Tevinter Slave

Chapitre 3 : L'Innocence

6162 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 27/12/2025 06:13

Le jardin Nord du domaine Mercar était un espace secret et soigneusement entretenu, à l’abri des regards extérieurs par de hauts murs de pierre couverts de lierre. On y trouvait des allées pavées bordées de buissons taillés, de grands rosiers parfumés et quelques arbres fruitiers dont les branches créaient des zones d’ombre accueillantes. Au centre s’élevait une fontaine de marbre, son clapotis discret apaisant l’air. C’était un endroit à la fois sauvage et discipliné, pensé pour offrir un coin de beauté à la famille tout en restant invisible au monde. Pour Leda et Caius, c’était leur royaume de jeux, le seul endroit où ils pouvaient courir librement sans craindre les regards indiscrets. L’un des seuls endroits ou la jeune elfe pouvait être une enfant. Une enfant presque normale. Malgré son génie, elle avait quand même le cœur d’une fillette de sept ans. Leurs bâtons claquaient l’un contre l’autre, résonnant comme de vraies lames dans l’air du soir. Caius, beaucoup plus grand, frappait fort, avec l’énergie brute d’un enfant qui voulait gagner par la force. Mais Leda esquivait, tournait, glissait sous son bras avec une rapidité désarmante. Chaque coup manquait, et à chaque fois, un éclat de rire s’échappait d’elle, léger, presque moqueur.


-         Tu triches! S’écria Caius, essoufflé, en manquant une nouvelle fois sa cible.


-         Non, je suis juste plus rapide, répondit-elle, le regard brillant.


Puis, soudain, le jeune homme trébucha. En voulant reculer, il posa le pied sur une zone où les pierres de la vieille muraille avaient cédé. Un pan de roche éboulé laissait une ouverture étroite, juste assez large pour le corps d’un enfant. Caius resta figé, ses yeux s’illuminant d’excitation.


-         Regarde, Leda! On peut passer par là!


Il lâcha son bâton, s’accroupit, et passa la main dans la crevasse. De l’autre côté, on distinguait le vert sombre de la forêt, l’odeur fraîche de mousse et de terre humide qui s’infiltrait déjà dans le jardin clos. Le cœur de la fillette se serra.


-         Non, Caius. On n’a pas le droit. Maman a dit qu’on doit rester ici.

 

-         Et alors? Les parents ne sauront rien! Fit-il avec ce petit sourire malicieux qui le caractérisait.


Il commença à ramper dans l’ouverture, ses vêtements frottant contre la pierre.


-         Caius! Arrête!


Il rit, sa voix étouffée résonnant de l’autre côté.


-         Viens, vite! On va jouer dans la forêt!


Leda resta plantée là, le souffle court. Tout en elle hurlait de dire non. Elle ne désobéissait pas. Jamais. Mais… Caius était déjà dehors. Son frère. Si quelque chose lui arrivait? Si un animal le blessait? Son esprit calculait déjà les risques, une avalanche de scénarios. Elle comprit qu’il était plus judicieux de le suivre. Elle n’était pas assez forte pour l’empêcher de sortir, il faisait deux fois sa taille malgré leurs mêmes âges. Et elle ne se pardonnerait jamais de l’avoir abandonné s’il lui arrivait quelque chose. Elle mordit sa lèvre. Ses petites mains tremblaient. Puis, avec un mélange de peur et de détermination, elle se glissa à son tour dans la faille.


De l’autre côté, tout était différent. L’air avait une odeur qu’elle ne connaissait pas : sauvage, humide, vaste. Le chant des insectes, le bruissement des branches, la lumière filtrée à travers les arbres. Tout était… immense. Elle se redressa, écarquilla les yeux. Pour la première fois de sa vie, elle voyait le monde au-delà des murs du domaine Mercar. Son cœur battait si fort qu’elle ne savait plus si c’était de peur… ou d’émerveillement. Ils étaient sortis. Pour de vrai. Le jardin nord semblait déjà loin, avec sa pelouse entretenue et ses haies taillées. Ici, la terre était irrégulière, l’herbe haute, les troncs immenses dressés comme des piliers antiques. La lumière du soleil filtrait à travers le feuillage, peignant le sol d’ombres mouvantes. L’air était chargé d’odeurs d’humus, de sève et de fleurs sauvages. Leda restait immobile, les sens en alerte. Ses yeux parcouraient chaque détail, chaque nuance. Elle s’accroupit devant une touffe feuillue.


