[Devil May Cry x Gintama] REBELLION

Chapitre 7 : Les murmures d'une relique

11279 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 18/04/2026 02:48

CHAPITRE 7

Les murmures d'une relique

© sueyeonie

 

 

        À Fortuna, dans le secteur B de la Diligence, le bureau du vice-commandant du Shinsengumi croulait sous une montagne de dossiers, tous estampillés « urgents » – certains plus que d’autres, mais urgents tout de même. Pourtant, tout était parfaitement ordonné, classé avec une rigueur presque maniaque. Rien ne dépassait, pas même un trombone.

        La pièce respirait l’austérité : sobre, fonctionnelle, d’un style hybride entre le militaire et le japonais contemporain. À peine quelques éléments de décoration, strictement utilitaires ; aucun ornement superflu pour celui que ses hommes appelaient le Démon du Shinsengumi.

        Assis dans un large fauteuil de cuir, Toshiro Hijikata parcourait un rapport les sourcils froncés, deux tasses de café vides et un cendrier saturé de mégots témoignant d’une longue nuit d’insomnie. Une fine volute de fumée stagnait dans la lumière blafarde du plafond.

        — Tu fais peur à voir, mon ami. Tu devrais faire une pause, suggéra une voix posée.

        — Ah, c’est toi, Vergil. Je ne t’ai pas entendu entrer.

        Le brun leva brièvement les yeux, passa une main dans ses cheveux d’ébène, repoussant sa frange en V en arrière, puis soupira. Il écrasa sa cigarette – la énième de la nuit – avant d’ouvrir les fenêtres. L’air froid du matin s’engouffra, dissipant la fumée et ramenant un semblant de clarté.

        — Tu t’inquiètes pour Ringo.

        La voix de Vergil résonna avec une certitude tranquille. Toshiro ne répondit pas tout de suite. Il laissa échapper un long soupir avant de sortir une nouvelle cigarette, l’allumant d’un geste automatique. C'était une évidence pour personne. Il l’avait envoyée pour la première fois dans l’un des secteurs les plus instables de Limbo City et sur une affaire complexe qu'il ne pouvait gérer seul. Jusqu’ici, Ringo n’avait opéré qu’à Fortuna, ou dans les zones périphériques du secteur 5 de l’Envie pour appréhender quelques bandits ou pour neutraliser des trafiquants; ou encore aux abords de secteur 4 de l’Orgueil, là où Arès aurait dû y être.

        — Ça ira, finit-il par dire, tamponnant un document avant de le ranger avec méthode. Elle m’a envoyé un message : elle reste un peu plus longtemps à Limbo City. Elle pense tenir une piste.

        — J’espère seulement qu’elle ne s’est pas encore attiré des ennuis, murmura Vergil, avec une inquiétude légère mais sincère.

        Le silence qui suivit n’avait rien d’apaisé. Tous deux savaient que Ringo n’était pas du genre à se laisser abattre, mais l’inconnu rôdait, et l’inconnu, ils le connaissaient trop bien.

        Toshiro finit par rompre la tension d’un ton las :

        — Désolé de te mêler aux affaires du Shinsengumi. Où en étais-tu avec ton expérience étrange ?

        Vergil esquissa un sourire à peine visible.

        — Tu parles de moi comme d’un savant fou, mais je t’assure que mes méthodes sont purement empiriques.

        — Je t’ai surtout entendu demander à mes agents d’analyser le sang des voyous arrêtés dans la planque du secteur 4 et de les nourrir différemment. J’ai validé, admit-il. Mais je te rappelle que tu es un expert en cybersécurité, pas en nutrition.

        Vergil déboutonna sa veste – un costume dont le prix aurait pu financer un mois de ravitaillement pour la caserne – avant de prendre place dans le fauteuil libre en face du bureau de son ami.

        — J’ai plusieurs diplômes, tu sais.

        Le vice-commandant leva les deux sourcils ; ça aussi c'était une évidence pour lui.

        — Et surtout, une curiosité malsaine, peut-être, ajouta Vergil avec un sourire en coin. Tes prisonniers avaient un comportement... anormal.

        — C’est vrai, confirma Toshiro. Certains étaient d’un calme inquiétant, d’autres... beaucoup trop stimulés par la présence de Ringo sur le trajet retour.

        — Justement, j’allais t’en parler. J’ai demandé à l’agent Yamazaki de séparer les détenus en trois groupes. Le premier groupe contrôle, alimentation et eau normales. Le second, même régime, mais avec la boisson habituelle qu’ils buvaient dans la planque. Le troisième, avec une dose quotidienne plus importante de cette boisson.

        — Et ?

        — Le premier groupe : comportement standard, insultes incluses de tes équipes de “chiens de Mundus”, mais ça, tu as l’habitude. Le second : très dociles, presque apathiques. Le troisième...

        Vergil marqua une pause, ses yeux bleu clair se posant sur les boucles de fumée qui s’élevaient de la cigarette de Toshiro.

        — Incontrôlables. Libido exacerbée, agressivité extrême. Certains se sont battus violemment dans la cellule.

        Le vice-commandant fronça les sourcils.

        — Tu leur as administré une drogue ?

        — Aucune. Et je ne connais rien qui provoque de tels effets...

        — Quelle boisson ?

        — Virility.

        Un coup frappé à la porte interrompit leur échange.

        — Entrez.

        Sagaru Yamazaki entra, les bras chargés de dossiers et de cartes. Il salua énergiquement.

        — Je vous cherchais, monsieur Vergil ! Bonjour, vice-commandant Hijikata ! J’ai du nouveau sur les analyses de la boisson !

        Vergil esquissa un sourire.

        — Tu tombes à pic.

        Sagaru déposa la pile sur le bureau. Toshiro y jeta un œil : chiffres, factures, cargaisons, bilans logistiques. Des montants exorbitants pour la production et le transport de Virility. D’autres pages détaillaient les résultats des tests.

        — Groupe 3... entièrement décédés ? relut Toshiro, incrédule.

        — On a tenté une détox, mais c’était trop tard. Les plus violents ont blessé plusieurs agents avant de succomber. Heureusement, le capitaine Okita passait par là. C’était vraiment impressionnant !

        — Yamazaki, épargne-moi ton enthousiasme, coupa Toshiro, d’un ton grave. Des prisonniers sont morts.

        — L’idée de l’expérimentation venait de moi, fit le PDG de The Order. Je te dédommagerai.

        — Non. C’est moi qui t’ai autorisé à le faire, répondit Toshiro. Je porterai ça sur mon rapport. Continue.

        Vergil se leva, déroula une carte reliant Fortuna et Limbo City et plaça un document à côté.

