Dans l'ombre de l'Inquisitrice.

Chapitre 1 : Tu te marieras, ma fille, ou ce sera la Chanterie.

5032 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 02/04/2022 16:28

Le bureau était surchargé de dorures et rappelait sans mal les pompeux atours des Orlésiens. Pourtant, le Bann Frances Trevelyan était tout ce qu’il y a de plus marchéen, ne savourant que peu le luxe outrageux dans lequel pouvaient se vautrer ces autres. Cependant, il avait dû se plier aux exigences de sa très orlésienne épouse pour ne pas que celle-ci, disait-il, lui fasse misère jusqu’à la fin de ses jours. Le bann était un homme très satisfait de son existence, il se contentait de régenter sa famille et de s’occuper des affaires que Tante Lucille – douairière et matriarche de la famille Trevelyan – lui confiait. Il semblait même qu’elle le privilégiait à ce propos, le préférant même à son propre fils. Ce serait mentir de dire que Frances Trevelyan n’en retirait pas sa part de fierté. Marié depuis de nombreuses années à Cordélia de Lyses, fille d’une influente famille orlésienne, il avait ainsi contracté un mariage de convenance. L’amour était absent de leur relation, il considérait d’ailleurs son épouse comme la plus atroce des mégères. Toutefois, ils conservaient tous deux le respect de l’autre, teinté d’une pointe piquante de colère intestine. Il devint ainsi père de nombreux enfants qui chacun le rendait fier – ou presque.


Son fils aîné, Priam, avait développé les qualités requises pour devenir à son tour le chef de famille et de surcroît un excellent commerçant. La première de ses filles, Cassiopée, avait déjà contracté un mariage avantageux avec l'héritier d'une autre famille influente des Marches libres. De même, on attendait avec impatience la naissance future du deuxième petit-enfant. Venait ensuite le deuxième fils, Achilles, parti rejoindre l'ordre des Templiers où il gravissait lentement les échelons de la hiérarchie. Il faisait le bonheur et l'honneur de la famille, celle-ci étant très proche de l'Ordre et de la Chantrie. Ce dernier avait été suivi d'un autre fils, Nicholas, mais lorsqu'on lui posait la question, Frances préférait ne pas avoir à en parler. Débauché, ivrogne et magouilleur, Nicholas était l’affront de la famille. Sa tante le temporisait souvent en disant que dans toute famille, il se devait d'y avoir une honte et que finalement, il valait sans doute mieux qu'il s'agisse du fils cadet plutôt que de l'une des filles. Et des filles, le bann en avait encore deux à la suite ; bien que par moment, Frances se demandât si sa deuxième fille n'eût pas été homme. Eurydice arborait des cheveux coupés courts, blonds comme le blé, et une paire d'yeux couleur pervenche. Elle affirmait un caractère plus que bien trempé, préférant la rudesse des jeux de chevalier que l'art de la dînette.


Le bann pensait que sa lignée s’arrêterait là. Son épouse lui faisait souvent le reproche d’être trop demandeur. Elle détestait être enceinte et elle haïssait ce que son corps devenait à force de toutes ses grossesses. Pourtant, un peu moins d’une année après la petite dernière, une autre petite fille vint au monde : Violine. Un joli poupon qui possédait une touffe de cheveux noirs et des yeux qui rappelaient l’éclat d’une améthyste. Leur couleur étrange fut à l’origine de son prénom. Elle différait grandement du reste des enfants par ses atours physiques avantageux et sa mère la détestait. Elle accusait cette enfant non désirée d’avoir ruiné à jamais son corps. La petite fille grandit dans l’ombre de sa sœur Eurydice, adulée par sa mère. Proches par leur court écart de naissance, elles différaient en tout point. D’un caractère plus calme, tournée vers l’apprentissage, Violine cultivait l’art d’aider son prochain que ce soit par une oreille attentivement tendue ou par la préparation de baume et d’onguent. Néanmoins, elle n’avait rien à envier au reste de la fratrie concernant son caractère plus que bien trempé. Frances tentait vainement de s’en cacher, mais de sa prolifique progéniture, la petite dernière était celle qui pouvait se vanter d’avoir toute son affection.