-         Elfidée, murmura-t-elle. Ses racines peuvent apaiser les douleurs.


Caius leva les yeux au ciel.


-         T’es pas drôle quand tu fais ta savante…


Elle ne sembla pas l’entendre, déjà attirée par des champignons au sol.


-         Ça, c’est des truffes de gingembre. Les Cochards en mangent. Et il paraît que les Griffons, lorsqu’ils existaient, en raffolaient eux aussi. Mais pour nous, c’est hallucinogène…


Caius attrapa un bâton et le brandit comme une lance.


-         Moi, je dis que ça, c’est une arme qui tue les dragons!


Il bondit, mimant un combat épique contre un monstre invisible, frappant l’air de ses coups maladroits mais pleins d’entrain. Leda, sans lever les yeux de l’arbuste, répondit calmement:


-         Tu perdras, les dragons ont des écailles plus solides que du métal. Il faut viser les points faibles et c’est plus facile avec un arc.


Il s’arrêta net, la fixa avec une moue agacée.


-         Tu sais quoi? Tu rends tout ennuyeux quand tu parles comme ça!


Leda releva enfin la tête. Elle cligna des yeux, un peu surprise.


-         Mais c’est la vérité.

 

-         Ben moi je veux m’amuser! Lança Caius en repartant en courant dans les fougères.


L’elfe resta là un instant, un mélange de culpabilité et d’incompréhension dans le cœur. Elle n’avait pas voulu gâcher son jeu. Elle avait juste voulu partager ce qu’elle savait… parce que le savoir, pour elle, c’était merveilleux. Alors, silencieuse, elle le suivit, ses petits pas légers glissant entre les racines. Ses yeux, eux, continuaient à analyser, à retenir chaque détail du monde sauvage qui s’offrait enfin à elle. Le sous-bois bruissait doucement. Un oiseau s’envola d’un buisson quand Caius et Leda débouchèrent sur une petite clairière où un homme s’affairait. Courbé sur son panier, il détachait des racines d’un sol humide, le front luisant de sueur. Il leva la tête en entendant leurs pas.


-         Oh! S’exclama-t-il avec un sourire aimable en voyant Caius. Qu’est-ce qu’un petit seigneur comme toi fabrique ici, si loin de la route?


Son regard se fixa sur le garçon, brillant d’un mélange de curiosité et de respect instinctif. Il ne prêta aucune attention à Leda, comme si elle n’était qu’une ombre derrière lui.


Caius fit deux pas en avant, fasciné.


-         Qu’est-ce que vous faites, monsieur?


L’homme redressa un brin d’herbe qu’il avait arraché, l’agitant entre ses doigts.


-         Ça, petit, c’est de la valeriana. Ça sert à calmer les nerfs je crois. Une racine très utile pour les marchands nerveux…


Leda, derrière, fronça les sourcils. Elle savait reconnaître cette plante. Son esprit passa en revue les pages de ses lectures, les gravures détaillées, les descriptions. Ce n’était pas de la valériane. C’était une gentiane. Elle inspira, puis s’avança d’un pas, ses petites mains jointes devant elle comme pour montrer qu’elle ne voulait pas manquer de respect.


