probablement fait sans réfléchir ; sur le parking, il avait déjà appris ce que ce geste provoquerait.
Alors il attendit.
Connor posa son pied gauche au sol.
Son poids bascula prudemment vers l’avant tandis qu’il gardait la jambe droite parfaitement immobile. Ses doigts se resserrèrent autour du montant.
Pendant une seconde, tout sembla tenir.
Puis son équilibre vacilla.
Hank avança d’un demi-pas avant de s’arrêter lui-même.
Connor l’avait vu.
Son regard accrocha le sien une fraction de seconde avant de s’en détourner.
« Le fauteuil est dans le coffre »
« Je peux atteindre la porte. »
« Peut-être... »
Hank haussa légèrement les épaules.
« Mais je vais pas me battre avec toi pour ça. Si tu veux essayer, essaie. Si tu veux le fauteuil, je vais le chercher. »
Connor ne répondit pas immédiatement.
Sa main resta autour du montant. Le pied gauche posé sur le sol, il semblait mesurer la distance qui le séparait de la maison : quelques mètres d’allée, trois marches, puis la porte.
En temps normal, rien.
Cette nuit, beaucoup trop.
« Le fauteuil », finit-il par dire.
Hank acquiesça simplement.
« D’accord. »
Il alla ouvrir le coffre.
Lorsqu’il revint, Connor n’avait pas bougé.
Le transfert se fit dans un silence presque complet. Hank maintint le fauteuil suffisamment près pour que Connor puisse s’y installer sans avoir à prendre appui sur lui. Il y parvint seul, au prix d’un effort qui fit virer sa LED au jaune pendant plusieurs secondes.
Hank fit semblant de ne pas le remarquer.
Il l’entraîna jusqu’au perron, puis s’arrêta devant les trois marches. Après avoir envisagé les possibilités, il comprit que l’opération serait nettement moins simple qu’il ne l’avait imaginé.
« Ouais... J’avais oublié que cette maison avait été conçue par un connard qui déteste les fauteuils roulants. »
« Ce n’était pas vous ? »
« J’ai jamais dit que le connard était quelqu’un d’autre. »
Les traits de Connor se détendirent imperceptiblement.
Pas un sourire.
Hank n’aurait même pas juré qu’il s’en était approché.
Mais, l’espace d’un instant, son visage cessa d’être complètement fermé.
Ils finirent par franchir les marches avec une combinaison peu élégante de force, d’équilibre et d’instructions que Connor corrigea deux fois avant que Hank lui demande s’il comptait continuer à critiquer sa technique ou l’aider à ne pas les tuer tous les deux.
L’effort arracha toutefois à Hank un mouvement plus brusque lorsqu’il redressa le fauteuil sur le perron. Sa respiration se coupa et sa main quitta aussitôt une poignée pour venir se plaquer contre son flanc.
Il ne s’arrêta qu’une seconde.
Ce fut suffisant.
« Vous avez mal. »
Connor le regardait.
Hank reconnut immédiatement l’inquiétude qui traversa son visage. Elle ne dura qu’un instant, mais elle était là.
« Ça va. »
« Ce n’était pas ma question. »
Hank eut un bref souffle par le nez.
« C’est rien. »
« Est-ce que c’est arrivé pendant l’opération ? »
« Non. »
La réponse fut trop rapide.
Il se redressa, ce qui lui arracha une nouvelle tension dans les côtes qu’il tenta de masquer en reprenant les poignées.
« C’était avant. »
« Avant quand ? »
« Avant. »
La LED de Connor vira légèrement au jaune.
Hank s’attendit à ce qu’il insiste. En temps normal, il aurait observé, comparé, posé ses questions jusqu’à ce que les réponses cessent d’être évasives.
Mais son expression se referma.
« Très bien. »
Le ton n’avait rien d’un acquiescement, et Hank le savait.
Il aurait pu expliquer.
L’alcool, la bagarre au bar, les coups, les jours précédents. Tout ce qu’il avait fait pendant ces deux semaines qu’il n’avait toujours pas réussi à raconter.
Il n’en fit rien.
Connor n’insista pas.
Hank non plus.
Quand la porte s’ouvrit enfin, il alluma la lumière du couloir et fit entrer le fauteuil.
La maison était silencieuse.
Le contraste des dernières heures, avec les cris, les détonations et le mouvement perpétuel du complexe, était saisissant.
