[Devil May Cry x Gintama] REBELLION
CHAPITRE 6
Les gardiens de mémoire
© sueyeonie
Au volant du 4x4, Delsin fixait la route mais ses yeux glissaient parfois vers le rétroviseur central. À l’arrière, Suzuki, les bras croisés, paraissait endormie, paupières closes et menton posé contre sa poitrine. Pourtant, il doutait qu’elle dorme vraiment. Son immobilité n’avait rien d’un repos : elle semblait enfermée dans ses pensées, ses traits figés par une concentration trop lourde pour le sommeil.
Le moteur ronronnait faiblement tandis qu’ils traversaient les étendues désolées du secteur 6. Leur point de rendez-vous : les lagunes du secteur 2 de la Paresse, là où les deux groupes devaient se retrouver. Dante et Ringo, déjà en route, chevauchaient la moto rescapée de leur dernière bataille. Par miracle, la machine avait survécu aux décombres – cabossée certes, mais encore assez robuste pour filer sur les allées de Limbo City. Gengai saurait bien la remettre en état.
Sur le siège passager, Gintoki luttait contre la fatigue. Il n’avait pas fermé l’œil depuis la veille, trimballé de force dans une mission de « surveillance » qui s’était transformée en cauchemar éveillé. Les paupières lourdes, il se laissait bercer par les cahots du véhicule, mais ses pensées demeuraient troublées. Les portails avaient été refermés, signe que Ringo devait être saine et sauve… et pourtant, mille questions le taraudaient encore.
Le silence fut rompu par sa voix rauque :
— Dites… depuis combien de temps vous faites tout ça ?
Il fixait la vitre, le regard perdu dans l’obscurité qui défilait. Delsin leva un sourcil.
— Faire quoi ? demanda-t-il, amusé.
— Eh bien… chasser des démons, fermer des portails… ce genre de choses.
Un bref rire secoua la poitrine de Delsin.
— Pour moi, c’est une histoire de générations. Et pour les autres… cela fait bien trop longtemps pour qu’on compte encore.
Gintoki inspira, hésita, puis reprit :
— Vous n’avez jamais songé à vivre en dehors de Limbo City ?
Le volant grinça sous la pression des mains de Delsin. Une intersection apparut, marquant l’entrée du secteur 2. Il y tourna, le regard dur.
— Impossible. Mon peuple vit depuis toujours aux abords de ses lagunes. Ce territoire est le nôtre. Je ne peux pas l’abandonner… pas alors que votre Mundus règne encore sur Fortuna.
"Votre". Le nom claqua comme une injure dans l’habitacle. Gintoki détourna les yeux, ses traits se durcissant.
— Je préfère ne pas être associé à ce type, grommela-t-il.
— Pourtant, tu habites bien à Fortuna. Ça ne te dérange pas de vivre sous sa coupe ?
Un silence pesa, seulement rompu par le grondement du moteur. Finalement, Gintoki répondit, la voix plus basse :
— Bien sûr que si. Mais Ringo… est bien trop inconsciente pour que je la laisse seule là-bas. Pour tout te dire, elle ne supporte pas non plus la tyrannie de Mundus.
Quelque part, Delsin eut un soulagement.
— Mais des évènements sont arrivés et... les choses ont mal tourné. Elle a fini enrôlée au Shinsengumi, poursuivit Gintoki. Elle dit que c’est sa seconde famille.
Son interlocuteur eut un rictus amer.
— Qui voudrait d’une telle famille ? À mes yeux, le Shinsengumi n’est rien de plus que la garde de Mundus. Ses chiens.
La conversation aurait pu tourner à l’affrontement verbal, mais Gintoki haussa les épaules, las :
— Hijikata Toshiro la fait bosser sur des missions insensées, ça, oui. Le « Démon du Shinsengumi », ça lui colle bien à la peau. Mais à vrai dire… ce n’est pas un mauvais gars.
À ces mots, un mince sourire effleura les lèvres de Suzuki, toujours immobile à l’arrière. Delsin le remarqua et comprit qu’elle écoutait depuis le début.
Les deux hommes discutèrent de la pluie et du beau temps, comme s'ils n'avaient pas combattu des démons et risqué leur vie quelques instants plus tôt. Tous les deux amochés, bavarder leur permettaient d'oublier la douleur et la fatigue un temps soit peu – c'était surtout pour maintenir Delsin éveillé au volant.
Le 4x4 finit par ralentir, cahotant sur un terrain rocailleux, jusqu’à s’arrêter au bord d’une lagune. Les rives s’ouvraient devant eux dans une atmosphère à la fois sauvage et secrète : des rochers massifs encadraient le sable, recouverts à leur base d’épais coussins de mousse, preuve qu’ils étaient enracinés là depuis des siècles. L’air était humide, chargé de sel et de résine d’aiguilles de pins tombées des falaises alentours.
Tous descendirent du véhicule. Gintoki, nonchalant malgré la fatigue, suivit la femme aux lèvres pourpres qui, comme toujours, ouvrait la marche d’un pas décidé. Plus loin, le rugissement régulier d’une moto fendit le silence. Delsin leva aussitôt les bras lorsqu’il distingua les phares se rapprocher, et bientôt la silhouette de Dante apparut, Ringo accrochée derrière lui. Le moteur gronda une dernière fois avant que Dante ne stoppe la bécane à côté du 4x4. Ringo sauta prestement de la selle et se précipita vers Gintoki.
L’inquiétude voilait ses traits, mais il balaya d’un geste ses blessures légères – quelques égratignures tout au plus. Elle, en revanche, avait l’épaule bandée, et la peau marquée de fines coupures. Dante, quant à lui, affichait une vitalité insolente : seule une cicatrice rouverte barrait son torse, se refermant difficilement.