        — Ronwe Virility. Femme d’affaires au service de Mundus. Elle dirige l’usine de production dans le secteur 1 de la Gourmandise et possède plusieurs franchises à Fortuna, dont un restaurant de prestige dans le secteur G de la Gratitude. Son ascension coïncide avec la dernière élection municipale puisqu’elle l’a énormément financé.

        Il désigna du doigt un point sur la carte : le port du secteur E de la Charité.

        — Des cargaisons entières arrivent ici, toutes signées Virility.

        — C’est proche de ton entreprise, remarqua Toshiro. Tu surveilles le port depuis quand ?

        Vergil eut un sourire énigmatique.

        — Disons que les allées et venues nocturnes du port attirent mon attention.

        — Depuis combien de temps tu hackes leurs systèmes de données ? reformula Toshiro, plissant les yeux.

        — Mes partenaires gèrent leur cybersécurité, répondit calmement Vergil. Ce n’est pas du piratage, c’est de la prévention.

        Le brun eut un soupir, mi-exaspéré, mi-amusé. Il préféra ne pas trop creuser. Certains secrets valaient mieux ignorés – surtout quand ils concernaient le business de Vergil. Néanmoins, ce dernier n'avait jamais rien fait d'illégales aux yeux de la loi.

        — Les camions prennent ensuite la route forestière entre les secteurs E et D de Fortuna, puis traversent jusqu’au secteur 1 de Limbo City. Un itinéraire dangereusement clandestin... et familier, ajouta ce dernier.

        Le vice-commandant hocha lentement la tête.

        — Oui. Le contrôle de la frontière entre les secteurs D et 3 est très compliqué. Kondo avait déjà envoyé une escouade pour sécuriser cette frontière... ils ne sont jamais revenus.

        Le silence retomba, pesant. Sagaru baissa les yeux. Pour lui, cette histoire n’était pas qu’une mission parmi d’autres, car elle avait très mal fini. Nombreux de ses collègues n'étaient jamais revenus et la mention de leur commandant en chef lui pinça le cœur. Au-delà de cela, il n’avait pas idée de ce qui se tramait réellement entre les deux cités – ni du Voile invisible qui les séparait.

        — C’est la composition de la boisson Virility ? demanda enfin Toshiro le nez sur un autre document.

        — À peu près. Il manque l’ingrédient clé. Peut-être pas une drogue... quelque chose de plus ancien, de plus... organique. En tout cas, c’est ce qui a rendu fou le troisième groupe.

        Les deux hommes échangèrent un regard. Sagaru frissonna en se frottant les bras.

        — Et dire que j’ai failli me faire agresser sexuellement par un des complices d’Arès !

        Ce dernier aurait presque entendu son supérieur grogner à la mention de ce fantôme.

        — Ce foutu Arès… Voilà qu'il me rajoute un autre problème sur les bras sans le savoir.

        — J’espère que Ringo s’en sort, ajouta Sagaru, l’air inquiet. Elle n’a pas eu de chance, à peine arrivée dans le secteur 6, elle tombe sur plusieurs meurtres.

        — Qu’as-tu fait des corps des colosses ?

        — Salle d’autopsie B. Mais pour l’instant, le légiste est trop occupé sur les corps des prisonniers du groupe 3.

        Vergil esquissa un léger sourire.

        — Je peux m’en charger, si besoin.

        Toshiro leva les yeux vers lui, presque blasé.

        — Laisse-moi deviner, tu as aussi un diplôme de thanatopracteur et d'expertises médicales ?

        — Peut-être les deux, répondit Vergil, sobrement.

        Le vice-commandant soupira longuement. Combien de diplôme avait-il sérieusement ? Il balaya ses pensées. Après tout, il payait ce génie une fortune. Autant l’utiliser jusqu’au bout.

        Il tira une dernière bouffée de cigarette, laissa tomber la cendre dans le cendrier et conclut :

        — Gardons un œil sur Ronwe Virility. Il y a quelque chose dans cette boisson... quelque chose qui dérègle l’humain jusqu’à la moelle. Derrière son commerce, je sens autre chose se préparer.

        Il fixa la carte étalée devant lui, son regard dur.

        — Et je veux savoir dans quel but elle rend les hommes ainsi.

        Sagaru se redressa aussitôt, au garde-à-vous, puis quitta le bureau en hâte, ses pas claquant dans le couloir en direction de la salle d’autopsie.

        L’écran du téléphone de Vergil s’illumina soudainement, projetant une lueur bleutée sur les dossiers étalés. Un nom s'afficha et un léger froncement de sourcil trahit son hésitation. Puis, d’un geste maîtrisé, il fit un signe d’excuse à Toshiro avant de se lever, toujours avec cette élégance presque mécanique de l’homme habitué à tout contrôler.

        — Je dois prendre cet appel, précisa-t-il, calmement.

        Le vice-commandant hocha la tête, observant sans mot dire la silhouette de son ami s’éloigner du bureau. Par la porte entrouverte, il distingua à peine la voix d’une femme, douce et vive. Il ne chercha pas à écouter davantage. Chez Vergil, tout avait toujours une raison précise, et Toshiro n’était pas homme à fouiller ce qui ne relevait pas de ses ordres.

        Dans le couloir, la lumière des néons diffusait un halo froid sur les murs lisses du QG du Shinsengumi.

        — Je t'écoute.

        — Vergil, la situation à Limbo City vient de changer, annonça la voix féminine, d’un ton clair mais un peu hachée par les interférences du réseau. Le Voile a subi une perturbation importante, mais… il s’est stabilisé.

        — Quoi d'autre ?

        — Un démon supérieur a été neutraliséé dans les quartiers sud du secteur, à la frontière du secteur 5, par Ringo Katakura et… Dante.

        Vergil ne répondit pas tout de suite. Le nom résonna en lui comme un écho longtemps étouffé. Ses paupières battirent une fois, imperceptiblement, et un tressaillement discret durcit sa mâchoire.      

        — Dante, répéta-t-il, presque pour lui-même.

        — Oui, il semble en bonne forme.

        Un éclat fugace traversa ses prunelles d’acier. Il est bien vivant.

        Mais cette satisfaction intime s’effaça presque aussitôt, remplacée par une crispation contenue. Ringo. Ce nom, prononcé aux côtés de celui de Dante, éveillait en lui une gêne.

        — Ce n’est pas tout, poursuivit la jeune femme. Une relique s’est éveillée en parallèle. Son énergie est instable. Très instable.

        — Intéressant.

        Ses doigts gantés se crispèrent sur le téléphone, et le cuir émit un craquement bref.