Ici, aucun bruit ne venait combler l’espace.
Hank referma la porte derrière eux.
Il retira sa veste et la jeta sur le dossier d’une chaise avant d’allumer une petite lampe. Une lumière chaude se répandit dans le salon.
« Le canapé fera l’affaire ou tu préfères ta chambre ? »
« Le canapé. »
« D’accord. »
Hank débarrassa la table basse, déplaça ce qui pouvait gêner le passage du fauteuil et récupéra un coussin afin que Connor puisse garder sa jambe surélevée.
Connor le regarda faire.
« Vous n’êtes pas obligé de faire tout ça. »
« Je sais. C’est ça qui est merveilleux avec les choix personnels. »
Connor le fixa une seconde, mais ne releva pas.
Hank ne l’aida que lorsqu’il le lui demanda.
Cela prit plus longtemps.
Il s’en foutait.
Lorsqu’il fut enfin installé, Connor s’adossa avec précaution, la jambe droite immobilisée devant lui.
Depuis qu’ils avaient quitté le centre de tri, un détail dans son apparence gênait Hank sans qu’il ait encore réussi à l’identifier.
Sous la lumière du salon, il comprit enfin.
La peau synthétique de son visage avait perdu une partie de sa coloration habituelle. Le contour de ses lèvres était presque gris, et le bleu du thirium apparaissait nettement sous plusieurs lésions mal refermées. Plus révélatrice encore était cette lenteur infime dans ses gestes, cette économie de mouvements qu’il essayait manifestement de faire passer pour du calme.
« T’as perdu combien de thirium ? »
« Mes réserves sont suffisantes. »
« D’accord. »
Le regard de Connor se fit méfiant.
Hank disparut dans la cuisine et revint quelques secondes plus tard avec une bouteille de thirium qu’il déposa sur la table basse, à portée du canapé.
« Elle est là. »
Connor baissa les yeux vers le liquide bleu.
« Je viens de vous dire que mes réserves étaient suffisantes. »
« J’ai entendu. »
« Alors pourquoi l’avoir apportée ? »
Hank glissa les mains dans les poches de son pantalon.
« Parce que t’es assez pâle pour réussir à faire mauvaise mine à un cadavre. »
Connor releva les yeux.
« Si t’en veux pas, je la rangerai après. »
Il n’attendit pas de réponse.
« Je vais me faire à bouffer. »
Puis il retourna dans la cuisine sans demander à Connor de boire, sans lui expliquer qu’il en avait besoin et sans transformer la bouteille en ordre déguisé.
Il ouvrit le réfrigérateur et resta un moment devant son contenu. Son corps commençait à lui rappeler qu’il n’avait presque rien mangé depuis des heures, mais l’idée de préparer un véritable repas exigeait une énergie qu’il n’avait plus. Il récupéra finalement du pain, quelques tranches de jambon et du fromage.
Dans le salon, Connor observait toujours le thirium.
Ses réserves demeuraient fonctionnelles, mais beaucoup moins qu’il ne l’avait laissé entendre. Plusieurs alertes avaient déjà été reléguées en arrière-plan et ses systèmes continuaient de compenser.
Son regard dériva vers la cuisine.
Hank lui tournait le dos, occupé à étaler la moutarde sur son pain. Une torsion le força brusquement à prendre appui sur le plan de travail.
Connor suivit le mouvement, attentif, mais ne dit rien.
Il se focalisa de nouveau sur la bouteille.
La logique ne laissait guère de place au doute : le thirium accélérerait la compensation de ses pertes et réduirait la charge imposée à ses systèmes.
Pourtant, il hésitait.
Pas à cause de son état.
Parce que Hank l’avait posée devant lui.
Dans la cuisine, le lieutenant ajouta le jambon et le fromage. Il avait entendu bouger derrière lui, mais ne se retourna pas.
Le choix n’en aurait plus vraiment été un s’il s’était mis à le surveiller.
Connor entendit la porte du réfrigérateur se refermer.
Il attrapa la bouteille, presque avec irritation, dévissa le bouchon et but.
Lorsque Hank revint dans le salon, elle était vide.
L’androïde regardait déjà vers la fenêtre.
La couleur revenait progressivement sur son visage. Hank le remarqua, mais passa devant la table basse sans commentaire avant de gagner son fauteuil inclinable.
La précaution avec laquelle il s’y laissa descendre ne suffit pas à empêcher ses côtes de protester. Une crispation traversa son visage.