En ce matin, le bann se trouvait pourtant dans une grande contrariété et cela concernait son enfant préféré. Violine fêterait bientôt ses vingt ans et la situation devenait compliquée à gérer. Son épouse réclamait de plus en plus que le père s’occupe de trouver un parti convenable à celle-ci. Frances ne savait pas réellement dire ce qui l’énervait le plus : le désamour de son épouse pour sa cadette ou l’encensement outrageux qu’elle faisait d’Eurydice. Oui, il préférait Violine, mais il avait au moins l’intelligence de ne pas l’afficher aussi ouvertement que Cordélia. Le bruit caractéristique de quelqu’un qui frappe à la porte raisonna contre le marbre des murs et la porte s’ouvrit discrètement avant de se refermer. Le bann ne releva pas les yeux, il savait pertinemment de qui il s’agissait, et, secrètement, il espérait que de ne pas regarder sa fille pourrait faire en sorte que sa triste besogne s’échappe par la fenêtre.


— Vous m’avez fait demander, Père ? s’enquit la jeune femme de sa voix légère et fluette.


Ah, que cette voix pouvait lui faire penser au doux chant du rossignol un matin de printemps ! Il détestait l’idée que ce joyau quitte la maison familiale un jour ! Il voulait la garder avec lui jusqu’à ce que son hiver vienne et qu’il n’y puisse vraiment plus rien changer ! Le bann releva les yeux sur la plus précieuse de ses enfants et esquissa un pauvre sourire sans entrain. Il avait juré de la protéger quoi qui lui en coûte et ce malgré sa nature particulière ; il avait fait serment que jamais personne ne l’arracherait à lui et c’est pourtant ce qui allait arriver irrévocablement.


Oui, ma chère enfant, prends place… Il vaut mieux, je le crains.


Dans un bruissement de tissu, la jeune femme prit place sur le siège couvert de brocard pourpre et croisa les jambes en chassant ses longs cheveux de jais derrière son épaule. Le père de famille soupira avant de se masser les tempes. Ne pouvait-il vraiment pas y échapper ? Le silence s’installa, bien trop lourd à son goût. D’ordinaire, Il n’y avait jamais de silence entre le père et sa fille, seulement des discussions érudites, des rires et des confidences. Frances aimait à se dire qu’il connaissait sa fille aussi parfaitement que le Cantique de la Lumière et qu’il aurait toujours cette place particulière, ce privilège auprès de sa fille. Pourtant, il était prêt à parier que dès que le couperet tomberait, c’en serait fini. Alors autant ne pas allonger le supplice, autant couper ce cordon tout de suite et qu’il tombe de la potence en se tordant le cœur à la place du cou !


Ta mère et ta grand-tante ont décidé qu’il était désormais plus que bien séant que nous songions ensemble à ton avenir, Violine. À ton âge, il est vrai, Cassiopée était déjà mariée ou prête de l’être. J’ai eu beau plaider ta cause, faire référence à bien des propositions que nous avions étudiés ensemble, mais elles ont décidé de poser un ultimatum.


Il releva son regard bleu acier sur la prunelle de ses yeux qui s’était raidie sur son siège. 


— Tu épouseras Gédéon, héritier de la maison Morague, ou alors tu devras entrer à la Chantrie pour laver l’affront du refus de ce parti.


La lame venait de s’abattre sur son cœur. Il attendait désormais que la colère furieuse de sa cadette s’abatte sur lui, pauvre messager. Il ne pouvait aller contre les décisions de Tante Lucille, c’était elle qui régissait le clan Trevelyan après tout ! Mais il aurait tant souhaité ! Ô Créateur, oui ! Il l’aurait souhaité !