        — Continue la surveillance. Ne t’expose pas inutilement. Je veux des rapports réguliers sur le Voile, sur cette relique et… sur Dante.

        — Bien compris.

        Le silence retomba. Vergil resta immobile quelques secondes dans le couloir désert. La lumière froide accentuait les angles de son visage, sculptant sur ses traits un mélange d’amusement, de soulagement et d’un trouble qu’il enterra aussitôt sous sa maîtrise. Puis il inspira lentement, reprit son calme de marbre, et retourna dans le bureau.

        — Rien de grave ? demanda Toshiro, sans lever les yeux de ses papiers.

        — Non, juste une de mes employées, répondit le PDG en reprenant place dans le fauteuil. Une question de protocole.

        Le vice-commandant arqua un sourcil, un rictus rare étirant le coin de sa bouche.

        — Une employée, hein ? Tu sais, pour un homme de ton âge, riche, élégant, intelligent, influent... ça commence à faire beaucoup de qualités gâchées dans le célibat.

        Vergil releva légèrement le regard, un sourire à peine perceptible se dessinant sur ses lèvres.

        — Je te retourne la remarque, Toshiro. Je crois savoir qu’on murmure dans les couloirs du Shinsengumi qu’un certain vice-commandant ne serait pas totalement insensible à l’une de ses subordonnées.

        Le brun manqua de s’étouffer avec sa propre cigarette.

        — Qu’est-ce que tu racontes encore ?

        — Oh, rien de bien important, répondit Vergil avec une feinte innocence. Tu es un homme méthodique, froid, rationnel... Mais parfois, il y a dans ton regard quelque chose qui trahit autre chose qu’un simple instinct de commandement.

        Toshiro soupira longuement, tira une dernière bouffée avant d’écraser sa cigarette avec une lenteur calculée, comme pour clore le sujet.

        — Ringo est une bonne soldate, finit-il par dire. C’est tout.

        Vergil haussa imperceptiblement un sourcil, sans le contredire.

        — Naturellement.

        L’échange s’éteignit là, suspendu entre deux hommes qui savaient lire entre les lignes sans jamais les prononcer.

        Les premières lueurs de l’aube filtraient à travers les vitres rondes, teintant la pièce d’un reflet doré. Les papiers sur le bureau semblaient soudain plus lourds, plus nombreux, et le monde, un peu plus instable.

        Vergil se leva, boutonna sa veste et posa une main sur l’épaule du policier. Et tandis qu’il quittait la pièce, une subtile fragrance d’eau de Cologne flotta dans l’air. Quand la porte se referma, Toshiro se frotta les yeux et posa son regard un instant sur une photo de groupe du Shinsengumi – accrochée au mur, avant de se remettre au travail. Il ne resta plus que le crépitement lointain des néons et la fumée froide d’une cigarette écrasée, comme un présage suspendu à l’aube d’un désordre à venir.

 

        Le souffle court, Ringo courait. Ses pas s’enfonçaient dans la neige jusqu’aux mollets, soulevant à chaque foulée un nuage glacé qui lui brûlait la peau. Le vent hurlait comme une bête blessée, charriant avec lui des cendres, des lambeaux de papier, et cette odeur âcre de bois consumé.

        Au loin, le dojo Katakura n’était plus qu’une silhouette de braises, un temple de flammes se tordant dans la nuit. Le ciel lui-même semblait en feu, zébré de lueurs orangées et rouges qui avalaient la lune.

        Hakuryu vibrait dans sa main, la garde glacée contre sa paume nue, et pourtant elle sentait le métal pulser, comme s’il respirait. Le rugissement d’un incendie s’éleva, immense, puis quelque part... un cri. Pas humain. Pas tout à fait. Un hurlement profond, viscéral, si proche qu’elle en sentit la vibration contre sa poitrine.

        Elle voulut appeler quelqu’un, mais sa voix se perdit dans le blizzard, aspirée par le vent.

        Un flash.

        Le monde chavira.

        Les flocons disparurent. Elle se retrouva debout, haletante, au milieu d’une salle d’entraînement du dojo Katakura. Elle y reconnaissait les peintures à l'encre noir et la sensation de ses pieds nus sur cette paille de riz et de citronnelle tressée, mais tout y brûlait. Les tatamis se tordaient sous la chaleur, les poutres gémissaient, les lanternes explosaient dans des gerbes d’huile enflammée. La sueur et la fumée lui collaient à la peau. Elle cria quelque chose – un nom peut-être – mais aucun son ne sortit de sa bouche. Elle vit ses lèvres se mouvoir, sans s’entendre, sans se sentir. Le silence était total, un silence si absolu qu’il en devenait assourdissant.

        Derrière elle, les portes coulissantes s’ouvrirent dans un souffle. Entre les flammes, une ombre se tenait, immense, déformée par la chaleur. Deux yeux rouges s’allumèrent dans la fumée. Des stigmates luisants se dessinaient sur un front qu’elle ne distinguait pas tout à fait, gravés comme au fer sur la peau d’un démon ancien.

        Ringo recula d’un pas. Ses mains tremblaient. Hakuryu glissa de ses doigts, tomba au sol dans un tintement clair. La lumière du sabre blanc se mit à luire doucement dans la brume brûlante. Ses doigts… ils étaient plus petits. Plus fins. Elle baissa les yeux sur ses mains : des mains d’enfant.

        Elle toucha son visage, ses joues rondes, sa peau – et comprit.

        Elle était redevenue cette petite fille qu’elle avait été.

        Les portes claquèrent brusquement, soufflées par le vent. Un bras puissant l’empoigna, la souleva sans ménagement et la jeta sur une épaule. La chaleur, la poussière, la suffocation.

        — Il faut sortir Ringo d’ici ! Vite !

        La voix résonna, grave, vibrante de panique. Kondo Isao.

        Une touffe blanche passa dans son champ de vision, il ramassa Hakuryu dans la confusion et disparut dans fumée avec le commandant du Shinsengumi. Ringo vit ses yeux rouges briller de larmes un instant. Puis tout se brouilla. Les murs se refermèrent.

        De nouveau un flash.

        Le feu s’éteignit.

        Ringo se retrouva à genoux, dans un espace vide sans ciel ni sol. Reposant entre ses mains tremblantes : Kokuryu, le katana noir qui vibrait, pas d’un pouvoir vivant… mais d’une colère sourde. Une voix résonna, grave et lointaine, émergeant du métal lui-même :

        — Tu es indigne de moi.

        Le son la traversa de part en part. Elle lâcha le katana, mais la résonance ne s’arrêta pas. Elle s’amplifia. Une onde sourde la frappa à la poitrine, puis remonta jusqu’à sa tête, fit trembler son crâne, brouilla sa vue. Des visages, des souvenirs, des flammes, des pleurs.

