Tevinter Slave
Leda avait sept ans lorsque le Voile du passé se replia derrière elle. Une enfant fluette, silencieuse, perchée sur un tabouret trop haut dans la bibliothèque Mercar, les pieds qui ne touchaient pas encore le sol. Ses yeux argentés glissaient sur les runes altus d’un vieux traité politique, bien plus lourds et austères que ne devraient l’être les premières lectures d’une fillette. Pourtant, elle suivait la ligne sans faillir, sa petite bouche murmurant chaque terme comme si elle le connaissait déjà.
Le temps sembla suspendre sa respiration. Les pages tournèrent plus vite que ses mains ne grandissaient. Les années se mirent à défiler comme un jeu d’ombres projetées sur un mur.
La voix de Claudia Mercar qui corrige sa diction en quatre langues différentes… La pression légère d’un pinceau sur un parchemin, ses doigts devenant plus longs, plus assurés… Les pas d’une danse Altus, d’abord hésitants, puis précis, elliptiques, presque académiques… Les pièces du noble jeu, d’abord manipulées avec curiosité, puis déplacées avec la froide certitude de celle qui calcule trois mouvements d’avance.
- Une Altus bien élevée soutient les regards et ne faute jamais au Noble jeu, lui répétait souvent sa mère.
À travers tout cela, le corps de Leda changeait. Toujours gracile, toujours trop légère pour imposer une force brute; mais capable de glisser entre deux respirations, d’esquiver un coup avant même qu’il ne soit pensé.
Charon Mercar forgeait sa précision : la courbe parfaite d’une flèche, les maths gravées comme une seconde langue, le tracé invisible d’une filature dans les rues de Minrathie, et les stratégies du Magisterium répétées jusqu’à ce qu’elle puisse prédire l’issue d’un débat avant même qu’il ne commence.
- Tu n’es pas Mage et tu n’es pas forte, mais tu es rapide et brillante, alors évite de te faire attraper, lui rappelait son père.
Puis les ombres cessèrent. Le tumulte des années retrouva son rythme normal. Leda avait trente-trois ans. Elle se tenait droite, calme, les yeux brillant d’intelligence et de mystère. Aucune trace de magie ne coulait en elle, mais elle portait pourtant la marque de ceux qui comprennent la théorie mieux que certains mages. Sa mémoire, elle, n’avait jamais changé. Toujours parfaite. Toujours sans faille. Et chaque enseignement que ses parents lui avaient offert formait maintenant la trame invisible d’une femme devenue stratège avant même de savoir ce qu’elle deviendrait.
Avec les années, Leda avait tenu la promesse qu’elle avait un jour faite à sa mère, presque en chuchotant :
- Je veux aider les gens. Même s’ils ne m’aideraient pas, moi.
Et elle l’avait fait. Pas sous la lumière. Jamais sous la lumière. La nuit était devenue son domaine, les ombres son refuge. Minrathie, si vaste, si froide dans sa splendeur impériale, ne dormait jamais vraiment, mais Leda, elle avait appris à disparaître dans ses interstices.
Chaque mouvement qu’elle accomplissait semblait effacer la trace du précédent : un souffle glissé entre deux battements de cœur. Sa légèreté elfique, que tant voyaient comme un signe d’infériorité, était devenue son avantage le plus absolu. Aucun bruit. Aucun froissement. Pas même un écho de pas sur les pavés de la Haute-Ville.
Là où les Magisters détournaient le regard, là où les gardes préféraient ignorer les murmures, là où les citoyens jugeaient selon la forme des oreilles avant de juger la détresse, Leda intervenait. Elle déjouait la contrebande d’artefacts dangereux avant que des mains novices n’y touchent. Elle infiltrait les ruelles les plus étroites pour libérer des captifs laissés invisibles parce qu’ils n’étaient pas de la bonne caste. Elle suivait les pistes de corruption, les pots-de-vin, les alliances nocturnes qui mettaient en péril la sécurité des innocents.
Elle ne cherchait pas de remerciements, elle savait qu’ils ne viendraient pas. Une elfe n’était pas censée s’élever, encore moins protéger ceux qui la méprisaient. Et pourtant, chaque nuit, elle choisissait de ne jamais descendre au niveau de cette ignorance. La justice était plus lourde que la rancœur. Plus pure que la colère.