Violine ne broncha pas, elle ne remua pas le moindre petit doigt et se contenta de battre des cils de façon régulière. Ses pensées s’étaient d’abord accrochées à se rappeler qui était le fameux Gédéon. Lorsqu’elle remit le doigt dessus, son humeur s’assombrit et son poing refermé sur le bord de sa tunique se serra davantage. Ce jeune peigne-cul imbu de lui-même, sans aucune politesse, ni bonnes manières ? Cette chose gluante qui n’avait eu de cesse de lui coller au train toute la soirée lors du bal de l’anniversaire de sa grande tante ? C’était à ça qu’on la destinait ? Plutôt mourir ! D’un geste à la lenteur calculée, Violine se redressa de toute sa hauteur et toisa son père d’un air déçu mais résolu.


Alors, je choisis la Chantrie. Je crois savoir que Tante Lucille envoie Eurydice assister au Conclave de la Divine Justinia au Saint Temple Cinéraire. Je partirai avec elle. C’est l’endroit rêvé pour trouver une prêtresse d’accord de m’accorder le statut de novice, n’est-ce pas ?


Elle tendit la main vers son père d’un geste sec et direct.


Je suis sûre que notre respectable tante a prévu une lettre de recommandation pour moi dans l’éventualité où je refuserai ce mariage.

Le bann soupira longuement et tira un parchemin roulé et scellé par un ruban azur sur lequel trônait le sceau argenté de la famille Trevelyan. Dans un mouvement empli de regret, il déposa le pli dans la main qui lui était tendue mais ne le relâcha pas ; pas même lorsque les doigts fins se furent refermés dessus.


­           — Violine… Ne fais pas ça.


La jeune femme tira sèchement le parchemin vers elle et l’enserra de ses deux mains comme s’il eût s’agit d’un contenant en cristal.


— C’est dangereux pour toi, tu le sais très bien… Je ne peux pas te regarder partir, sans rien dire, pas alors que ta vie peut s’écourter promptement.


Les longs cheveux noirs retombaient désormais de part et d’autre du visage de sa cadette, ses yeux violets s’étaient emplis d’une profonde détresse et de regret. Mais son choix était fait, il le savait. Quoi qu’il puisse dire, désormais, son adorée s’en irait dès le lendemain pour Darse avec sa sœur et il la perdrait. Peut-être pas tout de suite, mais il ne s’écoulerait que peu de temps avant que la vérité n’éclate et que le déshonneur de sa faiblesse ne retentisse sur la maison Trevelyan.


— Quoi que je fasse… Ce jour finira par arriver, Père. Il m’est donné de choisir qui sera mon bourreau et j’ai un mince espoir que la Chantrie se montre un rien plus clémente dans le sort qui me sera réservé que ce Gédéon… Et puis, je pourrai au moins aider des personnes en entrant au service du Créateur. En devenant Dame Morague, je me condamne à vivre dans une cage dorée, à ne servir à rien d’autre qu’à un ventre pour cet absurde personnage. Est-ce là ce que vous souhaitez pour moi ?


Certes, non, il ne le souhaitait pas ! Il avait honni dans chacun de ses rêves l’inconnu personnage, sans visage, qui réussirait à lui prendre son enfant en l’appelant respectueusement « Monsieur ». Frances était sans doute égoïste, surtout lorsqu’il s’agissait de Violine, et c’est ce qui allait la perdre. Pourquoi n’avait-il pas réussi à consentir à la laisser partir dès qu’il avait su ? Pourquoi avait-il fallu que son bonheur passe en premier avant la sécurité de sa fille adorée ? En cet instant, il se maudit, puis maudit le Créateur d’avoir fait le choix de cette vie pour son enfant.


Non… Il aurait même été question d’un homme que tu aurais aimé d’amour que je n’aurais pas vu cette vie pour toi… Je t’ai sans doute trop longtemps considérée comme ma propriété au détriment de ta liberté et de ta sécurité. Maintenant, il me faut accepter que tu partes, que tu coures à ta perte et ce par ma propre faiblesse.