        Elle se recroquevilla, les bras autour d’elle.

        — Kojuro… je t'en prie… ne me laisse pas seule…

        Ce nom s’échappa de ses lèvres dans un souffle, à peine un murmure.

        Puis, dans ce néant saturé d’échos, une autre voix, étrangère, fendit le silence :

        — Bubble-gum !

        Elle releva lentement la tête.

        — Eh… poupée !

        Un ton moqueur, reconnaissable entre mille.

        — Debout ! Il est midi, là !

        La lumière changea brutalement et le froid disparut. La rose ouvrit les yeux avec peine.

        La chaleur l’enveloppa aussitôt. Un parfum d’encens flottait dans l’air, mêlé aux pas feutrés et aux voix étouffées de la longhouse Akomish. Ses doigts tremblaient encore. Le plafond de bois sombre se dessinait au-dessus d’elle, et la lueur dorée des feux de cuisson dansait sur les murs. L’air sentait le riz, les herbes séchées et la fumée douce du cèdre.

        — T’es en sueur.

        Dante s’était penché vers elle, le dos de sa main frôlant sa joue. Il n’avait pas le ton d’un homme inquiet, plutôt celui d’un habitué des drames qu’on finit toujours par digérer.

        Elle écarta sa main et se redressa brusquement, cherchant du regard ses deux katanas. Hakuryu reposait à sa place, immobile. Kokuryu, lui, vibrait encore faiblement, comme s’il retenait un souffle. Les mots du rêve s’imposèrent à elle, acérés, humiliants : « Tu es indigne de moi. »

        Elle le serra malgré tout contre elle. Dante ne dit rien.

        — Prépare-toi. Tout le monde t’attend dehors.

        Il sortit.

        Ringo resta un instant assise, seule dans la chaleur tamisée de la longhouse. Quelques Akomish s’activaient au fond, pliant des couvertures, mélangeant des herbes dans de grands bols d’argile. L’un d’eux lui adressa un sourire poli, sans oser interrompre ce calme étrange qui pesait dans la pièce.

        Elle s’habilla à la hâte ; ses vêtements étaient propres, séchés, et recousus proprement à certains endroits. Elle passa dans la salle d’eau. L’eau froide sur son visage acheva de la tirer de ce qui ressemblait encore à un rêve. Dans un petit miroir accroché au mur, son reflet tremblait, comme si l’image refusait d’être nette.

        Elle attacha ses fourreaux à la ceinture : Hakuryu silencieux, Kokuryu vibrant d’un pouls lent. Le repos leur avait fait du bien – à elle comme à lui.

        Dehors, la lumière du midi filtrait à travers les pins. L’air sentait la terre humide, le pain chaud et la douceur salée des lagunes.

        Sous un grand pin, Gintoki déjeunait avec Betty sur une table à pique-nique, drapée de tissus Akomish. Plus loin, Suzuki et Delsin s’affairaient autour d’un symbole gravé au sol : un cercle runique doré, pulsant d’une lumière diffuse.

        Dante l’attendait adossé contre la porte de la longhouse, les bras croisés.

        — T'as pris ton temps.

        La rose ne répondit rien, elle ne semblait pas d'humeur à ses remarques espiègles.

        — Ils bossent sur un rift, expliqua-t-il en désignant le cercle. Un rituel Akomish permet de le voir sans perturber le Voile, c’est le seul rift connu sur la réserve.

        Ringo plissa les yeux.

        — Et pourquoi ils font ça ?

        Le Néphilim sourit.

        — Pour toi, bubble-gum.

        Elle soupira, oscillant entre exaspération et lassitude.

        — L’idée vient de Betty. Elle veut éviter tout accident sur la réserve des Akomish. Elle a donc fortement encouragé Suzuki à t’aider à stabiliser l’énergie de Kokuryu.

        — Je n’ai pas besoin de son aide, cracha la rose en le dévisageant, incrédule.

        — Disons que vaut mieux que ce soit elle que moi. J’suis pas pédagogue, et ce n’est pas vraiment ma tasse de thé d’apprendre quoi que ce soit à qui que ce soit.

        — Elle non plus n’a pas l’air pédagogue.

        — Dis plutôt que tu as peur d’elle, provoqua-t-il en esquissa un sourire au coin.

        Ringo fronça les sourcils.

        — Non. Je la trouve juste… difficile à cerner.

        — Betty sera là. Suzuki ne risquera pas de se montrer trop désagréable sous ses yeux.

        Elle resta silencieuse, repensant à Betty : douce, calme, toujours bienveillante… mais sa voix portait cette autorité tranquille qu’on ne songeait jamais à contredire. Même Suzuki s’y pliait sans discuter.

        Ils s’approchèrent du groupe. Delsin leva la main, tout sourire.

        — La Belle au bois dormant s’est enfin réveillée ! Bonjour, Ringo !

        Suzuki croisa les bras, son regard jetant une ombre sur son visage.

        — Espérons qu’elle soit plus utile éveillée qu’endormie.

        — Et toi, tu devrais dormir davantage, répliqua Ringo. Ça t’éviterait d’être si… aigrie.

        Delsin étouffa un rire et leva les mains pour apaiser les deux femmes lorsque la brune aux lèvres pourpres posa sa main sur la crosse de Blue Rose. Celle-ci sentit le regard dangereux de la doyenne des Akomish au loin. Elle retira sa main de son arme aussitôt, râlant à voix basse.

        Delsin se tourna vers Ringo, plus sérieux.

        — Tu vas passer de l’autre côté. Tiens, attache ce petit sac à ta ceinture, tu en auras besoin.

        Elle allait lui demander pour quelle raison mais il l'interrompit :

        — Suzuki et Dante t’accompagneront. Tous deux sont porteurs de reliques : ils peuvent abattre n’importe quel démon, quel que soit son niveau.

        — Pourquoi elle ferait ça ?

        — Ce n’est pas pour toi, répondit froidement la jeune femme. C’est pour la stabilité du Voile. Et parce que les Akomish ont besoin d’un ingrédient dans les Limbes pour fabriquer d’autres talismans.

        La policière s'approcha du cercle pour mieux visualiser ses motifs. À cet instant, Kokuryu se mit soudainement à résonner violemment – trop proche de Rébellion et de Blue Rose. Un souffle d’énergie parcourut le sol, faisant frémir le rift, renforçant sa lumière. Dante se craqua le cou avant de se masser la tempe avec son pouce. Suzuki serra les dents, irritée.

        — On accélère, trancha-t-elle.

