Dans l'ombre de l'Inquisitrice.

Chapitre 3 : Des cieux déchirés vient Son courroux.

5108 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 03/04/2022 10:48

Le vent soufflait comme un démon à l’extérieur de l’infirmerie de fortune de Darse. Le feu des chandelles ne cessait de vaciller dangereusement, faisant craindre qu’elles ne s’éteignent à chaque instant. Le feu de l’âtre, lui-même, résistait vaillamment aux assauts des bourrasques qui s’engouffraient dans la cheminée. Dès le départ des troupes armées, menées par le commandant Cullen Rutherford, les habitants, pèlerins et autres pauvres hères, avaient trouvé refuge dans la Chantrie. Malheureusement, la vieille dame de pierre n’avait bientôt pu contenir le fléau des gens qui cherchaient abri en son sein.


Ce fut ainsi qu’une partie des réfugiés quittèrent le sanctuaire avec ceux gens qui nécessitaient des soins. La cohue avait été telle qu’on ne put éviter les poussées et les coups perdus, causant des dommages aux uns et aux autres, avec heureusement peu de gravité. Parmi eux, Violine était aux côtés d’une femme hurlant à la mort après son mari disparu. Elle était sur le point de donner naissance. Dans le flot sans forme de ses paroles, Dame Trevelyan avait vaguement compris que le père de l’enfant à naître était templier et qu’il s’était rendu au Conclave.


À trois ! Poussez ! lança Violine haut et fort en posant une main sur le ventre arrondi par la grossesse de la jeune femme.


Ses mains étaient déjà poisseuses des fluides corporels de celle qui se battait désormais pour donner la vie et conserver la sienne. De petites boucles noires frisaient sous son front couvert de sueur. S’il faisait froid dehors, si certains grelottaient et se collaient aux sources de chaleurs, Violine, elle, ne le ressentait pas. La peur lui enserrait les entrailles. Ses traits étaient durs, elle masquait aussi bien que possible sa crainte de perdre l’un des deux êtres dont elle était responsable.


Vous êtes sûre de ce que vous faites ? lui demanda l’alchimiste avec qui elle avait quitté la Chantrie.


Lui-même n’en menait pas large, mais peut-être encore moins qu’elle ! L’angoisse dévorait ses traits pourtant rudes et froids quelques heures plus tôt. Violine lui adressa un regard à la fois interrogateur et sévère, tentant de lui faire clairement passer le message que ses lèvres vinrent ensuite délivrer :

Voulez-vous prendre ma place, Adan ?


L’alchimiste blêmit, ses mains se mirent à trembler. Bien sûr que non, il ne voulait pas !


Personne ici ne voulait prendre sa place ! Ils étaient tous pétrifiés comme des statues de glace, se tenant les mains et priant ensemble le Créateur. Pourquoi priaient-ils ? Pour la Divine qui avait sûrement succombé ? Pour que le Créateur leur pardonne leurs péchés et répare le trou qui ouvrait désormais les cieux ? Pour que cette femme soit délivrée et son enfant en bonne santé ? Si l’hébétude et l’incompréhension étaient les sentiments qui parcouraient le monde, la mage, elle, avait décidé de réagir. Eh bien qu’en silence, elle priait également, c’était uniquement pour cette dernière option. Pour l’heure, sa seule préoccupation était tournée vers la femme enceinte.


Alors rendez-vous utile ! Je vous ai déjà demandé de l’eau chaude et des linges propres. C’est tout ce qui m’importe en ce moment !


Elle abandonna le regard sombre d’Adan qui, ramassant son courage vacillant, s’en alla prestement chercher ce que Violine lui avait demandé. Une vieille femme se leva du troupeau agglutiné près de la cheminée, chancelante. Tout en elle respirait la sagesse des anciens mais aussi la bienveillance. Dans un silence religieux, elle vint prendre la main de la future mère qu’elle pressa doucement. Caressant le front brûlant de la suppliciée, elle lui murmura quelques paroles inaudibles aux oreilles de la mage. La sage-femme improvisée croisa le regard de la douairière un court instant ; un instant intense. Un signe de tête fut simplement échangé, un message sans mot transmis. La voix de Violine trancha l’air alors aussi cinglante qu’un coup de tonnerre dans le calme des montagnes :

Poussez !


