Velocity
La scène est encore fraîche. Trop fraîche.
L’odeur métallique flotte dans l’air, mêlée aux relents du produit nettoyant que la police scientifique n’a pas encore tout effacé.
Les néons de Velocity bourdonnent au-dessus, projetant des éclats froids sur les murs immaculés. Akira s’adosse au bord du bureau déplacé, le dossier serré contre elle, et le fait glisser vers Hank d’un geste assuré.
— Tenez, tout y est. J’ai tout regroupé là-dedans.
Son regard croise le sien une seconde, comme pour jauger sa réaction. Puis, avec un brin d’ironie :
— La victime s’appelait Hiroshi Tanaka. Pacifiste dans l’âme, père des Assistants Domestiques Modèle-R… et, accessoirement, le type qui a lancé Aureon Systems. Un vrai génie… ou un naïf de première catégorie.
Hank prend le dossier calmement, feuillette les premières pages. Connor entre à pas mesurés, trop réguliers, presque cérémonieux. Ses yeux illuminés analysent la pièce, captant chaque détail que l’œil humain pourrait manquer.
Akira reprend, froide mais sarcastique :
— Selon les légistes, décès estimé à 3 h 02. Le système d’urgence s’est déclenché presque simultanément. La sécurité arrive… trop tard, évidemment.
Hank grogne, fronçant les sourcils sur une photo :
— Même ici, le risque zéro n’existe pas.
— Exactement. Aucune entrée forcée. Portes et fenêtres fermées. Aucun témoin. Comme quoi, même une ville parfaite a ses ratés.
Elle désigne les chaises renversées et le mobilier déplacé :
— Lors de mon inspection hier… chaos total. Griffures près de l’entrée. Qui se bat encore à trois heures du matin, sérieusement ?
Hank lève les yeux, intrigué. Connor tourne imperceptiblement la tête, captant l’ironie.
— Une lutte ? demande Hank.
— Oui. Mais étrangement. Aucune empreinte exploitable. Aucun ADN. Comme si tout avait été effacé… ou n’avait jamais existé.
Le bourdonnement des néons s’intensifie, le cliquetis intermittent du système de surveillance donne l’impression que la pièce respire avec eux. Akira inspire lentement, prenant la mesure de la froideur métallique autour d’elle, et continue :
— Les caméras n’ont relevé qu’un élément suspect. L’androïde. Sans surprise.
Hank referme lentement le dossier, la table froide sous ses doigts.
— Ce qui veut dire…que l’agresseur se trouvait déjà dans la pièce avec la victime, bien avant que l’alarme ne se déclenche.
Pendant qu’il parle, Connor se met en mouvement, silencieux, méthodique. Chaque capteur scanne la pièce. Une caméra au plafond pivote légèrement sur son axe, comme si elle le suivait. Hank le remarque, jette un regard nerveux vers Akira.
Connor s’accroupit près du bureau renversé. Il effleure une tablette fissurée tombée au sol. L’écran clignote faiblement une seconde avant de s’éteindre.
LED jaune 0,4 s.
« Accès forcé détecté. Session interrompue.»
Il repose la tablette d’un geste sec, presque agacé, mais son regard se fixe sur la trace sombre près du bureau.
L'androïde active un zoom holographique discret. Une trace sombre apparaît en surbrillance.
— Tu as trouvé quelque chose ? demande Hank, intrigué.
— Sang humain confirmé. Composant non organique présent. Mais… identification impossible.
— La structure est trop stable. Trop dense. Ça n’aurait pas dû exister.
Il marque une pause, comme s’il recalculait.
— C’est plus stable que n’importe quel fluide référencé. Plus dense. Comme si… il n’était pas conçu pour les mêmes contraintes.
Elle hausse un sourcil, prise de court.
— Donc inconnu. Ça pourrait être n’importe quoi… CyberLife, Aureon, ou autre chose. T’as une idée, Sherlock ?
— Beaucoup de technologies convergent… mais celle-ci n’est dans aucun registre.
Il marque une micro-pause.
— Elle n’aurait pas dû exister.
Akira glisse un œil sur lui. Il est immobile, parfait. Trop parfait. Et pourtant, quand il a dit « modifier », sa LED a clignoté. Une seconde. Comme s’il avait peur de ce qu’il trouvait.
La jeune femme chasse la pensée. Pas le moment.
Hank serre les poings, la mâchoire crispée :
— Donc on a un fluide qui sort de nulle part, une tablette trafiquée, et une ville qui prétend zéro défaut. Super.
L’androïde incline légèrement la tête. Sa voix tombe, basse, mécanique :
— Les preuves sont claires. Quelque chose n’appartient à aucun des deux systèmes.
Elle pose une main sur sa hanche, scrutant Connor comme si elle cherchait la faille derrière sa perfection mécanique.
— Alors on va demander à quelqu’un qui sait…
Elle s’interrompt, souffle court.
— Et s’il ment, on le saura.
Puis elle se redresse, ses épaules tendues, une main venant masser nerveusement sa nuque :
— Parce que moi, je commence à fatiguer de ces énigmes trop propres.
Connor reste immobile, attentif, chaque micro-expression d’Akira enregistrée et analysée avec une précision presque effrayante.
