JE SUIS VIVANT
15 août
Le taxi autonome s’arrêta devant la maison de Hank. Connor régla sa course avant de descendre, accueilli par la chaleur écrasante de cet après-midi d’août. Il remonta l’allée tandis que le véhicule s’éloignait silencieusement derrière lui.
La porte d’entrée se referma doucement dans son dos.
Malgré les fenêtres entrouvertes, la maison conservait une tiédeur immobile.
Vêtu d’un polo écru à manches courtes et d’un pantalon chino anthracite, Connor s’attarda un instant dans le silence familier du foyer.
Depuis leur suspension, les journées avaient perdu leurs contours habituels. Plus d’appels du central interrompant le petit déjeuner, plus d’enquêtes qui s’étiraient jusque tard dans la nuit.
Hank avait d’abord accueilli cette parenthèse avec une satisfaction presque provocante, heureux de pouvoir dormir jusqu’à des heures indécentes et laisser son téléphone sonner sans y répondre. Mais le plaisir s’était progressivement émoussé, et l’inactivité lui pesait davantage qu’il ne voulait l’admettre.
Connor, de son côté, se rendait presque quotidiennement à l’hôpital pour tenir compagnie à Gavin Reed et l’aider dans les exercices de mémoire prescrits par les spécialistes chargés de sa rééducation.
Les premières séances avaient été laborieuses. L’inspecteur supportait mal de devoir se concentrer sur des tâches qu’il aurait autrefois accomplies sans effort, et encore moins de les effectuer sous le regard attentif de l’androïde.
Pourtant, malgré ses protestations, il acceptait que Connor revienne, et ses progrès, bien qu’irréguliers, étaient encourageants.
« T’es déjà rentré ? »
La voix de Hank s’éleva depuis la cuisine.
Connor s’y dirigea et découvrit le lieutenant installé à la table, devant une tasse de café à moitié vide. Un journal numérique était posé devant lui, mais il avait manifestement renoncé à sa lecture. Ses lunettes reposaient près du sucrier.
« Oui. Gavin a reçu de la visite. »
Hank releva les yeux.
« Ah ? Et dis moi, comment va notre emmerdeur préféré ? »
Connor tira une chaise et s’assit face à lui.
« Plutôt bien. Il retient davantage de choses et commence à mieux s’en sortir avec les exercices. Il a encore quelques difficultés, mais les progrès sont là. »
« Et il est toujours aussi agréable ? »
« Son humeur reste variable. »
Hank eut un ricanement.
« Ça, c’est une façon polie de dire qu’il reste chiant. »
Un sourire discret passa sur les lèvres de Connor.
« Aujourd’hui, je lui ai fait faire un exercice de mémoire en ajoutant quelques distractions pour voir s’il arrivait à rester concentré. »
« Avec Reed ? Ça a dû lui plaire... »
« Pas vraiment. Je lui ai montré six objets, chacun associé à un prénom et à une pièce de la maison. Il devait retenir le tout pendant que je lui demandais de faire autre chose. »
Hank haussa les sourcils.
« Comme quoi ? »
« Des calculs, surtout. Il devait partir de cent et retirer sept à chaque fois. Je lui posais aussi des questions pour le distraire. »
« Et après ça, il devait encore se souvenir de tes six objets ? »
« Oui. »
Hank secoua la tête.
« Putain, Connor... Tu m’étonnes qu’il râle. »
« Il m’a demandé si je comptais le laisser tranquille un jour. »
« Ça lui ressemble. »
« Je lui ai expliqué que ces exercices étaient nécessaires à sa rééducation. »
« Et il t’a remercié, j’imagine ? »
« Pas exactement. Il m’a dit qu’il était parfaitement capable de faire deux choses à la fois : m’écouter et me trouver insupportable. »
Hank avala son café de travers.
Il reposa précipitamment sa tasse et toussa dans son poing, les épaules secouées par le rire.
« Ah, le con... »
Connor attendit patiemment qu’il reprenne son souffle.
« Et il s’en est sorti ? » demanda enfin Hank.
« Plutôt bien. Il a retrouvé trois associations sur six. La semaine dernière, il avait du mal à en retenir une seule. Et il a presque réussi tous les calculs. »
« Eh ben ! C’est pas mal du tout. »
« Oui. Il fait de vrais progrès. »
Un sourire satisfait passa sur les lèvres de Connor.
« Même s’il refuse de l’admettre. »
« Pourquoi ça ? »
« Il estime que se souvenir de la pièce dans laquelle Bernard a rangé sa théière n’est pas un exploit. »
Hank esquissa un sourire.
