Tevinter Slave
La chambre de Leda était trop grande pour une enfant. Les plafonds s’élevaient si haut qu’ils disparaissaient dans l’ombre, sculptés de fresques anciennes représentant des constellations tevintides. Les rideaux de soie lourde, brodés du sceau discret de la Maison Mercar, retenaient encore la nuit derrière les hautes fenêtres arquées. Leda ouvrit les yeux bien avant l’aube. Elle le faisait toujours. Son corps frêle n’avait jamais semblé réclamer autant de sommeil que celui des humains. À sept ans, elle savait déjà que ce n’était pas normal. Ou plutôt, que ce n’était pas humain. Elle n’en ressentait ni fierté ni gêne. C’était un fait. Comme la respiration. Comme les chiffres qui se mettaient à défiler dans son esprit avant même qu’elle ne soit entièrement éveillée.
Elle resta immobile quelques instants, écoutant. Le domaine Mercar dormait encore. Pas de pas dans les couloirs de marbre. Ni de murmures. Pas même le bruissement feutré des rideaux qu’on tirait. Le silence avait une texture particulière à cette heure-là; dense, maîtrisée, presque respectueuse. La petite elfe se redressa lentement, avec une prudence acquise très tôt. Elle savait qu’elle ne devait pas déranger la maisonnée. Les autres devaient dormir plus longtemps, il fallait respecter ça. Ses pieds nus touchèrent le sol froid. Le marbre la fit frissonner. Une sensation qu’elle nota mentalement, sans s’y attarder. Elle traversa la chambre jusqu’à sa petite table de travail, soigneusement ordonnée malgré son âge. Rien n’était laissé au hasard. Les livres étaient alignés par taille et par sujet : Histoire de Tevinter, mathématiques élémentaires, grammaire impériale, principes de logique formelle, un traité simplifié sur les constellations magiques, etc. Elle savait lire depuis longtemps. Écrire aussi. Et compter… mieux que bien des adultes.
Elle tira une chaise trop grande pour elle et s’assit, le dos droit, les pieds ne touchant pas le sol. Elle ouvrit un carnet relié de cuir sombre. Elle ne dessinait pas comme les autres enfants. Pas de fleurs. Pas d’animaux. Elle traçait des schémas. Des suites logiques. Des symboles qu’elle avait vus une seule fois dans la bibliothèque privée de son père et qu’elle avait mémorisés sans effort.
Le temps passa sans jusqu’à ce que la première cloche lointaine du domaine annonça la sixième heure du matin. Leda referma son carnet avec une précision presque cérémonielle. Elle se leva, lissa sa tunique de nuit, et retourna s’asseoir sur son lit. C’était l’heure. Bientôt, sa maman viendrait la chercher pour ses leçons.
Claudia Mercar arriva enfin dans la chambre de sa fille. Elle s’arrêta un instant sur le seuil, comme chaque matin. La fillette était exactement là où elle s’attendait à la trouver. Assise au bord de son lit trop grand, le dos parfaitement droit, les mains jointes sur ses genoux, immobile. Déjà prête. Toujours prête. Elle ne balançait pas les pieds, ne jouait pas avec le tissu de sa robe, ne semblait pas hésiter entre le sommeil et l’éveil comme le faisaient les autres enfants de son âge. Elle attendait. Claudia entra et referma la porte derrière elle sans bruit.
- Bon matin, Trésor.
Les yeux argentés de Leda s’illuminèrent aussitôt.
- Bon matin, maman.
Son sourire était calme, contrôlé, mais sincère. Claudia s’approcha, lissa machinalement une mèche de cheveux clairs derrière l’oreille effilée de sa fille, puis s’assit à côté d’elle.
- Qu’as-tu fait ce matin ? demanda-t-elle doucement, déjà certaine que la réponse ne serait pas celle qu’une mère ordinaire aurait attendue.
Leda inspira, comme si elle s’apprêtait à présenter un rapport.
- J’ai travaillé, répondit-elle, fière sans être arrogante.
Avant même que Claudia puisse poser une autre question, l’enfant se leva d’un mouvement vif, trop vif pour quelqu’un d’aussi petit, et traversa la chambre sans bruit. Elle glissa jusqu’à son bureau avec une précision qui trahissait l’habitude, attrapa son carnet et revint vers sa mère à petits pas rapides.