Cette nuit-là Leda avait surpris un échange dans une ruelle de la Haute-Ville. Un mercenaire avait donné une boite à un contrebandier. Alors elle décida de le prendre en filature.
- Ah, ça c’est inhabituel, murmura Leda caché dans l’ombre de la cheminée du bâtiment adjacent.
Les riches pavés propre et luisant de magie, de pouvoir et de richesse se transforma rapidement par des chemins boueux ou des mendiants attendaient accompagnés des rats et des chats de gouttière. La face honteuse de Minrathie. Le quartier pauvre ou peu de Mage osait s’aventurer de peur de tacher leur belle robe et leur gros ego.
Les quais s’étendaient, noyés dans la brume saline et les relents de poisson pourri. Les lanternes suspendues aux poteaux dessinaient des halos incertains, mais entre deux ruelles, les ténèbres reprenaient leurs droits. C’était un terrain moins familier pour Leda: Dock Town, un endroit où les secrets changeaient de mains plus souvent que l’argent.
Le contrebandier était un homme nerveux, le pas rapide, qui avançait avec l’assurance de quelqu’un qui avait un rendez-vous lucratif. Leda n’était qu’une ombre derrière lui, imperceptible. Ses pas effleuraient les pavés, son souffle se confondait avec le vent. Elle suivait les inflexions de ses épaules, le léger tic nerveux de sa main qui cherchait parfois la garde de son couteau.
Mais elle n’était pas la seule chasseuse dans la nuit. À peine quelques instants après le début de la filature, Leda avait remarqué une autre silhouette. Une femme. Une mage. Grande, droite, le port noble, ses cheveux noirs étaient soigneusement attachés dans un chignon impeccable, mais son aisance dans ce quartier pauvre, évité comme la peste par les Altus et la plupart des gens important, démontrait qu’elle n’appartenait pas à la noblesse de Tevinter.
Malgré tout, pour un œil moins avisé, cette femme contrastait avec l’endroit. Même ses vêtements : un manteau de mage blanc, orné de bandes de cuir gravées, un foulard tressé d’un vert émeraude autour du cou et ce chapeau carré penché vers la droite lui donnait un air presque arrogant. Tout en elle disait : contrôle et aisance. Elle ne marchait pas comme une curieuse imprudente. Non. Ses gestes étaient précis, ses arrêts calculés. Elle savait ce qu’elle faisait.
- Tiens, qu’est ce que tu fais là… pensa Leda en se repositionnant.
Un autre détail attira son attention; un bruit ténu mais régulier, que seule une oreille comme celle de Leda pouvait capter au milieu du vacarme nocturne des docks: cliquetis métallique, amorti par la prudence. Une prothèse. Juste sous le genou droit.
Le contrebandier n’avait rien remarqué, trop occupé à surveiller derrière lui les poursuivants qu’il imaginait… mais pas ceux qui existaient réellement. La femme, elle, maîtrisait l’art de compenser. Son rythme ne se brisait jamais, elle ralentissait ou reprenait avec une fluidité presque naturelle. Cela ne pouvait pas être sa première traque avec cette jambe. Elle s’était adaptée.
Leda resta tapie dans l’ombre, invisible. Ses yeux d’argent fixaient tour à tour le contrebandier et cette étrangère. Ce soir, la filature prenait une dimension inattendue: elle ne suivait plus une seule proie, mais deux. Le contrebandier… et la femme qui le suivait.
L’homme s’enfonçait plus profondément dans le labyrinthe de Dock Town. Ses pas se faisaient pressés, comme s’il sentait que chaque seconde de retard lui coûterait cher. Leda suivait, silencieuse, invisible, ses sens étendus comme une toile d’araignée. Chaque bruit, chaque souffle, chaque ombre lui appartenait. Mais son esprit ne se limitait pas à l’homme. Elle avait déjà cartographié les probabilités, pesé les scénarios :
« Hypothèse A : la détective protège le contrebandier. Probabilité, 7%. Hypothèse B : la femme est une simple curieuse. Probabilité, 8%. Elle ne tiendrait pas une telle maîtrise de ses gestes si ce n’était le cas. Hypothèse C : elle est envoyée par un autre groupe criminel, en concurrence. Probabilité, 24%. Hypothèse D : elle est sur le même objectif qu’elle. Probabilité, 61%. »
Son regard se posa sur une barque qui attendait, amarrée plus loin. Deux silhouettes stationnaient à proximité. L’échange approchait.