« Sur ce coup-là, je peux pas lui donner tort. »
« Ce n’était qu’un exemple, Hank. La théière n’avait aucune importance. »
« Oui, Connor, j’avais compris. »
Le lieutenant s’adossa à sa chaise.
« Bon sang... Je sais pas lequel de vous deux est le plus têtu. »
« Gavin, sans hésitation. »
« Mouais. Ça se discute. »
Connor lui adressa un regard faussement offensé.
Il y avait quelque chose de réconfortant dans cette conversation. Après des semaines rythmées par la violence, l’incertitude et les couloirs d’hôpital, entendre Connor raconter les protestations absurdes de Reed donnait à Hank l’impression qu’une part de leur ancienne vie reprenait enfin sa place.
Il observa son partenaire avec une attention discrète.
Connor avait encore des moments difficiles. Hank le savait à ces silences qui s’installaient parfois au milieu d’une conversation, à la manière dont son regard se fixait sur un point invisible lorsque certains souvenirs refaisaient surface.
Mais il souriait de nouveau.
« Ah, et il y a autre chose », reprit Connor.
« Quoi donc ? »
« Gavin a complètement changé d’attitude quand Julia est arrivée. »
Hank releva les sourcils.
« Ah ouais ? »
« Il commençait à s’énerver contre l’exercice. Mais dès qu’il l’a vue entrer, il s’est redressé et lui a proposé de s’asseoir. Il lui a même demandé si elle voulait boire quelque chose. »
Hank releva brusquement les yeux vers lui.
« Attends... Reed lui a proposé à boire ? »
« Oui. »
« Le même qui engueule les infirmières quand elles lui demandent de finir son assiette ? »
« Il était beaucoup plus aimable avec Julia. »
« Ben voyons... »
« Quand j’ai voulu reprendre l’exercice, il m’a dit qu’on avait assez travaillé pour aujourd’hui. Je lui ai rappelé qu’il restait deux séries, mais il a insisté pour qu’on s’arrête. »
« Comme c’est étonnant... »
« Il m’a expliqué qu’il avait besoin de repos. Puis il m’a conseillé de profiter de mon après-midi. »
Hank eut un sourire entendu.
« En gros, il voulait que tu dégages. »
« C’est possible. Il m’a aussi précisé que ce n’était pas la peine de revenir plus tard. »
« Ah, le salaud... Il perd pas le nord. »
Connor sourit.
« Je crois qu’il apprécie beaucoup la compagnie de Julia. »
« Sans déconner, Sherlock. »
Hank imaginait parfaitement Reed tentant de prendre un air détaché devant la jeune femme tout en cherchant désespérément à se débarrasser de l’androïde chargé de ses exercices.
Il jeta un coup d’œil à l’horloge.
« Bon. Ça tombe plutôt bien que tu sois rentré tôt. »
Connor releva la tête.
« Pourquoi ? »
Hank repoussa sa chaise, récupéra sa tasse et se dirigea vers l’évier.
« Faut que je passe au garage. J’ai des pièces à récupérer pour ma bagnole. »
« Vous avez commandé des pièces ? »
« Ouais. Deux ou trois bricoles. »
Connor fronça légèrement les sourcils.
« Je n’avais pas remarqué de dysfonctionnement particulier lors de nos derniers déplacements. »
« Parce que t’as pas besoin d’attendre qu’un truc te pète entre les doigts pour t’en occuper. »
Hank déposa sa tasse dans l’évier.
« Et puis, avec une bagnole de cet âge, vaut mieux avoir quelques pièces d’avance. »
Connor ne pouvait guère le contredire. Le lieutenant tenait énormément à sa voiture de collection, malgré ses caprices mécaniques. Il l’entretenait avec un soin presque jaloux, préférant passer des heures à rechercher une pièce d’origine plutôt que de la confier à un atelier automatisé.
« Souhaitez-vous que je vous accompagne ? » proposa l’androïde.
« Si t’as rien de mieux à faire, ouais. »
Hank s’essuya les mains sur un torchon.
« Ça me fera de la compagnie. »
« Avec plaisir. »
« Bon, alors bouge-toi. J’ai pas envie d’y passer l’après-midi. »
Il quitta la cuisine pour récupérer ses clés.
Connor le suivit quelques instants plus tard.
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Dehors, Detroit baignait dans la lumière éclatante de l’été.
Le soleil écrasait les trottoirs, faisait scintiller les pare-brise et révélait les fissures de l’asphalte. Une chaleur sèche remontait de la chaussée, mêlée aux odeurs de poussière, de béton et de carburant. Sur les grandes avenues, les véhicules autonomes glissaient entre les feux avec leur régularité habituelle, tandis que quelques voitures plus anciennes circulaient encore au milieu du trafic.
