[Devil May Cry x Gintama] REBELLION

Chapitre 8 : La mauvaise clé

8472 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 28/04/2026 02:12

CHAPITRE 8

La mauvaise clé

© sueyeonie

 

 

       Dante sentit le sol trembler sous ses semelles et grimaça. Il espérait que ce n'était pas encore un démon supérieur – il avait eu son lot la veille, et sa blessure sur son torse n’avait pas achevé sa cicatrisation. Pas suffisamment, du moins, pour encaisser une nouvelle nuit comme celle-là. Pas assez de sommeil, pas assez de temps. Les Limbes n'avaient jamais été un endroit réputé pour sa clémence.    

       Il lança un regard à Suzuki, qui fixait déjà l'horizon comme si elle avait prédit depuis où jaillirait la menace. Au même instant, les trois reliques se mirent à résonner de concert – un frémissement sourd qui remonta le long de son bras jusqu'à l'épaule, lui cognant les tempes. Lui et Suzuki pivotèrent vers Ringo, qui portait une main au fourreau de Kokuryu. Le katana noir criait, impatient, comme s’il voulait mettre en garde sa porteuse avant même que le danger ne soit visible.   

       Puis ils surgirent.

       Trois silhouettes émergèrent de la brume rougeâtre en même temps : trois masses sombres, hautes de trois mètres, à la démarche pesante et mécanique. Leurs bras bardés de griffes raclaient le sol de la clairière dans un crissement métallique qui vrillait les dents. Sur l'un de ces bras, une tronçonneuse gigantesque – mi-organique, mi-mécanique – tournait dans un grondement visqueux, crachant une odeur âcre de métal brûlé et de chair corrompue.

       Des Ravageurs.

       Suzuki évalua la situation en moins d'une seconde. Elle saisit l'étrangère par l'épaule et la poussa sans ménagement derrière le plus grand fragment de roche calcifiée de la clairière, assez épais pour absorber un impact, assez haut pour la dissimuler entièrement.

       — Tu ne bouges pas et tu ne fais pas de bruit. Si tu te mets en danger, je te crève. Si tu nous mets en danger, je te crève aussi.

       L'étrangère baissa légèrement la tête sous sa capuche et hocha la tête, mais le regard de Ringo s'était déjà posé sur Suzuki, noir comme de l'encre.

       — Cesse de lui faire des menaces !

       Elle se tourna vers la jeune fille et lui murmura quelques mots – ils s'en sortiraient, rien ne lui arriverait tant qu'elle serait là. L'étrangère ne répondit pas, mais quelque chose dans ses yeux parut s'accrocher à cette promesse.

       Suzuki, elle, était déjà ailleurs. Elle monta sur le fragment de roche, Blue Rose levée, et cartographia le terrain avec la rapidité froide d'un esprit qui ne perd pas de temps à ressentir. La clairière faisait la moitié d'un terrain de foot, suspendue au-dessus d'un vide sans fond dont on ne percevait le bas ni par la vue ni par l'ouïe – juste un souffle continu, sourd, comme la respiration d'une chose immense tapie en dessous. Des ponts de pierre fracturés tenaient çà et là sur les flancs, à moitié effondrés. Quelques blocs de roche flottaient autour de la plateforme principale, portés par une gravité capricieuse propre aux Limbes. Pas de couverture solide, pas d'issue évidente. Trois Ravageurs. Deux combattants opérationnels – légèrement entamés, mais debout. Et une inconnue à tenir hors de portée.

       Ça pouvait aller.

       Les Styxiens surgirent dans le sillage des Ravagers – une bonne dizaine, armés de leurs lames dentées et de leurs tronçonneuses dégoulinantes de fiel. Plus agiles que leurs maîtres, mais infiniment moins dangereux. Dante les vit fondre sur eux et esquissa un sourire.

       — Les larbins d’abord, murmura-t-il pour lui-même.

       Il dégaina Ebony et Ivory d’un geste fluide, presque nonchalant. Les deux pistolets crachèrent en rythme : une, deux, trois détonations par côté, alternées avec une précision métronome. Les Styxiens explosaient avant même d'avoir couvert la moitié de la distance, se dissolvant en gerbes d'ombre noire. Dante avançait en tirant, esquivant les rares coups qui passaient entre ses balles, pivotant sur lui-même comme si le chaos autour de lui n'était qu'une chorégraphie qu'il connaissait par cœur.

       Derrière le bloc de roche, la jeune fille observait. Elle nota la façon dont il se déplaçait : jamais en ligne droite, toujours en diagonale, forçant les ennemis à recalculer. Elle nota aussi la façon dont il ne regardait jamais dans la direction où il tirait réellement, ses yeux balayant l'ensemble du terrain pendant que ses mains travaillaient seules.

       Quand les derniers Styxiens tombèrent, Dante rangea Ebony et Ivory et sortit Rébellion dans un mouvement continu, sans temps mort.

       — À toi, mon joli, dit-il au premier Ravageur, presque affectueusement.

       La bête chargea. Dante pivota sur le côté au dernier moment, laissant la tronçonneuse fendre l'air à quelques centimètres de son épaule, puis planta Rébellion dans le flanc de la créature d'un coup montant. Le Ravageur rugit, recula. Dante enchaîna plusieurs impacts, ciblant systématiquement la même zone, cherchant à fatiguer l'armure organique avant de remonter vers la tête.