-         Excusez-moi, monsieur, dit-elle d’une voix douce et posée. Vous vous trompé, ce n’est pas de la valériane. C’est de la gentiana lutea. La gentiane jaune. Sa racine est amère et sert surtout pour les…


Elle n’alla pas plus loin. Le claquement arriva plus vite qu’un éclair. Une main calleuse, large, traversa l’air et heurta sa joue avec une brutalité inouïe. Le bruit sec résonna dans la clairière. Le petit corps léger de la fillette fut projeté de côté, son front heurtant presque le sol avant qu’elle n’amortisse la chute avec ses mains fines. Une douleur fulgurante explosa dans sa joue, une chaleur brûlante qui se diffusa jusqu’à son œil. Ses lèvres s’entrouvrirent, et un filet de sang coula lentement sur son menton. Son œil gauche se mit aussitôt à gonfler, rougissant sous la violence de l’impact.


Le cueilleur cracha à ses pieds, le visage tordu par le mépris.


-         Insolente vernine! Tu crois tout savoir, hein? Tu ferais mieux de rester à ta place! Tu n’es bonne qu’à te taire, et servir tes maîtres.


Caius resta figé. Ses doigts serrés sur son bâton, ses yeux écarquillés, sa bouche ouverte sans qu’aucun son n’en sorte. Jamais… jamais personne n’avait levé la main sur elle. Pas même une tape sèche, encore moins une gifle pareille. L’idée qu’on frappe sa sœur lui paraissait impossible. Leda était toujours si gentille, si polie… et pourtant, il venait de voir sa sœur s’effondrer pour avoir simplement parlé. Il sentit la panique le saisir, son cœur battre à tout rompre.


-         Hé! Cria-t-il enfin, sa voix tremblante. Vous lui avez fait mal!


Mais l’homme ne l’écouta même pas. Ses yeux ne s’étaient posés qu’un instant sur Leda, avec ce regard glacé, comme si elle n’était pas une enfant mais une erreur. Il cracha sur l’elfe avant de se tourner vers le jeune garçon.


-         Petit, il va falloir que tu fasses comprendre à ton esclave qu’elle doit se taire et écouter. Parler, c’est pour les gens important. Pas pour elle.

 

-         … mon esclave!? souffla Caius pour lui-même.


Au sol, Leda restait immobile. Elle ne criait pas. Elle ne pleurait pas. Ses mains tremblaient, ses cheveux argentés collés à sa joue ensanglantée. Son esprit, lui, tournait à toute vitesse. Elle comprenait maintenant. Elle comprenait pourquoi papa disait de rester cachée. Pourquoi maman disait que les gens « ne comprendraient pas ». Ce n’était pas une question de politesse. Ni de beauté. Ni même d’elle-même, en vérité. C’était ce qu’elle était. Ce monde-là ne voulait pas d’elle. Elle aurait pu être en colère. Elle aurait dû même. Mais elle ne ressentait rien qui s’y en approchait.


Le cueilleur fini par remballer ses affaires et partir.


Elle sentit son frère se pencher à ses côtés, ses mains hésitantes qui voulaient l’aider à se relever. Sa voix brisée, pleine de culpabilité.


-         Leda… je… je suis désolé… je sais pas pourquoi il a fait ça…


Elle leva à peine les yeux vers lui. Dans son regard argenté embué, il n’y avait ni rage, ni plainte. Seulement une lucidité glaciale, trop adulte pour son petit visage meurtri. La gifle avait laissé plus qu’une plaie. Elle venait de lui révéler la vérité.


Le silence était lourd sur le chemin du retour. Caius courait presque, tirant la main de sa sœur pour accélérer le pas, jetant des regards affolés vers la faille du mur qui réapparaissait entre les troncs. Son visage, habituellement rieur, était blême. Leda, elle, avançait mécaniquement. Elle ne pleurait toujours pas. Elle avait très mal à son visage. Mais ce n’était pas ça qui était le plus douloureux. En franchissant la brèche, Caius jeta son bâton comme si c’était lui le coupable, puis s’arrêta net. Son souffle haletait. Il jetait des regards incessants à sa sœur. Sa joue gonflée, sa lèvre fendue, la trace rouge qui barrait son œil… Il en avait mal au ventre.


-         Ça va? Demanda-t-il d’une voix étranglée.