Les vagissements du nouveau-né étaient désormais derrière elle. Elle trônait, seule, à l’entrée de l’infirmerie, à peine vêtue de sa robe tâchée, recouverte de son tablier de prêt sanglant, les manches encore retroussées à la hâte, s’essuyant les mains méthodiquement. Le vide se voyait dans le fond de ses yeux, son esprit était tourné vers ailleurs. Elle fixait, sans le voir, le trou vertigineux du ciel aux reflets d’émeraude, s’interrogeant sur ce qui avait pu se produire ; sur ce qui s’y produisait encore maintenant.


Ils vont bien. Elle l’a appelé Bryant, comme son père, l’informa la voix d’Adan dans son dos.


Il lui tendit une cape râpée qui avait connu des jours meilleurs – elle avait abandonné la sienne à la mère et à l’enfant pour les protéger du froid. Avec un léger sourire, la jeune femme s’empara du tissu et le posa sur ses épaules, remerciant l’alchimiste bougon au visage désormais détendu. Ensemble, ils regardèrent à nouveau la brèche dans le ciel, silencieux un long moment, se réchauffant dans leurs habits de fortune.


Ce n’était pas la première fois, n’est-ce pas ?


Elle se tourna vers son collègue dont elle scruta le fond de ses yeux noirs avant d’observer le village vide autour d’elle.


Non, répondit-elle sans plus de détails.


Elle ne voulait pas en dire davantage. Il était des choses qu’elle gardait farouchement secrètes. Elle était née noble, on ne parlait pas de ces choses qui salissent l’honneur d’une famille. Adan sembla respecter cela. Au lieu de chercher à en découvrir plus, il regarda à son tour le village désert.


Les rares maisons de Darse, toutes en bois, étaient recouvertes d’une neige blanche épaisse. L’éclat vert dans le ciel se reflétait parfois sur elle, mais d’une lueur pâle et sereine. Cela aurait pu être beau si ce vortex perçant les cieux n’avait pas été la terrible réalité ! Des cheminées, une épaisse fumée grise s’échappait avec régularité, comme autant de nuées d’un ciel d’orage qui s’en vont rejoindre les cieux. Rien ne pouvait dire que ces maisons étaient abandonnées de leurs propriétaires, mise à part quelques portes encore ouvertes, non refermées dans la précipitation du moment. Darse était devenu un spectre, aucun bruit ne se faisait entendre. Seul le chant rageur du vent troublait la paix. Pourtant, ils le savaient, le long des remparts du hameau, les rares soldats restés à l’arrière faisant le pied de grue, rongés par l’inquiétude, attendaient de nouveaux ordres. Et, finalement, surplombant tout et eux surtout, la Chantrie, aussi impressionnante qu’une forteresse, dont les portes rouges étaient closes, gardées par quatre gardes sous le froid mordant. Le silence était désormais lourd, mais Adan le rompit.


C’est si paisible, commenta-t-il de but en blanc. Ce village ne restera pas vide longtemps, je le crains. Nous devrons bientôt faire face à de nombreux blessés. Mais puisque nous ne pouvons pas sortir, il nous sera difficile d’aller nous ravitailler en herbes pour soigner tout le monde.


Il croisa les bras contre son torse et poussa un nouveau soupir.


Nous ? lança Violine en regardant l’homme à ses côtés, comme si elle n’eût pas bien entendu.


Elle avait fait ce qu’elle pouvait, il est vrai, mais pouvait-elle seulement en faire plus sans attirer l’attention sur ce qu’elle était réellement ? N’était-ce pas dangereux pour elle comme pour les autres ? Pourtant, une chaleur nouvelle s’était installée au creux de son ventre et irradiait dans ses veines. Quelqu’un lui reconnaissait enfin une utilité. Elle pouvait aider les gens comme elle avait toujours voulu le faire ! et cela n’avait pas de prix pour elle.


Bien sûr ! Pensez-vous que je pourrais me passer d’une assistante de votre valeur ? Vous avez le côté humain qui me fait cruellement défaut !