Le regard de Connor revint aussitôt sur lui.
Cette fois encore, il ne posa aucune question.
Hank prit une première bouchée de son sandwich.
« Bon... Au moins, on est deux à mentir très mal sur notre état. »
Connor détourna les yeux.
Le silence de la maison se referma progressivement autour d’eux.
Il n’avait rien de confortable, mais il n’avait plus non plus la tension coupante du parking. Ils étaient simplement là, séparés par quelques mètres de salon, chacun portant les conséquences d’une nuit dont aucun des deux ne semblait encore savoir quoi faire.
De temps en temps, leurs regards se croisaient.
Au troisième ou quatrième échange, Connor finit par froncer les sourcils.
« Vous comptez me surveiller toute la nuit ? »
Hank termina sa bouchée avant de répondre.
« Ouais. »
« Pourquoi ? »
« Parce que je te connais assez. »
Connor se raidit presque aussitôt.
« Vous me connaissez ? »
Hank vit le changement dans son expression et comprit qu’il venait de remettre un pied sur un terrain qu’il avait déjà suffisamment piétiné pour la soirée.
Son regard glissa sur Connor, sur sa posture beaucoup trop droite malgré l’épuisement et sur cette expression méfiante qui annonçait déjà une argumentation complète.
« Ouais. Par exemple, là, je sais exactement ce que tu fais. »
Connor fronça davantage les sourcils.
« Qu’est-ce que je fais ? »
« Tu cherches la réponse optimale. »
« À quoi ? »
« À ce que je viens de dire. »
« Je ne cherche pas de réponse optimale. »
Hank hocha gravement la tête.
« D’accord. Alors t’es en train d’analyser pourquoi tu cherches pas de réponse optimale. »
Connor le fixa.
« Ce raisonnement n’a aucun sens. »
« Tu viens quand même de l’analyser. »
Connor ouvrit la bouche.
La referma.
Hank sentit le rire monter avant même d’avoir le temps de l’arrêter. Un souffle amusé lui échappa, puis un vrai rire bref, assez franc pour lui tirer aussitôt les côtes.
Il porta une main à son flanc avec une grimace.
Connor le regardait avec une expression presque offensée.
« Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle. »
« Tant pis... Ta tête valait l’effort. »
« Ma tête ? »
« Ouais. »
« Vous vous moquez de moi. »
« Un peu. »
« C’est puéril ! »
Connor détourna sèchement les yeux vers la fenêtre.
Hank reprit son sandwich, un sourire encore accroché au coin de la bouche malgré la douleur dans ses côtes.
« Vous êtes insupportable. »
« Ça aussi, tu peux l’ajouter à ton analyse. »
Connor lui lança un regard noir.
Cette fois, Hank eut la sagesse de ne rien ajouter.
Pendant quelques secondes pourtant, la tension sourde qui s’était installée entre eux recula devant quelque chose de presque familier. Connor était vexé, certainement, mais l’espace d’un instant la pièce avait cessé de leur sembler aussi étrangère.
Le calme revint de lui-même.
Connor s’enfonça légèrement contre le dossier.
RÉSERVES ÉNERGÉTIQUES : FAIBLES
Il cligna des yeux et la notification disparut presque aussitôt de son champ de vision.
« Fowler n’a toujours pas appelé ? »
Hank vérifia son téléphone.
« Non. »
Connor se redressa aussitôt contre le dossier. Son regard alla du téléphone de Hank à l’horloge du salon avant de revenir vers lui.
« Ça fait combien de temps ? »
Hank consulta l’heure.
« Pas assez pour commencer à paniquer. »
La LED de Connor accéléra.
« Ils auraient dû avoir des informations maintenant. »
« Peut-être qu’ils en ont et que Fowler peut pas encore nous appeler. »
« Ou peut-être que son état s’est aggravé. »
« Connor... »
« Il a subi une hypoglycémie sévère pendant plusieurs heures. Il présentait déjà des troubles visuels et moteurs avant de perdre connaissance. Il a reçu un coup suffisamment violent pour que son crâne heurte le mur et nous ne connaissons pas l’étendue du traumatisme. Il peut y avoir une hémorragie intracrânienne, un œdème, des complications liées à... »
« Hé. »
Connor s’arrêta.
Hank n’avait pas élevé la voix.
« Ils s’occupent de lui. »
Connor le fixa.
