Tevinter Slave

Chapitre 1 : L'Orpheline

4885 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 26/12/2025 16:02

Le champ de bataille n’avait plus rien d’un combat, seulement une fosse à ciel ouvert. Une vingtaine de corps s’amoncelaient dans un silence déjà lourd, comme si même le vent s’était retiré pour ne pas troubler les morts. Charon Mercar, Magister de l’Empire et général des armées tevintides, descendit de son cheval au milieu des cendres. C’était censé être une simple opération de nettoyage: quelques cultiste Venatori isolés qui avaient trouvé refuge près de Ventus. Un travail sans gloire, mais nécessaire à la sécurité de Tevinter. Pourtant, tout était déjà fini lorsqu’ils étaient arrivés. Pas un cri, pas un survivant, seulement la marque d’un mage d’une puissance inouïe. Les chairs étaient noircies avec une précision chirurgicale, les os pulvérisés de l’intérieur, et aucun coup d’épée n’avait été porté. Charon scruta les ruines d’un regard froid et exercé. Il connaissait la main des tueurs, la brutalité des guerres, les raffinements de la magie, mais jamais encore il n’avait vu pareille efficacité. L’ennemi avait frappé avec la froideur d’un scalpel. Pas de spectacle. Pas de message. Juste une extermination totale.


-         Quel genre de Mage peut générer une telle puissance. Murmura-t-il à lui-même.


Les Venatori ne sont pas des louveteaux, ce sont des loups. Forts, puissants, organisés, cruels. La personne qui les avait pulvérisés devait être redoutable… mais Charon devait-il le remercier… ou le craindre davantage que les cultistes du sang qu’il venait d’éliminer? Au fond de lui, il souhaitait ne pas découvrir la réponse. Il s’avançait entre les cadavres quand un son improbable brisa la stupeur des lieux. Un souffle, ténu. Un gazouillis étranglé, comme une plainte trop fragile pour appartenir à ce décor de cendres. Charon fronça les sourcils. Ses soldats échangèrent des regards incertains. Mais c’était bien réel.


-         Par les dents de Dumat!


Sous un pan de pierre calcinée, il trouva la source: un nourrisson, à peine âgé de quelques semaines, emmitouflé dans une couverture ancienne, mais propre, presque soigneusement pliée. Elle avait été déposée là après la tuerie. Protégée? Épargnée volontairement? Ou plutôt un abandon à la mort? Une découverte qui aurait pu être macabre s’il l’avait découvert trop tard? Les indices était pauvre.


Charon resta figé. L’enfant avait les oreilles effilées d’une elfe, une chevelure et des yeux argentés, . L’instant d’après, son esprit rationnel s’était déjà imposé : il doit la remettre au Magisterium. À Minrathie, la Capitale de Tevinter, elle aurait été inventoriée, cataloguée, marquée comme esclave, et vendue au Noble Altus le plus offrant. C’était la loi, c’était l’ordre. L’Empire ne se souciait pas de ce qu’un bébé elfe pouvait devenir. Les elfes étaient des êtres inférieurs, des propriétés, rien de plus. Mais sa main, lourde et hésitante, refusa de se détacher de la couverture. Ses yeux, sombres et impassibles d’ordinaire, restèrent accrochés à ce petit visage étrangement calme. Dans ses traits il n’y avait ni peur, ni larme, seulement une présence qui défiait l’évidence.


-         Mais qui est-tu?


Charon ne comprenait pas pourquoi il ne se détournait pas. Pourquoi son esprit de Magister, nourri à la discipline et aux certitudes de l’Empire, se fissurait soudain. Les Mercar ne sont pas des esclavagistes, mais la loi, c’est la loi. Était-ce l’étrangeté de la scène? La survie miraculeuse de cet enfant alors que tout respirait la mort? Ou bien ce sentiment fugace, insupportable, que quelque chose l’avait conduit ici pour cet instant précis? Il sut seulement qu’il ne pouvait pas la laisser. Ni à ses soldats, ni au Magisterium. Pas à cet Empire qui ne voyait dans les elfes qu’une ressource à posséder et exploiter. Contre toute logique, contre toute loyauté, il prit la couverture et serra le bébé contre lui, avant de se relever. Ses hommes, habitués à l’obéissance muette, ne dirent rien, persuadés que leur chef allait respecter la loi. Et dans ce silence, Magister Charon Mercar prit une décision qu’il n’admettrait jamais: ramener l’elfe dans sa propre demeure. La cacher. L’élever. Lui apprendre à survivre au travers des mailles de l’Empire. Un secret dangereux pour elle, pour lui et pour toute sa famille. Un geste contre nature, contre les lois, contre lui-même. Et pourtant, à ce moment-là, il sentit qu’il n’avait pas le choix.