Cela, elle l’avait aisément compris. Adan préférait mille fois s’occuper de remèdes que de blessés. Malheureusement, dans l’imbroglio des gens présents, il semblait être le seul qualifié pour la tâche. Mais il n’était plus seul, désormais. Violine rougit, elle baissa les yeux vers ses chaussures recouvertes de neige, et sourit d’un sourire qui éblouissait tout son visage.


Merci, Adan. C’est la chose la plus gentille que l’on m’ait dite depuis un long moment, dit-t-elle dans ce qui ressemblait le plus à une confession.


Elle se coinça les mains sous ses aisselles pour les réchauffer. Tout son corps protestait de rester dehors. Il était temps pour eux de rentrer au chaud, car elle commençait à ne plus sentir ses orteils engourdis par le froid.


Je vous avais sommé de rester dans la Chantrie !


Une voix avait claqué dans l’air comme un coup de fouet. Violine, comme l’alchimiste, avait sursauté avant de se tourner vers son détenteur. Dire que le commandant était en colère aurait été un doux euphémisme ! Son regard s’était assombri en voyant l’accoutrement de sa jeune protégée, maculée de sang maternel, alors qu’elle essayait de le cacher. Dans sa tête – Violine s’en doutait –, il s’imaginait sûrement qu’elle avait eu recours à de sombres rituels interdits, bien qu’elle n’en connût aucun.


Qu’est-ce que… commença-t-il, la main amorçant un lent mouvement en direction de son épée.


Pétrifiée, la jeune femme n’osa dire un mot pour se défendre. Et elle ne pouvait compter sur Adan pour l’aider ! Elle avait agi exactement comme le commandant le lui avait sommé : elle avait caché sa magie. Alors qu’il allait proférer la pire des accusations à son sujet et peut-être la terrasser, il fut interrompu par les vagissements du bébé qu’elle venait d’aider à mettre au monde. La vieille doyenne sortit de l’infirmerie et l’apostropha sans se soucier de la présence du soldat.


Elle veut vous remercier, ma dame.


Les yeux de Violine quittèrent alors le danger le plus immédiat qu’était devenu son protecteur. Elle rentra à l’intérieur de la bâtisse en compagnie d’Adan et de la vieille dame.


Le calme était revenu dans l’infirmerie. Les gens avaient pris leurs aises et n’étaient plus tous agglutinés. Certaines femmes d’expérience se pressaient autour de la jeune mère, à présent assise sur son lit de fortune et couvant du regard son plus précieux don du Créateur. Ses traits fatigués, ses cheveux luisants, ne trompaient pas sur son état physique, mais elle souriait ; elle souriait à cet enfant, le seul souvenir de celui qui était parti à jamais. Qui aurait pu survivre à pareille explosion ? Personne n’avait l’air de se bercer d’illusions ! Mais cette naissance, ici, au pire moment, cette vie nouvelle, en bonne santé dans le chaos, avait apaisé les peurs et les tensions. La mère se tourna vers la porte lorsque la vieille dame lui témoigna la présence de la mage. Un sourire moindre que celui réservé à son fils l’accueillit et, pour la première fois, Violine se sentit gagner par un sentiment de fierté.


Merci, murmura-t-elle, encore en proie à l’étrange sentiment d’être mère et celui d’être veuve.


Violine lui sourit de son mieux et soutint son regard afin de lui parler avec sincérité.


Que vous soyez en vie, sains et en bonne santé, est la seule gratitude dont j’ai besoin. Nous veillerons sur vous deux ces prochains jours, je vous le promets. Reposez-vous, vous l’avez mérité… tous les deux.


Il n’en fallut guère plus pour que la mère ferme les yeux et s’abandonne dans l’oubli. Violine opéra alors un demi-tour et manqua de se heurter à l’homme qui l’avait suivie sans avoir dégainé. Dans ses yeux, l’incompréhension se lisait aussi clairement que le Cantique de la Lumière sur un ouvrage de Chantrie.


Je ne suis pas ce genre de personne, lui dit-elle catégoriquement en passant à côté de lui, ce dernier lui emboîtant le pas.