Violine avait toujours été l’électron libre de sa progéniture, s’affirmant avec tact, mais non moins de fermeté. Rien de ce qu’il pourrait dire désormais ne lui ferait changer d’avis. Quelque part, au fond de lui, il savait que des deux solutions qui s’offraient à elle, elle venait de choisir celle qui lui convenait le mieux. Si son passage sur cette terre devait être bref, alors autant qu’elle fasse ce qu’elle désirait plus que tout. Le froufrou des vêtements se fit entendre et une petite main se posa sur la large épaule de son père. En ressentant une légère pression, il soupira longuement.


Que le Créateur vous garde, Père. Je trouverai le temps de vous écrire, je vous le promets. 


Il acquiesça avant de poser sa large main sur celle de sa fille dans un mouvement las et triste.


Malgré tout, sachez que cela n’entache en rien mon amour pour vous. Vous n’avez pas toujours pris les bonnes décisions, il est vrai, mais vous avez fait de votre mieux ; et pour cela, je vous admirerai toujours.


L’étreinte palmaire ne dura que quelques secondes avant que ne disparaisse la demoiselle à grandes enjambées déterminées. Lorsque la porte se referma derrière elle, Frances se leva de son majestueux fauteuil de brocard pourpre à haut dossier et se dirigea vers la statue de marbre de la Prophétesse Andrasté. Il tomba à genou devant elle, se serrant les mains l’une contre l’autre et les portant vers la statue dans un geste de supplication absolue.


Notre Dame, illustre épouse du Créateur, je vous implore… Protégez mon enfant, car je n’ai pu le faire… Protégez mon enfant, elle ne mérite pas de subir la cruauté des Hommes…



Le balcon donnait sur un verdoyant jardin qui prenait racine au centre de la bâtisse. Entretenu avec méthode et savoir-faire, les haies et les arbres étaient taillés dans le plus pur style orlésien, comme l’avait souhaité Dame Cordélia. Accoudée à la rambarde de son balcon, Violine regardait, avec une légère once de regret, cet endroit qui avait souvent accueilli sa nécessité de solitude ou ses recherches d’herbes rares. Enfant, il avait également abrité ses jeux, avec notamment son plus jeune frère Nicholas, et évidemment sa sœur Eurydice. Jeune demoiselle, il avait connu les premiers élans de séduction et d’amourette adolescente de son cœur encore trop émotif. De tout le domaine de sa famille, c’était ce jardin qu’elle regretterait le plus. Son regard se posa longuement sur les allées dessinées entre les arbres alors que retentissait le tapage que faisait la domestique. Celle-ci rangeait les affaires de sa jeune maîtresse dans des coffres qui finiraient soit aux caves soit au grenier. Violine n’emporterait qu’une simple malle de vêtements pour la durée du voyage et quelques objets de valeurs qui serviraient de dote pour son entrée à la Chantrie.


Sa mère avait frôlé la crise d’apoplexie en apprenant qu’elle avait envoyé valser la proposition de mariage d’un revers de main sans prendre réellement le temps de l’étudier. Sa grand-tante Lucille n’avait rien dit, elle s’était contentée de secouer la tête d’un geste de désapprobation, tout en portant une coupe de vin à ses lèvres. Cela ne la surprenait guère ! Dans quelques heures, elle partirait avec sa sœur et ce voyage risquait d’être très éprouvant pour ses nerfs déjà mis à rude épreuve. Depuis l’annonce au souper, il y a deux soirs de cela, Violine n’avait pu qu’essuyer les regards accusateurs du reste de sa fratrie, à l’exception de Nicholas et d’Achilles. Le premier, parce qu’il jugeait inacceptable de vendre sa sœur comme une poulinière à une famille aussi imbue d’elle-même, mais aussi parce qu’il fallait bien qu’il assume son rôle de honte familiale. Le second, car il se trouvait à des lieues de là et qu’il n’était plus au courant de rien concernant sa famille depuis qu’il était devenu templier. Ah ! si seulement Eurydice avait pu entrer dans l’Ordre elle aussi ! « Nous avons toujours su que nous ne tirerions jamais rien de bon de toi », avait craché sa mère en quittant la table accompagnée de sa fille adorée. Cette dernière lui avait coulé un regard empli de colère. Depuis, la cadette avait fait exprès d’éviter son aînée autant que faire se peut, mais cela ne durerait pas.