- J’ai analysée l’article du journal de papa. Celui sur la redistribution des ressources magiques dans les districts du sud, précisa-t-elle en ouvrant le carnet sur ses genoux.
Claudia sentit une tension familière se nouer dans sa poitrine.
- Et?
Leda pointa une série de chiffres tracés d’une écriture appliquée, trop régulière pour une enfant de sept ans.
- Il y a une erreur.
Son doigt s’arrêta sur une ligne. Elle avait réécrit un passage de l’article avec comme seul aide sa mémoire.
- Ils ont recompté la projection à partir d’une base incorrecte. Le coefficient change si on prend en compte la troisième variable…
Elle tourna la page.
- Alors j’ai tout refait.
Claudia cligna des yeux. Elle savait déjà que ce qu’elle regardait était juste. Elle n’avait même pas besoin de vérifier longtemps. Les calculs étaient clairs, méthodiques, implacables. La jeune elfe avait non seulement trouvé l’erreur, mais elle l’avait expliquée, décortiquée, reformulée de trois manières différentes.
- Tu as lu ça hier matin, murmura Claudia.
- Oui, répondit Leda simplement. Comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle du monde.
Une inquiétude familière s’insinua en Claudia, sourde et persistante. Une enfant elfe, adoptée par deux Altus, brillante au point d’en devenir dangereuse pour elle-même: c’était une équation que Tevinter ne pardonnait pas. Les Mercar avaient signé pour elle lorsqu’ils l’avaient adopté. Une vie de solitude, de silences et d’ombres. Convaincus que c’était préférable à une existence de servitude. Elle se demandait pourtant si la sécurité valait ce prix. Sa fille était plus brillante que quiconque, et Claudia craignait que ce génie ne devienne une autre prison. Une qui l’éloignerait des autres, non par les murs du domaine, mais par son propre esprit. Sa fille regardait la vie comme un échiquier, calculant chaque mouvement avec une précision implacable, et Claudia redoutait le jour où elle réaliserait qu’il existait des choses qu’on ne pouvait ni anticiper, ni résoudre.
Claudia posa une main sur le carnet, puis sur celle de sa fille. Elle sourit. Un sourire mesuré. Mais ses yeux trahissaient quelque chose de plus trouble. De la fierté, évidemment. Une fierté immense. Mais aussi cette peur sourde qu’elle ne partageait avec personne.
- C’est très impressionnant, dit-elle finalement.
Leda hocha la tête, satisfaite. Puis releva les yeux vers sa mère. Elle n’avait rien demandé. Elle n’avait rien calculé. Mais quelque chose avait changé. Le sourire de Claudia était toujours là, à la bonne place, parfaitement maîtrisé. Pourtant, ses épaules s’étaient légèrement tendues. Sa main reposait sur le carnet avec un peu trop de fermeté. Leda connaissait ces détails. Elle les observait sans y penser, comme on lit une phrase familière.
- Tu es inquiète, maman, dit-elle doucement.
Claudia se figea à peine une fraction de seconde.
- Non, répondit-elle aussitôt, avec une chaleur étudiée. Ne t'en fais pas pas, ma chérie.
La fillette inclina légèrement la tête, perplexe.
- Tes sourcils se sont rapprochés. Et ta respiration a changé.
Claudia inspira lentement, puis posa sa main sur la joue de sa fille.
- Mon cœur, dit-elle d’une voix calme, presque souriante, tu n’as pas à t’inquiéter pour moi.
Son pouce caressa la peau pâle, geste tendre, appris autant que ressenti.
- C’est mon rôle de m’inquiéter pour toi. Pas l’inverse.
Leda hocha la tête. Elle acceptait toujours les règles lorsqu’elles lui étaient clairement énoncées.
- D’accord, répondit-elle.
Mais tandis que Claudia se levait, Leda resta immobile sur le lit, le regard fixé sur le point exact où sa mère avait hésité. Là, entre un battement de cœur et un mensonge bienveillant.
Claudia l’invita à s’habiller et à la rejoindre dans la salle à manger. La fillette obéit sans discuter. Comme toujours. Les gestes s’enchaînèrent comme ils le faisaient chaque matin : la chemise soigneusement choisie, les cheveux tressés, les chaussures ajustées.
Elle traversa les couloirs silencieux du domaine, passa devant des portes closes et des statues immobiles, jusqu’à ce que l’odeur familière du pain chaud et des infusions annonce le petit déjeuner que Maryse avait préparé avec soin. Leda prit place à table, droite et attentive, la maison était enfin éveillée. Le petit déjeuner à peine terminé, Claudia se leva la première.