Elle hocha la tête, doucement, mais ne dit rien. Son silence pesait plus que des cris. Alors qu’ils traversaient le jardin, Caius ralentit. Il savait ce qui allait arriver. Maryse, ou pire, leur mère, verrait tout de suite les marques. Elles seront fâchées. Il sentit son cœur s’affoler. Non… il ne fallait pas que la vérité sorte. Pas ça. Si leurs parents apprenaient qu’ils avaient osés sortir, qu’elle avait été vue, et pire, frappée… que se passerait-il? Le monde leur arracherait sa sœur, peut-être. Et ce serait sa faute. Il attrapa la main de Leda, la forçant à s’arrêter au pied de l’escalier.


-         Faut qu’on dise que tu es tombée. En jouant. Tu t’es cognée contre une pierre.


Il la fixait, désespéré. Ses yeux cherchaient un accord, une complicité. Mais Leda resta immobile. Ses prunelles argentées le fixaient, profondes, calmes malgré la douleur.


-         Mais ce n’est pas vrai, dit-elle simplement.


-         Je sais! Gronda-t-il à voix basse. Mais… mais si on dit la vérité, ça va être pire!


Il se mordait la lèvre, paniqué.


-         Je peux le dire moi! Toi tu te tais, et je m’occupe du reste!


Il tremblait, la peur bien visible dans ses yeux d’enfant. Mais au fond, ce n’était pas seulement la peur de se faire gronder : c’était l’intuition que leurs parents avaient raison depuis toujours, que ce qui venait de se passer n’était qu’un avertissement d’un monde dangereux.


Leda leva lentement ses yeux vers lui. Même meurtrie, elle avait ce regard calme, presque étrange, où brûlait une intelligence froide.


-         Tu sais bien que je peux pas, Caius.


Le silence s’abattit, encore une fois. Il savait. Elle ne pouvait pas mentir. Elle n’en était pas capable, comme si c’était étranger à sa nature même. Caius serra les dents. Il avait oublié, le temps d’un instant. Mais bien sûr. Sa sœur ne mentait jamais. Pas parce qu’elle avait peur de se trahir… mais parce que c’était comme si son corps et son esprit refusaient. Il passa une main nerveuse dans ses cheveux, désespéré.


-         Alors… alors qu’est-ce qu’on fait?


Avant que Leda ne réponde, la voix de Maryse résonna depuis la maison :


-         Caius? Leda? Vous êtes encore dehors? Il est temps de rentrer!


Caius blanchit encore plus. Il voulut inventer un dernier plan, mais Leda serra doucement sa main ensanglantée dans la sienne.


-         On rentre, dit-elle simplement.


Ils traversèrent le jardin d’un pas hésitant. Et quand Maryse aperçut le visage de la fillette, elle laissa échapper un cri étranglé. Sa bassine d’eau savonneuse glissa de ses mains et s’écrasa au sol.


-         Par le sang de Dumat! Leda!


Claudia accourut presque aussitôt en entendant le cri de la gouvernante. En voyant la lèvre fendue, l’œil déjà gonflé, elle porta aussitôt les mains à son visage avant de se jeter sur sa petite fille pour vérifier l’étendue des dégâts.


-         Oh par le souffle de… que s’est-il passé ?!


Caius resta figé. Son cœur battait si fort qu’il croyait s’effondrer. Il aurait voulu parler. Trouver une excuse. Inventer une histoire.


-         C’est ma faute. Avoua Caius, choisissant la sagesse de sœur. J’ai trouvé une sortie dans la muraille. Leda a voulu m’empêcher de sortir, elle ne voulait pas désobéir, mais je ne l’ai pas écouté.


Sa mère le regarda avec des yeux réprobateurs. Il connaissait les règlements. Il n’aurait pas dû les enfreindre. Et encore moins entraîner sa sœur. Mais, elle était reconnaissante qu’il ait dit la vérité. Claudia ne lâchait pas le visage de sa fille, ses doigts effleurant à peine la joue tuméfiée, comme si elle craignait de l’abîmer davantage. Sa voix, quand elle parla, n’était pas un cri mais un ordre ferme, glacial de maîtrise:


-         Maryse. De l’eau chaude. Tout de suite.