Hank conduisait sa vieille voiture avec une aisance acquise au fil des années, le coude posé près de la fenêtre entrouverte. Le moteur produisait un grondement régulier, ponctué de légères vibrations qu’il connaissait suffisamment bien pour remarquer le moindre changement.
La carrosserie portait quelques traces du temps, mais les chromes étaient propres et l’habitacle soigneusement préservé. Hank prétendait régulièrement qu’il finirait par se débarrasser du véhicule au prochain problème mécanique. Connor avait depuis longtemps compris qu’il n’en ferait rien.
L’air qui pénétrait par la fenêtre était tiède, mais Hank préférait cette sensation au souffle artificiel de la climatisation.
Ils traversèrent des quartiers où les façades restaurées côtoyaient encore des bâtiments abandonnés, vestiges d’une ville qui avait passé des décennies à se reconstruire. Des enseignes lumineuses clignotaient au-dessus des commerces, et des groupes de passants cherchaient l’ombre des arbres ou des auvents.
« Vous ne m’avez pas dit dans quel garage nous allions », remarqua Connor.
« Un petit atelier spécialisé dans les vieilles américaines. »
« Vous auriez probablement pu trouver les pièces dont vous avez besoin dans un établissement plus proche. »
« Peut-être. Mais le type qui tient celui-là s’y connaît vraiment. »
Hank changea de voie.
« Et il paraît qu’il a pas mal de choses intéressantes. »
Connor hocha la tête.
« De quelles pièces s’agit-il exactement ? »
« Des pièces mécaniques, Connor. »
« Je m’en doute. Je voulais simplement savoir lesquelles. »
« Tu comptes me faire passer un examen pendant tout le trajet ? »
L’androïde tourna la tête vers lui.
« Non, Hank. »
« Alors profite du paysage. »
Un sourire accompagnait ces mots. Connor n’insista pas.
Il se tourna vers la fenêtre, laissant son regard suivre les façades baignées de soleil. Hank augmenta légèrement le volume de la radio.
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Le garage se trouvait au bout d’une rue secondaire, dans un ancien quartier industriel où les bâtiments en briques rouges semblaient avoir résisté à plusieurs générations de transformations urbaines.
L’enseigne, fixée au-dessus de deux grandes portes métalliques, avait perdu une bonne partie de sa peinture. Derrière les vitres poussiéreuses, on distinguait des silhouettes de voitures et l’éclat froid de quelques outils suspendus aux murs.
Hank se gara près de l’entrée.
Dès qu’ils franchirent le seuil, une odeur dense d’huile moteur, de graisse et de métal chauffé les enveloppa. Le sol en béton portait des taches anciennes. Des pièces mécaniques s’alignaient sur des étagères encombrées, tandis que des carrosseries à différents stades de restauration occupaient presque tout l’espace disponible.
Une radio diffusait un vieux morceau de rock, à moitié couvert par le bruit d’une clé à chocs.
Connor ralentit le pas.
Il examina avec intérêt une Mustang des années soixante montée sur un pont élévateur, puis une Camaro dont le moteur avait été entièrement démonté. Plus loin, une Cadillac aux chromes ternis attendait près d’un établi couvert de chiffons et de boîtes de vis.
L’endroit semblait appartenir à une autre époque.
Rien ici ne rappelait les ateliers ultramodernes où les véhicules autonomes étaient entretenus par des bras robotisés. Les réparations se faisaient encore à la main, avec des outils marqués par l’usage et des pièces qu’il fallait parfois chercher pendant des semaines.
« Anderson ! »
Un homme d’une cinquantaine d’années émergea de derrière une voiture. Sa combinaison bleue était tachée de graisse, et une paire de lunettes de protection reposait sur son front.
« Salut, Frank. »
Ils échangèrent une poignée de main.
« T’as pu trouver ce qu’il te fallait ? » demanda Hank.
« Ouais, j’ai ça. Mais viens voir un truc avant. »
Le mécanicien désigna le fond de l’atelier.
Le lieutenant lui emboîta le pas et fit signe à Connor de les suivre.
Ils contournèrent une pile de pneus, passèrent devant une voiture dont les portières avaient été retirées, puis s’arrêtèrent près d’une vieille Chevrolet.
« Voilà. Qu’est-ce que t’en penses ? » demanda Frank.
Hank observa le véhicule, les mains dans les poches.
« Eh ben... Elle a pas été épargnée. »
« Ça, c’est sûr. Mais elle est pas aussi foutue qu’elle en a l’air. »
Hank se tourna vers Connor.
« Tiens, justement. Toi qui sais toujours tout sur tout, dis-moi ce que t’en penses. »
Connor s’approcha, intrigué.
Devant lui reposait une Chevrolet Chevelle SS de 1970.