       Il n'était pas spectaculaire. Il était précis et efficace.

 

       À une vingtaine de mètres de là, Ringo faisait face au second. Kokuryu vibrait contre sa hanche – une pulsation sourde, régulière, pareil à un cœur impatient. Elle sentit la faim familière remonter le long de son bras dès qu'elle posa la main sur la garde.

       Maintenant. Donne-moi.

       Elle reconnut la voix sans obéir.

       — Pas comme ça, souffla-t-elle entre ses dents.

       Elle dégaina les deux lames ensemble – Kokuryu noire, Hakuryu blanche – et attendit que le Ravageur soit à portée. Il abattit sa tronçonneuse dans un arc descendant. Elle roula sur le côté, sentit le souffle du métal lui frôler l'épaule et contra d'un revers de Kokuryu sur le bras de la créature. L'impact résonna dans tout son membre. Trois mètres de démon mécanique, c'était autre chose qu'un Styxien.

       Elle recula pour chercher une ouverture. Le Ravageur avança, sa silhouette massive projetant une ombre qui avalait bien tout le corps de la rose. Celle-ci bondit sur sa gauche, prit appui sur une racine qui frémit sous ses pieds, et se propulsa vers la tête de la créature. Kokuryu fendit l'air et toucha – sans la fendre – une masse solide et liquide à la fois, à l’intérieur du crâne du monstre qui palpitait sous le coup : le Ravageur chancela.

       Plus fort, souffla Kokuryu.

       Avec la force de son élan, elle tourna sur elle-même pour frapper une deuxième fois de son autre lame – Hakuryu cette fois, cherchant instinctivement à alterner. La masse craqua. Le démon s'effondra dans un souffle noir et visqueux.

       Ringo retomba au sol, le souffle court. Kokuryu n’était pas totalement calmé mais elle laissa l'énergie redescendre sans la retenir. C'était plus facile qu'au précédent combat ; pas facile, juste moins catastrophique.


       Dante, de son côté, venait d'achever le premier Ravageur d'un coup de Rébellion qui lui traversa le crâne de part en part. Il retira son épée calmement, secoua le sang noir de la lame tandis que son regard glissa brièvement vers Ringo.

       Elle s'était rattrapée seule. Il ne dit rien, mais il avait vu. Et Suzuki également qui ne commenta pas car un problème planait sous son nez : le troisième Ravageur n’avait pas bougé.

       Il était resté en retrait depuis le début du combat, immobile au bord de la clairière, observant. Pourtant, les démons moyens étaient dépourvus de réflexion. Les quelques Styxiens encore debout gravitaient autour de lui et il les laissa s'approcher. Puis, sans prévenir, sa tronçonneuse s'abattit sur eux. Trois Styxiens déchiquetés par leur propre allié, leurs corps explosant en gerbes noires qui vinrent éclabousser l'armure du Ravageur.

       — C’est pas normal, ça, commenta Dante du coin de l’œil, tournant la tête vers Suzuki qui observait du haut du fragment calcifiée, comme pour attendre un signal.

       — Non, c’est trop tard, souffla Suzuki à elle-même tout en se mordant la lèvre inférieure. Dante est trop loin, il n’aura pas le temps de l’abattre avant.

       Elle venait de comprendre lorsqu’elle vit le sang démoniaque s'infiltrer dans les interstices de l’armure organique du Ravager, et quelque chose changea.

       Des flammes jaillirent de sa tête – bleues, puis orange, puis d'un blanc aveuglant – s'enroulant autour de son casque comme une couronne de feu. La tronçonneuse s'embrasa à son tour, ses dents rougeoyant d'une chaleur malsaine. Le Ravageur poussa un cri guttural qui fit vibrer le sol de la clairière, et sa posture changea entièrement : plus agité, plus massif en apparence, les mouvements saccadés par une violence à peine contenue.

       Soudain, Ringo sentit un souffle sourd. Ce n’était pas Kokuryu, mais une voix différente, à peine audible, lointaine, comme un murmure porté par le vent.

       Patience.

       Elle s’immobilisa immédiatement, leva Kokuryu face à elle qui pulsait encore. Non. Elle baissa ses yeux argentés vers son autre katana, mais elle ne vibrait pas, elle ne criait pas, elle était juste là, fidèle à elle-même. Ringo ne saisit pas d’où ce léger murmure venait, elle avait senti une mise en garde. Froide, calme… et nostalgique.

       Mais elle n’avait pas le temps de comprendre car en face, il y avait un Ravager enragé et comprit que foncer tête baissée serait une erreur. Il y avait quelque chose de différent dans cet état, elle était prête à parier que des attaques banales ne fonctionnerait pas. Elle recula d’un pas et attendit, remarquant que Dante avait fait de même de son côté.

       Suzuki avait tout observé depuis sa position en hauteur. Elle avait changé de spot ; perchée sur un pont fracturé en bordure de clairière, elle avait encore une vue sur la jeune fille à la capuche et sur tout le terrain. Elle classa les informations de la situation sur une liste mentale : le Ravager avait sacrifié ses propres Styxiens ; le Ravager a changé d’état dans un mode « enragé » ; Ringo et Dante avaient reculé d’instinct, sans que personne ne leur dise. Bien.