Vous conviendrez qu’il était naturel que je doute de vous ! surtout après votre petite démonstration, il y a quelques heures de cela, continua-t-il sans la lâcher d’une semelle.


L’attention de cette dernière fut d’abord préoccupée par le nombre de blessés qui franchissaient les portes et par la masse de gens qui quittait la Chantrie. Mais elle se retourna sèchement vers le grand commandant.


J’en conviens ! Mais arrive-t-il souvent d’accuser les gens d’être mage du sang sans preuve ? Qu’est-ce qu’un peu de sang sur une robe ? Une raison suffisante ? Je ne connais rien à cette magie, mais je pense tout de même savoir qu’il en faut plus que cela !


Elle soupira et leva impérieusement ses mains encore sales.


Admettons... Je ne vous en tiendrais pas rigueur. Dites-moi seulement maintenant ce qu’il en est de là-haut… Qu’avez-vous vu et trouvé ?


Par-là, elle entendait bien sûr de savoir ce qu’il était advenu de sa sœur. Elle n’avait guère d’espoir ; il s’était évanoui avec les heures passées. L’après-midi déclinait déjà, ils avaient encore beaucoup de choses à accomplir. Adan et elle devaient s’occuper des blessés, et plus vite cette discussion prendrait fin, plus vite elle pourrait se remettre au travail ! Le commandant sembla un instant embêté par sa question, comme s’il redoutait quelque chose et qu’il souhaitait lui cacher la vérité.


La Brèche expulse des démons et produit des failles. D’autres s’ouvrent un peu partout, déversant ces cauchemars de l’Immatériel.


Il l’invita à marcher plus loin en sa compagnie tout en continuant de s’adresser à elle.


— Beaucoup de mes hommes ont été blessés, d’autres ont été tués… Par chance, Darse est hors de portée des failles pour le moment. Mais si nous ne trouvons pas le moyen de les fermer, nous ne pourrons pas les tenir à l’écart des civils très longtemps. Ceux qui vivaient en retrait sont soit morts soit disparus, ou ils ont été rapatriés ici.


Au fur et à mesure qu’ils avançaient, une étrange sensation prit la jeune femme ; la même sensation ressentie plus tôt ; l’effet d’un monde qui tournait au ralenti et qui la faisait évoluer sur un nuage irréel. Seule la voix du commandant était claire à ses oreilles, lui rappelant qu’elle était encore bien là.


Il n’y a pas de survivants à l’explosion… Et votre sœur… dit-t-il sur un ton mal assuré.


Un bruit dans la foule les ramena à la réalité. Deux femmes venaient de pénétrer Darse dans une grande discussion. Elles étaient suivies par deux gardes portant une civière sur laquelle un corps reposait.


EURYDICE ! s’écria Violine en courant vers sa sœur, mais elle n’y parvint pas.


D’abord, parce que Cullen l’empêcha d’aller plus loin en la retenant par le bras. Ensuite, parce qu’elle s’effondra elle-même sur le sol, terrassée par une sourde douleur dans le crâne qui la fit retourner dans cette effrayante vision qu’elle n’aurait jamais voulu rencontrer de nouveau. Avant tout cela, elle avait aperçu un éclat de lumière verte monter du corps inerte de sa sœur. Tandis qu’elle criait à pleins poumons sans s’entendre, son esprit était à nouveau plongé dans ce sombre brouillard émeraude. Une myriade de murmures, de cris, emplirent ses oreilles ; et peu importe où elle posait les yeux, le sol était jonché de cadavres calcinés. D’autres, enflammés, couraient avant de s’écraser sur la terre dans un bruit glaçant. Dans cet enfer, Violine se demandait où elle se trouvait, ce que tout cela pouvait bien signifier, mais surtout comment en sortir ! Une nouvelle douleur la prit, cette fois-ci à l’arrière du crâne, puis ce fut le trou noir.