La mage avait pris position plus en retrait, mais son angle était calculé. Ses mains restaient libres, prêtes. Elle savait exactement où se tenir pour couvrir le contrebandier et l’embarcation, sans se compromettre. Une professionnelle.
Leda pinça les lèvres. Si la femme poursuivait le même but qu’elle, alors ses gestes trahiraient ses intentions au moment de l’échange. Si elle intervenait, Leda saurait. Et si elle ne faisait rien… elle aurait encore le choix de la confronter.
La barque tanguait doucement, ses cordages grinçaient contre les anneaux rouillés de la jetée. Le contrebandier, essoufflé par sa marche rapide, lança un regard circulaire avant d’avancer vers les deux silhouettes qui l’attendaient. Ses mains fébriles tenaient une petite caisse verrouillée de fer, couverte de runes de scellement rudimentaires.
Leda s’était glissée dans l’ombre d’un pilier soutenant l’embarcadère. De là, elle voyait tout: le contrebandier, les acheteurs, et la mage au manteau blanc, toujours parfaitement positionnée, tapie dans la nuit. Ses yeux d’argent ne clignaient pas.
Le contrebandier posa la caisse sur un tonneau vide, souleva le couvercle avec une précaution presque théâtrale. Une lumière rouge, malsaine, jaillit de l’intérieur, illuminant brièvement les traits crispés de son visage. Du lyrium rouge. Matériau magique corrompu. Totalement illégale et complètement dangereux. Les acheteurs, visiblement Venatori, échangèrent un regard avide, leurs mains se tendirent déjà vers la caisse. Mais avant qu’ils n’aient pu la saisir, une voix claire, ferme, fendit l’air marin.
- Pas ce soir.
La mage sortit de l’ombre, ses pas mesurés résonnant contre le sol humide. Le contrebandier sursauta, ses yeux s’écarquillant de
rage plus que de surprise.
- Toi encore ?! cracha-t-il. Son ton balançait entre peur et exaspération. Combien de fois vas-tu fourrer ton nez dans mes affaires, Gallus?
- Gallus, pensa Leda. Neve Gallus.
L’elfe cligna des yeux. Le nom lui était familier. Elle l’avait lu trois fois dans les journaux ces dernières années. Une détective privée qui avait fait tomber des réseaux entiers de contrebande, des mages renégats, des arnaqueurs politiques. Le genre de femme qui réussissait là où la garde impériale échouait ou fermait volontairement les yeux. Les probabilités de l’hypothèse D venait de grimper.
Le contrebandier recula d’un pas, une main serrée sur le couteau à sa ceinture. Les deux acheteurs, eux, s’éclipsèrent aussitôt dans la brume, préférant la fuite au conflit. Leda les laissa partir, le plus urgent c’était de savoir qui était l’auteur de l’échange… pour régler un problème, il fallait s’attaquer à la racine.
- Tu ne sais pas à qui tu t’attaques… grinça le contrebandier, la sueur au front.
- Vraiment ? Dois-je te rappeler que c’est la quatrième fois que je t’empêche de vendre une relique dangereuse à un culte tout aussi dangereux? Répliqua Neve, sans hausser la voix, mais avec une froideur tranchante.
Une fine pellicule de givre commença à se former sur le bois de la jetée, rampant lentement vers le contrebandier. Celui-ci serra plus fort son couteau, ses yeux oscillants entre la caisse de lyrium rouge et la mage qui avançait.
Leda, tapie dans l’ombre, ne bougea pas. Sa respiration demeurait lente, régulière. Elle observait. Calculait. Pesait le moment. Si Neve Gallus contrôlait la situation, Leda n’aurait aucune raison d’intervenir. C’était sa règle: ne jamais gaspiller une flèche ni une dague si ce n’était pas nécessaire. Tout ce qui pouvait servir à révéler sa présence n’était qu’en dernier recours.