       — Écoutez-moi, dit-elle, assez fort pour que les deux entendent.

       Sa voix n’était pas haute ; elle n’avait pas besoin de l’être, sa voix portait naturellement.

       — Il y a un orbe dans son crâne. En temps normal, un coup suffit à la briser, mais dans cet état, il en faut deux.

       — Évidemment… Sinon ça serait trop simple, ironisa Dante en portant Rébellion sur son épaule tout en s’échauffant les chevilles.

       — Le premier coup doit interrompre la rage, le faire vaciller. Le second l’achève. Si vous frappez sans interrompre la rage d’abord, vous gaspillez votre énergie.

       Elle désigna les blocs flottants qui gravitaient autour de la clairière.

       — Dante. Le bloc à ta droite, le plus grand. Tu l’attires vers toi et tu le fais charger dans cette direction. Quand il est lancé, tu t’écartes.

       Elle déplaça son regard vers Ringo.

       — Toi, tu prends position sur le pont derrière lui. Quand le bloc lui rentrera dedans, ça va l’étourdir et interrompre la rage. C’est à ce moment-là que tu frappes l’orbe. Premier coup.

       — Et le second ? demanda Ringo.

       — Il va se relever, répondit Suzuki les yeux rivés sur le Ravager enragé qui s’apprêtait à charger. Dante s’en occupe. Toi tu prends le flanc opposé, tu l’obliges à se diviser entre deux menaces. S’il se tourne vers Dante, tu sais ce que tu as à faire. Si c’est vers toi, Dante saura quoi faire.

       Un silence.

       — Je sers d’appât, résuma Ringo en fronçant les sourcils.

       — Tu sers de déclencheur, rectifia Suzuki. C’est différent.

       La policière serra la mâchoire. Cela l’énervait de devoir suivre le plan d’une femme qu’elle méprisait mais elle n’avait pas d’autre solution. Et puis elle devait sortir des Limbes pour mettre en lieu sûr cette jeune fille. Autant les Limbes étaient dangereux, autant Limbo City n’était pas non plus un lieu de paradis s’ils devaient revenir dans le monde réel.

       Dante était déjà en train de se repositionner vers le grand bloc flottant, et comme Suzuki l’avait prévu, le Ravager le chargea. En état de rage, il manquait de précision, compensée par une violence brute, la clairière flottante trembla à chaque pas.

       Le Néphilim recula en diagonale, l’attirant vers le bord et le grand bloc flottant qui gravitait lentement à hauteur de la plateforme principale. Le Ravager ne voyant plus que lui, ses flammes crépitaient, sa tronçonneuse traçant des arcs brûlants dans l’air.

       Dante attendit la dernière seconde, puis s’écarta d’un bond.

       Le Ravager percuta le bloc flottant de plein fouet. La masse de pierre s’écrasa contre son épaule et son crâne dans un impact assourdissant et brutal, projetant des éclats dans toutes les directions. La créature trébucha, ses flammes vacillèrent, son rugissement se brisa en un son étrange et dissonant, similaire à une machine qui cale : la rage venait d’être interrompue.

       Ringo était déjà là : elle avait traversé le pont fracturé en courant, ses deux lames au fourreau pour ne pas perdre d'équilibre sur les planches instables. Elle sauta au moment où le Ravageur vacillait, prit appui sur son bras armé, se propulsa vers la tête. Kokuryu jaillit, et cette fois elle le laissa faire – juste assez, juste ce qu'il fallait – et la lame noire s'écrasa sur l'orbe dans un impact qui fit exploser la couronne de flammes en une pluie d'étincelles.

       Le Ravageur rugit. Ses flammes se rallumèrent aussitôt, plus faibles et instables. La rose retomba en arrière, roula sur le sol de la clairière et se releva. Kokuryu hurlait dans sa main, réclamant la suite. Elle résista encore en serrant la garde plus fortement dans son poing.

       Dante était déjà sur le flanc gauche de la créature, Rébellion tendue, obligeant le Ravageur à pivoter. La bête hésita une fraction de seconde entre les deux menaces ; ses flammes crépitèrent vers Dante qui souriait. Il avait serré son amulette qui brillait doucement dans son poing, et le démon le choisit.

       — Il l’a fait exprès, songea Ringo.

       Celle-ci prit son élan. Elle bondit sur le dos du Ravageur, ses pieds trouvant les aspérités de l'armure organique. La créature tenta de la secouer mais ses mouvements manquaient de coordination, déséquilibrée entre la menace devant elle et le poids dans son dos. Ringo grimpa jusqu'aux épaules, Kokuryu à deux mains, et frappa.

       L’orbe explosa enfin.

       Le son fut bref – presque décevant pour ce qu'il contenait. Une détonation sourde, un souffle noir, et le Ravageur s'effondra d'un bloc, entraînant Ringo dans sa chute. Elle sauta au dernier moment, retomba lourdement sur le sol, un genou à terre, le souffle arraché.

       Le Voile, au-dessus d'eux, frémissait encore, déformé par endroits là où Kokuryu avait libéré son énergie et par l’explosion définitive des trois Ravagers. La perturbation énergétique était moins importante qu’avant, nettement moins. Suzuki le nota, les yeux levés vers les distorsions lumineuses qui se résorbaient lentement.