 

Lorsque Violine s’éveilla, la douleur s’était manifestée à nouveau. Elle se passa les doigts sur son cuir chevelu endolori. Quelqu’un l’avait assommé sans sommation ! Peut-être y avait-il eu raison à cela ! Elle mit du temps à s'habituer à la pénombre du lieu et sa vue brouillée s’éclaircit progressivement. Ses doigts glissaient sur une fourrure douce et chaleureuse, l’invitant à rester allongée sur le lit et à replonger dans le monde des songes. Cependant, elle devait s’éclaircir les idées sur ce qui s’était passé. Pourquoi l’avait-on assommée ? Qui l’avait amenée jusqu’ici ? Et surtout, où était-elle ?


Elle fournit un effort pour se redresser et observer les lieux. Elle laissa presque échapper un cri de surprise en voyant qu’elle était dans le baraquement que lui avait attribué le commandant. Cela élucidait également une autre question… C’était probablement lui qui l’avait menée ici, avec ou sans aide. Par voie conséquente, peut-être que le même commandant, l’avait assommée. Cela faisait beaucoup de supposition, mais l’ensemble comportait une certaine logique. Non sans mal, car sa tête lui tournait, elle quitta le lit et se remit sur ses deux pieds encore chancelants. Elle devait retrouver Eurydice et trouver un moyen de quitter Darse avant de rentrer chez elle par n’importe quel moyen ; et de préférence, en restant en vie et en un seul morceau.


Alors qu’elle se tenait au mur de bois, qui jouxtait le lit, elle entendit une chaise racler le sol. Dans ce qui lui sembla le même mouvement, elle se retrouva avec la pointe d’une épée pointée sur le cœur. Elle suivit la lame des yeux jusqu’à la main gantée de son propriétaire, puis elle croisa le regard de celui qui la menaçait. Ses yeux mordorés, autrefois bienveillants, étaient rouges de colère, d’incompréhension et peur. Tous les traits de son chaperon semblaient tirés, glacés, durs, et rendaient l’ensemble encore plus menaçant que la lame elle-même. Pourtant, elle ressentit la morsure de la pointe de celle-ci dans sa chair, si bien qu’elle n’osa plus respirer.


Qu’êtes-vous ? demanda le commandant en rompant le silence.


Violine arqua le sourcil. Elle se demanda un instant ce qui l’avait mené à devenir ainsi, et surtout, quelle réponse il attendait. Le silence s’installa de nouveau, la mage n’osant pas rompre le non-bruit, de peur – sans doute – que la lame ne s’enfonce en son sein.


Vous n’êtes pas une abomination au sens stricte du terme. Vous n’êtes pas possédée par un démon, sinon il se serait défendu pour sauver l’enveloppe charnelle qu’il occupe. Alors expliquez-moi !


Cette dernière réplique, il l’avait hurlée, faisant sursauter la jeune femme qui sentit la lame s’enfoncer dans sa peau. Elle voulut lui crier à son tour qu’elle ne savait pas, mais la réponse ne lui suffirait pas !


Elle avait l’horrible sentiment d’être prise au piège, qu’elle n’était encore en vie à cet instant que pour répondre à son interrogatoire. Violine ne voyait pas d’issue favorable à cette altercation. Il lui avait déjà prouvé qu’il ne faisait aucune concession concernant les mages, et cela ne l’étonnait qu’à moitié. Un goût des plus amers régnait en maître dans sa bouche ; un goût qu’elle avait du mal à déglutir. Elle sentit la chaleur poisseuse d’une goutte de sang qui s’écoulait de la blessure infligée, parcourant la peau de son ventre, et continuant sa route. Elle refoulait son envie de pleurer, ses yeux la brûlaient violemment. Bravache, elle avait assuré à son père, qu’elle n’était pas effrayée par la mort, mais à quelques pas de celle-ci, elle aurait voulu opérer un demi-tour. Violine en avait fini avec les illusions et les espoirs déments. Elle ne reverrait jamais sa sœur, elle ne saurait jamais ce qu’elle avait voulu lui dire. Elle ne serrerait jamais plus son père dans ses bras, et jamais encore elle ne pourrait lui dire qu’elle était navrée de tous ces tourments causés. Elle ne rirait plus avec Nicholas, elle ne broderait plus avec Cassiopée, elle ne parlerait plus lecture avec Priam. Jamais elle ne pourrait revoir Achilles.