Ses yeux passèrent de la lueur rougeâtre de la relique au visage concentré de la détective. Elle n’avait plus qu’à attendre.
Le contrebandier fit un pas de côté, prêt à détaler, mais il n’eut pas le temps d’amorcer sa fuite. Un claquement sec résonna dans l’air, et aussitôt le bois sous ses bottes se couvrit d’une couche épaisse de glace. Des cristaux blancs s’élevèrent en éclats nerveux autour de ses chevilles, le figèrent sur place. Il tira désespérément, grogna, mais ses pieds restèrent prisonniers du givre.
Neve avança calmement, sans précipitation. Son manteau immaculé contrastait avec les planches détrempées du quai. Elle referma la caisse d’un geste sec, comme on claque une porte, étouffant la lueur malsaine du lyrium rouge. Ses doigts glissèrent sur le verrou de fer, et d’un mouvement habile, elle tira la caisse vers elle.
- On ne laisse pas traîner ce genre de chose dans ma ville, dit-elle d’une voix glaciale.
Le contrebandier se tordit, ses yeux lançaient des éclairs.
- Tu n’as pas idée pour qui je travaille, Gallus… Tu joues avec le feu.
Neve se pencha légèrement, se plaçant à hauteur de son regard. Elle n’avait pas besoin de crier. Ses mots frappaient avec la précision d’une lame.
- C’est exactement pour ça que je suis ici.
Elle tapota du bout de ses doigts la glace qui l’emprisonnait. Le craquement résonna comme une menace silencieuse.
- Chaque fois que je te livre à la garde, quelqu’un efface mes traces. On te libère, on couvre tes pas, on défait mon travail. Et ça… Ses yeux sombres se plissèrent. …ça m’insupporte.
Le contrebandier déglutit. La sueur perlait sur ses tempes, gelée aussitôt par l’air saturé de magie.
- Tu veux savoir qui me protège? Il ricana, mais sa voix tremblait. Tu crois vraiment qu’ils laisseront une fouineuse comme toi mettre le nez dans leurs affaires? Tu n’es pas la première à essayer, Gallus…
Un frisson de colère vibra dans son ton, mais Neve resta impassible. Elle resserra sa poigne sur la caisse de lyrium, et la température chuta encore d’un cran. Le givre mordit plus profondément la chair du contrebandier, arrachant un grognement de douleur.
- Pour qui tu travailles? souffla-t-elle.
Leda suivait chaque mot, chaque mouvement. Ses yeux analysaient la scène comme un puzzle complexe: l’efficacité glaciale de Neve, la panique de l’homme, les angles de fuite impossibles. Elle nota la ténacité de la mage, sa patience tranchante. Mais elle n’intervint pas.
Le contrebandier était acculé. Leda le savait, Neve aussi. Restait à savoir combien de temps il tiendrait avant que la peur l’emporte sur sa loyauté. Il tremblait, la mâchoire serrée, les yeux rivés sur la caisse de lyrium rouge que Neve tenait hors de sa portée. Son souffle se faisait court, saccadé, et il vacillait entre la panique et la résignation.
Neve, toujours penchée, laissa planer ses mots comme une lame au-dessus de sa gorge.
- Jusqu’ici, tu t’en es toujours sorti grâce à tes amis bien placés. Contrebande, racket, pots-de-vin… la garde s’arrangeait pour que ça disparaisse des registres. Mais ça… Elle tapota doucement le bois de la caisse. C’est différent.
Le contrebandier baissa les yeux.
- Du lyrium rouge… murmura Neve, sa voix claire dans le silence du quai. Même le Magisterium ne pourra pas fermer les yeux. Tu sais ce qu’ils font à ceux qui laissent circuler ça, n’est-ce pas ?
Elle le vit déglutir, ses lèvres s’entrouvrirent. Mais avant qu’un seul nom ne franchisse sa bouche, une autre voix, grave et sucrée, s’éleva derrière lui. Leda les avait vues arriver, pas Neve.
- En effet, Détective Gallus. Le Magisterium ne laisse rien passer.