       Derrière le bloc de roche, la jeune fille se redressa prudemment. Elle avait tout vu. Elle avait noté la façon dont Suzuki avait lu le terrain en quelques secondes, dont elle avait distribué les rôles sans hésitation, dont elle avait utilisé la masse du Ravageur contre lui-même. Elle avait noté la façon dont Dante avait exécuté sans poser de question, et elle avait noté la façon dont Ringo avait tenu avec force et rigueur. Elle n’avait pas usurpé son titre de « Lame du Shinsengumi ».

       La jeune fille rangea tout ça dans un coin de sa tête, soigneusement.

       Dante souffla bruyamment et rangea Rébellion dans son dos.

       — Bien joué, bubble-gum, dit-il à Ringo, sans ironie cette fois.

       Ringo ne répondit pas. Elle regardait Kokuryu, dont la lame gouttait encore un sang noirâtre. La voix s'était tue, seul un léger battement perdurait.

       Dans son fourreau, Hakuryu demeurait silencieuse.


       La rose et le Néphilim revinrent vers Suzuki en reprenant doucement leur souffle. L'air était lourd, saturé de cette odeur âcre de métal brûlé que les Ravageurs laissaient toujours dans leur sillage ; une puanteur qui collait aux vêtements, à la peau, à l'intérieur des narines. Ringo se passa l'index sous le nez, toussant légèrement. Dante aurait volontiers posé un genou à terre ; la douleur à son torse s'était manifestée à nouveau, plus insistante qu'il ne l'aurait voulu après une cicatrisation qu'il croyait bien avancée. Mais s'asseoir dans les Limbes relevait du luxe que personne ne pouvait s'offrir. Ils restèrent debout tous les deux, attendant un signe de Suzuki.

       Elle bougea la première.

       Sans un mot, le nez à demi couvert par son avant-bras pour filtrer l'air corrompu, Blue Rose baissée mais le doigt toujours posé sur la détente. Ses yeux dorés balayaient méthodiquement chaque angle, chaque bord et chaque ombre suspecte aux lisières de la plateforme suspendue. Elle cherchait une distorsion dans l’air, une pulsation dans le sol, le moindre frémissement qui trahirait la présence d’un rift. Elle fit le tour complet de la clairière.

       Rien.

       Elle s’immobilisa, mâchoires serrées, et tourna les yeux vers la forêt inversée dont les troncs se découpaient au loin dans la brume comme des colonnes d’un temple en ruine. Les Harpies et les Styxiens y étaient encore – c’était une certitude. Revenir sous couvert de ces bois cauchemardesques avec une inconnue dans les pattes incapables d’encaisser le rythme d’une retraite en combat, c’était une façon propre de mourir.

       Elle écarta l'option sans même la formuler à voix haute et revint vers les trois autres.

       — On est coincés, devina Dante avec la légèreté désarmante de quelqu'un qui trouvait la situation davantage amusante qu'alarmante.

       Il s'appuya sur Rébellion comme sur une canne et croisa le regard de son amie.

       — On pourrait sauter dans le vide. Les Limbes ont des règles bizarres, qui sait où on atterrit.

       Suzuki le regarda. Un seul regard. Il abandonna l'idée.

       — Ou alors… on attend qu'un démon ouvre un portail et on lui pique ?

       Même regard.

       — Je disais ça pour l'ambiance.

       — Tais-toi, Dante. Je réfléchis.

       Ringo, qui avait rengainé ses deux lames, n'avait pas dit un mot depuis la fin du combat. Elle observait l'étrangère depuis quelques instants, discrètement, depuis le coin de l'œil. Cette dernière s'était redressée derrière son bloc de roche sans un bruit, les bras refermés autour d'elle-même, et regardait la clairière avec une expression qui n'avait rien de la panique qu'on aurait été en droit d'attendre. Quelqu'un qui venait de frôler la mort à plusieurs reprises dans un endroit que la plupart des humains n'auraient pas survécu assez longtemps pour nommer aurait dû être en état de choc. Celle-ci semblait simplement… concentrée. Tendue vers quelque chose d'invisible, comme si elle calculait quelque chose.

       L'étrangère se leva lentement. Elle ôta sa capuche, ferma les yeux, et tendit les bras devant elle, paumes ouvertes face au vide, comme si elle voulait sentir ce que le Voile avait à lui dire.

       — Laissez-moi essayer quelque chose.

       Suzuki leva les yeux au ciel – un mouvement à peine perceptible, mais suffisant pour exprimer tout ce qu'elle pensait de cette proposition. Elle n'avait pas de meilleure option, et elles le savaient toutes les deux.

       Le silence qui suivit n'était pas ordinaire. L'étrangère semblait s'être retirée du monde en restant immobile dedans, aspirée vers l'intérieur d'elle-même, absente et pourtant là. Les tatouages qui serpentaient jusqu'à ses paumes se mirent à luire d'un éclat faible et irrégulier, blanchâtre. Elle tourna lentement sur elle-même, les paumes toujours ouvertes, la tête légèrement inclinée, comme si elle prêtait l'oreille à une fréquence inaudible pour les autres.

       Puis elle s'arrêta net.

       Elle pointa une direction : vers le bord est de la clairière, là où deux blocs flottants se faisaient face au-dessus du vide, reliés par rien d'autre que l'air des Limbes.