-         Fouillez tout. Chaque tente, chaque coffre, chaque recoin. Je veux des lettres, des registres, des traces de rituels. Tout ce qui peut m’indiquer ce que ces fanatiques s’apprêtaient à faire.


Les soldats obéirent sans discuter, se dispersant parmi les ruines. Charon resta en retrait, les yeux mi-clos. Le Voile frissonna à la lisière de sa conscience. Une membrane ténue, toujours présente, toujours vibrante; un rideau entre deux mondes que seuls les mages pouvaient sentir, comme une pression familière derrière le sternum. D’ordinaire, le Voile laissait percevoir des traces, des remous, les cicatrices subtiles laissées par des sorts récents. Le passé magique n’était jamais parfaitement silencieux. Mais ici… Rien.


Il inspira lentement, ses paupières abaissées, et il inclina la tête de côté, tendant sa perception plus loin encore. Le Voile devant lui était lisse, uniforme, comme un lac gelé sans fissures. Pas d’ondes. Pas de résidus. Aucune brûlure arcanique, aucune dissonance, aucune secousse dans l’éther. C’était impossible. Même un novice qui ferait exploser son propre atelier laisserait derrière lui des vibrations chaotiques pendant des heures. Et les Venatori… eux maniaient des forces plus brutales encore. Leurs rituels imprégnaient le Voile comme de la fumée imprègne des tentures. Mais là, Charon ne percevait que le silence. Un silence qui n’était pas naturel. Un silence qui n’était pas l’absence d’activité… mais le résultat d’un effacement. Quelque chose avait gommé les traces, nettoyé l’éther, consumé non seulement les corps et les tentes… mais aussi la mémoire magique elle-même. Un frisson lui parcourut les doigts. Il baissa alors les yeux vers le minuscule paquet qu’il tenait dans ses bras : aucune tâche de sang, aucune brûlure, aucune panique. Un enfant qui était juste là, posé au centre du carnage, avec ses yeux brillants qui fixaient le Magister sans ciller. Pas avec la naïveté d’un nourrisson, mais avec une étrange lucidité, comme si elle tentait déjà de comprendre le monde qui l’entourait.


-         Comment es-tu arrivée ici? murmura-t-il, plus pour lui-même que pour elle.


Elle cligna simplement des yeux, imperturbable. Au loin, un groupe de soldats revint vers lui, l’air crispé et les mains vides.


-         Magister Mercar… il n’y a rien ici. Pas un parchemin, pas une rune. Tout est détruit ou carbonisé. On dirait que…

-         Que quelqu’un voulait que leur secret disparaisse avec eux, compléta Charon, sa voix douce mais tranchante.


Le silence retomba. Les soldats attendaient. Charon jeta un dernier regard au campement. La suite fut immédiat, sans hésitation visible. Il resserra légèrement sa prise sur le nourrisson, puis ordonna :


-         Brûlez tout. Je ne veux plus rien debout ici d’ici cinq minutes.


Les soldats acquiescèrent et se dispersèrent pour obéir.


Les flammes gagnèrent le campement Venatori lentement d’abord, puis avec une voracité presque vivante. Les tentes se tordaient comme des silhouettes en agonie, le bois des coffres éclatait sous la chaleur, les cendres montaient en colonnes mouvantes. Les corps carbonisés des fanatiques s’effondraient dans un silence absolu, celui-là même que Charon sentait encore dans le Voile. Il ne resta bientôt plus qu’un brasier uniforme, un bûcher gigantesque se reflétant dans les yeux argentés du nourrisson. Charon ne détourna pas le regard. Il observa jusqu’à ce que le moindre vestige devienne une ombre. Puis il fit un signe bref.


-         En selle. On rentre.