Elle allait mourir, mais ces souvenirs lui permirent de se décider à affronter la mort tout regardant son bourreau dans les yeux.


Ses bras, ballant le long de son corps, se mirent en mouvement, et elle attrapa de ses deux mains l’épée qui pénétrait sa poitrine. Elle resserra son emprise, goûtant le tranchant de la lame de ses paumes et plantant ses yeux dans ceux du commandant Cullen. Ce dernier la regarda faire, pris de surprise et de stupeur. Il ne raterait pas son coup, cela, elle n’en doutait pas ! Elle ne souffrirait pas, même si la possibilité de la douleur l’effrayait. Tout mouvement fut alors suspendu dans le temps avant même que Violine ne se décide à parler.


Je n’ai aucune réponse à vous fournir, Commandant. J’ignore de quoi je suis la proie. J’aimerais le savoir. J’aimerais vous répondre. Je ne le peux pas.


Cet aveu d’échec lui était aussi amer que l’inextricable situation à laquelle elle s’était condamnée en venant ici.


Le voile est déchiré. Qui sait ce qui va s’abattre sur les mages et si nous allons pouvoir y faire face. Croyez-vous vraiment que nous soyons aveugles au danger que nous pouvons représenter ? Que je n’ai aucune conscience de ce que je suis, simplement parce que j’ai été tenue à l’écart du monde des Cercles ? J’en ai bien plus conscience que vous, en tout cas. Et ce que je sais, c’est que je ne suis pas un monstre. Je suis juste une personne comme les autres, avec des pouvoirs que je n’ai pas souhaités. Avec une vie que je n’ai pas souhaitée !


De ses mains entourant l’épée coulait du sang, qui maintenant teintait ses poignets dans une roulade infernale vers ses coudes jusqu’à finir le sol. Elle attendait une réplique, un aboiement, une autre conjecture ou un contre-argument. Rien ne vint pourtant. Le visage de l’homme resta fermé, dur, froid, et plus rien d’autre ne traversait ses yeux.


Vous m’avez jugée et condamnée. Rien de ce que je pourrais dire ne changera votre point de vue sur moi. Alors allez-y, mais faites vite et faites bien. Je ne veux pas souffrir.


Elle ferma les yeux, desserrant ses doigts de la lame, et laissa ses bras retomber. Elle attendit le coup de grâce, résignée à son sort, mais il tardait à s’abattre. Elle sentait encore la pointe de fer contre sa chair, mais celle-ci tremblait à présent. Elle recula. Pour mieux frapper, se dit-elle. Puis vint le bruit caractéristique de son retour au fourreau. Elle ouvrit les yeux sur le monde et sur l’ancien templier.


Les mages ne sont pas des gens comme les autres, trancha-t-il, acrimonieux, la jaugeant du regard. Et ce n’est pas à moi de vous juger. De fait, vous n’avez commis aucun crime.


Il se détourna d’elle, ne lui offrant comme seule vue que celle de son dos.


Pas encore.


Du soulagement qui lui enserra le cœur, elle ne put profiter longuement, car les paroles de Cullen venaient de lui faire bouillir les sangs comme rarement dans sa vie. Elle sera les poings malgré la douleur de sa peau à vif et leva les yeux vers le commandant. Tel un tonnerre fou, ses iris irradiaient de rage et de colère. Le venin lui vint aux lèvres, et bientôt, elle ne put contenir ses paroles.


Les Templiers non plus ne sont pas des gens comme les autres ! cracha-t-elle dans le but évident qu’il réagisse.


Il s’arrêta et se tourna à demi vers elle alors qu’elle continuait sur sa lancée, envoyant toute la rancœur qu’elle avait envers ces hommes qui l’avait effrayée toute sa vie durant et qui, encore aujourd’hui, s’arrogeaient le droit de qui doit vivre ou mourir ; ou pire encore ; être apaisé.