       — Il y a un rift, là-bas. Pas évident à voir, mais il est là.

       Dante et Suzuki convergèrent vers la direction indiquée, scrutant l'air avec des expressions différentes mais également méfiantes. La brume était dense dans cette zone, lourde d'une énergie tiède qui collait à la peau comme de l'humidité après la pluie. Ce n'était pas étonnant que Suzuki n'ait rien détecté en faisant le tour du périmètre. Cette densité-là brouillait la perception comme du brouillard sur un miroir.

       Le Néphilim regardait l'étrangère avec cette expression qui lui était propre : méfiance et curiosité mêlées, sans la moindre tentative de dissimulation.

       — Si tu nous tends un piège, dit-il d'une voix tranquille, tu sais que ça va être compliqué pour toi. Les Limbes sont grandes, et je connais des coins vraiment peu accueillants.

       L'étrangère soutint son regard sans ciller.

       — La Lame du Shinsengumi vous a dit la même chose la première fois qu'elle vous a rencontrés ?

       Un silence s'installa, habité d'une ironie que personne ne pouvait tout à fait ignorer. Suzuki fronça imperceptiblement les sourcils. Ringo laissa échapper un rire bref, malgré elle, puis se reprit. Dante arqua un sourcil et se tourna vers la rose avec un sourire en coin.

       — Elle marque un point.

       — Vous avez d'autres idées, peut-être ? demanda la rose en croisant les bras, son regard allant de l'un à l'autre.

       Suzuki soupira et glissa Blue Rose dans son étui.

       — On y va.

       C'était tout. Pas de remerciement, pas de commentaire superflu. Elle évaluait déjà mentalement la distance entre la clairière et les blocs flottants qui menaient vers le rift détecté. Ringo adressa à l'étrangère un clin d'œil discret. Celle-ci baissa les yeux, mais quelque chose dans la ligne de ses épaules se détendit imperceptiblement.

 

       Le trajet ne ressemblait à rien de ce qu'on pouvait trouver dans le monde réel.

       Les blocs flottants dérivaient lentement autour de la clairière principale, portés par une gravité qui obéissait à ses propres règles : certains stables, d'autres qui oscillaient imperceptiblement, d'autres encore qui tournaient sur eux-mêmes avec la paresse des planètes.

       Suzuki sauta la première, sans hésitation. Elle atterrit sur le premier bloc, genoux fléchis, et enchaîna aussitôt vers le suivant d'un bond latéral. Ringo suivit, les deux mains libres, ses semelles cherchant instinctivement les zones les plus denses de la roche avant de s'y appuyer. Dante, lui, prit le temps de regarder l'étrangère, puis les blocs, puis l'étrangère une nouvelle fois.

       — Tu vas pas pouvoir faire ces sauts.

       — Je m'en doutais, admit-elle, une légère gêne dans la voix.

       — Accroche-toi.

       Il n'attendit pas sa réponse. Il la souleva par la taille d'un geste sans cérémonie, la cala contre son flanc comme un colis légèrement encombrant, et sauta. L'étrangère retint son souffle, les doigts se crispant sur l'épaule du Néphilim avec une force qu'elle n'avait probablement pas conscience de mettre.

       — Sympa la vue d'en haut, non ? dit-il en atterrissant sur le bloc suivant avec une légèreté presque insultante.

       Elle ne répondit pas. Ses doigts s'enfonçaient davantage dans son épaule tandis qu'elle s'efforçait de ne pas regarder en bas.

 

       Ils progressaient en arc de cercle, sautant de plateforme en plateforme au-dessus du vide sans fond dont on ne voyait ni le bas ni la fin. Les blocs de pierre calcifiée étaient d’une irrégularité décourageante : certains larges comme une table, d'autres à peine assez grands pour poser un pied. Les racines pendantes de la forêt inversée s'étiraient jusqu'ici par endroits, frôlant les épaules comme des doigts indiscrets, forçant à se courber ou à les écarter d'une main.

       Suzuki atterrit sur un bloc plus large, prit son élan pour le suivant. Mais la roche se déroba soudainement sous elle.

       Pas un effondrement, pas un craquement d'avertissement : juste une surface qui cédait d’un coup, comme du plâtre sec qui se désagrège sous le poids, et ses deux pieds qui n'avaient soudain plus rien sous eux.

       Son bras tendu dans le vide attrapa le bord du bloc suivant par réflexe. Mais la prise était mauvaise, trop peu de surface… ses doigts glissèrent.

       — Suzuki ! s’écria Dante trop loin derrière.

       Une main se referma sur le poignet de la brune.

       Ringo l'avait saisie de l'autre bloc, bras tendu au-dessus du vide, les jambes arc-boutées contre la roche pour ne pas basculer avec elle. Elle tira d'un seul mouvement net, sans hésitation et Suzuki retrouva la roche ferme sous ses semelles.

       Elles se toisèrent.

       Le vide bruissait en dessous d'elles. L'air entre leurs deux visages était chargé de tout ce qui n'avait pas encore été dit : la méfiance, l'agacement, les frictions des jours précédents.

       Suzuki retira son poignet de la main de Ringo avec une lenteur calculée, réajusta ses mitaines noires d'un geste précis – celles qui ne couvraient que ses trois derniers doigts – et détourna les yeux vers la direction du rift.