- Nous allons commencer la leçon, les enfants, annonça-t-elle simplement.
Le salon Est du domaine Mercar était baigné d’une lumière plus franche que le reste de la maison. Les hautes fenêtres donnaient sur les jardins intérieurs, où l’eau des bassins reflétait les premières couleurs du matin. C’étaient là que se tenait les leçons de Claudia. Les Mercar ne pouvait pas délaisser l’éducation de leurs enfants à d’autres personne. Ils voulaient que leur fille reçoivent une éducation complète d’Altus. Elle était peut-être un secret, une anomalie pour Tevinter, une fillette au oreilles pointues que l’Empire jugeait inférieur, inutile. Mais Claudia et Charon ne voulait pas de ces préjugés dans leur maison. Leda devait être respectée et traitée comme la personne qu’elle était. Enfin, sans sans toutefois dépasser les limites de sa sécurité.
Leda s’installa à la table basse, comme toujours, déjà attentive. Caius, lui, traîna les pieds. Il était plus attirée par les leçons de combat et de magie de leur père. Il s’affala sur son siège avec un soupir mal dissimulé, les bras croisés, le regard fuyant déjà vers les fenêtres.
- Aujourd’hui, en politique, commença Claudia en déployant un parchemin sur la table, nous parlons du jeu noble dans les différentes régions de Thedas.
Caius grimaça. Leda, au contraire, se pencha légèrement en avant. La politique la fascinait. Non pas pour le pouvoir brut, elle n’y voyait ni gloire ni grandeur, mais pour sa logique interne. Les alliances. Les mensonges. Les concessions déguisées en vertus. Tout cela formait un système cohérent, presque élégant, où chaque décision entraînait une réaction mesurable.
- Tevinter ne gouverne pas seul, poursuivit Claudia. Il influence. Il négocie. Il attend.
Elle indiqua différentes régions sur la carte : Orlaïs, Ferelden, les Marches Libres.
- Chaque territoire a ses règles. Ses faiblesses. Ses orgueils.
- Et pourquoi on devrait s’en soucier? marmonna Caius.
Claudia le fixa. Le regard sérieux.
- Parce que l’ignorance coûte plus cher que la patience, jeune homme, répondit-elle sans hausser la voix.
Leda, elle, avait déjà mémorisé la carte.
- Orlaïs valorise l’apparence plus que la vérité, dit-elle après un instant. Alors qu’à Ferelden, la loyauté personnelle compte davantage que les titres.
Claudia la regarda, surprise. Puis acquiesça.
- Exact.
Caius soupira de nouveau.
- C’est ennuyeux.
Leda tourna légèrement la tête vers lui, sincèrement perplexe.
- Ce n’est pas ennuyeux, dit-elle. C’est prévisible.
Claudia retint un sourire. Puis tapota doucement le parchemin, attirant leur attention.
- Très bien. Alors parlons d’un cas concret. Peut-être que cela attira davantage ton intérêt, Caius.
Elle fit glisser la carte pour mettre en évidence Orlaïs.
- Vous êtes un ambassadeur tevintide invité à la cour impériale d’Orlaïs. L’impératrice vous accorde une audience privée. Elle vous félicite publiquement pour votre sens de l’honneur… puis, dans la même phrase, évoque avec regret la réputation de cruauté de Tevinter.
Caius fronça les sourcils.
- C’est une insulte, répondit-il aussitôt. Il faut le corriger.
Claudia inclina légèrement la tête.
- Explique-moi comment?
- En rappelant notre puissance, ajouta-t-il, un peu moins sûr de lui.
Claudia hocha la tête sans donner de réponse. Puis se tourna vers sa fille.
- Et toi?
La fillette resta silencieuse quelques secondes. Pas parce qu’elle hésitait, mais parce qu’elle évaluait toutes les ramifications. Elle visualisa la salle, les regards, la rumeur qui suivrait. Elle imagina les conséquences à court, moyen et long terme.
- Je la remercierais, dit-elle finalement.
Caius la dévisagea, incrédule.
- Quoi? Tu la remercierais? Elle vient de t’insulter.
- Oui.
Elle leva les yeux vers sa mère.
- Elle ne cherche pas une réponse. Elle cherche une réaction.
Claudia ne dit rien.