Sa silhouette demeurait imposante malgré les années d’abandon. Le long capot, les ailes larges et la ligne basse du toit conservaient quelque chose de puissant, presque provocateur.
Mais le temps avait durement marqué la carrosserie. La peinture bleue, autrefois profonde, était devenue mate et irrégulière. Des plaques de rouille s’étendaient le long des bas de caisse, les chromes avaient perdu leur éclat et le pare-chocs arrière présentait une déformation visible.
L’un des phares était fendu. Les pneus affaissés semblaient n’avoir pas roulé depuis une éternité.
À travers les vitres ternies, on distinguait des sièges en vinyle craquelé, un volant usé et un tableau de bord couvert de poussière.
Connor commença à contourner le véhicule.
« Son état général est assez préoccupant. La corrosion visible sur les bas de caisse pourrait indiquer des dommages plus importants au niveau des éléments structurels. Il faudrait vérifier les longerons, les points d’ancrage et l’état du plancher. »
Hank le laissa poursuivre.
« Le pare-chocs arrière devra être redressé ou remplacé. Les pneumatiques sont inutilisables, plusieurs joints semblent détériorés et le système d’éclairage nécessitera une remise en état complète. »
Connor se pencha vers l’habitacle.
« La sellerie est très abîmée. Le tableau de bord présente également des signes de dégradation. Quant au circuit électrique, il faudrait probablement... »
« Connor. »
L’androïde se redressa.
« Oui ? »
« Je t’ai pas demandé de me dresser la liste de tout ce qui déconne. »
Connor cligna des yeux.
« Vous m’avez demandé ce que j’en pensais. »
« Ouais. Et je te le demande encore. »
Hank s’approcha de la voiture et posa la main sur le capot poussiéreux.
« Regarde-la autrement. »
Connor suivit son geste.
« Qu’est-ce que tu vois, là-dedans ? Pas ce qu’elle est aujourd’hui. Ce qu’elle pourrait devenir. »
L’androïde resta silencieux.
Son regard parcourut de nouveau la carrosserie, mais sans s’attarder sur les défauts.
Il observa les lignes tendues du capot, la courbe des ailes et la manière dont le toit semblait s’abaisser vers l’arrière. Sous la poussière et la corrosion, il devinait encore l’élégance brutale de ces voitures américaines conçues à une époque où la puissance mécanique constituait presque une forme d’expression.
Il imagina la peinture restaurée.
Un bleu profond, traversé de reflets métalliques.
Les chromes polis.
Les sièges refaits, le tableau de bord nettoyé, les cadrans éclairés dans la pénombre.
Puis le grondement du moteur.
Un son grave, irrégulier, vivant.
Connor s’approcha et posa les doigts sur l’aile avant.
La peinture était rugueuse sous sa main.
« Elle pourrait être magnifique », murmura-t-il.
Hank garda le silence.
« Ses proportions sont remarquables », poursuivit l’androïde. « Elle possède une identité visuelle très différente de celle des véhicules actuels. »
Il effleura la carrosserie.
« Et cette couleur... Je crois que je la conserverais. »
« Ah ouais ? »
« Oui. Un bleu profond, peut-être légèrement plus sombre que celui d’origine. Avec les éléments chromés restaurés, le contraste serait très réussi. »
Hank observait son visage avec un plaisir discret.
« J’aimerais beaucoup la conduire », ajouta Connor.
« Pour aller où ? »
L’androïde réfléchit.
Son regard se perdit un instant sur le pare-brise poussiéreux.
« Je ne sais pas exactement. Peut-être à travers les États-Unis. »
Hank releva les sourcils.
« Partir de Detroit, traverser les grandes plaines... »
Connor semblait découvrir cette idée à mesure qu’il la formulait.
« Je crois que j’aimerais pouvoir m’arrêter simplement parce qu’un endroit me plaît. Sans avoir besoin d’une raison précise. »
Il contempla la voiture, puis tourna la tête vers Hank.
« Ce serait agréable. De rouler, sans destination précise. »
Hank l’écoutait sans l’interrompre.
Pendant longtemps, Connor avait envisagé ses déplacements comme une succession d’itinéraires à optimiser. La destination comptait, le temps de trajet aussi. Le reste n’avait aucune importance.
Et voilà qu’il rêvait maintenant de routes secondaires, de paysages inconnus et de détours inutiles.
Le lieutenant sortit un trousseau de clés de sa poche.
« Bon », déclara-t-il. « Dans ce cas, je crois qu’on a fait le bon choix. »
Connor se tourna vers lui.
« Pardon ? »
Hank tendit les clés.
« Elle est à toi. »
L’androïde resta immobile, le regard passant du trousseau à la Chevrolet.