Violine soupira longuement avant de se détourner à regret de sa contemplation du paysage. Elle rentra dans sa chambre pour y retrouver l’elfe qui s’occupait de tout emballer. La jeune domestique vidait sa garde-robe avec grand soin, repliant les longues robes d’apparat que la jeune femme détestait porter. Trop lourdes, trop encombrantes et trop difficiles à enfiler ! Néanmoins, elles étaient nécessaires lorsqu’un membre de la famille décidait d’organiser une fête ou pour assister à des mariages. Violine observa la domestique de dos, toujours fascinée par les capacités de ce peuple à l’allure pourtant si frêle, presque fragile, et pourtant, ils s’esquintaient tous à la tâche avec méthode et application. L’elfe tira une robe simple de l’armoire et se dirigea vers la malle qui prendrait la route de Darse, mais la noble l’arrêta.


— Garde-la. J’ai bien assez de vêtements pour partir, dans cette malle, et elle ne me serait pas pratique pour monter à cheval. De plus, je sais que tu l’adores. Mieux vaut que je te la donne, car au mieux elle finira dans une cave de la Chantrie ou au pire elle sera brûlée, voire déchirée pour un autre usage. Prends cela comme un cadeau d’adieu.


La jeune elfe serra la robe contre elle et baissa humblement la tête en observant ses pieds à moitié dénudé avant de murmurer quelques remerciements. Elle replia la robe avec méthode avant de la mettre de côté et de continuer son ouvrage.


La jeune femme aux cheveux noirs, assise sur son lit, relisait un livre qu’elle connaissait déjà par cœur, tout en observant parfois, à la dérobée, l’avancée du travail de la domestique. Lorsque la dernière malle et le dernier coffre furent fermés, l’elfe s’inclina respectueusement avant de quitter les lieux ; alors seulement Violine observa cette chambre qu’elle avait occupée toute sa vie, à présent vide de toute décoration, de tout livre et de toute vie. Ce n’était rien de plus qu’une pièce parmi tant d’autres, où ne demeurait plus comme souvenirs de son passage que le lit encore drapé, une statuette sculptée d’un cheval cabré, quelques livres triés et elle-même. Elle serra les doigts autour de son livre encore ouvert et ferma les yeux pour réprimer quelques larmes qui vinrent lui piquer aux yeux. À regret, elle quitta le nid qu’elle s’était créé sur son lit, ce dernier écrin protecteur, pour aller ramasser ses effets qu’elle laissa tomber dans sa malle de voyage.