- Si je me défends, je valide l’accusation. Si je l’ignore, je parais complice. Alors je la remercie pour son honnêteté… et je souligne combien Tevinter et Orlaïs partagent le même souci de stabilité.
Elle marqua une pause.
- Puis je change de sujet.
Caius ouvrit la bouche, la referma.
- Mais… tu ne corriges pas l’insulte, protesta-t-il.
Leda pencha légèrement la tête.
- Non, parce que ce n’est pas une erreur, dit-elle calmement. C’est un outil.
Claudia se redressa lentement.
- Exact, dit-elle.
Son regard se posa sur Leda, plus longtemps qu’il n’aurait dû pour une simple leçon. Il n’y avait ni exagération, ni triomphe dans les paroles de l’enfant. Juste une compréhension froide et précise du jeu.
- La politique n’est pas un débat. C’est une mise en scène, dit-elle calmement. Un langage subtil et précis.
Elle posa son regard successivement sur Caius, puis sur Leda.
- Les mots ne servent pas à dire la vérité. Ils servent à la façonner.
Un léger silence suivit.
- La vérité brute est rarement utile. Mal employée, elle devient une faiblesse. Bien manipulée, elle devient une arme.
Caius se renfrogna.
- Donc on ment?
- Non, corrigea Claudia aussitôt. On choisit ce que l’autre est prêt à entendre.
Elle se tourna vers Leda.
- Chaque mot doit être pesé. Chaque silence, intentionnel. Ce que tu tais est souvent plus important que ce que tu dis.
Leda hocha lentement la tête.
- Comme un calcul, murmura-t-elle. Si on change une variable, le résultat change.
Claudia acquiesça.
- Exactement.
Elle inspira profondément.
- Souvenez-vous de ceci : la vérité n’est jamais absolue en public. Elle est négociée.
Leda enregistra chaque syllabe avec le sérieux qu’elle réservait aux lois immuables. Caius, lui, ne comprit qu’une chose : cette langue-là était compliquée. Lorsque la leçon prit fin, Claudia referma la carte.
- Vous pouvez y aller, dit-elle. Votre père vous attend pour la leçon de combat.
Caius se leva aussitôt, soulagé, et quitta le salon Est d’un pas pressé. Leda se leva à son tour, prête à le suivre, quand la voix de Claudia la retint.
- Leda. Une minute, s’il te plaît.
L’enfant s’arrêta net. Claudia s’approcha et s’agenouilla devant elle pour être à sa hauteur.
- Dis-moi… commença-t-elle doucement, est-ce que tu t’ennuies pendant les cours? Est-ce que tout va bien pour toi?
Leda cligna des yeux, surprise par la question.
- Je ne m’ennuie pas, répondit-elle après réflexion. J’attends.
Claudia fronça légèrement les sourcils.
- Tu attends quoi ?
- Que Caius ait fini de comprendre.
La réponse n’était ni cruelle ni arrogante. Elle était factuelle.
- Je suis plus vite, ajouta Leda calmement. Alors je refais les exercices dans ma tête. Ou je pense à autre chose.
Claudia ferma les yeux une fraction de seconde. L’entendre formulé ainsi, avec cette précision désarmante, lui donna l’impression que le problème venait de se matérialiser entre elles.
- Est-ce que ça te dérange? demanda-t-elle.
Leda hésita. Pas par émotion. Par exactitude.
- Non, dit-elle finalement. C’est efficace.
Claudia posa une main sur son épaule.
- Si un jour ce n’est plus le cas… murmura-t-elle, tu me le diras.
Leda hocha la tête, docile.
- Oui, maman.
- D'accord. Allez, file.
Puis elle quitta la pièce à son tour, rejoignant Caius dans le couloir menant à la salle de bal, là où Charon Mercar les attendait déjà. Claudia resta seule un instant, le regard fixé sur la porte close, consciente que l’écart entre ses deux enfants ne cessait de grandir et qu’aucune leçon ne pourrait jamais vraiment le combler.
La salle de bal n’avait plus rien d’élégant. Les tentures avaient été tirées, le sol dégagé, et une large table de bois occupait désormais le centre de la pièce. Dessus reposaient plusieurs armes, soigneusement disposées : dagues d’entraînement, bâtons, épées légères, pièces lestées. Rien de décoratif. Tout avait une fonction.
Charon Mercar se tenait derrière la table, les mains croisées dans le dos.
- Approchez, ordonna-t-il.