« Vous voulez dire que... »
« Que cette vieille épave est ta nouvelle voiture, ouais. »
Connor fixa Hank, encore incrédule.
« Vous l’avez achetée ? »
« Non, je l’ai volée. »
L’androïde releva brusquement les yeux, et Hank éclata de rire.
« Évidemment que je l’ai achetée, bordel. Allez, prends-les. Je vais pas rester comme un con avec le bras tendu toute la journée. »
Connor tendit la main et referma ses doigts autour du trousseau.
Il contempla la clé principale, usée par les années, et le petit porte-clés en cuir qui y était attaché.
Cette voiture était à lui.
Pas un véhicule de service, ni un moyen de transport qu’il emprunterait avant de le rendre. Quelque chose qui lui appartenait réellement.
« Hank... Pourquoi ? »
Le lieutenant haussa les épaules.
« Déjà, parce que j’en ai ras le cul de te voir prendre des taxis autonomes partout. »
« Ils sont pourtant très pratiques. »
« Ouais, et ils ont autant de personnalité qu’un grille-pain. »
Hank donna une petite tape sur le capot.
« Et puis t’as besoin d’une bagnole à toi. Une vraie. »
Connor contempla la Chevrolet.
« Mais elle nécessite énormément de réparations. »
« Sans blague. »
Le lieutenant sourit.
« C’est justement l’idée. »
« Je ne comprends pas. »
« On va la retaper. »
Connor se tourna vers lui.
« Ensemble ? »
« Bah ouais, ensemble. »
Hank désigna le capot.
« Frank m’a assuré que le châssis était récupérable et que le moteur avait encore du potentiel. Il l’a pas encore fait tourner, alors faudra vérifier tout ça. Mais on peut en faire quelque chose. »
Il passa une main dans sa barbe.
« Ça prendra du temps. Faudra chercher des pièces, réparer la carrosserie, refaire l’intérieur... Et ça coûtera pas mal de fric. »
« Je peux financer les réparations avec mes revenus », répondit aussitôt Connor.
« C’est bien ce que j’avais prévu. Moi, j’ai payé la voiture. Pour le reste, tu vas devoir participer. »
L’androïde acquiesça, déjà absorbé par les possibilités.
« Nous pourrions commencer par établir un diagnostic complet. Ensuite, rechercher les pièces les plus difficiles à trouver. Certaines pourraient être restaurées plutôt que remplacées, ce qui permettrait de conserver davantage d’éléments d’origine... »
Hank leva une main.
« Doucement, Connor. »
« Quoi ? »
« On a le temps. »
Ces mots résonnèrent étrangement en lui.
On a le temps.
Connor regarda la Chevelle.
Il imagina les heures passées dans cet atelier ou dans le garage de Hank. Les outils étalés sur un établi. Les pièces démontées, nettoyées, soigneusement rangées. Les discussions sur la meilleure manière de réparer un mécanisme, les désaccords, les plaisanteries, les jurons du lieutenant lorsqu’un boulon refuserait de céder.
Puis le jour où ils pourraient enfin démarrer le moteur.
Et celui où ils prendraient la route.
« Hank... »
Le lieutenant leva les yeux.
Connor souriait.
Un sourire immense, presque enfantin.
« Ouais, bon. C’est une vieille bagnole rouillée. T’emballe pas trop. »
« Mais c’est précisément ce qui la rend intéressante ! »
Hank secoua la tête, amusé.
« Ah, ça y est. Je vais plus pouvoir t’arrêter. »
Connor contempla encore la voiture.
Il avait envie de tout examiner, d’ouvrir le capot, de vérifier l’habitacle, de commencer immédiatement à dresser une liste de ce qu’il faudrait entreprendre.
Mais une question lui vint.
« Pourquoi avez-vous fait cela aujourd’hui ? »
Le sourire de Hank se fit plus discret.
« Dis-moi, Connor... On est quel jour ? »
« Le 15 août. »
« Et ça te rappelle rien ? »
L’androïde fronça légèrement les sourcils.
Puis un souvenir remonta.
Une conversation, plusieurs mois auparavant, dans le salon de Hank.
Le lieutenant lui avait demandé à quelle date il avait été activé pour la première fois. Connor avait répondu sans hésitation, ne comprenant pas vraiment l’intérêt de cette information.
Hank avait alors déclaré que ce serait son anniversaire.
Connor avait tenté de lui expliquer qu’une date d’activation ne correspondait pas exactement à une naissance humaine. Le lieutenant avait balayé l’objection d’un geste de la main.
Il avait dit que tout le monde avait le droit d’avoir un anniversaire.
Et que Connor ne ferait pas exception.