       — Tu aurais dû sauter plus tôt, dit-elle.

       Ringo cligna des yeux.

       — C'est… tout ce que tu trouves à dire ?

       — Le bloc était friable. J’aurais dû l'évaluer avant d'y poser les pieds.

       — De rien, dit Ringo.

       — Je n'ai pas dit merci.

       — Je sais.

       Un silence bref s’installa. Suzuki était déjà repartie vers le bloc suivant. Ringo la regarda une seconde, puis esquissa quelque chose qui ressemblait à un sourire à demi résigné. Elle n'avait pas attendu de remerciement mais l'avait senti, dans ce regard d'une fraction de seconde, dans ce geste de retrait trop lent pour être vraiment froid, que le message était passé. À sa manière.

       C'était suffisant.


       Le rift était là ; invisible à l’œil nu, juste une légère distorsion dans l'air pareil à un tremblement de chaleur. Suzuki s'en approcha, puis se tourna vers l'étrangère qui attendait les bras le long du corps, le regard droit.

       — Voyons voir si tu as menti, la médium, dit-elle.

       Ce n'était pas une invitation, mais un ordre à peine déguisé. L'étrangère s'avança néanmoins sans protestation. Elle posa les deux paumes en direction de la distorsion, ferma les yeux, et ses tatouages se remirent à luire plus intensément cette fois-ci, comme si la proximité du rift amplifiait quelque chose en elle. Ses lèvres bougèrent sans émettre de son.

       La distorsion se mit à palpiter.

       Ce n'était pas la même chose que lorsque Suzuki ou Delsin activait un rift : les runes ne s'illuminèrent pas avec la même clarté, le processus était plus lent, plus incertain, comme une serrure ouverte avec la mauvaise clé qui finit tout de même par céder. Mais le rift s'ouvrit. Une fissure dans l'air des Limbes, verticale, bordée de lueurs dorées irrégulières qui palpitaient sans rythme stable.

       Dante siffla entre ses dents.

       — Elle n'a pas menti, finalement. Delsin va être surpris.

       Suzuki observa le rift quelques secondes. Les bords tremblaient, instables, perdant déjà en intensité. Ce portail ne tiendrait pas longtemps.

       — On passe. Maintenant.

       Elle franchit la fissure la première, sans un regard en arrière. Dante poussa doucement l'étrangère dans son sillage, puis tendit la main à Ringo avec un sourire.

       — Les dames d'abord.

       — Entre.

       Il haussa les épaules avec son sourire taquin et plongea dans le rift. Ringo le suivit une fraction de seconde plus tard, au moment précis où les bords dorés de la fissure commençaient à se refermer. Lentement d'abord, puis d'un coup, comme une paupière qui clôt définitivement.

       Le silence des Limbes les avala une dernière fois.

 

       Ils émergèrent du rift les uns après les autres, comme recrachés par une bête qui n'avait pas vraiment voulu d'eux.

       La transition fut brutale – non pas dans le sens d'un choc physique, mais dans celui d'un contraste absurde. Les Limbes, avec son ciel rouge et son air saturé de cendre, laissèrent place en l'espace d'un souffle à un plafond bas, jaunâtre, traversé de lézardes brunes. L'odeur changea d'un coup : plus de métal brûlé ni d'ozone, juste le tabac froid, l'alcool éventé et cette senteur particulière des espaces confinés depuis trop longtemps, mélange de poussière tiède et de vie stagnante.

       L'appartement était minuscule, encombré jusqu'à l'irrespirable : des journaux en piles instables, des boîtes de conserve vides alignées sur le rebord de la fenêtre comme des trophées, un matelas à même le sol dans un coin, des vêtements épars qui n'avaient peut-être jamais connu de cintre. Un poster de femme nue était épinglé au mur avec deux punaises rouillées, légèrement de travers, comme s'il avait survécu à plusieurs tentatives de redressement abandonnées en cours de route.

       Dans le fauteuil usé qui trônait au centre du désordre, un vieil homme en caleçon sommeillait, la tête inclinée sur l'épaule, un verre vide pendant mollement au bout de ses doigts. Le genre de sommeil qui appartient aux gens qui ont renoncé à distinguer le jour de la nuit.

       Puis il ouvrit un œil. Puis l'autre.

       Le verre glissa de sa main et rebondit sur le plancher avec un tintement pitoyable. Il se redressa d'un bond et lâcha un flot de syllabes incompréhensibles, quelque part entre le juron et la prière, en reculant jusqu'à ce que le dossier du fauteuil l'empêche d'aller plus loin.

       Dante regarda le vieil homme, puis le poster, et enfin Suzuki.

       — Beau quartier.

       Suzuki l'ignora avec la sérénité souveraine de quelqu'un qui avait depuis longtemps décidé que certaines remarques ne méritaient pas l'énergie d'une réponse. Elle porta son poignet à hauteur des yeux. Sa montre – figée pendant toute la durée de leur passage dans les Limbes – s'était remise à fonctionner : les aiguilles avançaient normalement, se calant d'elles-mêmes sur l'heure actuelle avec la régularité indifférente d'un mécanisme qui ne sait pas ce qu'il a raté.

       Il était déjà tard dans la soirée.