Suzuki les rappela sèchement à l’ordre, son ton cassant contrastant avec la douceur du paysage. Le groupe se remit en marche, quittant le sable pour s’engager sur un terrain plus chaotique. Des planches brisées, vestiges de vieux pontons effondrés, gisaient éparpillées sur le sol – témoins muets d’un ouvrage autrefois solide –, arraché par la marée ou détruit par quelque force hostile.
Ils progressèrent parmi d’énormes blocs de pierre, gravissant des passages précaires où des planches grossièrement clouées faisaient office d’échelle. La montée était rude, et chacun comprit alors pourquoi ils avaient dû abandonner les véhicules : aucun moteur n’aurait pu franchir un chemin aussi escarpé.
En contrebas, la marée avait déjà englouti la trace de leur passage. Le sentier s’effaçait sous les eaux calmes de la lagune. Seule la lune, suspendue dans un ciel limpide, les guidait de sa clarté froide. Le ressac régulier des vaguelettes accompagnait leur ascension, apportant une étrange sérénité à Ringo, bien loin de l’air lourd et saturé du secteur 6.
À plusieurs reprises, Delsin tendit la main pour l’aider à grimper. Elle aurait pu refuser, mais, par politesse, elle accepta son soutien. Tout à l’arrière, Dante gardait un œil attentif sur les véhicules laissés derrière, ses sens toujours en alerte. La résonance de Kokuryu vibrait encore dans ses tripes, inquiétude muette qu’il partageait avec Suzuki : leurs regards s’échangèrent brièvement, suffisant pour se comprendre.
Finalement, le groupe atteignit un plateau rocheux. Et ce que Ringo et Gintoki découvrirent les laissa sans voix.
Devant eux se dressait une imposante bâtisse entièrement de bois, rappelant l’architecture des longhouses vikings, mais aux accents résolument amérindiens. Sa façade était rythmée de totems monumentaux. L’un d’eux, placé au centre, dominait tout l’édifice : un pygargue aux ailes déployées, peint de bleu et de rouge, dégageant une force majestueuse. Ses plumes s’étendaient sur plusieurs mètres, et à sa base, l’oiseau semblait dominer une créature marine aux écailles noircies par le temps – peut-être un requin, peut-être une chimère – dont les nageoires teintes des mêmes couleurs que le rapace, accentuaient le contraste.
L’entrée se composait d’un double battant massif, surmonté de motifs circulaires peints dans des teintes vives, presque hypnotiques. Les murs eux-mêmes étaient couverts d’yeux stylisés, semblant scruter les voyageurs. À chaque extrémité de la maison, d’autres totems flanquaient la structure, reliés entre eux par des guirlandes de tissu triangulaire aux couleurs rouge, blanc et bleu. L’ensemble respirait à la fois l’accueil et la mise en garde, comme si la bâtisse incarnait un seuil sacré.
Tout autour, la nature refermait son écrin protecteur : des rochers surmontés de sapins, des buissons épais, de jeunes arbres aux troncs noueux. L’endroit paraissait hors du monde, invisible à qui ne le cherchait pas.
Suzuki gravit les marches en rondins menant au large ponton qui ceinturait la longhouse comme une galerie. Elle frappa trois coups secs à la porte. Le reste du groupe la rejoignit, tandis qu’une petite pancarte de bois, gravée à la main, révéla à Ringo le nom du lieu : Akomish Longhouse.
À l’intérieur, un bruit soudain troubla le silence : fracas de casseroles, puis un miaulement paniqué. Un chat fila par la porte entrouverte au moment même où Suzuki sursauta, heurtant Delsin qui la retint par réflexe.
Une voix rocailleuse, chargée d’autorité, les somma d’attendre. Puis la porte s’ouvrit sur une silhouette familière pour les trois anciens compagnons, laissant apparaître une silhouette trapue. Une femme âgée, au visage marqué par le temps mais dont les yeux brillaient d’une vivacité redoutable, se tenait devant eux, mains sur les hanches. Ses cheveux gris étaient attachés en chignon bas. Malgré ses presque soixante-dix ans, elle dégageait une énergie telle qu’elle en imposait d’emblée à toute la troupe.
— Oh, nom d’une pipe ! Les enfants ! Ce n’est que maintenant que vous rentrez ! gronda-t-elle, mêlant réprimande et soulagement. Vous avez vu l'heure ?!
Les enfants – pas si enfants que ça – se tendirent tous. Suzuki haussa les sourcils et détourna le regard comme si elle avait déjà entendu cette scène mille fois. Delsin, tête basse, esquissa un sourire coupable, tandis que Dante, les mains enfoncées dans les poches de son jean noir, afficha une moue désinvolte. Gintoki et Ringo, eux, se regardèrent sans comprendre, perplexes devant cette grand-mère qui semblait les considérer comme de simples garnements de retour d’une escapade nocturne.
— Bonsoir, grand-mère Betty, souffla Delsin. On a eu une rude nuit. Tu nous laisses entrer ?
— Allez vous laver immédiatement, ordonna-t-elle en agitant les mains. Vous empestez le sang de démon ! Et… oh ?
Sur la pointe des pieds, elle chercha à voir au-delà des deux silhouettes imposantes de Dante et Delsin. Sans ménagement, elle écarta leurs épaules et découvrit enfin Ringo et Gintoki, qui se figèrent comme deux écoliers pris en faute. Ringo, prise de court, tenta un sourire timide.
— B-Bonsoir… ? dit-elle, la voix tremblante.