Les soldats, encore impressionnés par la violence de la scène et par l’absence totale d’explications, obéirent sans poser de questions. Les chevaux renâclèrent, nerveux à la proximité du feu et à la présence invisible dans l’air; quelque chose qu’ils sentaient eux aussi, peut-être. Le Magister approcha de son destrier. D’un geste assuré, il ajusta son manteau puis installa le nourrisson dans un creux sécurisé de son bras, veillant à ce que la couverture ne glisse pas. L’enfant ne protesta pas. Elle ne pleurait toujours pas. Il monta en selle d’un mouvement précis, parfaitement stable malgré le poids inhabituel qu’il portait. Alors le Magister tira légèrement sur les rênes. Sa voix porta dans l’air brûlant :


-          En marche.


La troupe s’ébranla. Les chevaux avancèrent en file serrée, leurs sabots soulevant la poussière grise laissée par les Venatori. Charon gardait le silence, le regard fixé droit devant lui, mais son esprit tournait, méthodique, tranchant. Quelqu’un, ou quelque chose, avait annihilé un groupe de cultiste entier avec une précision surnaturelle. Puis laissé un nourrisson indemne. Et s’était assuré qu’aucune trace magique ne subsiste. C’était plus qu’un hasard. Beaucoup plus qu’un accident.


La lumière des flammes mourantes s’éloigna derrière la troupe. Ils rentraient chez eux, et avec eux, un secret que l’Empire n’était pas prêt à comprendre. Le portail de fer forgé s’ouvrit sans un bruit. La grande allée pavée, bordée de cyprès taillés avec précision, menait au manoir Mercar. La demeure, massive mais élégante, dominait la campagne aux portes de Minrathie. Les lampes enchantées diffusaient une lueur douce sur la pierre blanche et les hautes fenêtres, donnant à l’ensemble une atmosphère de sérénité presque irréelle. Pourtant, le cœur de Charon battait lourdement sous sa robe de mage. Il savait ce que signifiait ramener une elfe, et pire encore, une anomalie, dans sa maison. À la porte, Claudia l’attendait déjà. La jeune mère, cheveux relevés à la hâte, tenait leur fils Caius contre elle. Son regard s’agrandit en voyant ce que Charon portait.


-         Charon… qu’as-tu fait?


Il aurait pu répondre avec la froide logique d’un magister, évoquer stratégie ou nécessité. Mais pour la première fois depuis longtemps, ses mots furent simples.


-         Je n’ai pas pu la laisser, Claudia. Elle était seule. Elle serait morte. Et si je la dénonce au Magisterium tu sais aussi bien que moi ce qu’il adviendra d’elle.


Claudia fronça les sourcils, partagée entre effroi et compassion. Elle regarda tour à tour son mari, l’enfant qu’elle berçait, puis cette minuscule être aux cheveux d’argent. Une elfe, ici, dans leur demeure. C’était dangereux, insensé. Mais… ses yeux revinrent sur le nourrisson. Si fragile, si calme.


-         Nous avons un fils. Tu veux vraiment mettre Caius en danger pour…


Elle hésita, sa voix trembla légèrement.


-         … pour une esclave?


Le mot lui brûla la langue. Elle détourna le regard, honteuse.


-         Oh! Pardon.


Plutôt que de répondre avec des mots, le Magister s’avança et posa doucement l’enfant dans les bras de sa femme et prit son fils en échange. Le contraste était saisissant: la chair rose et potelée de Caius, contre la peau pâle et presque diaphane de la fillette. Claudia sentit une chaleur fragile, une respiration ténue, et son cœur de mère se serra malgré la peur. C’est à ce moment que Maryse, la gouvernante, apparut à son tour, alertée par le tumulte discret. Elle porta la main à sa bouche, stupéfaite, mais ne dit rien. Ses yeux parlèrent pour elle: incompréhension, inquiétude… et un soupçon de tendresse. Claudia, les larmes aux yeux, finit par murmurer :


-         Tu veux vraiment lui donner cette vie? Une vie de Paria, cachée… une vie solitaire.


-         Plutôt que l’esclavage? Rétorqua Charon.


Elle ne répondit pas à la question. Son mari avait raison… probablement. Une prison dorée vaut-t-elle mieux que la vie indigne d’une esclave? Claudia secoua la tête pour chasser les images des esclaves humiliés publiquement dans les rues de Minrathie et continua :


-         Et si le Magisterium la découvre? Tu sais que ce sera la disgrâce pour toute la famille.