Alors qu’elle refermait sa malle elle-même, la porte s’ouvrit et le bruit de lourdes bottes se fit entendre sur le parquet. Elle connaissait cette démarche, cette aisance et cette lourdeur dans la cadence de ses pas. Cette présence lui pesait déjà ; aussi lourdement que le reste du voyage qu’elle effectuerait en sa compagnie. Lorsqu’elle se redressa, elle plaça directement son attention sur la jeune femme, qui venait de s’appuyer nonchalamment contre le baldaquin du lit. Son regard rencontra celui de sa sœur dans un défi silencieux pour savoir laquelle des deux ouvrirait la bouche la première. La cadette détailla son aînée pendant un instant qui lui parut une éternité. Ses cheveux dorés, flavescents, étaient coupés courts, rasés sur le côté, et alourdissaient cette impression d’agressivité latente. Une cicatrice lui barrait la joue, reliquat d’une querelle dans une taverne. Eurydice avait beau être de taille honorable pour une femme, son imposante musculature jurait profondément avec la délicatesse des traits de son visage, ceux-ci pourtant fermés et durs. Cette femme était impressionnante, charismatique même, et assumait sa part masculine qui n’avait jamais souffert des attentes de sa mère. Violine en avait souvent peur. Cette préférence, elle ne l’avait jamais comprise. Dame Cordélia était une femme raffinée, d’une féminité absolue, qui adorait plaire, séduire, et considérait cela comme un jeu. Eurydice était tout l’inverse de sa mère et pourtant, elle lui passait le moindre caprice. Jamais il ne fut fait mention d’une quelconque possibilité de mariage pour elle. Elle pouvait éviter les bals familiaux et les invitations de la grand-tante Lucille sans que jamais elle ne reçoive de réprimande. La guerrière de la famille jouissait presque d’un passe-droit qu’aucun autre enfant n’avait reçu. D’ailleurs, en y repensant, ils avaient taxé Nicholas de honte familiale pour moins que cela.


« Sœur Violine » … Si au moins tu avais eu la prétention de viser le trône du Soleil un jour, cela serait moins risible. Mais tu n’as aucune prétention d’un jour devenir Divine, n’est-ce pas, ma sœur ?


La voix grave et tranchante d’Eurydice la fit frissonner d’appréhension. Violine se demanda combien de temps celle-ci conserverait son calme, elle qui était connue pour son caractère enflammé et son art de mordre plus que d’aboyer.


— Je veux simplement aider les gens, contrecarra Violine en croisant les bras sur sa poitrine, comme pour se protéger elle-même de l’attaque imminente de la plus âgée.


Eurydice se mit à rire à gorge déployée avant de quitter son poste d’observation. Elle reprit sa marche telle un fauve à l’affût en guettant un faux pas de sa proie. Violine braqua son regard sur elle et suivit le moindre de ses mouvements.


— Mais aider ta famille... cela te dépasse, pas vrai ? Ce n’était pourtant pas très compliqué de dire « oui » ! Jouer la comédie, rien qu’un peu. Tu aurais pu avoir une place confortable et pourquoi pas tirer les ficelles de la famille Morague. Tout ce qu’il te suffisait de faire, c’était dire « oui » et écarter tes jolies cuisses. Qui sait, ton futur époux aurait même pu te combler ! Il me semble avoir entendu pas mal d’éloges sur lui à ce propos. Ensuite, tu aurais pondu un héritier... Certes, c’est la partie la plus désagréable de l’arrangement, mais ce n’est pas si cher payé. Notre mère en a bien eu six et sans se plaindre. Mais non ! la grande Violine, celle qui doit toujours faire à l’inverse des autres, préfère aller s’enfermer dans une Chantrie avec d’autres femmes ! Dis-moi, chère sœur, est-ce réellement un geste altruiste ? ou bien est-ce que par hasard tu préférerais les caresses intimes des femmes ?


Violine se retourna prestement vers sa sœur, désormais derrière elle, la main levée pour l’abattre avec colère sur le visage d’Eurydice, mais celle-ci l’arrêta. Son poignet se retrouva douloureusement enserré par la poigne de fer de la guerrière qui la fixait de ses yeux bleus et froids.


Mais c’est que tu serais presque violente, dis-moi. Aurais-je visé juste ? Touché une corde sensible, Violine ? Car si ce n’est que cela, il te suffisait de prendre une amante lorsqu’il aurait eu le dos tourné ! Maintenant, je comprends mieux ton intérêt prononcé pour cette domestique… Comment, déjà ? Ah ! oui, Lanyä… As-tu pensé à ce qui allait arriver après ton départ ? Après tout, Père n’aura plus besoin d’elle quand tu ne seras plus là...