Caius obéit aussitôt. Grand pour son âge, déjà large d’épaules, la magie lui venait naturellement. L’énergie du Voile circulait en lui avec une aisance presque insolente. Il était ce que Tevinter valorisait : fort, visible, puissant.
Leda s’avança à sa suite. Elle était plus petite, plus légère. Ses pas étaient silencieux. Elle n’avait aucune affinité magique malgré les espoirs discrets qu’on avait nourris un temps. Mais son regard analysait déjà la disposition de la pièce, la distance entre les colonnes, l’angle des fenêtres, le poids probable de chaque arme sur la table.
Charon posa les yeux sur eux tour à tour.
- La leçon d’aujourd’hui porte sur les capacités de combat, dit-il. Et leur optimisation.
Il saisit une dague et la déposa devant Leda. Puis un bâton renforcé devant Caius.
- La force brute ne suffit pas toujours, poursuivit-il. La magie non plus. Ce qui décide d’une victoire, c’est l’adéquation entre ce que vous êtes… et la manière dont vous combattez.
Caius redressa fièrement les épaules. Leda, elle, observa la dague.
- Caius, reprit Charon, tu as la portée, la puissance et la magie. Tu contrôles l’espace.
Puis il se tourna vers Leda.
- Et toi, dit-il plus lentement, tu n’as rien de tout cela.
Caius esquissa un sourire, aussitôt effacé par le ton de son père.
- Mais tu es rapide. Discrète. Et tu réfléchis avant d’agir.
Leda hocha la tête.
- Alors tu ne cherches pas à gagner par la force, conclut Charon. Tu cherches à ne jamais te retrouver dans une situation où la force est nécessaire.
Il recula d’un pas.
- Montrez-moi.
Les enfants prirent position. Comme on le leur avait appris, chacun selon sa propre discipline. Caius se plaça le premier. Les pieds bien ancrés dans le sol, le bâton tenu à deux mains, le corps ouvert, prêt à projeter sa magie à la moindre ouverture. Il occupait l’espace naturellement, comme s’il avait été conçu pour cela. Leda se positionna ensuite. Plus loin. Plus bas. La dague tenue à l’envers, lame le long de l’avant-bras, posture compacte. Elle ne faisait pas face directement à Caius. Elle se décalait légèrement, réduisant l’angle, minimisant la surface exposée. Ses pieds étaient déjà orientés vers une trajectoire de fuite. Le Magister ne dit rien. Il observait. Chaque détail. Chaque respiration. La tension dans les épaules de Caius. Le poids réparti trop en avant. Les yeux de Leda, qui ne fixaient jamais un point précis mais balayaient constamment; distance, rythme, possibilités.
- Quand vous êtes prêts, dit-il simplement.
Caius attaqua le premier. Ce fut instinctif. Direct. Une avancée franche, une poussée de magie contrôlée, suffisante pour déséquilibrer sans blesser. Exactement ce qu’on attendait de lui. Mais sa soeur bougea avant même que le sort ne soit pleinement formé. Elle recula d’un pas, pivota, laissa l’attaque glisser là où elle ne se trouvait déjà plus. Elle ne chercha pas à riposter. Elle cherchait autre chose. Du temps. Charon plissa légèrement les yeux. Caius fronça les sourcils et attaqua de nouveau, plus vite cette fois. Leda se rapprocha au lieu de fuir, passa sous la portée du bâton, effleura l’avant-bras de son frère de la pointe de sa dague. Juste assez pour marquer un point imaginaire. Puis elle se retira aussitôt.
- Arrêtez, ordonna Charon.
Le silence retomba lourdement. Caius haletait, surpris. Leda était déjà immobile. Charon s’approcha lentement.
- Caius, dit-il, tu cherches à dominer le combat.
Il se tourna vers Leda.
- Et toi… tu cherches à le terminer avant qu’il ne commence.
Son regard resta sur sa fille un peu plus longtemps.
- Souvenez-vous de ceci, conclut-il. La force impose. L’intelligence évite. L’optimisation, elle, décide de qui rentre vivant.
La fillette fronça les sourcils.
- C’est inexact, dit Leda.
Sa voix était calme. Pas défensive. Pas provocante. Charon s’arrêta. Caius tourna la tête vers elle, incrédule. On ne corrigeait pas leur père. Pas comme ça.
- Explique, répondit Charon après un court silence.
Leda baissa légèrement la dague, mais ne changea pas de posture.