        Delsin hocha la tête et retroussa les manches. Des tatouages qui serpentaient le long de ses avant-bras, se gorgèrent d’un éclat surnaturel. Dante prit place sur le rift. Sous ses pieds, la lumière s’intensifia, l’air se troubla, se plia, avalant la réalité elle-même. Il lança un clin d’œil provocateur à la jeune policière avant de disparaître dans un jaillissement blanc.

        La brune le suivit, expression fermée, happée par le même vortex.

        — À tout à l’heure, ma petite Suzuki ! S’exclama le jeune Akomish à la brune qui lui rendit un sourire malgré tout.

        Sur le banc, Gintoki jeta un regard inquiet à Betty, qui buvait calmement son thé.

        — Est-ce bien raisonnable ?

        — Ils font ça depuis des années, ne t'en fais pas, répondit-elle avec douceur. Dante a beau paraître imprudent, il n’ira pas à l’encontre des directives de Suzuki. Et Suzuki, elle, ne désobéira pas aux miennes.

        — C’est-à-dire ? demanda Gintoki, intrigué.

        — Je lui ai demandé personnellement de veiller sur Ringo. Elle n’aura pas le choix.

        La vieille femme rit doucement. Ce rire-là, pourtant, avait le poids tranquille d’une menace bienveillante. Gintoki eut un sourire crispé. Il se nota à lui-même de ne jamais contrarier la doyenne des Akomish.

        Ringo s’avança à son tour sur le rift. Une pression monta aussitôt sous ses pieds, traversant tout son corps. L’air vibrait. Ses cheveux volaient dans tous les sens, et chaque pulsation de sa lame noire faisait battre son cœur un peu plus vite. Des picotements parcouraient sa peau, brûlants, puis glacés, puis brûlants encore.

        — Détends-toi, dit Delsin en souriant. Fais-leur un peu confiance, ou tu ne maîtriseras jamais ta relique.

        Elle voulut répondre, mais déjà le monde se déformait. La lumière se resserra autour d’elle, avalée par une obscurité mouvante. Le dernier son qu’elle perçut fut la respiration lente du rift, comme un battement d’aile sous terre, et aussi, les encouragements de Delsin.

        

        Un frisson la traversa aussitôt : la sensation d'être arrachée au monde réel, aspirée dans un souffle froid. Autour d'elle, le décor de la réserve Akomish se dissolvait comme une peinture rongée par l'humidité. Le ciel se tordit, se plia, puis tout bascula.

        Le revoilà – ce ciel rouge aux nuages noirs, cette distorsion dans l'air… Le Voile, fin et instable.

        Ringo se releva lentement, les jambes encore engourdies. Sous ses pieds, le rift pulsait d'une lueur faible avant de s'éteindre, ne laissant qu'une terre noire et spongieuse d'où suintait une moiteur poisseuse. Devant elle, les deux autres porteurs de reliques l'attendaient déjà.

        Lorsqu'elle se retourna, elle sentit son estomac se tordre au moment où ses yeux s'étaient levés.

        Des sapins et des pins immenses se dressaient tout autour, mais à l'envers. Leurs troncs épais jaillissaient du ciel livide et sans fond pour plonger vers le sol des Limbes. Les branches s'y déployaient en tous sens, tordues et noueuses, chargées d'aiguilles noires qui pendaient comme des doigts morts. Et tout en haut, là où auraient dû se trouver les cimes, les racines s'épanouissaient à la place – enchevêtrées, béantes, griffant le vide comme les pattes d'une bête retournée.

        Un bourdonnement sourd vibrait dans l'air, régulier, presque organique, comme si la forêt respirait.

        — C'est… la réserve des Akomish ? souffla Ringo, mal à l'aise.

        — Son reflet, répondit Dante avec un sourire oblique. Bienvenue dans les Limbes.

        Suzuki, accroupie près d'un rocher, recouvrait méthodiquement les runes du rift d'une poignée de terre sèche. Ses gestes étaient précis, calculés. Elle ajouta quelques gravats de pierre par-dessus, effaçant jusqu'à la moindre trace.

        Ses gants à demi coupés laissaient libres son pouce et son index, probablement pour mieux manier Blue Rose sans perdre en précision, devina Ringo.

        — C'est notre point de sortie, dit-elle sans lever les yeux. Si on le perd, il faudra en trouver un autre. Et prier pour tomber au bon endroit.

        Elle tapota sa montre. Les aiguilles restaient figées.

        — Le temps n'existe pas ici. Restons concentrés.

        Dante fit craquer ses épaules. Le tatouage qui couvrait son dos se mit à briller, et dans un éclair, Rébellion apparut. Il siffla d'un air satisfait.

        — Ah… ma belle épée.

        Le métal vibra, clair et pur, comme une corde d'argent tendue dans l'air des Limbes. La résonance s'étendit, subtile : Rébellion reconnaissait la présence de Blue Rose et de Kokuryu.

        Ringo observait. Chez Dante, tout semblait si instinctif, si naturel, si… insolent.

        Ils se mirent en marche.

        La forêt paraissait les épier. À chaque pas, les ombres s'étiraient entre les troncs et les branches, se déformaient en silhouettes vaguement humaines avant de se dissoudre dans une brume rougeâtre. Des murmures glissaient, comme des échos de voix éteintes. Ringo n'en saisissait pas le sens, mais en sentait la vibration au fond de son crâne.

        Comme toujours, Suzuki ouvrait la marche, droite, concentrée, sans un mot superflu. Dante suivait derrière elle, sifflotant un air sans mélodie comme pour défier le silence oppressant. La policière fermait la marche, les yeux levés vers les branches qui s'entrecroisaient au-dessus d'eux, tentant d'ignorer la sensation rampante d'être observée.

        — On doit monter, annonça Suzuki sans se retourner. Les fragments d'étoiles vertes se forment là-haut, entre les racines.

        Elle désigna le sommet des troncs inversés, où les racines s'emmêlaient dans le vide, loin au-dessus de leurs têtes.

        — Et on monte comment ? demanda Ringo, dubitative.

        — Facile, répondit Dante, joueur. Comme des singes. À moins que t’aies le vertige, poulette ?

        — J’ai connu pire, cracha-t-elle en fronçant les sourcils.

        — Ah ouais ? Les cordes du Shinsengumi, c’est pas des racines démoniaques pourtant, ricana-t-il.

        Suzuki n'ajouta rien. Elle s'élançait déjà, saisissant le premier tronc à deux mains. Ses semelles trouvaient les aspérités de l'écorce noire, ses bras tiraient avec une précision mécanique. La rose la regarda progresser, branche après branche, avec une aisance qui trahissait une pratique de longue date.