« Vous ne pouvez pas savoir si ça suffira. »
Hank soutint son regard.
« Non. Je peux pas le savoir. »
La réponse sembla le déstabiliser une seconde.
« Je préfère juste rester positif. »
« Sur la base de quoi ? »
« Sur la base de rien. C’est un peu le principe de l’espoir. »
À l’expression de Connor, Hank aurait aussi bien pu lui proposer une méthode d’investigation complètement absurde.
« Et Reed est un battant. Ça, par contre, je peux te le garantir. »
« Être combatif n’a aucune incidence sur la gravité d’un traumatisme crânien. »
« J’ai pas dit que ça guérissait les traumatismes crâniens. J’ai dit que Reed était trop chiant pour abandonner facilement. »
Connor releva les yeux.
Hank récupéra son sandwich.
« Tu sais qu’il s’est fait taser par Wilson une fois ? »
« Gavin ? »
« Ouais. »
« Pourquoi l’agent Wilson a-t-il tasé Gavin ? »
« Parce que Reed lui avait demandé. »
Connor le dévisagea, manifestement incrédule.
Hank prit une bouchée, déjà amusé par le souvenir.
« C’était pendant une formation. Wilson venait de recevoir son habilitation et Reed soutenait que les nouvelles procédures de neutralisation étaient complètement débiles. »
« Il lui a donc demandé de tirer sur lui avec un taser ? »
« Non. Au début, il lui a demandé de lui montrer comment il s’en servait. Ensuite, il lui a expliqué pendant dix bonnes minutes qu’il tenait mal son arme. »
Connor attendit la suite.
« Wilson lui a dit qu’il savait parfaitement s’en servir. Reed lui a répondu : “Alors vas-y.” »
« Et il l’a fait ? »
« Oh que oui. »
Hank eut un sourire.
« Reed s’est retrouvé par terre en moins de deux secondes. »
Connor fronça les sourcils.
« Cela ne démontre pas qu’il est particulièrement résistant. »
« Attends. Le meilleur, c’est qu’une fois capable de parler de nouveau, il a regardé Wilson et lui a dit : “T’as quand même le poignet trop bas.” »
Hank vit très précisément le moment où l’image se forma dans l’esprit de Connor.
Le coin de sa bouche remua.
Puis un sourire apparut.
Petit, fatigué, presque incrédule, mais bien réel.
Hank s’interrompit.
Il n’avait pas vu Connor sourire depuis qu’il l’avait retrouvé.
Il remarqua son regard.
Le sourire disparut presque aussitôt.
« Ça lui ressemble », admit Connor.
« Ouais. Malheureusement. »
« Gavin n’est pas quelqu’un de mauvais. »
Hank cessa de mâcher.
Connor ne le regardait plus.
« Je sais qu’il peut être agressif. Il est souvent insultant, inutilement provocateur et il a parfois une manière particulièrement... inefficace d’interagir avec les autres. Mais il n’est pas mauvais. »
« Je sais. »
Le regard de Connor se perdit vers la fenêtre.
« Je voulais faire cette opération seul. »
Hank releva les yeux.
« Au centre de tri. Je lui ai dit que sa présence n’était pas nécessaire. Que je pouvais gérer l’enquête sans lui. Mais il a insisté. »
« Évidemment qu’il a insisté. »
Connor sembla ne pas entendre l’ironie.
« J’aurais dû refuser. »
Hank posa son assiette sur l’accoudoir.
« Non. »
« S’il n’était pas venu, il ne se serait pas retrouvé dans cette cellule. Il n’aurait pas été utilisé contre moi. Il ne serait pas à l’hôpital maintenant. »
« Et toi, t’aurais été tout seul là-dedans. »
Connor ne répondit pas.
« Reed a choisi de venir. »
« Il ne savait pas ce qui allait arriver. »
« Toi non plus. »
« C’est différent. »
« Non. »
Hank ne laissa cette fois aucune place à la discussion.
« Il savait que ça pouvait être dangereux. Peut-être pas à ce point-là, d’accord. Mais il a quand même choisi d’y aller avec toi. Et il a eu raison. »
Connor releva les yeux.
« Raison ? »
« Ouais. Parce que t’avais besoin de quelqu’un avec toi, même si t’aurais préféré crever plutôt que de l’admettre. »
La LED de Connor accéléra.
« Je n’avais pas besoin... »
Hank leva une main.