La gouvernante ne discuta pas. Elle se précipita vers les cuisines, ses jupons claquant contre les dalles.


Claudia passa un bras sous les épaules de Leda, la relevant doucement, comme si chaque geste pouvait briser l’enfant plus encore. Son regard n’avait plus rien du sourire tendre de tout à l’heure. C’était celui d’une mère prête à protéger coûte que coûte.


-         On va laver tout ça, mon cœur. Il faut enlever cette boue avant de désinfecter tes plaies.


Elle parlait doucement à Leda, mais ses yeux s’étaient déjà tournés vers Caius. Le garçon, livide, triturait nerveusement ses doigts. Il savait. Sa mère savait. Même sans un mot, elle avait deviné qu’il y avait une histoire plus grande derrière ce visage ensanglanté. Claudia inspira profondément, ses traits se raffermissant.


-         Et toi, tu restes ici. Tu es le suivant.


Sa voix ne laissait aucune place à la fuite. Caius baissa la tête, la gorge nouée. Son estomac se tordait: il aurait voulu disparaître. Alors, silencieux, il resta là, figé dans sa culpabilité, pendant que Claudia emmenait Leda vers la salle de bain.


La salle de bain baignait dans la chaleur humide. La vapeur montait doucement de la grande baignoire que Maryse avait remplie, dosant avec soin l’eau chaude et froide jusqu’à obtenir la température idéale. Claudia, à genoux devant sa fille, défit les petits lacets de sa tunique tachée de boue et de sang. Les tissus glissèrent lentement sur ses épaules frêles, révélant la peau pâle de l’elfe. Les doigts fins de la mère tremblaient légèrement, mais ses gestes restaient précis, mesurés, comme si le contrôle lui permettait de tenir debout. Elle détacha ensuite la chevelure de Leda, laissant couler les mèches soyeuses jusque sur ses omoplates. Ses cheveux raides s’étaient emmêlés, collées par la sueur, la poussière et la terre. Claudia les écarta avec une tendresse infinie.


-         Viens.


Elle la souleva doucement, et la fillette, docile, se laissa glisser dans l’eau. Le premier contact fit frissonner son petit corps, mais elle ne protesta pas. Ses mains cherchèrent immédiatement son jouet préféré; un canard en bois flottant toujours près du bord. Elle le serra entre ses doigts. Mais au lieu de le faire naviguer comme à l’habitude, elle le garda immobile entre ses petites mains, les yeux fixés sur les remous autour d’elle. Claudia observa ce détail avec une douleur muette. Son enfant n’était plus en train de jouer. Quelque chose s’était brisé. Elle prit une éponge imbibée et commença à nettoyer délicatement les bras, puis le dos. À chaque mouvement, elle sentait la boue disparaître mais pas la trace invisible de ce qui avait eu lieu.


-         Mon cœur, murmura-t-elle doucement, peux-tu me dire ce qui s’est passé?


Leda cligna des yeux, comme si elle revenait d’un très loin. Elle serra plus fort le canard. Ses lèvres s’entrouvrirent enfin.


-         Je voulais pas désobéir. Mais je voulais pas laisser Caius tout seul.


Sa voix était basse, monotone, comme récitée par cœur. Puis Claudia souffla tendrement :


-         Je sais que tu ne voulais pas désobéir. Tu ne désobéis jamais. Tu as voulu protéger ton frère, t’assurer qu’il ne lui arriverait rien.


Leda hocha lentement la tête avant de reprendre:


-         Je regardais les plantes… et Caius est tombé sur un monsieur qui cueillait des gentianes jaunes. Mais il s’était trompé, il a dit à Caius que c’était des Valeriana…


Claudia se figea un instant, elle avait tout compris: sa fille avait voulu corriger l’erreur. Elle était comme ça. Ce n’était pas par fatuité. Jamais. Leda n’agissait jamais pour elle-même. Chaque action, chaque mot, chaque regard venant d’elle ne contenait qu’un désir pur d’aider et de protéger. Elle n’avait pas été impolie… sa seule faute avait été d’être une elfe qui parle. Les petits doigts de l’elfe blanchirent autour du jouet avant de reprendre :


-         … il m’a frappée.