Depuis, les événements s’étaient succédé avec une brutalité qui avait relégué cette conversation au second plan.
« Oh... »
Hank sourit.
« Ouais. Oh. »
L’androïde regarda les clés, puis la voiture.
« C’est aujourd’hui », murmura-t-il.
« Bingo ! »
Hank glissa les mains dans ses poches.
« Joyeux anniversaire, Connor. »
L’androïde se figea.
Il connaissait parfaitement les traditions associées à cette journée. Il avait observé des humains célébrer leur anniversaire, offrir des cadeaux, se réunir autour d’un gâteau, souffler des bougies en formulant des souhaits.
Mais il n’avait jamais réellement imaginé que quelqu’un puisse souhaiter célébrer son existence à lui.
Hank baissa brièvement les yeux vers la voiture.
« Je me suis dit que ça te ferait plaisir. »
Il haussa les épaules.
« Et puis, franchement, je trouvais l’idée plutôt sympa. Une vieille caisse à retaper tous les deux. Ça nous occupera. »
Connor ne répondit pas.
Le lieutenant reprit, d’une voix un peu plus grave :
« Après tout ce qui s’est passé ces derniers temps... »
Il chercha ses mots.
« Enfin, merde... T’es toujours là. »
L’androïde sentit quelque chose se contracter dans sa poitrine.
Hank soutint son regard.
« Et après tout ce que t’as traversé, je trouvais important de marquer le coup. »
Autour d’eux, le garage poursuivait son activité. Une clé métallique heurta le sol quelque part derrière eux. Le ventilateur tournait avec son bourdonnement régulier. Au loin, la radio diffusait toujours son vieux morceau de rock.
Mais Connor n’y prêtait plus attention.
Pendant longtemps, il avait appris à mesurer sa valeur à travers son utilité.
Réussir ses missions.
Résoudre les enquêtes.
Ne pas commettre d’erreur.
Même après sa déviance, cette manière de penser n’avait pas entièrement disparu.
Et voilà que Hank venait de lui offrir une vieille voiture.
Pas pour le remercier d’un service.
Pas pour le récompenser d’un résultat.
Simplement parce que sa présence comptait.
Connor effleura le cuir usé du porte-clés.
« Vous vous en êtes souvenu... »
Le lieutenant fronça les sourcils.
« Bah évidemment que je m’en suis souvenu. Tu croyais quoi ? Que j’allais oublier ton anniversaire ? »
Connor aurait voulu lui expliquer ce que ce geste représentait pour lui. Ce n’était pas seulement la voiture, ni même la surprise, mais cette date que Hank avait retenue et tous les moments qu’il avait imaginés pour eux deux.
Les mots lui manquaient pourtant.
Il releva les yeux vers le lieutenant, qui semblait presque embarrassé par l’émotion qu’il venait de provoquer. Alors, sans réfléchir davantage, Connor s’approcha et passa les bras autour de ses épaules.
Hank se raidit, pris au dépourvu.
« Oh, putain... »
Mais Connor resserra doucement son étreinte, enfouissant un instant son visage contre l’épaule du lieutenant.
Hank finit par poser une main dans son dos, l’autre sur son épaule, et le serra contre lui avec cette maladresse tendre qui lui appartenait.
« Bon anniversaire, Connor », murmura-t-il.
L’androïde ferma les yeux.
Pendant quelques instants, les souvenirs de Delray, des combats auxquels on l’avait contraint et des visages qui continuaient parfois de hanter ses nuits s’effacèrent, laissant place à la simple chaleur de cette étreinte.
Il resta simplement là, dans ce garage encombré, au milieu des vieilles voitures et des outils.
Avec Hank.
Lorsque l’étreinte prit fin, le lieutenant se racla la gorge et détourna les yeux.
« Bon. Ça suffit, les conneries sentimentales. »
Connor laissa échapper un petit rire.
Hank désigna la Chevelle.
« Alors ? On va regarder ce qu’elle a sous le capot, cette merveille ? »
Ils se dirigèrent vers l’avant de la voiture.
Hank tâtonna sous le bord du capot à la recherche du mécanisme d’ouverture, maugréant contre les ingénieurs qui avaient conçu un système aussi peu pratique.
Connor s’approcha pour l’aider, mais s’arrêta avant de toucher au verrou.
Il observa le lieutenant, penché sur la vieille carrosserie, les sourcils froncés par la concentration.
Il imaginait déjà les après-midi passés ici, les essais infructueux, les petites victoires et les progrès presque imperceptibles.
Hank finit par trouver le verrou.
« Ah ! Saloperie... »
Le capot se souleva dans un grincement métallique.
Une odeur de poussière et de vieux moteur s’en échappa.
« Eh ben, y a du boulot », marmonna le lieutenant.