« Épargne-moi tes conneries. »
Connor referma la bouche.
« Reed était là parce qu’il voulait être là. Et vu ce que vous avez traversé, j’vais pas faire semblant que ça comptait pas. »
Le visage de Connor resta fermé, mais son regard vacilla.
« Il a failli mourir à cause de moi. »
Hank expira lentement.
« Il a failli mourir parce qu’une bande de tarés vous a kidnappés, battus et enfermés. C’est pas pareil ! »
Connor baissa de nouveau les yeux.
Hank savait que ça ne suffirait pas.
Pas ce soir.
Peut-être pas avant longtemps.
Alors il n’insista pas davantage.
Il reprit son sandwich.
« Par contre, y a un truc dont tu peux commencer à t’inquiéter. »
Connor leva à peine les yeux.
« Quoi ? »
« Fowler. »
Connor releva légèrement la tête.
« Parce que lui, il va pas vous louper. Prépare-toi. Dès que Reed sera assez réveillé pour se faire engueuler, il va probablement organiser une séance collective. »
Le coin de sa bouche remua.
« Et crois-moi, Jeffrey sait très bien répartir les tirs. »
Mais Connor ne l’écoutait déjà plus.
Son regard s’était perdu quelque part devant lui, sans vraiment se poser sur la pièce.
Hank reconnut cette immobilité pour ce qu’elle était : non pas du calme, mais une façon de retenir tout ce qui menaçait de déborder. Il n’insista pas.
Les paupières de l’androïde se refermèrent brièvement.
DÉGRADATION DES PERFORMANCES COGNITIVES : 12 %
Il les rouvrit.
« Je vais attendre. »
« D’accord. »
« Je peux rester opérationnel encore plusieurs heures. »
MODE REPOS RECOMMANDÉ
Connor écarta la notification.
« Mes paramètres se stabilisent depuis la prise de thirium. »
« Tant mieux. »
« Donc il n’y a aucune raison pour que je... »
Ses paupières retombèrent.
NIVEAU D’ÉNERGIE CRITIQUE
Il les rouvrit avec un léger retard.
« ...que je passe en mode repos maintenant. »
Hank le regarda sans le contredire.
« Comme tu veux. »
Connor inspira lentement.
« Si Fowler appelle... »
« Je te réveille. »
« Immédiatement. »
« Ouais. »
Connor fronça légèrement les sourcils.
« Mes systèmes sont simplement en train de... »
Ses yeux se fermèrent.
Lorsqu’il les rouvrit, son regard mit plusieurs secondes à retrouver celui de Hank.
« ...d’optimiser leur consommation. »
« Bien sûr. »
MODE REPOS FORCÉ IMMINENT
Connor n’eut pas le temps d’écarter l’alerte.
Sa tête s’inclina contre le dossier.
Sa LED resta jaune quelques secondes, puis revint lentement au bleu.
Hank attendit encore, jusqu’à être certain qu’il ne rouvrirait pas les yeux pour lui expliquer une dernière fois qu’il était parfaitement opérationnel.
Rien.
Ses épaules retombèrent.
« Enfin », souffla-t-il.
Depuis qu’il l’avait retrouvé dans ce corridor, Connor n’avait cessé de lutter. Contre ceux qui voulaient le reprendre, contre sa jambe, contre Julia, contre Hank, contre son propre corps dès qu’il essayait de lui imposer une limite.
Cette fois, ses systèmes avaient simplement fini par gagner.
Hank baissa les yeux vers son téléphone.
Toujours rien de Fowler.
Il augmenta légèrement le volume et garda l’appareil dans sa main.
Si l’appel venait, il réveillerait Connor.
Pas avant.
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L’aube filtrait à peine à travers les rideaux lorsqu’un premier trait de lumière glissa sur le parquet du salon.
La nuit s’effaçait doucement derrière les fenêtres, laissant place à un ciel pâle et parfaitement dégagé. La chaleur de la journée s’annonçait déjà ; même à cette heure, l’air qui entrait par la fenêtre entrouverte était doux, presque lourd.
Hank s’était endormi dans son fauteuil.
Sa tête reposait de travers contre le dossier, son téléphone toujours dans une main, comme s’il avait résisté au sommeil jusqu’au dernier moment avant de céder à son tour.
Sur le canapé, Connor n’avait pas bougé. Sa LED brillait d’un bleu stable, sa jambe droite toujours immobilisée devant lui.