Un éclat déchira le cœur de Claudia. Elle posa le linge, ferma un instant les yeux, lutta pour ne pas laisser la colère remonter à la surface. Ses mains se posèrent sur les épaules nues de Leda, qui paraissait si petite, si fragile, recroquevillée dans l’eau.


-         Oh, mon cœur…


Mais en voyant que l’enfant restait immobile, sans un sourire, sans une étincelle, Claudia comprit que ce n’était pas la douleur physique qui pesait sur Leda. C’était ce qu’elle avait vu dans les yeux du cueilleur. Ce mépris. Cette haine nue. Et même si l’eau chaude lavait la boue et le sang, elle ne pouvait rien contre cette trace invisible qui venait de s’imprimer dans le cœur de sa fille.


Leda resta longtemps silencieuse ses petits doigts toujours crispés autour du canard en bois. L’eau tiède ondulait doucement, apaisant la boue et le sang, mais pas le poids invisible qui s’était abattu sur son cœur.

Puis, lentement, elle leva le visage vers Claudia. Ses yeux argentés, gonflés et rougis, étaient fixés droit dans ceux de sa mère. Pas avec la naïveté d’un enfant blessé, mais avec la lucidité d’une enfant qui exigeait une réponse.


-         Il a dit que parler c’était pour les gens important, pas pour moi.


Claudia sentit sa gorge se nouer. Elle aurait voulu détourner la tête, inventer une fable rassurante, dire que c’était parce que les gens étaient bêtes, ou jaloux. Mais elle savait. Sa fille verrait tout de suite le mensonge. Leda percevait toujours la faille, même à son âge. Alors, très doucement, Claudia prit une longue inspiration. Sa main caressa la joue meurtrie de l’enfant, comme pour s’excuser avant même de parler.


-         Mon trésor… ce que tu viens de vivre aujourd’hui, ce n’est pas ta faute. Ce n’est jamais ta faute, tu comprends? Toi, tu es un rayon de soleil. Tu es brillante, gentille, tu as un bon cœur... Mais il y a, dans ce monde, des gens qui croient que les elfes… les gens avec des oreilles comme les tiennes… ne valent pas autant qu’eux.


Leda plissa ses lèvres, serrant son canard plus fort.


-         … Ils pensent que je suis moins bien?


Claudia ferma les yeux un instant, sa voix brisée de douleur.


-         Oui. Ici, surtout à Tevinter… les elfes ne sont pas traités comme des enfants, ni comme des personnes. On les traite…


Les mots avaient de la difficulté à sortir. C’était une vérité trop dure pour une enfant de sept ans. Mais elle n’avait plus le choix.


-         … comme des choses. Comme des propriétés à posséder.


Leda resta immobile, chaque mot s’imprimant en elle comme une cicatrice.


-         Comme des choses, répéta-t-elle, incrédule.


Claudia hocha la tête, les larmes au bord des yeux.


-         C’est injuste. C’est cruel. Mais c’est ainsi que beaucoup d’hommes et de femmes pensent. Et c’est pour ça que nous te cachons… pour te protéger de cette haine.


Un silence lourd tomba, seulement troublé par le clapotis de l’eau. Leda baissa les yeux vers son canard en bois, qu’elle fit tourner lentement du bout des doigts. Sa voix, quand elle parla de nouveau, était calme… trop calme.


-         C’est pour ça que le monsieur m’a traitée d’esclave.


Claudia sentit son cœur éclater. Elle serra sa fille plus fort contre elle, incapable de trouver d’autres mots.


-         Pour nous tu es tout, murmura-t-elle en passant une main dans ses cheveux argentés. Pour nous, tu es notre fille. Toujours.