Connor se pencha à ses côtés.
« Le moteur semble relativement complet. C’est encourageant. Il faudra néanmoins vérifier son état interne avant d’envisager une remise en route. Et le circuit de refroidissement devra probablement être entièrement révisé. »
« Ouais. Et je parie qu’on va découvrir deux ou trois mauvaises surprises au passage. »
« C’est très probable. »
« Merci pour ton optimisme, Connor. »
L’androïde examina encore quelques instants le compartiment moteur.
« Nous pourrions commencer par dresser une liste des pièces nécessaires. »
« On pourrait aussi commencer par refermer ce capot avant que Frank nous facture une heure de main-d’œuvre. »
Connor eut un petit rire.
Hank abaissa le capot avec précaution.
L’androïde contourna aussitôt la voiture et s’arrêta devant la portière du conducteur, les clés toujours serrées dans sa main.
« Je peux m’installer à l’intérieur ? »
Hank le regarda, amusé.
« Connor, c’est ta voiture. T’as pas besoin de me demander la permission. »
L’androïde baissa les yeux vers les clés.
« C’est vrai. »
Il ouvrit la portière.
Les charnières protestèrent dans un grincement prolongé. Une odeur de vinyle ancien, de poussière et de tissu imprégné par les années s’échappa de l’habitacle.
Connor se glissa prudemment derrière le volant.
Le siège s’affaissa légèrement sous son poids.
Il déposa les clés sur le siège passager avant de poser les mains sur le grand volant usé. Son regard parcourut les cadrans, les commandes et le levier de vitesses, tandis que ses doigts effleuraient le tableau de bord poussiéreux avec une délicatesse presque incongrue au milieu de cet habitacle délabré.
« C’est incroyable... »
Hank s’appuya contre la portière ouverte.
« Fais gaffe, tu vas finir par me faire croire que je t’ai offert une voiture neuve. »
Connor tourna la tête vers lui.
« Je crois que je la préfère comme ça. »
« Avec les sièges défoncés et la moitié du tableau de bord qui tient par miracle ? »
« Non. » Connor sourit. « Parce que nous allons pouvoir la restaurer nous-mêmes. »
Hank secoua la tête.
« T’es vraiment un drôle de numéro. »
L’androïde se tourna vers le pare-brise, ajustant légèrement sa position comme s’il cherchait à imaginer ce que serait la conduite une fois la voiture remise en état.
« Pour la peinture, je pense qu’il serait préférable de conserver une teinte proche de celle d’origine. Nous pourrions comparer plusieurs nuances de bleu. »
« Ouais, pourquoi pas. »
Connor fit courir son pouce sur la surface craquelée du volant, puis examina les instruments de bord avec une attention presque rêveuse.
« T’as déjà prévu les six prochains mois, c’est ça ? » demanda Hank.
« Pas encore. Mais je pourrais établir un calendrier de restauration dès ce soir. »
« Évidemment. »
Le lieutenant demeura près de la portière ouverte, laissant Connor poursuivre ses réflexions.
L’androïde évoquait maintenant les outils dont ils auraient besoin et les pièces qu’ils pourraient récupérer. Il passait d’une idée à l’autre avec un enthousiasme inhabituel, sans sembler vouloir s’arrêter.
Hank l’écoutait, répondant de temps à autre par un grognement approbateur.
Il avait rarement vu Connor aussi heureux.
Il y avait quelque chose de désarmant à le regarder ainsi, assis au volant de cette vieille épave, les mains posées sur le cuir craquelé comme s’il tenait déjà entre ses doigts la promesse de centaines de kilomètres.
Connor tourna légèrement la tête vers le pare-brise.
Un sourire à peine esquissé creusa une petite fossette au coin de sa bouche.
Les doigts de Hank se crispèrent contre le rebord de la portière. Pendant un instant, il en oublia presque de respirer, saisi par cette expression fugitive qui venait de disparaître.
Ce n’était qu’un détail, mais pendant une fraction de seconde, il avait revu Cole.
Il connaissait trop bien Connor pour le confondre avec son fils. Ses sourires en coin, ses remarques beaucoup trop sérieuses, sa manie de tout analyser, jusqu’à cette façon bien à lui de pencher la tête lorsqu’il ne comprenait pas une plaisanterie.
Tout cela appartenait à Connor.
À personne d’autre.
Mais le savoir n’empêchait pas certains instants de le ramener brutalement à ses souvenirs.
Comme maintenant.
Connor avait les mains posées sur le volant, les yeux brillants d’enthousiasme. Il parlait d’un avenir qu’il imaginait sans se douter de ce qui traversait l’esprit de Hank.
Et le lieutenant pensa à tout ce qu’il avait rêvé de faire avec Cole.