Le visage de Betty se durcit aussitôt. Ses yeux durs se braquèrent vers Suzuki, qui soupira comme une enfant fatiguée de recevoir une remontrance. Celle-ci pointa la ceinture de Ringo, où Kokuryu reposait encore dans son fourreau. Un frisson parcourut le visage de la doyenne lorsqu’elle sentit les pulsations de la relique. Elle attrapa sans prévenir la main de la jeune femme.
— Tu as des douleurs, jeune fille ? demanda-t-elle, ses doigts osseux serrant fermement la paume de Ringo.
— Euh, je… non. Enfin, si, mais j’ai l’habitude.
— Des maux de tête ?
— Ça me passera.
— Et la nausée ?
— Oui… enfin, je gère. Mais… je peux savoir ce que vous êtes en train de faire ?
— Allons, allons, entrez, insista Betty en balayant ses questions d’un geste. Il fait froid dehors.
Elle fit signe de la main, poussant littéralement tout le monde à l’intérieur. Avant de fermer la porte, elle jeta un long regard par-dessus son épaule, comme pour s’assurer qu’aucune ombre suspecte ne s’était glissée derrière eux.
À l’intérieur, une chaleur douce enveloppa immédiatement le groupe. L’air était saturé de l’odeur du bois chauffé, de la résine et d’un soupçon d’encens. Des ronflements discrets résonnaient dans l’espace, tandis que quelques silhouettes éveillées, assises sur leurs couchettes, jouaient aux cartes ou échangeaient à voix basse. Tous arboraient la peau mate caractéristique des Akomish, ils tournèrent la tête vers Delsin, qui les salua avec respect. Ils lui rendirent son salut avec sobriété.
L’organisation de la longhouse frappait Ringo : pas de véritables cloisons, mais des rideaux suspendus entre les couchettes pour préserver une intimité relative. Tout au fond, l’odeur de cuisson et la vapeur indiquaient la présence de la cuisine et des salles d’eau. La lumière tamisée des lampes à huile baignait l’ensemble dans une atmosphère à la fois familiale et mystérieuse.
— Bienvenue dans la tribu des Akomish, déclara Betty en se tournant vers Ringo et Gintoki. Ne soyez pas désarçonnés. Venez, nous allons nous installer dans la pièce du fond. Suzuki, ma jolie, va donc prendre ta douche avec notre nouvelle amie !
— Pardon ?! protesta Suzuki, déjà en route vers la salle d’eau. Non, je vais me dépêcher, je n’ai pas besoin–
— Pas de discussion, répliqua Betty en poussant Ringo vers elle. On ne va pas y passer la nuit, quoi qu'elle est déjà passée ! Dépêchez-vous !
Suzuki grinça des dents, fulminant intérieurement. Elle fit volte-face et s’engagea dans le couloir, suivie d’une Ringo mal à l’aise.
— On pourrait économiser l’eau en y allant avec elles, lança Dante d’un ton goguenard.
Un cliquetis sec résonna : la sécurité de Blue Rose venait d’être retirée. Presque en même temps, un katana fut à moitié dégainé. Dante eut un petit rire nerveux et leva les mains en signe de reddition.
— J’ai rien dit. Faîtes comme si je n’étais pas là.
Les deux femmes disparurent dans le couloir, et Delsin soupira.
— J’imagine qu’on devra se laver sur le ponton de l’aile droite, hein ?
— Évidemment ! Et plus vite que ça ! Vous puez la mort ! grogna Betty en les poussant vers une porte latérale.
Gintoki fronça les sourcils, presque inquiet. Ils débouchèrent sur un long ponton extérieur qui longeait la bâtisse, donnant sur les lagunes. Le décor aurait pu être splendide, mais la lune s’était dissimulée derrière un amas de nuages lourds, ne laissant qu’une obscurité compacte. Le cri des insectes et le hurlement lointain d’un animal nocturne ajoutaient une tension sourde. Là, un simple robinet, quelques tabourets et plusieurs seaux les attendaient.
— On se lave dehors ? La nuit ? Dans ce froid et cette humidité ? s’étrangla Gintoki.
— Au moins, personne ne pourra voir ton service trois pièces, ricana Dante en retirant son tee-shirt.
— Et les filles ?
— Elles, elles ont toujours droit au confort avec grand-mère Betty, pesta Delsin en remplissant des seaux d’eau. Bain chaud, savon parfumé à la mangue ou à la noix de coco… Tout ce qu’on n’a pas.
— Attendez… de l’eau chaude ?
Gintoki n’eut pas le temps d’achever sa phrase : Dante lui vida un seau d’eau glacée sur la tête. Le samouraï se jeta sur lui, mais un second seau d’eau l’atteignit en plein visage. L’eau glaciale coula le long de son dos et lui coupa le souffle. L’homme à tout faire venait d’apprendre, à ses dépens, la dure loi des hommes chez les Akomish.
Ringo entra dans la salle de bain, ses épaules encore raides de la route et de la tension. L’air chaud et humide la fit frissonner malgré elle. Suzuki, déjà assise sur un banc de bois, se dévêtit en silence, le regard fixe, le menton légèrement relevé. Aucune marque de fatigue sur ses traits, mais son corps trahissait la tension accumulée. La policière remarqua ses nombreux hématomes et égratignures qu'elle avait parfaitement dissimulé ; Ringo détourna les yeux avant de s’installer sur le banc d’en face, déposant ses affaires. Elle jeta un regard vers la brune, hésitante, cherchant à amorcer une conversation.
— Tu… fais ça souvent ? demanda-t-elle.
Son interlocutrice leva les yeux.
— Faire quoi ? Survivre à des journées plus longues que ton sommeil ? Ou t’ennuyer à poser des questions qui n’auront pas de réponses ?
Ringo fronça les sourcils. Elle savait que Suzuki ne céderait rien. Pourtant, elle devait profiter de ce moment d’isolement pour observer et obtenir des indices sur Arès.