        Dante suivit en riant, transformant l'ascension en défi. Quant à elle, elle prit une inspiration, empoigna l'écorce froide et se lança. Les troncs frémissaient sous ses paumes, comme parcourus d'un courant souterrain. Les branches latérales offraient des appuis, mais certaines se rétractaient au contact, obligeant à anticiper, à bondir vers la suivante avant d'avoir fini le mouvement précédent. La sève noire collait à ses doigts, ses bras brûlaient, mais elle tenait bon.

        Lorsqu'elle atteignit le sommet, son souffle se coupa. Le sol qu'elle espérait toucher n'était pas là car les racines s'épanouissaient tout autour d'elle, immenses, griffant le vide. Avant même qu'elle comprenne ce qui se passait, la forêt bascula.

        La canopée était en train de s'inverser.

        Suzuki avait déjà empoigné une branche épaisse des deux mains, les bras tendus, le corps suspendu dans le vide soudain. Dante de même, arc-bouté contre le tronc, les dents serrées. Une fraction de seconde plus tôt, Ringo sentit une vibration dans sa hanche, un avertissement de Kokuryu et ses doigts se refermèrent instinctivement sur une branche solide juste avant que tout se retourne.

        Elle resta un instant suspendu, attendant d'être sûr que plus rien n'allait encore se mouvoir. En dessous d'elle maintenant, les racines pendaient vers le sol des Limbes, libres et béantes. Entre elles, suspendus dans le vide, lévitaient les fragments d'étoiles vertes : des cristaux liquides, palpitants, irradiant une lumière verdâtre d'une beauté hypnotique… et hostile. Cette lueur vibrait d'une énergie démoniaque à peine contenue.

        — Il faut extraire les fragments, mais avant–

        Suzuki n’eut pas le temps de finir.

        Ringo, fascinée, fit un pas en avant et tendit la main vers le cristal le plus proche.

        Une onde noire explosa.

        Le sol se fissura dans un bruit sourd, et une bouffée d'air brûlant s'échappa du vide. Une silhouette surgit : son visage semblait sculpté dans la cendre, ses membres tordus par des spasmes d'agonie, disloqués, frémissant dans le vide, comme un spectre d'ébène flottant dangereusement parmi les racines. Ses yeux, deux fentes vides, suintaient une haine redoutable. Dante dégaina Rébellion d'un geste instinctif, mais la main de Suzuki s'abattit sur son avant-bras.

        — C'est à toi de t'y coller, s'adressa-t-elle à la Lame du Shinsengumi sans élever la voix.

        Dante retint un grognement. Il recula d'un pas, mais ses yeux ne quittèrent pas Ringo. Suzuki et lui se repositionnèrent à distance – ni trop près pour intervenir, ni trop loin pour réagir si les choses tournaient vraiment mal.

        Ringo serra les dents et dégaina Kokuryu. Hakuryu n'allait pas lui servir cette fois.

        La lame noire vibra aussitôt, avide, comme si elle attendait ce moment depuis bien trop longtemps. Une pulsation terrible courut le long du bras de Ringo. Ce n'était pas de la douleur. C'était de la faim.

        Maintenant.

        Elle trancha le démon d'un arc sec. Il explosa dans un souffle noir. Le cristal se dégagea, lévitant doucement dans l'air saturé. Elle l'attrapa au vol et le glissa dans le petit sac que Delsin lui avait confié.

        Elle remonta immédiatement chercher le fragment suivant. Dès que ses doigts effleurèrent le cristal, la même onde noire jaillit et cette fois, deux silhouettes apparurent. Elle esquiva la première, pivota, para la seconde d'un revers. Kokuryu hurlait sa satisfaction à chaque impact, tirant son bras vers l'avant avec une impatience presque animale.

        Encore.

        Ringo tenta de résister. En plein saut, elle toucha du bout des doigts Hakuryu, la lame blanche accrochée à sa ceinture, si familière et si apaisante.

        Mais non.

        Elle secoua la tête. C’était Kokuryu qu’elle devait apprivoiser. Elle récupéra le deuxième fragment, puis le troisième, enchaînant les extractions dans un ballet tendu entre les racines pendantes. Ses pieds cherchaient des appuis sur les racines qui se muaient lentement, se contractant sous son poids. Ses bras brûlaient atrocement. Elle combattait, sautait d'une racine à l'autre, tranchait un démon, attrapait un cristal, repoussait un assaillant – tout à la fois, suspendue au-dessus du vide. Tomber, c'était mourir.

        Au quatrième fragment, ses bras allaient céder. Elle remonta avec rapidité, un genou à terre, le souffle rauque. Les pulsations de Kokuryu résonnaient encore dans tout son corps.

        — Combien il en faut ? cracha-t-elle entre deux respirations, s'essuyant le front de sa mitaine en cuir aniline marron.

        Suzuki plissa les yeux.

        — Dix fragments. C'est ce que les Akomish ont demandé.

        Dans le dos de la brune, Dante leva les yeux au ciel. Il ouvrit la bouche – elle lui décocha un regard qui le referma aussitôt.

        Ringo serra la mâchoire. Dix ; elle en avait quatre. Elle repartit aussitôt.

        Le cinquième fragment d'étoile vert libéra trois démons à la fois. Elle se battit en suspension, les pieds ancrés sur deux racines qui se tordaient lentement, son corps oscillant à chaque coup. Kokuryu était déchaîné. La voix dans sa tête se faisait plus présente, plus insistante, une vibration grave qui n'avait rien d'humain.

        Donne-moi encore.

        Encore.

        Encore.

        Elle encaissa un coup sur l'épaule, manqua sa prise, se rattrapa d'une main. Le sixième fragment. Le septième. Les racines se contractaient de plus en plus vite désormais, l'obligeant à se déplacer en permanence pour ne pas être éjectée. Ringo haletait. L’air des Limbes pesait lourd dans ses poumons, saturé d’énergie corrompue. Chaque respiration brûlait et les pulsations démoniaques se mêlaient à celles de son propre cœur. Autour d’elle, le Voile vibrait, instable, déformé par la puissance brute que Kokuryu rejetait.

        Suzuki, en retrait, croisa les bras.

        — Elle se bat bien, tu ne trouves pas ? murmura Dante sans la quitter des yeux.

        — Elle se retient, répondit la brune. Sa lame refuse de lui obéir.

        Ringo retourna sur le sol de la forêt une deuxième fois, les bras tremblants, la vision légèrement brouillée. Huit fragments dans sa poche. Kokuryu grondait, impatient, et cette faim n'était plus tout à fait séparable de la sienne. Elle sentait la frontière se dissoudre entre elle et la lame – une chaleur sombre, presque enivrante.