Neve se redressa d’un geste vif, pivotant sans lâcher la caisse. Son regard se durcit en voyant les deux silhouettes qui avançaient sur la jetée.
Deux hommes s’approchèrent. Le premier, drapé dans une robe grise brodée d’or, ses yeux d’un noir huileux brillaient à la lumière des lanternes. À ses côtés marchait le Chevalier-Capitaine Lenos, commandant des Templiers de Tevinter, son armure martiale cliquetant à chaque pas, épée au fourreau mais prête à être dégainée.
- Magister Alexius… lâcha Neve en reconnaissant les individus. Vous et moi savons que le Magisterium n’en sera jamais informé, n’est-ce pas?
Alexius sourit, elle avait raison, mais il allait jouer le jeu.
Neve, elle, ne montra rien. Son visage resta lisse, fermé, mais l’ombre d’une crispation traversa son regard. Elle ne fit aucun geste brusque, gardant son calme avec une maîtrise glaciale.
- Quelle heureuse coïncidence… souffla Alexius, un sourire carnassier au coin des lèvres. Vous avez fait tout le travail pour
nous, Gallus.
Il jeta un regard au contrebandier encore prisonnier de la glace.
- Remettez-le-moi. Le Magisterium se chargera de son sort.
Leda, toujours invisible dans son renfoncement, sentit ses muscles se tendre. C’était un mensonge évidemment. Elle connaissait cet homme. Son père lui en avait parlé plus d’une fois, avec ce mélange de méfiance et de dégoût qu’il réservait aux corrompus qu’il ne pouvait pas abattre. Gereon Alexius, le magister aux doigts tachés de pots-de-vin et aux yeux toujours tournés vers les marchés noirs. Il faisait disparaître des affaires pour mieux s’enrichir, ou pour protéger ses propres réseaux. Mais faire passer du lyrium rouge c’était pire que tout.
Neve se redressa complètement, caressa du pouce le rebord de la caisse close. Son regard passa de Alexius à Lenos, puis revint sur le magister.
- Évidemment. Répondit-elle, sa voix aussi tranchante qu’un éclat de glace.
Mais ses yeux… ses yeux criaient autre chose.
Le bois de la jetée craqua sous le poids de l’armure quand Lenos s’approcha. Sa main gantée se tendit sans hésitation, et Neve, après une fraction de seconde de résistance à peine perceptible, lui remit la caisse close. Son geste était mesuré, presque mécanique, mais ses épaules tendues parlaient pour elle: ce n’était pas un choix, mais une nécessité.
Leda suivait chaque mouvement avec l’acuité d’un prédateur.
Lenos tenait la caisse avec une assurance militaire, mais ses yeux restaient fuyants, évitant de croiser ceux de Neve. Il n’était pas loyal au Magisterium, pas vraiment. Il était loyal à la solde de Alexius. Sa posture le trahissait: crispée, mais docile, l’attitude d’un homme qui sait qu’il est compromis.
Le contrebandier, libéré par la présence de ses “sauveurs”, se redressa avec un sourire narquois. Ses lèvres tremblaient encore de peur, mais la victoire qui se peignait sur son visage était insupportable.
Et Alexius… Alexius ne se pressa pas. Il leva une main paresseuse, et les cristaux de glace qui emprisonnaient le contrebandier se fissurèrent, se désagrégeant en éclats translucides qui roulèrent sur le sol avant de fondre dans les planches humides. Comme si le sort de Neve n’était qu’un jouet dérisoire entre ses doigts.
- Vous avez fait du bon travail, Gallus. Lança-t-il, d’un ton sucré dégoulinant de sarcasme. Mais à partir d’ici… nous prenons le relais.
Le regard de Neve resta fixe, noir et calme. Trop calme. Son silence disait plus que des mots. Ses doigts se crispèrent dans le vide, comme s’ils tenaient encore la boîte arrachée de ses mains. Ses yeux suivaient l’ombre de Alexius jusqu’à sa disparition, son visage impassible trahissant pourtant une tension violente.
Leda, voyait ce que d’autres auraient manqué : le tremblement contenu dans les épaules de Neve. La façon dont sa mâchoire s’était contractée à l’instant où le givre avait été brisé. La colère froide, muette, d’une femme qui venait encore une fois de voir son travail effacé.