Un silence tombe. Un bip discret résonne dans le mur. La caméra pivote lentement, capturant le silence. Les regards se croisent, chargés de tension, et la sensation d’être observé devient presque palpable.
Connor est accroupi près de la trace sombre. Il incline légèrement la tête, puis porte brièvement ses doigts à sa bouche.
Akira se fige.
Son estomac se noue instantanément. Elle recule d’un demi-pas, presque par réflexe, comme si une odeur nauséabonde venait de l’atteindre.
Ses poings se serrent, les jointures blanchissent. Une grimace de dégoût pur traverse son visage.
— Lieutenant Anderson, lâche-t-elle sans détour, peut-être que vos papilles ne sont pas indispensables ici.
Hank cligne des yeux, pris de court.
— Hein ?
Akira pointe Connor du doigt, agacée, le bras légèrement tremblant.
— Mais pourriez-vous rappeler à cette foutue machine qu’on est sur une scène de crime, pas en train de goûter des cupcakes à la chantilly ?
Connor relève calmement les yeux vers elle. Sa LED passe brièvement au jaune — analyse d’hostilité.
Son regard s’attarde une fraction de seconde sur la crispation de sa mâchoire et sur ses poings serrés comme une arme.
— Lieutenant Tsukino, je n’ingère pas les preuves pour le plaisir, répond-il d’un ton parfaitement neutre… mais sa voix est une fraction de seconde plus basse que d’habitude.
— Le contact gustatif me permet d’analyser certaines substances et d’obtenir des informations que les méthodes conventionnelles ne fournissent pas.
L'androïde reste accroupi, immobile.
Hank grimace.
— Ouais… dit comme ça, c’est encore pire.
Akira détourne le regard, le visage crispé.
Un mauvais goût semble lui coller à la gorge, et elle passe la langue sur ses lèvres, comme pour chasser quelque chose de répugnant.
— Dégoûtant…
Sa voix se fait plus basse, presque un murmure de mépris :
— Et dire que c’est ce genre de technologie qui est censée nous remplacer un jour. Pitoyable.
Mais son regard revient, furtivement, sur Connor. Une fraction de seconde suffit.
Il n’a même pas bronché. Pas de sourire victorieux, pas de défense. Juste… rien.
Cette absence de réaction la déstabilise plus que le geste lui-même. Akira fronce les sourcils, son hostilité intacte mais teintée d’un doute sourd. Pourquoi n’agit-il pas comme une machine arrogante ?
Son esprit s’accroche à cette incongruité, et pour la première fois, elle sent le terrain vaciller sous ses certitudes.
Un silence tendu s’installe.
Connor reste accroupi une seconde de trop. Sa LED passe brièvement au jaune.
Il relève les yeux vers Akira – regard qui s’attarde une fraction de seconde sur sa main crispée.
Puis, voix légèrement plus basse :
— La fuite vient d’un choc violent. Les composants ont été endommagés, provoquant une dégradation interne mêlée au sang.
Akira observe la pièce. Le bureau déplacé. Les impacts. La trajectoire du corps.
— C’est exact. L’autopsie révèle que la victime a tenté de se défendre à plusieurs reprises. Reste à déterminer comment.
— J’ai analysé la scène à 87 %, annonce Connor. Signes de lutte confirmés. Les protocoles de l’androïde semblent avoir été partiellement contournés.
Il marque une pause.
— Je vais procéder à la reconstitution.
Connor se place exactement là où Tanaka a été projeté. Ses capteurs s’activent. L’hologramme apparaît : Tanaka au bureau, dos à la porte.
— La victime travaillait seule. L’alarme silencieuse s’est déclenchée après le décès.
La porte s’ouvre. L’androïde entre — trop rapide. Il agrippe Tanaka, le projette contre le mur. L’hologramme résiste, lance des objets pour ralentir l’assaut.
— Tentative de défense improvisée. Le désordre correspond.
L’androïde plaque Tanaka. La pression est écrasante.
— Force quasi mécanique. Supérieure à toute capacité humaine.
L’hologramme s’effondre. Connor conclut, impassible :
— La force appliquée était supérieure à tout ce qu’un humain peut encaisser.
L’hologramme disparaît. Le corps réel de Tanaka reste là : à genoux, bras droit replié, main crispée. Les yeux grands ouverts, vides.
Glaciaux. Akira fixe la trace sombre.
Ses doigts se crispent sur ses biceps – réflexe de protection, comme quand elle était petite et qu’elle se recroquevillait pour encaisser.
La pression écrasante… elle connaît ça. Trop bien.
Elle détourne partiellement les yeux, souffle court.
Elle se reprend presque aussitôt : sourire froid, tranchant.
Mais Connor l’a capté. Il incline légèrement la tête, sans un mot.
Juste ce regard – pas de pitié, pas de jugement. Juste… reconnaissance.
Akira inspire lentement.
— Velocity paraît immaculée sur le papier…
Sa voix est plus basse, presque hésitante.
— … mais les preuves ne mentent jamais.
Elle relève le menton, masque réinstallé :
— Et celle-ci nous dit que le “zéro défaut” n’existe pas.
Une vibration étrange traverse la trace sombre.
Akira fronce les sourcils.
Quelque chose… ou quelqu’un est encore là.