Charon inclina la tête. Il le savait déjà. Mais dans le silence du hall, le cri d’un nourrisson résonna soudain. Pas celui de Caius. Celui de la petite elfe, comme pour réclamer une place qu’on refusait de lui donner. Claudia la serra un peu plus fort, incapable de la repousser. Elle avait appris très tôt, en tant qu’épouse d’un Magister, que l’apparence comptait plus que la vérité. L’équilibre des convenances, des alliances, de la réputation, voilà ce qui assurait la survie d’une maison. Mais quand Charon entra ce soir-là, la réalité s’imposa comme un coup de vent glacé.


Son premier réflexe fut la peur. Peur de ce qu’on dirait si on apprenait. Peur du Magisterium, implacable. Peur aussi pour Caius, son fils, endormi dans les bras de son mari. Elle eut envie de reculer, de fermer la porte, de dire à Charon de ramener cette créature là où il l’avait trouvée. Mais ses yeux tombèrent sur la petite elfe. Les cheveux d’argent, impossibles à ignorer, l’auréolaient comme une flamme froide. Les paupières à peine entrouvertes révélaient des yeux d’un gris lumineux, presque irréels. Pas une créature. Pas une anomalie. Une enfant. Et Claudia sentit l’instinct de mère jaillir en elle comme un ordre qu’elle ne pouvait combattre.


-         Elle est si légère. Elle ne pèse rien.


Elle regarda Caius, comme pour comparer. Son fils avait les joues rondes, la peau douce, les cheveux foncé et bouclé de son père. Cette petite, elle, semblait faite d’un autre monde: trop fragile, trop singulière, mais absolument magnifique. Ses lèvres tremblèrent. Elle voulait crier. Elle voulait pleurer. Pourtant, son mari, cet homme dur et méthodique, avait ramené une orpheline dans leur maison. Claudia n’arrivait pas à comprendre pourquoi… et pourtant, une certitude se formait déjà: si Charon avait choisi, c’était parce qu’il avait vu, lui aussi, qu’on ne pouvait pas abandonner cet enfant.


-         Oh!


Claudia sentait la chaleur fragile du corps minuscule et la respiration saccadée d’un être dépendant d’elle pour survivre. L’odeur douce du linge usé qui l’enveloppait. Une larme roula sur sa joue. Elle se haïssait presque de céder si vite. Elle savait que ce secret pourrait un jour les détruire. Mais au fond d’elle, Claudia comprit qu’elle n’avait plus le choix. Ce n’était pas Charon qui avait décidé : c’était la vie qui venait de déposer une seconde enfant dans ses bras. Elle regarda Maryse. La gouvernante avait compris elle aussi. Pas un mot, juste une main qui tremblait près de sa bouche. Claudia sut qu’elles partageraient ce secret. Alors, en serrant la petite fille contre elle, elle murmura :


-         Maryse… préparez un bain et des vêtements propre pour…


Elle caressa tendrement la joue de l’elfe avec son pouce.


-         … pour Leda.


Et dans ce souffle, elle fit la paix avec sa peur. Parce qu’il n’y avait pas de retour en arrière. Leda était un être innocent, serrée dans une couverture trop grande pour elle, avec ses yeux qui s’ouvraient déjà comme deux miroirs inquiets sur le monde. Elle ne pleurait pas; au contraire, elle observait. Ses mains minuscules agrippaient l’air avec une vigueur inhabituelle, comme si chaque geste comptait déjà. Claudia disait qu’il y avait, dans ce regard encore neuf, une conscience silencieuse qui dépassait l’âge.


***

Quelques années passèrent. À trois ans, Leda parlait avec la précision d’une enfant beaucoup plus vieille. Sa mémoire était une cage sans faille: chaque mot qu’on lui adressait, chaque image qu’elle apercevait restait gravé. Maryse s’émerveillait de la voir réciter par cœur des contes après une seule lecture. Et elle ne se trompait jamais: les inflexions, les tournures, tout était reproduit. Quand Caius babillait encore maladroitement, Leda posait des questions auxquelles même son père hésitait à répondre.


Et à sept ans, la bibliothèque devint son royaume. Elle se faufilait entre les hautes étagères, tirant des volumes plus lourds qu’elle, lisant des heures durant sans perdre un mot. Les traités médicaux, les herbiers, les grimoires d’arcane qu’elle n’aurait pas dû comprendre, tout se gravant dans son esprit comme sur une tablette de pierre. Son père remarqua bien vite qu’il ne pouvait rien lui cacher: une simple expression de son visage suffisait à ce qu’elle devine la réponse avant même qu’il ouvre la bouche. Elle était dotée d’un génie désarmant. Surhumain. Charon et Claudia ignoraient parfois comment traiter cela.


