Velocity
8:50
Le taxi ralentit devant le bâtiment d’Aureon Systems avant de s’immobiliser. Les portes se déverrouillent dans un léger déclic. Akira sort, récupère le dossier posé à côté d’elle et ajuste brièvement sa cravate.
Devant elle se dresse toujours cette statue, plantée là comme pour se moquer d’elle dans un élan de fierté magistral. La jeune femme ne prête guère attention à ce genre de comédie venant d’une société qui se veut clean à tout point de vue.
Le verre froid de la façade reflète un éclat de lumière éblouissant lorsque les premiers rayons du soleil viennent frapper le bâtiment.
— Enfin, une journée qui s’annonce géniale pour moi, ironise Akira, prise de pensées intrusives.
Elle marche au milieu de cette foule sans âme comme on traverse un chemin en enfer. Un enfer sans flammes ni cris, mais privé d’humanité, vidé d’émotions.
Akira s’avance vers l’entrée d’un pas assuré. Les grandes portes en verre s’ouvrent lentement.
À l’intérieur, le hall est baigné d’une lumière vive, presque aveuglante. Les rayons du soleil traversent les baies vitrées d’Aureon Systems, accentuant encore l’intensité lumineuse.
Les lieux se dévoilent à ses yeux comme un grand spectacle soigneusement préparé. Tout semble réglé à la seconde près. Pourtant, pas le temps d’admirer l’architecture.
Encore en avance sur le rendez-vous, le lieutenant se place légèrement à l’écart. Son regard balaie l’espace avec méthode : caméras discrètement dissimulées, accès secondaires, détecteurs, agents de sécurité au comportement réglé comme une horloge. Une sécurité exemplaire, presque ostentatoire.
Parfait pour les rapports annuels. Moins convaincant quand un androïde disparaît sans laisser la moindre trace.
Elle enregistre chaque détail, mentalement. Dans un endroit comme celui-ci, même un cafard suspect serait repéré avant d’avoir le temps de comprendre qu’il n’était pas le bienvenu. Alors un androïde…
La question reste en suspens.
L’horloge murale indiquait 9h, tandis qu’un message audio emplissait le hall. Akira jette un regard à l’heure et fronçe les sourcils.
— Hein, déjà 9h ? Bon sang… même ici, les horloges sont réglées comme des montres suisses, murmure-t-elle.
Quelques minutes plus tard, deux silhouettes apparaissent dans le hall. À en croire leurs expressions, ils ne semblent pas particulièrement impressionnés par les lieux non plus.
À leur arrivée, Akira les jauge brièvement du regard.
L’un d’eux porte une veste usée, une chemise hawaïenne bleue légèrement froissée, un pantalon sombre et une paire de chaussures noires de ville qui ressemblent davantage à des baskets qu’à de véritables souliers. Son manteau semble avoir connu plus d’histoires que certains dossiers de police, et son allure donne l’impression qu’il traîne le poids de la journée avant même qu’elle ne commence.
Il avance sans se presser, épaules légèrement affaissées, regard fatigué mais attentif. Un homme qui n’essaie plus de faire bonne impression. Il fait son travail, point final.
À ses côtés, l’autre contraste immédiatement. Costume plus propre, plus soigné. Une veste marquée d’un triangle bleu sur la poitrine, un brassard au bras droit, une chemise blanche impeccable, une cravate à pois, un jean foncé et des chaussures noires parfaitement polies.
Même sa coiffure et sa posture trahissent un souci du détail presque excessif.
Et dire que je m’attendais à mieux… songe-t-elle en les voyant s’arrêter près de l’entrée.
Akira se redresse aussitôt, posture droite et irréprochable. Son regard tranchant les accueille. Pas de sourire inutile. Juste une présence ferme, professionnelle.
Le ton est donné.
Elle s’avance vers eux d’un pas assuré, mâchoire serrée, regard vif. Elle tend la main à l’homme à la veste usée, voix ferme :
— Lieutenant Tsukino. Je suis en charge de l’affaire. Et vous êtes… ?
Hank, légèrement surpris par sa franchise, hoche la tête avec un petit sourire en coin :
— Lieutenant Anderson. Envoyé par CyberLife. Et voici mon partenaire. Il va nous assister durant l’enquête.
Akira tourne alors son attention vers Connor. Son regard s’attarde un instant sur l’uniforme CyberLife, impeccable. Un frisson lui parcourt l’échine. Ses doigts effleurent machinalement le dossier qu’elle tient, comme pour se raccrocher à quelque chose de concret.
— Je m’appelle Connor. Je suis l’androïde envoyé par CyberLife.
Un silence imperceptible. Akira hoche légèrement la tête. Froide. Professionnelle. Sa main se crispe imperceptiblement.
— Très bien… Ok, donc…
Elle ouvre le dossier transmis avant son départ et commence à le feuilleter. Ses yeux parcourent rapidement les premières pages.
— Hank Anderson. Lieutenant de l’unité criminelle de Detroit. Envoyé ici pour le meurtre du scientifique Hiroshi Tanaka. Vous intervenez suite à une demande directe de CyberLife ?
— Oui, c’est bien ça, répond Hank, amusé par son professionnalisme sec.
Akira poursuit, la voix plus mesurée :
— Hum… d’accord. Et vous, Connor, vous êtes…
Ses yeux s’écarquillent légèrement en découvrant la suite du dossier.