— J’essaie juste de comprendre, murmura Ringo, épuisée. Arès… et le Voile.
Le regard de Suzuki s’assombrit, mais ses mots restèrent neutres.
— Tu cherches des réponses que je n'ai pas. Tu veux des informations sur quelque chose que tu ne peux pas encore toucher. Et tu sais quoi ? Tu ne les auras pas ici.
Ringo se redressa légèrement, refusant de se laisser intimider.
— Je ne suis pas ici pour me détendre. Je veux savoir ce qui se passe avec Arès. Même un indice…
Suzuki se retint de ricaner.
— Si t'as des questions sur le Voile, je peux bien éclairer ta lanterne puisque tu es responsable en très grande partie de ses fissures.
La rose serra les dents. Elle avait l'impression d'être pointé du doigts sans comprendre pourquoi tout ceci lui tombait dessus.
— En revanche, ce n’est pas ici que tu auras des informations sur Arès. Ses motivations sont le cadet de mes soucis. Tu es sous ma surveillance pour l’instant. Mais pas parce que je veux te guider. Parce que tu es un danger potentiel. Ta relique Kokuryu… toi… le Voile… tu sais très bien que tu n’as aucune maîtrise. Et je n’ai aucune envie qu’un portail s’ouvre sous mon nez encore une fois à cause de toi.
Ringo resta silencieuse un instant, absorbant ses mots. Elle sentait la fatigue peser sur ses membres, mais sa détermination ne faiblissait pas.
— Je ne vais pas m’écraser, dit-elle avec conviction. Je comprends les risques. Mais je dois avancer. Tu as ta propre mission, j'ai la mienne aussi.
Suzuki soupira, se frotta le visage avec ses mains fines, et reprit, la voix plus basse :
— Tu n’as pas idée du nombre de fois où j’ai dû réparer des conneries comme ça et ceux que tu risques de provoquer. Alors écoute-moi bien : pour l’instant, reste à ta place, observe et apprends.
La policière ne quittait pas Suzuki du regard. Elle savait que derrière le sarcasme et la fatigue de cette femme se cachait une logique implacable. Elle ne pourrait rien obtenir en la confrontant directement, mais chaque mot, chaque geste, chaque décision serait un indice.
— Très bien, se résigna-t-elle, mais je continuerai à chercher. À ma manière.
La brune releva un sourcil, comme si elle voulait jauger le courage ou la témérité de la jeune femme. Elle ne dit rien. Elle n’avait pas besoin de le faire. La position de Ringo et la présence de Kokuryu suffisaient à fixer les règles du jeu.
Ringo se glissa enfin dans l’eau, laissant la chaleur détendre ses muscles endoloris. Même fatiguée, elle se sentait plus éveillée que jamais. Son esprit, lui, ne s’arrêtait pas : chaque mot de Suzuki était une pièce du puzzle, chaque silence, une potentielle piste. Et si elle voulait comprendre Arès et les mystères du Voile, elle devait rester vigilante, même sous le regard froid de cette femme : il lui fallait gagner sa confiance, et celles des autres.
Dante, Delsin et Gintoki regagnèrent l’intérieur de la longhouse, les épaules encore perlées d’eau malgré les tenues traditionnelles Akomish qu’ils avaient enfilées à la hâte. De lourdes serviettes de bain tombaient autour de leurs cous ou s’échouaient sur leurs têtes, trempées. L’air extérieur, vif et chargé d’humidité, contrastait avec la tiédeur enveloppante du grand hall où les attendait Betty. Gintoki éternua.
Assise au centre d’un cercle de tapis tressés, la vieille Akomish semblait à la fois immobile et souveraine, telle une racine ancienne gardienne d’un feu secret. La pièce baignait dans une lumière tamisée, filtrée par la fumée des encens dont les volutes traçaient des arabesques paresseuses au-dessus du brasero. L’odeur mêlée de bois brûlé, de fleurs séchées et de viande grillée donnait à l’endroit un parfum de foyer intemporel. Autour d’elle, des bols débordaient de nourriture : blé, riz, légumes, poissons fumés et morceaux de pain dorés. Dante, impatient, s’installa sans cérémonie et attaqua son plat avant même que Betty ne dise un mot. Delsin le suivit avec une forme de discrétion amusée. Gintoki, lui, resta un instant debout, les yeux rivés sur Ringo et Suzuki qui entraient à leur tour, vêtues de tissus Akomish drapés sur leurs épaules, chacune leur arme à la main.
— Se seraient-elle encore battues ? Pensa Gintoki, dépassé.
La jeune policière s’assit en face de Betty. La fatigue tirait ses traits, mais son regard, lui, demeurait attentif, presque tendu. Suzuki s’adossa contre le mur, silencieuse, observant la scène.
— Eh, ce n’est pas empoisonné, t’inquiète ! lança Dante à Gintoki entre deux bouchées.
— Un peu de tenue, mon petit Dante, souffla Betty, mi-réprobatrice, mi-amusée. Assis-toi, jeune homme. Je n'empoisonne personne ici.
— Désolé, Betty… mais c’est trop bon ! répondit-il sans cesser de mâcher.
Suzuki leva les yeux au ciel, un sourire discret ourlant ses lèvres, avant d’attraper son propre bol. Gintoki haussa les épaules et finit par s’asseoir près de sa meilleure amie, Betty prit alors la parole d’une voix rauque, mais pleine de chaleur.
— Vous êtes là… et vous n’êtes pas de simples touristes, dit-elle en promenant son regard sur ses nouveaux invités. Suzuki, j’ai confiance en ton jugement. Tu sais pourquoi je ne laisse pas entrer n’importe qui ici.