- Je ne cherche pas à terminer le combat avant qu’il commence, dit-elle. Je cherche à réduire le nombre de décisions possibles.
Charon plissa les yeux.
- Quelle différence?
- Si le combat existe, il y a trop de variables, répondit-elle simplement. La fatigue. L’erreur. L’émotion. La chance.
Elle leva les yeux vers lui.
- Je préfère les éliminer avant.
Un silence lourd s’abattit sur la salle. Caius avala difficilement sa salive. Charon observa sa fille comme on observe une pièce rare; avec intérêt, mais aussi avec prudence.
- Et comment fais-tu cela? demanda-t-il enfin.
- En forçant l’autre à agir selon mes conditions, répondit Leda. Ou à ne pas agir du tout.
Elle fit un geste vers le sol, là où elle s’était tenue un instant plus tôt.
- Si Caius avait reculé, j’aurais gagné sans bouger. S’il avait avancé trop vite, il se serait exposé. Dans les deux cas, je n’avais pas besoin de frapper.
Charon inspira lentement.
- Tu penses comme une stratège, ma fille, dit-il.
Charon reprit en haussant la voix et reprenant son autorité.
- Très bien, reprenez position.
Mais son regard, désormais, ne quittait plus sa fille.
Les enfants reprirent position. Cette fois, l’atmosphère avait changé. Caius était plus tendu, piqué dans son orgueil. Leda, elle, analysait davantage. Peut-être trop. Elle suivait chaque micro-mouvement de son frère, la contraction de ses épaules, l’inflexion de sa respiration. Elle anticipait. Charon ne dit rien. Caius attaqua. Pas frontalement. Il feinta sur la droite, laissant volontairement son flanc ouvert. Une invitation. Leda la vit. Elle crut la comprendre. Elle avança d’un demi-pas, prête à exploiter l’ouverture, convaincue d’avoir identifié l’erreur. C’était là sa faute. Caius pivota brusquement, utilisant l’élan qu’elle avait mal interprété. Le bâton frappa avant qu’elle ne puisse se retirer. Un coup sec, mal placé, mais réel. La fillette recula sous l’impact. La douleur fut immédiate. Vive. Quelque chose craqua. Elle porta la main à son visage sans un cri. Le sang jaillit presque aussitôt, chaud, abondant, coulant sur sa lèvre et ses doigts. Son nez était fendu net à l’arête.
- Assez, dit Charon, sans élever la voix.
Caius s’immobilisa, blême.
Leda resta debout. Elle cligna des yeux, surprise. Non par la douleur, mais par l’erreur. Elle inspira lentement, tentant de comprendre ce qui venait de se produire pendant que le sang continuait de couler.
Charon s’approcha.
- Tu as lu trop vite, dit-il.
Il ne regardait pas la blessure. Il regardait son visage, ses yeux.
- Tu as supposé une intention là où il y avait une préparation.
Il se tourna vers Caius.
- Et toi, ajouta-t-il, tu as appris à ne pas télégraphier ton attaque.
Puis de nouveau vers Leda.
- L’intelligence ne protège pas des fautes d’interprétation, conclut-il. Et en situation réelle, ce genre d’erreur te coûterait bien plus qu’un nez.
Leda hocha lentement la tête, le sang tachant désormais le sol de marbre.
- Oui, père, dit-elle, la voix parfaitement stable.
Charon fit un signe à Maryse, qui s’était approché sans un mot.
- Soignez là, s’il vous plaît.
Puis il se tourna vers ses deux enfants pour conclure.
- Et souvenez-vous de ceci : l’optimisation ne remplace jamais l’humilité.
Leda quitta la salle sans se presser. Ce jour-là, elle apprit quelque chose qu’aucun livre ne lui avait jamais enseigné: qu’un calcul pouvait être juste… et pourtant incomplet.
La fillette suivit Maryse sans un mot. La gouvernante avançait d’un pas rapide mais maîtrisé, comme si le domaine lui-même refusait toute agitation inutile. Le sang avait cessé de couler abondamment, mais il tachait encore la chemise de la fillette. L’infirmerie du domaine Mercar était petite, fonctionnelle. Rien de luxueux ici. Des étagères de bois sombre, des fioles étiquetées, une table de soin éclairée par une lumière franche. Maryse fit asseoir Leda et lui prit doucement le menton entre ses doigts.
- Ne bouge pas, mon ange, murmura-t-elle.