       Elle fronça légèrement les sourcils. Ils avaient passé bien plus de temps dans les Limbes qu'elle ne l'avait estimé. Le temps y glissait autrement, sans avertissement, sans logique apparente, et c'était précisément le genre de variable qu'elle détestait ne pas contrôler.

       L'étrangère, elle, regardait la pièce sans un mot avec cette expression mesurée qui semblait être son état naturel, comme si elle fichait tout en mémoire avant de décider quoi en faire.

       Le vieil homme, lui, continuait de bafouiller. Ses yeux allaient de l'un à l'autre avec l'incompréhension totale, comme s’il n’avait pas assez bu pour halluciner, mais qui aurait largement préféré.

       Ringo glissa la main dans la poche intérieure de son jean, attrapa quelques billets sans les compter et les posa sur la table basse – entre un cendrier débordant et une télécommande dont il manquait un bouton. Elle ne savait pas exactement pourquoi, mais la vie de cet homme devait être si difficile pour se retrouver dans cet environnement-là ; il ne lui avait pourtant rien demandé.

       Ça lui semblait juste, alors elle le fit.

       — On devrait y aller, dit-elle aux autres.

       Elle ouvrit la porte de l'appartement qui donna sur un couloir étroit, humide, éclairé par un néon qui clignotait avec l'enthousiasme d'un homme à bout de forces, et fit signe aux autres de passer devant elle.

       Dante jeta un dernier coup d'œil au poster en sortant.

       — Ça fait longtemps que j'ai pas été en boîte, moi !

       Suzuki passa devant lui sans ralentir. Ringo ferma la porte derrière eux avec une douceur presque excessive, comme pour s'excuser d'être entrée.


       Coupe sèche.

       La salle sentait le froid propre. Ce froid-là particulier aux pièces où l'on ne laisse pas la chaleur s'installer, où l'air est filtré, maintenu à une température constante qui n'a rien de naturel. Une odeur de désinfectant flottait en dessous, persistante.

       Les murs étaient blancs et les surfaces en inox. Les deux corps allongés sur leurs tables respectives étaient recouverts jusqu'au menton d'un drap gris réglementaire, les bras le long du flanc, les pieds pointés vers le plafond avec rigidité. Deux colosses, en leur temps. Ici, ils n'étaient plus que du travail en cours.

       Vergil se tenait près du premier, les mains gantées de latex fin, un scalpel entre le pouce et l'index. Il travaillait sous le halo froid d'un scialytique orienté avec soin, et ses mouvements avaient quelque chose d'horloger dans leur précision. Pas un geste de trop, pas une hésitation, chaque intention menée à son terme avant que la suivante ne commence.

       L'assistant légiste du Shinsengumi se trouvait de l'autre côté de la table, plateau d'instruments à portée de main, stylo glissé derrière l'oreille. Un homme d'une quarantaine d'années, consciencieux, habitué aux salles comme celle-ci. Il notait, classait, vérifiait les étiquettes des prélèvements sans lever les yeux plus que nécessaire.

       — Calibre cohérent avec ce qu'on avait relevé sur le rapport de terrain, dit-il en cochant une case, presque pour lui-même.

       Vergil ne répondit pas. Il inclina légèrement la tête, comme pour mieux voir, et l'assistant interpréta naturellement ce silence comme de la concentration. Ce n'était pas faux.

       Ce que l'assistant ne voyait pas – ce qu'il ne pouvait pas voir depuis son angle – c'est que la main gauche de Vergil travaillait en parallèle avec une discrétion si bien intégrée dans le mouvement global qu'elle n'existait pas vraiment. Un geste parmi d'autres. Une substitution d'une fluidité presque ennuyeuse. Ce qui ressortait du crâne n'était pas tout à fait ce qui y était entré, et ce qui y prenait place n'était pas tout à fait ce qui en était sorti.

       Le plateau d'instruments cliqueta doucement quand Vergil déposa une balle de revolver dessus.

       L'assistant nota le prélèvement sans y prêter attention particulière.

       La radio posée sur l'étagère du fond grésilla, puis un jingle s'en échappa – trop enjoué, trop lisse, obscène de légèreté dans cette pièce-là.

       « Ronwe Virility, parce que vous le valez bien. Notre fondatrice Ronwe Virility est fière d'annoncer un partenariat exclusif avec la superstar Terakado Tsuu ! Pop-up store dans son merveilleux restaurant du secteur G, dès vendredi. Ne manquez pas ça ! »

       L'assistant leva la tête, un vague sourire au coin des lèvres.

       — Terakado Tsuu… ma femme va vouloir y aller, c'est sûr. Elle écoute ses chansons depuis des années.

       Vergil ne répondit pas davantage que si on lui avait parlé depuis une autre pièce. Ses yeux ne quittèrent pas le crâne ouvert devant lui, son scalpel décrivit un arc précis, et le jingle finit par se dissoudre dans le fond sonore comme il était venu, sans laisser la moindre trace sur lui.

       Ou peut-être qu'il avait entendu chaque mot. C'était difficile à dire. Avec Vergil, ça l'avait toujours été.

       L'assistant haussa les épaules et se replongea dans ses notes. Le scialytique bourdonnait doucement au-dessus de la table et les mains gantées continuaient leur travail.