Celle-ci inclina légèrement la tête, sobrement. Ringo sentit alors une tension subtile dans son dos, comme si le silence de la brune contenait un avertissement implicite : sois à la hauteur.
Betty tendit une main ridée vers la jeune femme et, d’un geste lent, effleura la vibration sombre qui enveloppait Kokuryu. Même au repos, la lame semblait palpiter sous une peau invisible.
— Hum… ça résonne trop fort pour ton niveau, murmura la doyenne. Ton arme est puissante, mais toi… tu n’as pas encore appris à lui parler correctement.
Ses yeux sombres croisèrent ceux de Ringo, et le silence se fit plus dense.
— Pour l’instant, il te parle à travers la douleur, poursuivit-elle d’une voix grave. Tu le nourris de ta colère. Si tu continues ainsi, il te rongera de l’intérieur.
Ringo baissa la tête. À sa ceinture, le métal vibrait faiblement, émettant une résonance sourde qui lui martelait les tempes. Chaque pulsation lui tirait des décharges dans la poitrine, une nausée familière lui tordait l’estomac. Dante, entre deux bouchées, leva brièvement les yeux vers elle avant de replonger dans son repas ; il reconnaissait ce genre de lutte, inutile d’en parler.
— Ces vibrations ne viennent pas seules, reprit Betty. Elles viennent de toi. Si tu ne les maîtrises pas, tu risques de rompre l’équilibre du Voile.
— J’avais bien compris… répondit Ringo, la voix contenue. Ce n’est pas comme si je prenais plaisir à voir des portails s’ouvrir ou des créatures surgir à cause de moi. Mais personne ne m’a appris comment faire.
Son regard glissa vers les deux autres porteurs de relique, en quête d’une réaction. La brune esquissa un sourire léger, presque moqueur ; Dante haussa les épaules, faussement absorbé par son bol presque vide.
— Et tu n’auras pas de guide, dit calmement Betty. Chaque relique a sa propre conscience. Ni Suzuki ni Dante ne peuvent t’aider : Kokuryu ne parle qu’à toi.
— Alors comment je suis censée faire ? demanda Ringo, oscillant entre défi et désarroi.
Betty hocha la tête, satisfaite de la ténacité de la jeune femme.
— En écoutant. En observant. En comprenant.
Elle se redresse lentement. Son ombre s'allongea sur les parois de la pièce, et sa voix, rauque mais chargée d'une autorité ancienne, fit frémir les flammes du foyer.
— Il y a bien longtemps, commença-t-elle, la tribu des Akomish a appris à vivre entre deux mondes : le nôtre... et celui des ombres. Nous avons vu le Voile s'ouvrir, puis se refermer. Ce n'est pas une barrière figée, mais un tissu vivant, tissé par les émotions de chaque être qui respire. Quand la peur, la colère ou la haine s'accumulent trop longtemps, ce tissu se déchire. Et c'est ainsi que naissent les portails.
Ringo écoutait attentivement, le regard rivé aux flammes dont la lumière découpait des ombres mouvantes sur les murs. Ces ombres semblaient écouter elles aussi, suspendues aux mots de la doyenne.
— Si je comprends bien, le Voile réagit aux émotions. Pas à la force brute d'un démon ? demanda Gintoki, sincèrement perplexe.
— Aux deux, rectifia Delsin en repliant machinalement sa serviette sur son épaule. Chaque émotion, chaque mort, chaque cauchemar laisse une empreinte sur le Voile. Mais les démons, eux, amplifient ce que les humains ont déjà semé. Un démon moyen ou supérieur a forcément traversé les zones saturées de détresse, de colère ou encore de désespoir. Il absorbe cette négativité et en est chargé.
— Lorsque ces émotions négatives se concentrent en un point, le Voile cède et se fissure, poursuivit Betty. Et cette fissure prend le nom de rift. Il y a une distinction importante entre un rift et un portail, le connaissez-vous ?
Ringo et Gintoki échangèrent un regard, comme pour pousser l'autre à répondre à la question. La rose se prit un coup de coude de son ami.
— Eh bien…, commença-t-elle en frottant son bras douloureux, il n'est pas possible de traverser le portail que par un rift. C'est un peu flou encore...
Betty rit doucement et prit le temps d'articuler chaque mot :
— Un rift est un nœud d'énergie, un point précis du Voile. En temps normal, il est invisible. Mais lorsque le Voile se fragilise, les runes qui le composent deviennent visibles – dorées, parfois très blanches. Et les démons les perçoivent comme un phare dans la nuit. Ils s'en approchent et percent ce qui reste du Voile, créant ainsi un portail. Une brèche ouverte impossible à traverser du côté des hommes.
— Un rift est donc la vulnérabilité du Voile, se permit Ringo.
— En effet, confirma Betty. Autrefois, les Akomish pouvaient localiser les rifts grâce à un rituel ancestral… mais les ingrédients nécessaires à cela se sont perdus avec le temps.
Un silence s'installa, habité par le crépitement du feu.
— Notre tribu a passé des générations à observer le Voile, à apprendre ses frémissements, reprit-elle. C'est ainsi que nous avons forgé les talismans.
De ses doigts noueux, elle ouvrit un petit sac de toile posé à ses cotés et disposa avec soin, plusieurs pierres gravées sur le tapis. Les symboles anciens palpitaient d'une lueur douce et dorée, presque vivant, sous la présence de la doyenne.
— Ces talismans canalisent les flux du Voile. Ils apaisent les déchirures, stabilisent les portails… mais ne le referment pas. Pour cela, il faut d'abord comprendre ce qui a engendré la faille. Et ça, c'est une autre histoire.
Gintoki se pencha, reconnaissant un motif familier sur l'une des pierres.