La sonnerie du téléphone éclata dans le silence.
Hank sursauta.
« Putain... »
Il redressa la tête, encore désorienté, et regarda l’écran.
Fowler.
Le sommeil disparut presque aussitôt.
Il décrocha.
« Jeffrey ? »
La voix de Fowler lui parvint, basse et profondément fatiguée.
Hank passa une main sur son visage.
« Ouais... Je suis là. »
Fowler ne prit pas la peine de tourner autour du sujet.
À peine quelques mots suffirent pour que Hank se redresse.
« Attends. Quoi ? »
Il écouta, le regard brusquement fixé devant lui.
Sur le canapé, Connor ne bougea pas.
Sa LED continuait de briller d’un bleu stable.
Hank baissa instinctivement la voix.
« Ils l’ont opéré ? »
Fowler poursuivit avant qu’il puisse poser une autre question.
Les doigts de Hank se resserrèrent autour du téléphone.
« Jeffrey... »
Une réponse plus ferme l’interrompit.
Hank referma la bouche.
Il connaissait suffisamment Fowler pour comprendre ce que ce ton signifiait : écoute jusqu’au bout.
Alors il écouta.
La tension resta visible dans ses épaules pendant encore quelques secondes, puis sa respiration s’échappa lentement entre ses lèvres.
« D’accord. »
Il passa une main sur sa barbe.
« D’accord... C’est déjà ça. »
Fowler continua, plus lentement cette fois.
Hank jeta un regard vers Connor.
« Et maintenant ? »
La réponse fut plus longue.
Il ne l’interrompit pas.
« Donc ils attendent. »
Fowler confirma.
Hank ferma brièvement les yeux avant de les rouvrir.
« Putain de nuit... »
À l’autre bout du fil, Fowler répondit quelque chose qui lui arracha un souffle fatigué.
« Ouais. J’imagine que la tienne est pas beaucoup mieux. »
Son regard revint vers Connor.
« T’es encore là-bas ? »
La réponse ne sembla pas lui plaire.
« Jeffrey, rentre chez toi. »
Fowler protesta aussitôt.
« Non. Me fais pas le coup. T’es là-bas depuis des heures et tu tiens probablement debout grâce au café de distributeur. »
Il écouta la réplique qui suivit, puis eut une grimace.
« Ouais, je sais. Je suis très mal placé pour te dire ça. Ça change rien. »
Cette fois, un bref souffle lui parvint au bout du fil.
Hank secoua la tête.
« Miller est arrivé ? »
Un temps.
« Alors laisse-le prendre le relais. Il t’appellera si ça bouge et tu fais pareil avec moi. »
Fowler répondit.
« Ouais. Au moindre changement. »
Hank baissa les yeux vers le téléphone dans sa main.
« Repose-toi, Jeffrey. »
L’appel prit fin.
Le salon retrouva son calme.
Hank resta un moment le téléphone contre l’oreille avant de le laisser lentement retomber dans sa main.
Ses doigts demeurèrent refermés autour de l’appareil.
Les nouvelles auraient pu être bien pires.
Cette pensée aurait dû suffire à le rassurer.
Elle n’y parvint qu’à moitié.
Ce que Fowler venait de lui apprendre avait laissé derrière lui un mélange inconfortable de soulagement et d’inquiétude : assez de bonnes nouvelles pour qu’il puisse respirer de nouveau, suffisamment d’incertitudes pour l’empêcher de considérer le danger comme écarté.
Son regard se posa sur Connor.
Il dormait toujours.
La lumière de l’aube avait gagné son visage, révélant la pâleur encore trop marquée de sa peau synthétique et les traces de la nuit précédente. Dans le repos, la tension qui l’avait habité pendant des heures avait presque disparu. Ses traits semblaient moins rigides, débarrassés pour quelques instants de cette vigilance constante qui ne l’avait pratiquement jamais quitté depuis le complexe.
Hank aurait préféré le laisser ainsi.
Il avait pourtant promis de le réveiller.
Immédiatement.
Et Connor lui avait fait répéter cette promesse avant que ses systèmes ne finissent par l'emporter.
Hank contempla encore son visage endormi, partagé entre l’envie de lui accorder un peu plus de repos et la certitude qu’il n’avait pas le droit de décider à sa place quelles informations il pouvait attendre.
Cette dernière pensée trancha pour lui.