Neve Gallus n’acceptait pas qu’on défasse ce qu’elle accomplissait. Et si elle n’avait pas réagi ce soir, c’était uniquement parce qu’elle n’avait pas le pouvoir… pas encore. Leda avait la conviction que Neve n’allait pas abandonner si facilement.
L’elfe ne bougea pas. Elle observa, patienta. Chaque pièce avait changé de place sur l’échiquier, et Leda savait que ce n’était pas fini. Chaque seconde, chaque détail de la scène avait été gravé dans son esprit parfait. Et maintenant que les silhouettes de Alexius, Lenos et du contrebandier disparaissaient dans la brume, son esprit travaillait.
Le lyrium rouge. Pas une denrée comme les autres, pas une simple marchandise. C’était une arme. Une corruption vivante, un poison capable de réduire des armées entières à l’état de monstres incontrôlables. Si Alexius avait choisi d’étouffer son transfert, ce n’était pas par naïveté. Ce n’était pas une faveur. C’était un investissement.
- Mon père avait raison. Pensa-t-elle, ses lèvres se pinçant. Alexius est pourri jusqu’à la moelle.
Il ne s’agissait plus seulement de couvrir un contrebandier. Étouffer une transaction de cette envergure signifiait que quelque chose qui prenait racine au cœur même de l’Empire Tevintide. Quelque chose de grave. Et ce n’était certainement pas pour plaire aux Magisters qui croyaient encore à la stabilité de leur pouvoir et encore moins aux autres.
L’elfe tira une conclusion silencieuse, nette, définitive : Quelque chose de sombre s’enracinait au cœur de l’Empire. Quelque chose que Alexius voulait protéger, nourrir peut-être. Et si Neve Gallus s’y opposait… alors leurs routes se recroiseraient.
Le silence pesait encore sur le quai, seulement brisé par le clapotis régulier des vagues contre les piliers. Neve n’avait pas bougé, figée comme une statue, son souffle lent mais sa colère encore vibrante sous sa peau.
Mais Leda, elle, ne relâchait jamais sa vigilance. Son regard avait capté le détail qu’une autre aurait manqué : des ombres mouvantes, plus lourdes, plus précises que la brume naturelle. Quatre, non… cinq silhouettes se glissaient entre les caisses empilées plus loin. Pas des dockers, pas des gardes. Des tueurs. Des gens pas particulièrement contents que Neve ai interrompu leur échange.
- Des Venatori… pensa Leda, ses doigts déjà sur la corde de son arc. Évidemment.
Leda arma sans un bruit. Le monde se réduisit à des vecteurs et des trajectoires, ses yeux d’argent calculant l’angle exact, la tension idéale. Une première flèche siffla, perçant la gorge d’un assassin avant qu’il ne franchisse le rayon d’une lanterne. Le corps s’écroula dans un bruit mat, étouffé par la nuit. Un deuxième. Une troisième. Les ombres tombèrent les unes après les autres, trop vite pour que l’alerte soit donnée.
Neve pivota soudain, alertée par les cadavres qui s’effondraient autour d’elle. Le givre jaillit de ses mains par réflexe, gelant le quatrième et le cinquième assaillant qui s’étaient approchés trop près. Les deux hommes hurlèrent brièvement avant d’être réduit au silence par un éclat glacé.
Elle resta immobile une fraction de seconde, scrutant l’obscurité autour d’elle. Son esprit vif comprenait déjà: quelqu’un, quelque part, avait décoché ces flèches. Quelqu’un qui savait tirer sans bruit, frapper sans être vu. Ses yeux balayèrent les quais, les toits, les ruelles… mais elle ne vit rien. N’entendit rien.
Neve repositionna son foulard autour de sa gorge, son souffle formant une buée blanche dans l’air nocturne. Elle n’était pas dupe: elle n’était pas seule. Mais qu’importe. Pour l’instant, elle était en vie. Et elle savait que si cette entité avait voulu la tuer, elle ne serait déjà plus là pour y penser.