— J'en ai vu un dans les mains de la miss, dit-il avec un mouvement de tête dans la direction de Suzuki. Rectangulaire, vert. Il a explosé presque aussitôt.
— Normal, dit Delsin en saisissant un talisman vert. Ceux-ci sont les plus courants : rapides à fabriquer, efficaces sur le coup, mais assez fragiles. Cinq minutes d'usage maximum pour stabiliser un portail, suite à quoi, ils éclatent.
Il en prit un second de même taille, aux reflets ambrés et plus dense dans la paume.
— Les jaunes, eux, sont un peu plus puissants. Ils peuvent stabiliser un portail jusqu'à trois heures… mais leur fabrication exige soixante-douze heures de travail, des ressources plus rares. On en manque terriblement.
— Le vrai problème est de refermer un portail, coupa Suzuki qui était restée silencieuse jusqu'à là. Aucun talisman n'en est capable à ce jour. Seul Dante peut le faire.
Tous les regards convergèrent vers le Néphilim, avachi sur un coussin nonchalamment, son amulette rouge autour du cou renvoyant des reflets écarlates sur les murs. Sans même lever la tête, il souleva son bol comme pour se porter un toast.
— Faut bien que je serve à quelque chose, lâcha-t-il un sourire en coin, avant de replonger sa cuillère dans la soupe.
Ringo ne répondit pas, mais quelque chose s'ordonnait dans son esprit. La tension permanente de Suzuki, l'urgence qui dictait chaque mouvement du groupe, la cohésion presque militaire de leur équipe. Chacun occupait une fonction précise : Suzuki dirigeait et stabilisait, Delsin protégeait, Dante combattait et fermait les brèches. Eugène, lui, semblait guider l'ensemble.
Elle leva la main, hésitante.
— En supposant que vous produisiez ces talismans… pourquoi ne pas les distribuer ? Si chacun en avait et que–
Dante leva un sourcil, moqueur et l'interrompit :
— La plupart des humains ignorent jusqu'à l'existence des démons. Toi la première, poulette.
Elle le foudroya du regard. Il continua s'en émouvoir :
— Ta question n'est pas débile pour autant. Mais comme Delsin l'a dit plus tôt, fabriquer un talisman n'est pas à la portée de tous. Et même si les habitants de Limbo City en avaient un dans la main, encore faudrait-il savoir le lire. Ces pierres ne sont pas des jouets du marché. Si tu déchiffres les runes gravées dessus, je te paie un verre, bubble-gum.
— C'est la dernière fois que tu m'appelles comme ça, grommela-t-elle entre ses dents.
Betty, amusée, posa une main apaisante sur un talisman vert, et le silence se rétablit naturellement.
— Dante a raison, dit-elle, calmement. Ces talismans sont notre héritage, forgés au fil des générations d'observation et de rigueur. Ils ne peuvent être activés que par ceux qui maîtrisent les textes et les runes Akomish. Chaque talisman vibre sur une fréquence unique, un code énergétique. Entre des mains ignorantes, ce n'est qu'une pierre.
— Et toi, tu sais les lire ? demanda Gintoki à Suzuki, avec le ton de quelqu'un qui connaissait déjà la réponse.
— Delsin est bien plus doué, répondit-elle avec modestie.
— C'est inné chez nous, confirma l'intéressé avec un sourire, fier de ses origines. Désolé que t'aies passé des nuits à étudier ce que j'ai dans le sang.
La brune le gratifia d'un regard qui valait toutes les menaces du monde, ce qui arracha un éclat de rire à Dante. Betty secoua doucement la tête.
— Malheureusement, les talismans ne sont qu'un remède temporaire pour compenser les faiblesses du Voile, reprit-elle, sa voix retrouvant sa gravité. Le vrai danger, ce sont les reliques instables.
Son regard se posa sur Kokuryu, posée près de Ringo. Cette dernière sentit des battements décalés de sa lame, comme un second coeur qui refusait de s'accorder au sien.
— Les reliques obéissent à d'autres lois, fit savoir la vieille femme. Elles éprouvent leur porteur. Tant que ton esprit restera en tempête, Kokuryu hurlera avec toi.
Ringo referma les doigts sur la garde. Un douleur sourde remonta le long de son bras ; elle détourna les yeux. Contrairement à Kokuryu, la rose maniait Hakuryu depuis l'enfance – sa lame blanche, fidèle, silencieuse. Mais Kokuryu… personne ne lui avait jamais donné son origine. Depuis qu'elle avait tué le Limier, quelque chose s'était déréglé entre elle et sa lame noire.
Elle voulu changer de sujet, elle venait d'absorber tellement d'informations que sa tête lui faisait mal – bien que sa migraine ne s'apaisait toujours pas.
— Arès… pouvez-vous me parler d'Arès ?
Le visage de Betty se ferma. Ses traits se durcissent imperceptiblement, et sa voix se fit tranchante :
— Ce nom n'a pas sa place ici. Nous ne connaissons pas cet être ou cette organisation, et nous ne prononçons pas le nom des marcheurs de l'ombre. C'est un fantôme, et je n'invoque pas cela sous mon toit.
— Pardon, je ne voulais pas...
— Même s'il vole les riches de Fortuna ? glissa Gintoki avec cette légèreté qui n'appartenait qu'à lui.
— Il vole, répéta Betty. Le vol n'est pas une vertu, quelle qu'en soit la cible.
Sa fermeté n’avait rien de colère : elle respirait la sagesse. Elle n’était ni hostile ni naïve, simplement ancrée dans une vérité plus ancienne. Ringo sentit cette pureté, cette droiture. Betty n’était pas une gardienne du passé ; elle était la mémoire vivante de l’équilibre.
Le silence s'installa, doux et pesant à la fois. Les flammes mouraient doucement, leur chaleur enveloppant les corps épuisés.