 

       Le bureau de Toshiro sentait le papier et le café refroidi. Pas le café qu'on boit mais celui qu'on pose, qu'on oublie, qu'on retrouve une heure plus tard avec cette pellicule terne en surface qui indique qu'on a eu autre chose à faire. Une tasse attendait ainsi sur le coin du bureau depuis un moment indéterminé, résignée à sa propre tiédeur, tandis que son propriétaire travaillait sans la regarder.

       Les dossiers s'empilaient avec la logique sourde des administrations qui produisent plus de papier qu'elles n'en traitent. Toshiro en avait deux d'ouverts simultanément, un stylo en main, les yeux qui passaient de l'un à l'autre avec la régularité d'un homme habitué à tenir plusieurs fils à la fois sans en lâcher aucun.

       Sagaru se tenait debout de l'autre côté du bureau, carnet à la main, le dos droit avec cette raideur propre d’un soldat ayant intégré le port militaire jusqu'à ne plus savoir s'en défaire, même au repos. Il rapportait. C'est ce qu'il faisait méthodiquement, dans l'ordre chronologique, sans omettre le moindre détail même quand le moindre détail ne valait pas la peine d'être mentionné.

       — Incident dans le secteur D, au niveau du bar de Madame Terada Ayano, plus connu sous le nom d’Otose. Rixe entre deux individus, dégâts matériels limités : deux chaises, une fenêtre. Les protagonistes ont été dispersés sur place, aucune arrestation nécessaire. Rapport transmis à l'unité de secteur pour archivage.

       Toshiro tourna une page sans lever les yeux.

       — Otose, répéta-t-il, davantage pour lui-même que pour Sagaru.

       Il connaissait l'endroit. L'agence de Gintoki occupait l'étage du dessus, ce capharnaüm ambulant qui générait plus d'incidents collatéraux que n'importe quel établissement du secteur, sans jamais franchir la ligne qui aurait justifié une intervention sérieuse. Des broutilles, invariablement. Le genre d'affaires qui s'empilaient dans les archives sans jamais aboutir à grand-chose.

       Il coda une remarque dans la marge du dossier ouvert, purement mécanique.

       Dans le coin du bureau, la télévision diffusait en sourdine, allumée depuis assez longtemps pour que personne ne se souvienne vraiment de l'avoir allumée. L'image montrait un plateau sobre, propre, éclairé avec cette précision calculée qui donne à tout ce qu'on y dit l'apparence de la vérité. Bob Barbas occupait le cadre avec l'aisance naturelle des gens pour qui les caméras ont toujours été un élément du décor ; sourire poli, voix onctueuse, chaque syllabe posée avec le soin d'un homme qui sait exactement l'effet qu'il produit.

       « …et Mundus, dans sa bienveillance infinie, rappelle à ses administrés que Fortuna prospère grâce à l'ordre qu'il a instauré. Une paix que certains, malheureusement, cherchent à fracturer. Mais Fortuna, sous sa gouvernance éclairée, saura… »

       Toshiro tendit le bras pour éteindre la télévision.

       Le silence revint d'un coup, presque trop grand pour la pièce. L'écran devint noir, lisse, et le reflet qu'il renvoyait – une silhouette assise derrière un bureau encombré, dans une lumière artificielle trop blanche – ressemblait davantage à une ombre qu'à un homme.

       Toshiro garda les yeux posés sur cet écran une seconde de trop.

       Pas de colère visible. Pas de commentaire. Juste ce regard-là, immobile, posé sur le néant de l'écran éteint.

       Puis il reprit son stylo.

       Sagaru attendait, le sien en suspens au-dessus de son carnet, dans la position exacte où il l'avait laissé. Il avait appris, avec le temps, à ne pas combler les silences de son vice-commandant.

       — C'est bon, dit ce dernier sans lever les yeux. Circulez.

       Sagaru referma son carnet, inclina légèrement la tête et sortit sans bruit, tirant la porte derrière lui avec discrétion.

       La tasse de café refroidi attendait toujours sur le coin du bureau.

       Personne ne la toucha.



To be continued...

© sueyeonie



SUEYEONIE'S TALK : Le chapitre précédent était beaucoup trop long (bien qu'à raison), j'ai préféré couper celui-ci en deux... à voir comment je vais m'en sortir pour le chapitre suivant (en vérité, j'en ai marre de relire ce chapitre, en espérant qu'il n'y ait plus de coquilles omg). En ce moment, je lis "L'Oiseau qui boit des Larmes" de Lee Young-Do, aka le Tolkien coréen parait-il. J'avais appris qu'un jeu vidéo inspiré de ce livre allait sortir "Project Windless", il me tarde de voir ce que cela va donner, les artworks déjà disponibles en ligne sont magnifiques. D'ailleurs, la saison 2 de l'anime Devil May Cry sort prochainement en mai, j'ai lu des critiques sur le Vergil d'Adi Shankar qui était comparé au Vergil de DmC (NT) et vraiment... on dirait que certains ont joué à DmC avec leur cul (on n'a pas peur donner son opinion ici), qu'ils ne comprennent pas le concept d'un "reboot" et qui n'ont rien compris aux personnages de NT. Allez soit, il me tarde de revoir mes jumeaux chéris doudou (même si Dante a une putain de grenouillère moche et que Vergil a une calvitie des abysses, mais tranquille... on va regarder quand même...).


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