Leda ne répondit pas toute suite. Elle resta immobile, les yeux fixés au loin. Elle avait enfin eu la réponse qu’elle cherchait depuis toujours. Mais cette réponse, au lieu de l’apaiser, venait de dresser un mur invisible entre elle et le reste du monde.


-         Alors… je ne verrai jamais la ville?


Claudia dût retenir un sanglot. Sa fille était trop brillante pour son âge, trop brillante pour son propre bien.


-         Oh, ma chérie… bien sûr que si, tu verras la ville un jour. Tu vas grandir. Ton père va t’apprendre à te battre, à te défendre, à te cacher. Et puis, même si ce sera difficile pour moi, je n’aurai pas le choix de te laisser décider de ce que tu veux faire.


La fillette releva la tête, une petite lueur dans le regard.


-         Je veux aider les gens. Ceux qui sont comme moi et ceux qui ne le sont pas.


Un fin sourire s’étira sur le visage de la mère. Pas totalement heureux. Ce genre de sourire que fait une mère lorsque son enfant la surprend ou la rend fière.


-         Alors tu aideras les gens, mon cœur.


Claudia sourit à Leda, avant de se lever et d’attraper une serviette pour envelopper Leda. Maintenant qu’elle était propre, il fallait s’occuper de ses bobos.


La porte grinça doucement. Caius, incapable d’attendre plus longtemps, avait glissé sa tête dans l’entrebâillement. Ses yeux s’écarquillèrent en voyant Leda emmitouflée dans sa serviette, ses cheveux mouillés. Il n’osa pas avancer, pas tout de suite. Mais il avait entendu assez de mots, assez de phrases pour comprendre. « Des choses. Des propriétés. » Ces mots tournaient dans sa tête, résonnaient plus fort que le souffle chaud de la vapeur.


-         C’est… c’est n’importe quoi! lâcha-t-il d’une voix brisée.


Claudia se retourna vivement, mais Caius franchit le seuil sans attendre. Ses poings se serraient, son visage rouge de colère.


-         Pourquoi les gens pensent ça? C’est idiot! cria-t-il. Leda… c’est ma sœur! Elle est plus intelligente que tout le monde, plus gentille que tout le monde! Elle devrait être respectée!


Sa voix se brisa sur le dernier mot. Ses yeux sombres brillaient de rage impuissante, de larmes qu’il retenait à grand-peine. Claudia tendit une main pour l’apaiser, mais Caius recula d’un pas, secouant la tête.


-         NON! Je comprends maintenant pourquoi vous la cachez! Mais c’est pas elle le problème! C’est les autres! C’est les autres qui sont mauvais!


Leda le regardait en silence, son petit canard de bois serré contre elle. Ses yeux, encore embués, semblaient plus vieux que son âge. Quand elle parla, ce fut avec cette lucidité désarmante qui contrastait tant avec la fougue de son frère :


-         Caius… ça ne changera rien de crier.


Il se tourna vers elle, abasourdi.


-         Comment tu peux dire ça? Tu viens de te faire… pour rien!

 

-         … pas pour rien, souffla Leda. Parce que je suis une elfe.


Caius ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Il avait toujours cru qu’il y avait une règle cachée, une logique à tout. Que si on obéissait, si on était sage, alors le monde nous traitait bien. Mais non. Sa sœur venait de prouver le contraire.


Claudia, qui les observait tous les deux, sentit une angoisse sourde l’envahir. Ses enfants n’avaient plus des visages d’enfants, pas ce soir. Caius venait de découvrir la cruauté, Leda venait d’accepter une vérité trop grande pour ses épaules. Et elle, leur mère, n’avait que ses bras pour les retenir d’un monde qui cherchait déjà à les séparer.


Maryse avait veillé elle-même à escorter la fillette, enveloppée dans une grande serviette douce. La gouvernante n’avait cessé de marmonner des prières étouffées, comme pour chasser le mal qui s’était abattu sur la jeune fille. Dans sa chambre, elle avait sorti une chemise de nuit en lin blanc, beaucoup trop grande, dont les manches dépassaient largement ses petites mains. Leda s’y glissa sans protester, docile. Ses cheveux, encore humides, collaient à sa nuque. Maryse borda les draps autour d’elle, avec cette délicatesse presque maternelle qui la caractérisait. Elle hésita longtemps à quitter la pièce, puis, à contrecœur, se recula.