L’étau se desserra enfin et Violine recula d’un pas pour tenter de mettre une vaine distance de sécurité entre sa sœur et elle. Comment en étaient-elles arrivées à se détester autant ? Pour la cadette, cela semblait s’être produit du jour au lendemain. Elles avaient toujours été différentes, il est vrai. Toutefois, lorsqu’elles étaient enfants, elles s’adoraient et jouaient ensemble à toute heure du jour et même parfois la nuit. Elle se souvenait encore lui avoir confié ses plus grandes peurs et ses plus grandes joies au début de l’adolescence, et puis tout avait basculé. Aux yeux de leur mère, Violine avait toujours vécu dans l’ombre de son aînée, jamais assez bien pour elle, mais la plus jeune n’en avait jamais fait grand cas. Depuis des années maintenant, elle cherchait en vain l’explication de ce retournement de situation, ce qu’elle avait bien pu faire pour se mettre sa sœur à dos et pour que celle-ci lui voue cette colère et cette haine sans limite.


Je fais ce qui me semble juste, comme toi. Je ne sers peut-être pas ma famille comme tu souhaiterais que je le fasse, Eurydice, mais on ne peut pas dire que tu le fasses non plus ! Nous sommes trois filles. L’une de nous allait bien finir par être envoyée à la Chantrie un jour ! C’est une tradition familiale. Si je me marie, celle qui finira par servir le Créateur, c’est toi. Pardonne-moi, mais cette idée me semble bien plus risible et ridicule que ma décision !


Eurydice fronça les sourcils et un rictus mauvais se dessina au coin de sa bouche, déformation de colère et de désaccord. Violine ne résista pas à la pensée d’un parallèle entre l’attitude de sa sœur et celle d’un chien prêt à mordre, mais elle savait qu’elle avait raison. Leur mère ne pourrait pas éternellement protéger sa fille préférée des décisions de Tante Lucille. L’un d’eux avait déjà été envoyé aux templiers, il restait donc quelqu’un à envoyer à la Chantrie. Ce ne serait certainement pas Nicholas qui irait ! Il ne restait en définitive qu’elle-même et sa sœur ; cette sœur que les templiers n’avaient pas voulue dans leurs rangs, car elle était, selon eux, bien trop hargneuse et indisciplinée ; cette sœur qu’on ne décidait pas à marier sans doute pour les mêmes raisons.


Alors quoi ? Je devrais te remercier de me laisser la tâche d’être la prochaine à marier ? Tu es pathétique, Violine. Tu l’as toujours été à prêcher le bonheur des autres ! Trop occupée à te tracasser des petites gens mais pas de ta famille ! Je perds mon temps avec toi. J’espère que tu ne seras pas un fardeau sur la route ou je t’abandonne à la première Chantrie !


Sur ces mots, Eurydice fit demi-tour et passa la porte dans l’autre sens en la claquant avec une force prodigieuse qui fit trembler les meubles. Violine serra davantage les poings. Elle sentait le picotement familier de l’électricité qui surgissait parfois à ses mains lorsqu’elle était trop énervée. Fermant les yeux, elle inspira profondément plusieurs fois, soufflant avec la même amplitude pour se calmer et éviter de relâcher sa maîtrise d’elle-même. Elle ne devait pas donner satisfaction à sa sœur ; elle ne devait pas perdre sa maîtrise d’elle-même. Pas si près du but. Enfin, elle rouvrit ses yeux et fixa la porte d’un air déterminé.


Et c’est moi qui ne me tracasse pas de ma famille… 



Relâchant la pression de ses poings, elle regagna le balcon pour admirer les lumières qui s’allumaient en silence, créant un écho au ciel étoilé sur la terre. Le calvaire de sa condition n’aurait jamais de fin, coincée dans une famille tournée vers les templiers et la Chantrie. Personne ne devait savoir, ou alors elle mourrait.


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