Bien sûr, tout n’était pas rose pour une elfe à Tevinter. Un après-midi, Leda s’était assise derrière les lourdes portes de sa chambre les genoux repliés contre sa poitrine, les yeux fixés sur la lumière dorée qui s’infiltrait à travers les vitraux. Son père avait des invités, et comme toujours, Maryse lui avait soufflé d’aller se cacher et de ne pas faire de bruit. Leda n’aimait pas cette partie. Elle avait pourtant appris à marcher en silence mieux que quiconque, elle savait se glisser partout dans le domaine sans qu’aucune planche ne craque, mais se taire… ça, c’était difficile. Surtout quand elle savait que Caius, lui, pouvait courir dans la cour et discuter avec les autres enfants de familles voisines et revenir le soir avec des histoires pleines de rires et de poussière. Elle, on lui répétait que ce n’était pas prudent. La prudence, toujours la prudence. Tout le monde était gentil avec elle: sa mère, son père, Maryse, et Caius qui rit si fort qu’il fait vibrer les vitres. Mais malgré tout, il y avait des règles invisibles qu’on ne lui expliquait jamais vraiment. Elle le savait, parce qu’elle comprenait toujours plus vite que ce qu’on croyait, et que la règle principale, c’était: on ne doit pas me voir. C’est donc ainsi qu’à chaque fois, quand des invités franchissent le portail, Maryse la conduit par la main dans les couloirs comme si elles jouaient à cache-cache, mais ce n’était pas un jeu.


-         Chut, reste sage, soufflait-t-elle.


Alors Leda pense. Elle analyse. Elle additionne les faits dans sa tête, comme elle le fait déjà avec les chiffres, les histoires et les visages qu’elle n’oublie jamais. Caius a des cheveux bruns, comme papa et maman. Elle, elle a des cheveux argentés. Caius a des oreilles rondes aussi, comme papa et maman et même comme Maryse. Elle, les siennes pointent comme des petites lames. Caius pouvait sortir au marché avec Maryse. Elle, on lui disait toujours :


-         Une autre fois, ma chérie.


Une autre fois qui ne venait jamais. Elle n’avait pas besoin qu’on lui explique. Elle déduit. Ça fait longtemps qu’elle a remarqué qu’elle était différente. Quand elle se regarde dans le miroir, elle tire parfois sur ses oreilles. Se demandant pourquoi elles étaient si différentes de tout le monde. Personne n’osait lui expliquer encore. Alors elle se dit :


-         Je ne viens pas de la même place que Caius.


Elle ne savait pas ce que c’était cette autre place, mais elle savait que c’était la vraie raison. Pas sa taille, pas ses cheveux. Ses oreilles et ce qu’elles disaient sur elle. Les adultes croyaient qu’elle ne comprenait pas, mais elle voyait leurs regards trop rapides quand ils l’effleuraient du regard. C’était pour ça qu’elle devait rester dans l’ombre, alors que Caius, lui, avait le droit de briller. Parfois, la nuit, elle s’assoyait contre la fenêtre fermée et elle imaginait ce que ça faisait d’avoir des amis qu’on pouvait toucher, pas seulement regarder de loin. Elle se disait que si elle était née avec des oreilles rondes, elle pourrait marcher dans la rue en tenant la main de son frère sans que personne ne dise rien.


La porte de la chambre s’ouvrit doucement. Claudia passa la tête, un sourire fatigué au coin des lèvres.


-         Les invités sont partis, mon cœur.


Elle se leva sans un mot, Claudia l’aida à remonter sur son lit, remit une mèche argentée derrière son oreille. Mais ce geste, justement, fit monter la question que Leda gardait dans son ventre depuis trop longtemps. Claudia voyait bien l’ombre devant les yeux de sa fille.


-         Qu’est-ce qui te tracasse, trésor?


Elle fronça ses sourcils, hésita… puis souffla d’une voix très basse :


-         Maman… est-ce que vous avez honte de moi?


Claudia se figea.


-         Honte? Mais qu’est-ce qui te fait croire cela?


Leda pinça les lèvres. Ses petits doigts vinrent toucher ses oreilles pointues, qui dépassait de ses cheveux.


-         À cause de ça. Mes oreilles bizarres. C’est pour ça que je me cache quand il y a des invités… pas vrai?