Plus de vingt-quatre heures sans sommeil, les paupières de Ringo s'alourdissaient. Ses pensées défilaient et le bourdonnement de Kokuryu semblaient s'atténuait peu à peu, comme apaisé par l'encens de la longhouse chargé d'herbe séchées et de résine. Peut-être avait-elle été amenée chez les Akomish pour adoucir l'instabilité de ses émotions actuelles, et Kokuryu par la même occasion.
— Repose-toi, jeune fille, dit Betty avec douceur. Tu as dû le deviner, cet encens est spécial. Quand ton esprit s'apaise, Kokuryu l'est aussi. Il y a de la place pour tout le monde, choisis le couchage qui t'appelle une fois ton repas terminé.
Elle se tourna vers Gintoki qui mâchonnait encore distraitement.
— Pareil pour toi, jeune homme.
Puis son regard parcourut Delsin et Dante, ce dernier somnolait déjà, la tête dans la main, à moitié absent.
— Et vous, au lit. Vous n'avez pas fermé l'œil depuis trop longtemps. Toi surtout, Dante. Ta blessure ne guérira qu'au repos.
Les trois hommes grognèrent en chœur. Dante, trop vidé pour protester, se laissa simplement basculer en arrière parmi les tapis tressés et les coussins aux motifs Akomish – et ne bougea plus.
La nuit était déjà bien abattue sur la réserve, silencieuse et dense comme un manteau d’encre. Dans la longhouse des Akomish, les quelques lanternes suspendues étaient presque toutes éteintes et oscillaient au gré du vent, faisant gémir les parois de bois. Couchée sur un matelas du foyer, Ringo fixait le plafond sombre sans parvenir à fermer l’œil malgré sa longue journée… et sa longue nuit. L’écho des paroles de Betty résonnait encore dans son esprit : « Tant que ton esprit restera en tempête, Kokuryu hurlera avec toi. »
— Comment ne pas être agitée après tout ça… ? Souffla la jeune femme en passant une main sur son front.
Elle soupira longuement, tourna sur le côté et saisit son téléphone posé à côté d’elle. L’écran bleuté lui mordit les yeux dans la pénombre. Ses doigts hésitèrent un instant avant de composer un message au vice-commandant du Shinsengumi : « Je ne rentrerai pas à Fortuna tout de suite. J’ai besoin de temps. »
Quelques minutes passèrent et la réponse de Toshiro apparut – comme s'il s'était interdit le repos : « Fais ce que tu dois faire. Je te fais confiance. »
Un mince sourire se dessina sur les lèvres de Ringo. Cette confiance, si rare, lui réchauffa brièvement le cœur. Elle éteignit l’écran et resta allongée, les yeux perdus dans le vide. Puis, sans prévenir, une image la transperça – un souvenir fugace, brutal.
Le vent hurlait. La neige tombait drue, se mêlant au sang qui maculait le sol glacé. Une silhouette agenouillée, blessée, lui tendait Kokuryu.
Le visage était flou, brouillée par les larmes, mais la cicatrice sur sa joue droite brillait d’un éclat livide sous la lumière blafarde.
Une voix, rauque et faible, avait murmuré :
— Prends-en bien soin pour moi.
Ringo tressaillit, haletante. Le souvenir se dissipa aussitôt, ne laissant derrière lui qu’une douleur sourde et une angoisse muette. Ses mains tremblaient lorsqu’elle saisit ses deux lames dans leur fourreau. Elle les serra contre elle comme pour s’ancrer au présent. La chaleur du feu mourant et le craquement du bois la berçaient doucement. Son souffle se fit plus lent, plus calme. L’épuisement finit par l’emporter, et elle sombra dans un sommeil lourd, peuplé d’ombres et d’éclats de neige.
Plus loin, dans la cuisine de la longhouse, Betty veillait encore.
La vieille Akomish faisait chauffer de l’eau dans une marmite de fonte, ses gestes précis, empreints d’une sérénité ancienne. Le parfum du café mêlé à celui des herbes grillées emplissait la pièce d’une chaleur réconfortante, tandis qu’un pain dorait lentement sur une grille en métal chauffée au bois, noircie par le temps. Un petit jingle s’échappait d’un poste de radio posé sur le comptoir : « Buvez Virility ! Plus en forme, plus intelligent, plus sexy ! » Betty appuya sur un bouton pour l’éteindre.
L’aube n’avait pas encore percé, et la lueur du feu se reflétait sur les murs de bois, dansant doucement comme une respiration.
Des pas feutrés brisèrent le silence. Suzuki apparut dans l’encadrement de la porte, drapée dans un plaid sombre. Ses longs cheveux noirs retombaient en mèches rebelles sur son visage tiré.
— Tu ne dors donc jamais ? demanda Betty sans lever les yeux de la marmite.
— Rarement, répondit Suzuki avec un sourire discret.
Betty laissa échapper un léger ricanement avant de se tourner vers elle.
— Ce n’est pas dans tes habitudes de ramener des étrangers ici.
La brune détourna le regard, consciente de la gravité derrière ces mots.
— Je sais. Et je suis désolée de ne pas t’avoir prévenue. La situation était urgente.
Betty sortit plusieurs tasses émaillées qu’elle disposa sur le comptoir. Dehors, on pouvait déjà entendre quelques pas : les premiers Akomish se préparaient pour la pêche matinale et d’autres corvées, tandis que, dans la salle principale, les ronflements de Dante, Delsin et Gintoki résonnaient à travers les rideaux de lin.
— Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu une autre relique se manifester, dit la vieille femme en servant le café brûlant. C’est un signe… Tu as trouvé un soutien supplémentaire pour contrer les démons.