Son expression se durcit. Ses lèvres se pincent en un trait fin. Pour la première fois depuis longtemps, un véritable frisson d’inquiétude et de rejet traverse son regard.
D’un geste sec, elle referme le dossier, le claquant presque, et lance à Connor un regard glacial avant de tourner les talons et de s’éloigner sans un mot.
Hank souffle, entre surprise et amusement :
— Bon sang… on vient à peine d’arriver qu’elle nous déteste déjà.
Connor observe la scène, calme comme toujours :
— Je pense que c’est parce qu’elle a lu dans le dossier que je suis un androïde.
Hank lève un sourcil :
— Hein ?
— Oui, confirme Connor, d’un ton neutre. Son expression indiquait un rejet manifeste.
Hank soupire, un peu inquiet :
— Génial… Essaie de ne pas trop te faire remarquer ici. On a déjà assez d’emmerdes à Detroit avec les déviants.
— Très bien, lieutenant, répond Connor calmement.
— ok allons y
Akira marche légèrement en avant, le dossier toujours serré contre elle, les épaules raides. Elle jette un regard furtif derrière elle, fixant Connor du coin de l’œil. Un mélange de méfiance, de curiosité et de frustration traverse son expression.
Hank, observateur, se place à ses côtés, cherchant instinctivement à tempérer l’atmosphère, tandis que Connor suit légèrement en retrait. Silencieux, attentif au moindre geste.
Leur conversation à voix basse sur les premiers indices de la scène de crime les plonge peu à peu dans l’enquête. Pourtant, une évidence s’impose à Akira. Deux lieutenants de Detroit, avait-on dit. Techniquement vrai. Manifestement incomplet.
Qu’on le lui ait annoncé ou non, elle allait désormais devoir travailler avec un androïde.
L’ascenseur les attend.
L’affaire venait à peine de commencer.
L’ascenseur s’arrête en douceur et ses portes s’ouvrent. Hank fait un geste de la main vers Akira.
— Après vous, lieutenant.
Akira entre la première, dossier en main, le regard professionnel déjà en alerte. Connor la suit, se positionnant instinctivement derrière elle, ses yeux analysant chaque détail avec une précision froide et méthodique.
Hank lance un bref regard à Connor avant d’entrer à son tour, laissant les portes se refermer derrière lui.
Pendant le court trajet, Hank tente de détendre l’atmosphère :
— Alors, comme ça, vous travaillez au Japon ?
Akira lève brièvement les yeux, les lèvres pincées.
— Je ne suis pas originaire du Japon, lieutenant. Je viens des États-Unis. Je suis mutée ici pour gérer les affaires étrangères.
Hank hoche la tête, intéressé.
— Hum… ça doit faire drôle de vivre ici, non ? Le temps de s’y faire.
— Ça dépend. Après un moment, on s’y habitue, répond-elle simplement, son regard glissant sur les panneaux holographiques du couloir sans s’y attarder.
Connor, silencieux, observe l’échange, enregistrant chaque micro-expression et inflexion de voix. Son esprit analyse à la fois Akira et Hank, cherchant à interpréter leurs réactions humaines.
L’ascenseur s’arrête. Akira sort la première, suivie de Hank puis de Connor.
Devant eux s’étend un long couloir bordé de panneaux holographiques vantant les dernières générations d’androïdes. Corps parfaits, visages lisses, mécaniques et froids. Plus objets que personnes.
Akira ne leur accorde pas un regard et se dirige droit vers une porte signalée par un message rouge clignotant :
SCÈNE DE CRIME – ACCÈS INTERDIT
Hank s’arrête un instant, les sourcils froncés.
— Hum… même ici, les androïdes se vendent comme de la marchandise. Comme si rien ne changeait jamais.
Il se reprend et suit Akira. Elle désactive le protocole de sécurité et entre dans la pièce, dossier en main.
Le silence du laboratoire est à peine rompu par le sifflement de la porte. Deux silhouettes apparaissent dans l’encadrement de la porte. Hank, fatigué mais attentif, jette un regard circulaire
Dès son entrée, Hank constate le désordre qui règne en maître dans la pièce.
— Bon sang… j’en reviens pas. J’ai l’habitude des scènes de crimes désastreuses, mais celle-ci semble particulièrement …
— bordélique, dit Akira en fixant Hank.
— Oui, voilà… il y a eu une fête ou quoi ici ? demande Hank.
— Pas vraiment… mais si c’était le cas, je suis déçue de ne pas avoir été invitée, lance Akira, sarcastique.
Connor, en revanche, ralentit le pas. Son regard s’attarde sur les panneaux holographiques. Il analyse les modèles, compare leurs structures, leurs expressions artificielles, leur conception… et l’idée même d’humanité qu’ils prétendent incarner.
Quelques instants plus tard, Hank remarque l’absence de Connor auprès de lui.
— Connor ! lance-t-il en passant la tête par l’ouverture de la porte. Qu’est-ce que tu fous, putain ?
Connor se tourne calmement vers lui.
— J’arrive tout de suite, lieutenant.
Il jette un dernier regard aux androïdes exposés, grave mentalement leurs différences, puis rejoint Akira et Hank, déjà plongés dans l’analyse des premiers indices de la scène de crime.