Que sont les Templiers ? Les chiens de garde de la Chantrie ! Un ordre fait d’hommes et de femmes qui se croit suffisamment bien nés pour juger de la vie d’autrui. Ils se prétendent défenseurs des pauvres hères du dehors qui n’ont pas le malheur d’avoir vu naître en eux la magie ! En vérité, vous ne devez vos capacités à nous arrêter qu’à ce qu’on vous fait consommer, et qui vous réduit en esclavage ! Des esclaves et des drogués, usant d’une magie non naturelle, pour asservir d’autres êtres vivants ! La magie doit servir l’Homme et non l’asservir… Douce ironie ! Vous n’en êtes peut-être plus un, mais vous agissez et agirez toujours comme tel.


Devant sa verve, le commandant n’avait pas l’air de savoir quoi répondre. Pourtant, la colère se lisait dans son regard et dans la crispation des muscles saillants de son cou et de sa mâchoire carrée. Il était tendu, prêt à bondir et à répondre, mais il restait figé. Rassemblant le reste de son courage, Violine leva la tête de son plus bel air hautain et noble. Elle s’approcha du Féreldien.


Si moi je suis un monstre, parce que je suis née ainsi, sans possibilité de choix, qu’est-ce que vous, vous êtes ? Vous, qui avez choisi sciemment de devenir un monstre et un bourreau ? J’ai conscience de ce que je suis, mais vous, le savez-vous ?


Le regard planté dans le sien, le silence s’installa, long, lourd et tendu à l’extrême. Quel mage au monde, Tévinter mise à part, n’avait jamais craint les templiers ? Elle avait vécu dans la peur de leur ombre, celle-ci planant toujours tel un vautour. Au moindre faux pas, elle attirerait leur attention et serait punie. La terreur avait d’autant plus grandi avec le recrutement d’Achilles parmi eux. Mais jusqu’ici, Violine leur avait échappé. Douce ironie que pour sa première aventure hors de sa cage dorée, elle finisse chaperonnée par l’un d’eux et démasquée par ce même homme. Ce fut elle qui rompit cet échange silencieux pour regarder la porte qui menait à l’extérieur.


Je veux voir ma sœur, dit-elle à mi-mot avant de spécifier la suite de ses idées. Je veux savoir si elle va bien. Cette chose émanant d’elle est ce qui a causé mon malaise. Il faut que je sache.


Vous n’y pensez pas sérieusement ? À peine en contact avec cette chose à deux mètres de distance et vous vous êtes mise à hurler comme une possédée ! J’ai dû vous assommer lorsque j’ai vu la foudre s’échapper de vos mains ! contra Cullen en posant son bras contre le pan de mur en bois pour empêcher la possible progression de Violine. En outre, ce petit incident a attiré l’attention de deux des responsables des opérations. Je n’ai pas pu leur cacher votre lien de parenté. J’ai fait au mieux pour cacher votre… état. Elles veulent vous interroger et vous n’y couperez pas.


Oh ! Une chance que je n’aie pas fini dans un cachot alors ! se moqua-t-elle en retroussant légèrement son nez. Et c’était bien trop aimable à vous de me traiter avec autant d’égard… pour me menacer ensuite !


Elle se croisa les bras sur sa poitrine et, tout en plissant des yeux, le regarda avec colère.


Eh bien ? Qu’attendez-vous ? Menez-moi donc à mes interrogatrices ! Elles seront déçues, mais peu importe.


Cullen ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais il ne dit rien. Il soupira longuement, porta sa main à sa nuque qu’il massa avec insistance. Sa journée n’était décidément pas simple et il en avait probablement assez d’en prendre pour son grade !


Très bien. De toute manière, il est inutile de faire trainer les choses, conclut-il en opérant un demi-tour.


Il prit la cape râpée accrochée au porte-manteau et la tendit à l’apostate.


Mettez ça. Vous ne savez vraiment pas à qui vous allez avoir affaire. Mais puisque je dois retourner sur le terrain… le plus tôt sera le mieux.



Sur ces mots, il quitta la maisonnette, laissant Violine seule avec son vêtement à attacher. Elle secoua la tête et soupira à son tour. Elle ne le comprenait pas. Il ne la comprenait pas non plus. Aucun d’eux n’essayait de le faire. Mais comment pouvait-il être aussi accusateur et protecteur à la fois ? Elle qui était habituée à la simplicité de la vie noble, elle devrait s’habituer à la difficulté de la vie réelle.


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