— Betty, tu vois cela comme une bonne chose, mais cette femme vient de la police de Fortuna. On ne peut pas lui accorder une confiance totale. Tu n'aurais pas dû lui révéler les particularités des talismans ni la mémoire des Akomish.
La vieille femme leva lentement la tête, ses yeux plissés par un mélange de sagesse et de malice.
— Ma chère Suzuki, cette fille n’est pas mauvaise. Si une relique l’a choisie, c’est qu’elle porte quelque chose de pur en elle. Elle cherche à comprendre ce qu’elle ignore. Mets-toi à sa place.
Suzuki croisa les bras, la mâchoire serrée.
— Elle pose des questions sur Arès. Tu sais très bien que c’est dangereux, pour elle comme pour la tribu.
— Et elle l’a fait une seule fois. Tu as vu qu’elle n’a pas insisté.
La brune détourna le regard, consciente qu’elle ne gagnerait pas cette joute face à la doyenne. Celle-ci esquissa un sourire indulgent.
— Au moins, si sa relique entre en résonance de manière trop importante et attire une horde de démons, je sais que je peux compter sur toi. Et la tribu saura contenir ce qui doit l’être.
— Je ne fais pas de babysitting. Et ce n'est pas le but non plus.
— Non, bien sûr. Mais si Dante et Delsin sont là pour t’aider, au pire… la moitié de la réserve Akomish explosera, plaisanta-t-elle en agitant la main.
Suzuki eut un petit rire étranglé.
— C’est rassurant, dit-elle d’un ton ironique.
Betty s’éloigna vers une étagère en bois, en sortit un petit coffret de cuir fermé par une clé gravée, puis l’ouvrit avec précaution. Trois talismans en furent extraits : deux verts et un jaune, finement gravés de symboles Akomish. Les runes incrustées dans la pierre palpitaient faiblement à la lumière du feu, comme si elles respiraient encore.
— Tiens, fit-elle doucement. Il n’en reste plus beaucoup, mais la tribu en fabriquera d’autres dès que possible.
Suzuki les prit à deux mains, avec respect.
— Merci, Betty. Et désolée de tous vous presser avec les rituels.
— Ne t’en fais pas, répondit la vieille femme en versant le café fumant dans les tasses. La tribu ressent toutes les perturbations du Voile. Il est naturel de vouloir se préparer. Les démons s’agitent à nouveau… mieux vaut prévenir que subir.
Un silence s’installa, ponctué par le léger crépitement du feu. Betty observa Suzuki, notant les ombres sous ses yeux.
— Tu devrais dormir un peu. Ton beau teint commence à se faner, ma jolie.
— Je dormirai plus tard.
— Bien sûr… murmura Betty, amusée. Tu veux surtout éviter les ronflements de Dante et de Delsin, pas vrai ?
Suzuki leva les yeux au ciel, mais un sourire finit par s’esquisser.
— Tu me connais trop bien.
— Évidemment. Allez, file, avant que je ne t’oblige à avaler une tisane soporifique.
La jeune femme s’inclina légèrement, rangea les talismans dans la poche intérieure de son pantalon et s’éloigna dans le couloir assombri. En passant devant la grande salle, elle s’arrêta un instant. Dante dormait, roulé dans une couverture, un bras par-ci, une jambe par-là ; Delsin, la tête renversée, la bouche entrouverte, laissait échapper un ronflement sonore ; Gintoki, lui, serrait un oreiller contre lui comme une femme imaginaire.
Suzuki soupira, un sourire las mais sincère aux lèvres. Son regard se posa finalement sur Ringo, allongée à l’écart. La jeune femme dormait d’un sommeil agité, les deux katanas serrés contre sa poitrine comme s’ils pouvaient la protéger de ses propres cauchemars.
— « Se mettre à sa place », hein ? souffla-t-elle avec une pointe d’ironie. Tu parles.
Elle reprit sa marche silencieuse vers le fond du bâtiment. Une chambre privée, celle de Betty : un lit bas, une lampe à huile et un tapis. Elle s’assit et laissa ses doigts effleurer le métal froid de Blue Rose. L’arme semblait presque respirer sous sa paume et pulsa une fois, comme pour lui sommer de dormir.
Dehors, la nuit s’effilochait lentement. Les premières lueurs du jour se glissaient à travers les fentes des volets, dorant les contours du bois.
Le silence de la réserve n’était brisé que par le murmure du vent et le chant lointain des oiseaux réveillés.
Suzuki releva la tête.
Le soleil allait se lever sur les lagunes, apportant avec lui un jour nouveau – fragile, incertain, mais paisible.
Elle ferma les yeux un instant. Et, dans ce bref instant suspendu, tout semblait enfin immobile.
To be continued...
© sueyeonie
SUEYEONIE'S TALK : Un chapitre bourré d'informations sur le Voile, les talismans, les rifts et patati et patata, j'espère ne pas vous avoir perdu... ? Si c'est le cas, n'hésitez pas à me poser des questions en commentaire, je me ferai une joie de vous répondre. Lorsque j'avais rédigé ce chapitre l'an dernier, cela m'avait bien pris 1 semaine – sans compter le storyboard ! Choisir les bons mots pour expliquer les points importants de mon lore a été infernal, d'autant plus qu'il fallait trouver un équilibre entre la narration et les dialogues. J'ai dû me retaper les scènes du jeu Infamous:SS pour bien représenter la longhouse des Akomish en extérieur comme l'ambiance intérieure. Pareil pour les lagunes ! Non je n'invente pas tout, je m'inspire totalement des jeux principalement. Pour Gintama, j'y ai surtout piqué les personnages. D'ailleurs, ça fait longtemps qu'on n'a pas vu Hijikata Toshiro, non ?