        C'est ça. Laisse-moi faire.

        — Arrête…, murmura-t-elle.

        Elle redescendit.

        Le neuvième fragment libéra une horde. Quatre démons, cinq. Ringo ne comptait plus. Kokuryu bougeait à sa place, guidant son bras, anticipant les attaques avant même qu'elle ne les voie venir. C'était efficace. C'était terrifiant. Elle se laissait emporter, coup après coup, tranche après tranche, et quelque chose en elle commençait à trouver ça… juste. Malheureusement, même les racines y passaient et la forêt se mit en colère. Suzuki et Dante sentirent les secousses sous leurs pieds et l'air ambiant se saturer d'énergie. Le Voile tremblait de plus en plus.

        Encore.

        Laisse-moi le contrôle.

        — Concentre-toi, tu fais n'importe quoi !

        La voix de Suzuki claqua comme une lame dans l'air des Limbes.

        Ringo tressaillit. La colère monta – contre Suzuki, contre la situation, contre sa lame qui osait lui souffler dans la tête. Mais cette colère-là, au moins, lui appartenait. Elle la saisit des deux mains.

        — Ça suffit, Kokuryu ! s'égosilla-t-elle.

        Elle reprit le contrôle. Son bras cessa de trembler. Elle trancha les derniers démons avec une précision froide, méthodique : ses mouvements à elle, pas ceux de sa relique. Le dixième fragment se dégagea dans un souffle noir et Ringo l'attrapa.

        Le calme revint doucement. Ringo remonta aux pieds des sapins et des pins noirs, haletante. Elle baissa les yeux sur Kokuryu qui gouttait encore un sang noirâtre sur l'écorce des Limbes. La lame ronronnait sourdement, comme si elle était repue.

        — Eh ben… tu t'en es bien sortie, bubble-gum.

        Suzuki s'approcha, calme, mesurée. Elle tendit la main et Ringo y déposa les dix fragments sans un mot. La brune les compta, en rangea cinq dans une de ses sacoches, et tendit les cinq autres à Ringo.

        — C'est tout ce qu'il fallait, dit-elle simplement.

        Ringo releva la tête d'un coup.

        — Tu m'as dit dix.

        — Je sais.

        Dans le dos de la brune, Dante regardait ailleurs, sifflotant un air inexistant, les mains dans les poches.

        — Tu t'es battue deux fois plus longtemps que nécessaire, poursuivit Suzuki. Et tu as tenu. 

        Cela sonna presque comme un compliment, mais venant de cette femme, c'était un simple constat. Elle attrapa le point resserré de Ringo sur son arme, et la tira pour la relever sans douceur – la lame dressée entre leurs deux visages.

        — Ne cède jamais à l'insatiabilité de ta relique. Garde toujours le contrôle sur ses murmures, mais ne la dompte jamais. Kokuryu reste ton arme.

        Leurs regards se croisèrent, électriques : argent contre doré.

        Un silence pesant s'installa. Ringo comprit. Suzuki avaient traversé la même douleur. La rose retira vivement sa main.

        — La grande Suzuki qui donne enfin des conseils à la lame du Shinsengumi ? Je vais pleurer, lança Dante, narquois.

        — Tu la fermes, ou je te transforme en passoire.

        Elle leva Blue Rose et visa sa gorge. Dante attrapa le canon entre deux doigts, amusé, et se pencha vers elle – bien plus petite d'une tête et demi, mimant un baiser pour la provoquer.

        — Toujours aussi charmante, ma douce Suzuki d'amour.

        — On ferait mieux de bouger, trancha cette dernière, exaspérée des pitreries de son meilleur ami. L’énergie des reliques attire la vermine. Si on reste, on aura une horde sur le dos.

        Dante rengaina Rébellion, toujours souriant.

        — D’accord, Capitaine. Menez la voie.

        Il se tourna vers Ringo, amusé.

        — Tu tiens toujours le coup, bubble-gum ?

        — Tais-toi.


        L’air vibrait encore, saturé d’ozone et de cendre, traversé de cette odeur d’essence âcre – ce parfum désagréable, reconnaissable entre mille, celui du sang démoniaque. Si la policière peinant à respirer, Suzuki et Dante, eux, semblaient s’y être accoutumés depuis plus longtemps que cette virée dans les Limbes.

        La brune referma lentement le rabat de cuir de sa sacoche : les cinq fragments d’étoiles qu’elle venait d’y glisser palpitaient faiblement, comme des cœurs arrachés refusant d’admettre la mort. Autour d’eux, la forêt respirait à contrecourant, ses racines pendues dans le vide, frémissant d’une vie invisible.

        Un cri fendit soudain cette immobilité malsaine. Pas un râle, pas une plainte démoniaque : un cri de femme, net, aigu, vivant.

        Dante redressa la tête aussitôt, tous les sens en alerte.

        — C’était pas un démon, ça.

        Suzuki se figea, Blue Rose déjà levée, la mâchoire crispée. Les branches au-dessus d’eux s’animèrent, agitées comme par une bourrasque de cauchemar.

        Puis, entre les troncs tordus, une silhouette jaillit : une jeune fille d’à peine vingt ans. Elle courait à perdre haleine, trébuchant sur le sol organique, poursuivie par trois ombres hurlantes.

        Ses cheveux châtains collaient à son visage, sa peau était maculée d’une boue sombre, et ses vêtements pendaient presque en lambeaux. Dans son sillage, trois bêtes démoniaques fendirent l’air, des silhouettes faméliques au torse féminin, dotées d’ailes membraneuses écarlates. Elles avaient des visages étrangement doux, presque angéliques, mais dont les yeux pleuraient un sang d’un rouge malade et leurs lèvres étaient peintes, carmins. Au-dessus de leur tête, une couronne de roses fanées, maintenue par des tiges et des racines épineuses, oscillait à chaque battement d’aile. Leur cou ouvert laissait voir la membrane et la chair en décomposition, le tout soutenu par un corps articulé, fissuré comme une poupée de porcelaine, et brisé à quelques endroits. Certaines portaient des bras mécaniques tranchants, crissant contre les troncs d’ébène ; d’autres maniaient des lances organiques qu’elles projetaient d’un geste sec, comme des os arrachés.

        — Putain… Pas les Harpies…, se plaignit Dante.

        Ringo n’attendit aucun ordre. Elle bondit et cette fois-ci, ses deux katanas dégainés. Sa silhouette traversa les bois carbonisés, avalée par la brume phosphorescente.