Claudia s’assit au bord du lit. Son cœur se serra violemment en voyant la lucidité trop vive dans ces yeux d’enfant. Pas une plainte, pas des larmes capricieuses mais une logique tranchante, une douleur qui cherchait déjà à s’expliquer. Elle prit le visage de Leda entre ses mains fines.


-         Écoute-moi bien, mon coeur. Nous n’avons jamais eu honte de toi. Jamais. Tu es l’une des plus belles choses qui nous soit arrivée… tu comprends?


Leda la fixa, immobile, mais ses yeux brillaient de doute.


-         Alors pourquoi je dois me cacher?


Claudia inspira profondément. Chaque mot devait être choisi avec soin, sans trahir le secret, sans mentir complètement non plus, sinon Leda le verrait immédiatement.


-         Parce que… le monde dehors n’est pas aussi doux qu’ici. Il y a des gens qui… qui ne comprendraient pas. Et ils pourraient te faire du mal.


Leda cligna des yeux. Elle n’avait que sept ans, mais elle comprit. Ou plutôt, elle comprit à sa façon.


-         Donc ce n’est pas vous qui avez honte… ce sont les autres.


Claudia sentit ses yeux lui piquer face à la lucidité de sa fille. Elle serra l’elfe contre elle, enfouissant son visage dans ses cheveux.


-         Oui… ce sont les autres. Pas nous. Jamais nous.


Leda resta immobile dans ses bras, son esprit déjà trop éveillé. Les mots de sa mère la réchauffaient, mais une graine amère restait plantée dans son cœur: même si ce n’était pas sa famille qui avait honte, c’était bien elle, Leda, qui était la raison pour laquelle on devait la cacher. Claudia sentait Leda se tendre dans ses bras. L’enfant recula un peu, la regardant avec ce sérieux trop grand pour son âge.


-         Mais maman… pourquoi le monde aurait honte de moi? Je suis gentille. Je suis polie. J’aide Maryse quand elle a besoin et même quand elle n’a pas besoin. J’écoute toujours ce que vous dites et je dis toujours la vérité.


Sa petite voix trembla à peine, mais chaque mot sonnait comme une démonstration logique, une preuve qu’elle avait droit, elle aussi, à une place à découvert. Puis, après un silence trop long, Leda baissa les yeux.


-         … C’est parce que je ne suis pas jolie? À cause de mes oreilles? Alors les gens ne voudront pas me parler?


Claudia resta pétrifiée. Son cœur se serra si fort qu’elle en eut presque mal au ventre. Elle aurait voulu crier que non, que sa fille était belle, unique, brillante comme nulle autre. Mais elle savait que Leda verrait dans ses yeux si elle déformait la vérité. Et la vérité… la vérité était trop cruelle pour ses sept ans. Trop lourde pour ses petites épaules. Elle inspira longuement, chercha ses mots comme si chaque syllabe pouvait blesser. Elle prit doucement les mains de Leda dans les siennes.


-         Mon cœur… écoute moi bien… ce n’est pas une question de bonté, ni de politesse, ni même de beauté. Tu es tout cela, et bien plus encore. Mais… le monde là-dehors est… compliqué. Et parfois, les gens décident de ne pas aimer ce qu’ils ne comprennent pas.


Les yeux de Leda se plissèrent. Elle sentait bien que ce n’était pas toute la réponse. Qu’il y avait autre chose, derrière. Une vérité que sa mère n’osait pas lui dire. Elle insista, doucement :


-         Alors… c’est quoi, la vraie raison?


Claudia déglutit, son regard se troubla. Elle caressa la joue pâle de sa fille.


-         Ce n’est pas encore le moment pour toi de l’entendre, d’accord? Pas encore. Quand tu seras plus grande, je te le promets, tu comprendras.


Leda resta silencieuse. Elle voulait protester, dire qu’elle comprenait déjà beaucoup plus que ce qu’on croyait. Mais elle savait aussi que si sa mère refusait de répondre, c’était qu’il y avait une raison. Alors elle se blottit contre Claudia, les sourcils froncés, un tourbillon de pensées dans la tête. Elle n’insista pas. Mais au fond, elle jura qu’elle finirait par découvrir cette vérité que même sa mère n’osait pas dire à voix haute. Et dans son petit cœur déjà trop lucide, une pensée lourde s’installe: Ils m’aiment, oui. Mais je ne serai jamais comme eux.

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