-         Si tu as besoin de quelque chose tu me le dis, mon ange.


Le silence s’installa. Leda, assise sur son lit, serrait ses genoux contre elle. Le canard en bois reposait à côté de l’oreiller. Ses pensées tournaient en cercle : la gifle, la haine dans le regard de l’homme, la vérité terrible de sa mère. Elle avait mal, mais pas seulement à la joue. C’était plus profond, comme si une cicatrice invisible venait de se tracer à l’intérieur.


Puis, soudain, une voix grave et furieuse résonna dans le couloir.


-         OÙ EST-ELLE ?!


Leda sursauta, le cœur battant à tout rompre. Elle reconnut aussitôt le ton de son père. Pas celui qu’il utilisait pour les leçons ou pour la maison… mais celui qui glaçait le sang, celui du Magister. La porte s’ouvrit à la volée. Charon Mercar entra. Grand, droit, les traits durs. Son regard se posa sur sa fille. Et ce regard, ce fut comme un coup de masse pour elle. Elle pensa d’abord qu’il venait la chicaner. Qu’il allait lui dire qu’elle avait désobéi, qu’elle avait franchi une limite interdite. Elle baissa la tête, ses doigts tordant le tissu blanc de sa chemise. Mais Charon ne dit rien. Pas tout de suite. Il s’avança, s’accroupit près du lit. Ses yeux étudièrent longuement le visage de sa fille. Son poing se crispa si fort que ses jointures blanchirent. Enfin, sa voix se fit grave, mais étonnamment calme :


-         À quoi ressemblait-il?


Leda releva lentement ses yeux. Elle comprit aussitôt ce qu’il voulait dire. Pas besoin de préciser.


-         Le cueilleur, murmura-t-il. Dis-moi ce que tu as vu. Chaque détail.


Elle obéit. Comme toujours. Sa mémoire n’oubliait rien : les rides autour des yeux, la couleur de ses cheveux, la cicatrice au poignet gauche, la chemise de toile tachée de terre. Elle raconta tout, d’une voix claire, posée, sans hésitation. Charon l’écouta sans l’interrompre, hochant parfois la tête. Puis, quand elle eut terminé, il se pencha et embrassa doucement son front.


-         Ne t’inquiète pas, ma fille. Cet homme ne lèvera plus jamais la main sur qui que ce soit. Et encore moins sur toi.


Il ne précisa rien de plus. Mais Leda comprit. Elle comprenait toujours. Son père ne parlait pas en vain. Et dans son cœur d’enfant, la peur et la culpabilité se mêlèrent à un étrange soulagement. Son père la protégeait, coûte que coûte. Mais cela signifiait aussi qu’un homme allait mourir à cause d’elle. Parce qu’il avait vu. Parce qu’elle existait, et il le savait.


Charon se redressa, sa silhouette imposante se découpant dans l’embrasure de la porte. Puis il quitta la chambre sans un mot de plus, ses pas lourds résonnant dans le couloir. Son cœur battait plus vite, mais son visage restait impassible. Pas de larmes. Pas de cris. Juste ce poids froid qui grandissait dans sa poitrine. Elle comprenait maintenant pourquoi sa mère disait qu’il fallait rester cachée. Ce n’était pas seulement pour elle. C’était pour protéger tout le monde.


Elle tendit la main, attrapa son canard en bois et le serra contre elle, non pas pour jouer, mais comme une ancre, un objet qui appartenait encore à l’enfance. Son enfance, qui venait de lui être arrachée un peu plus. Au loin, elle crut entendre les pas lourds de son père quitter le domaine, et un frisson glacé lui parcourut l’échine. Quelqu’un, quelque part, ne verrait jamais le lever du jour. Et ce serait à cause d’elle.

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