Elle nettoya le visage de l’enfant avec une précision experte, rinçant le sang, essuyant patiemment la peau pâle. La douleur revint par vagues, aiguë, mais Leda ne broncha pas. Elle observait le plafond, comptant ses respirations, analysant la sensation comme on analyse un problème. Maryse examina la plaie plus longuement, les sourcils froncés.
- Ouf, dit-elle finalement. C’est assez large.
Elle soupira doucement.
- Il faudra faire des points de suture.
Leda tourna légèrement la tête.
- Combien?
Maryse esquissa un sourire triste.
- Je ne sais pas encore.
Puis, plus doucement :
- Mais ça laissera une cicatrice.
Leda resta silencieuse. Elle porta une main vers son nez, s’arrêta à mi-chemin, se ravisa. Elle comprenait ce que cela signifiait. Les visages, les regards. Les questions. Une donnée permanente, désormais.
- D’accord, dit-elle simplement.
Maryse posa une main rassurante sur son épaule.
- Je vais faire attention, promit-elle.
Leda hocha la tête. Elle n’avait jamais douté qu’on le ferait.
Maryse prépara le fil et l’aiguille avec des gestes sûrs, presque routiniers. Elle expliqua chaque étape d’une voix basse, non pas parce que Leda en avait besoin, mais parce que c’était ainsi qu’on prenait soin des enfants dans cette maison : en leur laissant le contrôle qu’on pouvait leur accorder.
- Ça va pincer un peu, prévint-elle.
Leda hocha la tête. Elle ne ferma pas les yeux lorsque l’aiguille perça la peau. La douleur était vive, localisée, parfaitement identifiable. Elle la suivit avec attention, notant la traction du fil, la pression des doigts de la gouvernante, le rythme régulier des points. Un, deux, trois… Elle comptait sans y penser. Maryse essuya délicatement le sang résiduel, resserra le dernier point, puis coupa le fil.
- Voilà, dit-elle doucement. C’est terminé.
À cet instant précis, la porte s’ouvrit. Claudia entra dans l’infirmerie, le visage fermé, le regard déjà rivé sur sa fille. Elle s’arrêta près de la table de soin, ses mains crispées l’espace d’une seconde avant qu’elle ne les force à se détendre.
- Leda…
- Je vais bien, répondit aussitôt l’enfant.
Sa voix était stable. Trop stable.
Claudia s’approcha, observa la compresse propre, les points fraîchement posés. Son souffle se calma à peine.
- Que s’est-il passé? demanda-t-elle, même si elle connaissait déjà la réponse.
Leda réfléchit une fraction de seconde.
- Ce n’est pas la faute de Caius, dit-elle. J’ai fait une erreur.
Claudia la fixa.
- Quelle erreur?
- J’ai mal interprété ses intentions, expliqua Leda avec sérieux.
Elle leva les yeux vers sa mère.
- C’était évitable.
Maryse détourna le regard. Claudia, elle, posa une main sur la joue intacte de sa fille, très doucement, comme si le moindre geste de trop pouvait briser quelque chose de fragile.
- Tu n’as que sept ans, murmura-t-elle.
Leda inclina la tête.
- L’erreur ne change pas avec l’âge, répondit-elle. Seulement les conséquences.
Claudia ferma brièvement les yeux. Puis elle se redressa, le visage de nouveau composé, mais quelque chose s’était fissuré.
- Je suspends les leçons artistiques et mathématique de cette après-midi, dit-elle enfin. Tu vas te reposer.
- Mais je suis pas fatiguée, rétorqua la fillette.
- Ce n’est pas pour la fatigue, c’est pour m’assurer que tu vas bien. Tu as reçu un sacré coup sur le visage, ma fille.
L’elfe acquiesça. Elle avait déjà appris la leçon. Et elle savait que c’était inutile de disputer les ordres de sa mère.
Mais ce jour-là, Leda Mercar comprit que la connaissance n’immunisait pas contre la douleur, et que la précision n’empêchait pas l’erreur. La cicatrice qui se formait lentement sur son visage n’était pas une punition, ni un accident. C’était une donnée nouvelle, permanente, à intégrer. Elle l’accepta comme elle acceptait tout le reste : en silence, en observant, en ajustant. Et sans le savoir, elle venait de faire son premier véritable apprentissage du monde tel qu’il était; imparfait, imprévisible, et parfois indifférent à la justesse des calculs.