Il se leva.
Ses côtes protestèrent aussitôt, mais il ignora la douleur et s’approcha du canapé.
« Connor. »
Aucune réaction.
Hank hésita, puis parla un peu plus fort.
« Connor. Réveille-toi. »
La LED demeura bleue un bref instant avant de virer lentement au jaune.
Les paupières de Connor frémirent sans s’ouvrir complètement.
« Connor. »
Cette fois, ses yeux s’entrouvrirent lentement.
Ses processus semblaient revenir l’un après l’autre plutôt que simultanément. Il tenta de redresser la tête, puis s’immobilisa, comme si le simple mouvement avait demandé davantage d’effort qu’il ne l’avait prévu.
« Qu’est-ce... »
Il s’interrompit.
Son regard se posa sur le téléphone dans la main de Hank.
La confusion disparut presque immédiatement.
Sa LED accéléra.
« Fowler a appelé. »
Ce n’était pas une question.
Hank acquiesça.
« Ouais. »
Connor chercha à se redresser davantage contre le dossier.
« Gavin ? »
Hank prit le temps de s’asseoir sur le bord de la table basse placée près du canapé avant de répondre.
« Ils ont dû l’opérer cette nuit. »
Connor se figea.
Toute trace de sommeil quitta brutalement son visage.
« L’opérer ? »
« Son traumatisme crânien a provoqué une augmentation de la pression intracrânienne. Les médecins ont préféré intervenir. »
La LED vira aussitôt à un jaune plus vif.
« Une craniectomie ? Un drainage ? Est-ce qu’il y avait une hémorragie ? »
« Connor... »
« Quelle était la pression ? Est-ce qu’il y avait des signes d’engagement ? Une atteinte neurologique ? Est-ce qu’ils ont fait une imagerie après l’intervention ? Ses constantes sont... »
« Connor. »
Cette fois, Hank coupa net.
L’androïde se tut, mais sa LED tournait rapidement au jaune.
« Reed est stable. C’est ce que Fowler m’a dit. L’opération s’est bien passée, ils ont réussi à faire baisser la pression et il est stable. »
« Mais il ne s’est pas réveillé. »
« Non. Pas encore. »
La LED de Connor accéléra de nouveau.
« Depuis combien de temps l’intervention est-elle terminée ? »
Hank secoua légèrement la tête.
« Ça suffit. »
L’élan des questions se brisa net.
« Tu vas te rendre dingue à chercher des réponses que j’ai pas. Fowler m’a donné ce qu’il savait. Les médecins restent prudents, mais Reed est stable. Pour l’instant, c’est ça qui compte. »
Connor détourna les yeux vers la fenêtre.
Ses doigts s’étaient refermés sur le tissu du canapé.
« Stable », répéta-t-il finalement.
« Ouais. »
Hank ne détourna pas les yeux.
« Accroche-toi à ça. »
Derrière les vitres, le jour continuait de gagner du terrain, indifférent aux calculs que Connor ne pouvait pas effectuer faute de données suffisantes.
Son regard descendit lentement vers ses mains.
Il aurait voulu davantage. Des résultats, des chiffres, une évolution précise, n’importe quelle information susceptible de transformer l’incertitude en quelque chose qu’il pouvait analyser.
Il n’avait rien de tout cela.
Seulement quelques faits.
Connor ferma brièvement les yeux.
Lorsqu’il les rouvrit, son regard avait perdu une partie de son urgence sans retrouver pour autant le calme.
Hank observa son profil, puis tendit la main. Le geste fut lent, suffisamment pour laisser à Connor tout le temps de le voir venir.
Sa paume se posa sur son épaule.
Il s’attendit au mouvement de recul, au regard fermé, peut-être à un « ne me touchez pas » semblable à celui du parking.
Rien ne vint.
Le déviant resta là, le regard baissé.
Hank n’essaya pas de donner un sens à ce silence.
Son pouce exerça une brève pression contre son épaule, puis il retira sa main de lui-même.
Connor releva enfin les yeux vers lui.
La fatigue et l’incertitude étaient toujours là. La colère aussi, quelque part derrière elles.
Hank ne savait pas ce qu’il venait de lui accorder, ni même s’il lui avait réellement accordé quoi que ce soit.
Mais, pour la première fois depuis qu’il l’avait retrouvé, il avait pu s’approcher sans que Connor lui demande de partir.
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À suivre