Pendant des années, il avait imaginé trouver une vieille voiture à remettre en état avec son fils.
Il l’avait imaginé adolescent, les doigts noirs de graisse, découvrant avec lui les secrets d’un vieux moteur.
Ils se seraient probablement disputés sur la couleur de la carrosserie. Cole aurait voulu quelque chose de voyant, et Hank aurait prétendu que c’était une idée à la con avant de finir par céder.
Et un jour, peut-être, il lui aurait tendu les clés.
Il aurait voulu connaître cet instant : voir son fils s’installer derrière un volant pour la première fois, découvrir sa fierté maladroite, son impatience de prendre la route.
Il aurait voulu le regarder grandir.
Hank baissa un instant les yeux, le temps de reprendre contenance.
À présent, il avait devant lui quelqu’un dont le visage avait été conçu à partir de celui de Cole. La ressemblance était parfois si troublante qu’il lui fallait détourner les yeux.
Pourtant, ce n’était pas Cole qui souriait derrière ce volant.
C’était Connor.
Hank resta silencieux, partagé entre une tristesse ancienne et la tendresse qu’il éprouvait pour l’androïde.
« Hank ? »
Il releva la tête.
Connor le regardait depuis le siège conducteur.
« Vous m’écoutez ? »
« Hein ? Ouais, bien sûr. »
L’androïde plissa légèrement les yeux.
« Je viens de vous demander si vous préfériez que nous commencions par le système de freinage ou par le circuit électrique. »
« Les freins. »
« C’est également ce que je pensais. »
« Alors pourquoi tu me demandes ? »
« Parce que j’aimerais que nous prenions les décisions ensemble. »
L’homme resta silencieux une seconde.
« Ouais. Bon. Les freins, alors. »
Connor acquiesça avec satisfaction et se replongea dans ses projets.
Hank, lui, demeura un instant à contempler son profil.
Le souvenir de Cole avait réveillé une inquiétude qu’il croyait avoir réussi à tenir à distance.
Il revit Kamski à New Jericho, son calme insupportable lorsqu’il lui avait révélé l’origine du visage de Connor. Puis les deux semaines qui avaient suivi, pendant lesquelles Hank avait préféré fuir plutôt que d’affronter ce qu’il venait d’apprendre.
Il en éprouvait encore de la honte.
Il savait désormais que cette ressemblance ne changeait rien à ce qu’il ressentait pour Connor.
Mais comment lui expliquer pourquoi il avait eu besoin de s’éloigner pour en arriver là ?
Et surtout, comment lui faire comprendre qu’il ne l’avait jamais considéré comme un remplaçant de Cole ?
« ...et nous pourrions peut-être trouver les pièces chez un fournisseur spécialisé. »
La voix de Connor le ramena au présent.
L’androïde lui montrait l’un des cadrans du tableau de bord, expliquant comment il comptait le restaurer. Il avait une main posée sur le volant et l’autre tendue vers les instruments, le visage animé d’une joie tranquille.
Hank éprouva une réticence presque physique à l’idée de troubler ce bonheur.
Pas aujourd’hui.
Pas le jour de son anniversaire.
Pourtant, il lui avait promis la vérité.
Et Connor la méritait.
« Tu sais qu’on va pas pouvoir tout faire en une semaine, hein ? » lança-t-il pour dissimuler son trouble.
Connor tourna vers lui un visage rayonnant.
« Je sais. »
Il regarda autour de lui, puis ajouta avec une satisfaction évidente :
« Mais nous avons le temps. »
Hank baissa brièvement les yeux vers le trousseau de clés posé sur le siège passager, avant de reporter son attention sur Connor.
Il le contempla quelques secondes, puis hocha la tête.
« Ouais. On a le temps. »
Connor lui sourit avant de se replonger dans ses projets.
Hank l’écouta parler des pièces à remplacer, des réparations qu’ils pourraient entreprendre ensemble et de cette première virée qu’il semblait déjà attendre avec impatience. Il plaisanta sur le prix des pièces, promit de lui apprendre à démonter un vieux carburateur et se surprit même à imaginer le jour où ils prendraient enfin la route.
Il aurait voulu profiter pleinement de cet instant.
Mais, malgré lui, ses pensées revenaient à cette conversation qu’il repoussait depuis trop longtemps.
Il observa Connor, toujours absorbé par ses projets, le visage éclairé d’un bonheur qu’il n’avait aucune envie de troubler.
Il finirait par lui dire.
Il le lui avait promis.
Pour l’heure, pourtant, il se contenta de rester près de la portière, à l’écouter parler de leur avenir, en espérant que le temps lui donnerait le courage de tenir parole.
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À suivre