        La première Harpie plongea sur la fugitive, mais la lame la trancha d’un geste brutal ; le corps se désintégra avant de toucher le sol. La seconde fondit sur elle, cri strident à la gorge, déplaçant sa chair découverte qui fit gicler un liquide douteux. La rose pivota, laissa la créature passer au-dessus, puis remonta sa lame en un arc ascendant qui la découpa en deux. La troisième recula, hésitante, avant qu’une balle ne lui traverse le crâne : Suzuki avait tiré sans un mot. La tête de la créature éclata dans un souffle noir.

        L’étrangère s’effondra à genoux, haletante. Ses yeux gris-verts cherchaient un point fixe dans cette réalité fracturée.

        Dante s’avança, Rébellion en main, le regard plissé.

        — Une humaine, ici ? T’as dû rater la sortie, miss.

        L’inconnue le regarda d’abord surprise, puis tenta un sourire, un rictus plus qu’un mot, puis baissa la tête sous sa capuche.

        Suzuki, elle, s’approcha sans aucune clémence, sans aucune délicatesse. Elle attrapa ses poignets et tira brutalement sur ses manches. Sous le tissu, des symboles se révélaient, tracés maladroitement à l’encre noire et serpentant jusqu’à ses paumes. Les yeux de la brune se rétrécirent.

        — C'est une blague… ? maugréa-t-elle.

        Ringo s’approcha à son tour.

        — Ce sont les mêmes marques que ceux de Delsin, dit-elle aussitôt.

        — Que ceux des Akomish, rectifia Suzuki.

        Elle la détailla, l’expression dure.

        — Mais tu n’en es pas une. Ton teint et tes yeux sont trop clairs, tes traits ne sont pas ceux de la tribu. Qui es-tu ?

        Elle braqua Blue Rose contre le front de la fille, le doigt posé sur la détente.

        — Attendez !

        La jeune fille leva les mains, paniquée.

        — Je suis une médium. Je… Je passe entre les mondes quand le Voile s’amincit. Je ne cherche pas d’ennuis.

        Suzuki la toisa sans un mot, le bout du canon glacial toujours en place sur la peau de la fugitive. Des pensées fusaient déjà dans son esprit – hypothèses, doutes, calculs.

        — Le problème, c’est que tu viens d’en trouver.

        Un grondement fit vibrer la terre et sous leurs pieds, les racines frémirent, exsudant une lueur rougeâtre. Des cris se mirent à résonner dans la brume : une volée de Harpies revenait, plus nombreuses, escortées cette fois de Styxiens armées de leurs fidèles tronçonneuses dégoulinantes de fiel.

        — Génial, soupira Dante, blasé.

        Suzuki recula d’un pas, ramenant son arme vers le ciel.

        — On bouge. Maintenant.

        Elle saisit la médium par le bras.

        — Et toi, tu viens avec nous.

        L’autre voulut protester, mais une griffe démoniaque jaillit du sol, transperçant une racine à quelques centimètres de son visage. La forêt se remit à trembler et le cri d’un Styxien résonna tout près. Elle comprit qu’elle n’avait pas le choix.

        Ils s’élancèrent à travers la canopée.

        Les Harpies fondaient par vagues, hurlant comme des sirènes éventrées. L’air vibrait sous les battements de leurs ailes. Le sol – ou ce qui passait pour tel – s’étirait, mouvant, vivant. La brume se densifiait à chaque pas, épaisse, poisseuse, saturée d’une énergie noire qui collait à la peau comme de l’huile. Autour d’eux, les pins se balançaient frénétiquement, racines pendantes, comme s’ils respiraient au rythme de la peur.

        Ringo suivait Dante de près, les muscles encore tendus du combat. Visiblement épuisée, la médium, derrière Suzuki, trébuchait à chaque pas. Agacée, cette dernière finit par la tirer d’une main ferme – ici, on ne s’arrêtait pas. C’était courir, ou mourir.

        Les voix des Limbes, indistinctes, semblaient murmurer leurs noms à mesure qu’ils s’enfonçaient.

        Ils débouchèrent enfin dans une zone plus stable : une clairière suspendue au-dessus d’un vide gigantesque qui s’ouvraient sous leurs pieds. En bas, rien, seulement un écho sourd, comme le souffle d’un cœur monstrueux. Le rift connu du groupe était bien plus éloigné qu’il ne l’aurait souhaité.

        Suzuki lâcha la jeune fille, essuya la sueur de sa tempe d’un revers de manche.

        — Si tu veux survivre, tu restes près de nous. Tu cours quand je dis cours. Tu sautes quand je dis saute. Et si tu nous ralentis encore… je te tue.

        L’autre hocha la tête, ses doigts tremblants toujours. Mais dans son regard, une étrange lueur se rallumait : calme, déterminée. Et Suzuki sentit aussitôt ce pincement instinctif, cette certitude muette : cette fille arborait un masque.

        Dante, lui, la dévisageait du coin de l’œil, Rébellion sur l’épaule.

        — T’es super louche, ma belle.    

        La médium rabattit sa capuche, baissant la tête.

        — Arrête, tu l’effraies, protesta Ringo. C’est une humaine, on doit l’aider.

        — C’est pas la charité, ici, bubble-gum, rétorqua le Néphilim. J’ai aucune intention de crever parce qu’on doit s’occuper des plus faibles.

        Suzuki leva la main pour imposer le silence. Elle se pencha derrière un tronc calciné, guettant. Un écho lointain, guttural, monta des profondeurs du bois inversé. Sous leurs pieds, le sol bougeait toujours.

        Quelque chose approchait. Lentement.

        — Préparez-vous, murmura-t-elle.

        Le vrai danger venait seulement de commencer.



To be continued...

© sueyeonie



SUEYEONIE'S TALK : Je crois avoir battu le record de longueur de chapitre avec celui-là... Dire que je préfère les chapitres courts. Mais c'est juste impossible de couper en plein milieu et de vous pondre un chapitre sans évènement – juste du blabla, c'est pas possible en fait ! Et puis au moins, la longueur vaut votre patience. Ah non ? Bon. Aussi, avec toute l'honnêteté du monde, il va falloir prier pour le chapitre 8 car je ne risque pas de le poster avant un moment ; la rédaction n'est pas (du tout) finie et il y aura encore des heures de relecture au programme (les larmes coulent). Vous savez ce qui me chiffonne le plus ? À chaque fois que je finis par mettre en ligne le rendu "final", j'y trouve toujours une coquille et ça me rend dingue ; et quand je vois des lecteurs ayant déjà téléchargé avant ma correction, je me sens tellement désolée de leur faire lire des conneries. Pardon, vraiment ! J'essayerai de faire encore plus attention...


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