Leda, de son poste invisible, ne relâchait pas sa corde. Son regard s’était déjà éloigné de Neve pour sonder encore les ombres. Mais l’analyse était claire: l’attaque était déjouée, le piège éventré. Elle inspira profondément, rangea son arc dans un silence parfait. Et dans la nuit, la jeune elfe s’effaça à nouveau.
La nuit était déjà avancée quand Leda franchit silencieusement les hautes murailles du domaine Mercar. Son capuchon rejetait encore l’ombre sur ses cheveux argentés, ses bottes couvertes de poussière et d’eau sale des docks. Elle ne s’était pas arrêté une seule seconde depuis qu’elle avait quitté les ruelles, son esprit tournant en boucle.
Charon était encore debout, chose rare à cette heure. La lumière tamisée de son bureau filtrait sous la porte. Elle s’y dirigea sans frapper, il lui arrivait rarement de troubler son père ainsi, mais ce soir, l’urgence la poussait.
Le Magister leva la tête de ses parchemins dès qu’elle entra.
- Tu es rentrée tard.
Sa voix n’avait rien de réprobateur. Plutôt une constatation, un reproche voilé dans la lassitude.
Leda referma la porte derrière elle, tirant doucement sur le capuchon qui libéra ses cheveux. Son visage restait impassible, mais ses yeux brillaient d’un feu que seuls ceux qui la connaissaient intimement pouvaient reconnaître.
- J’ai… suivi un contrebandier jusqu’au Docks.
Charon arqua légèrement un sourcil, posant sa plume.
- Et?
- Les acheteurs étaient des Venatori… et le contrebandier travail pour Magister Alexius.
Le silence s’installa dans la pièce, seulement rompu par le crépitement du feu dans l’âtre. Charon se redressa lentement dans son fauteuil, son expression se durcissant. Il était en colère, il détestait les cultiste et la magie du sang. Ces fétichistes de pouvoir et de l’ancienne magie Tevintide. Ces cafards impossibles à éradiquer.
- Tu en es certaine?
Il posa la question à Leda, mais il savait que sa fille ne gaspillait jamais un mot avec un mensonge ou une incertitude. Elle hocha la tête.
- J’ai tout vu. Le contrebandier était là. Alexius l’a rejoint accompagné du Chevalier-Capitaine Lenos, mais lui il n’est loyal qu’au
portefeuille, je l’ai vu dans son regard. Une femme les a interrompus. L’échange n’a pas eu lieu. Mais Alexius a repris la relique et le contrebandier avec lui… c’était du Lyrium rouge, Père.
Charon ferma les yeux un instant, comme pour retenir une fatigue plus lourde que son âge.
- Venhedis! jura-t-il. Aucune preuve tangible j’imagine?
Leda baissa les yeux. C’était la partie la plus difficile.
- Non. Rien d’autre que mes yeux et ceux de la femme. Il n’y avait pas d’autre témoin en dehors des alliées de Alexius.
Le Magister soupira longuement, frottant ses tempes avec ses doigts. Les yeux d’une elfe ne donnent rien en procès, encore moins une elfe éduquée. Pire, si elle était découverte elle irait directement en prison ou elle serait interrogée et torturée jusqu’au moment où elle admettrait qui avait trahit l’Empire en l’éduquant.
- Ils t’ont vu?
- Évidemment que non, vous me connaissez.
Leda s’approcha du bureau, son ombre élancée se reflétant sur les parchemins. Sa voix, bien que douce, vibrait d’une détermination glaciale.
- Quelque chose de gros et dangereux se trame à Minrathie, Père.
Charon rouvrit les yeux, plantant son regard dans celui de sa fille. Un silence lourd s’étira, jusqu’à ce qu’il murmure d’une voix grave :
- Et toi, ma fille… combien de temps crois-tu pouvoir t’enfoncer dans leurs ombres avant qu’ils ne se retournent contre toi?
Leda soutint son regard sans vaciller.
- Autant de temps qu’il faudra… je suis prudente, Père.
Leurs yeux se croisèrent, deux miroirs d’une même intelligence; l’un marqué par l’expérience et le cynisme du pouvoir, l’autre par la jeunesse et l’implacable soif de justice. Charon finit par détourner les yeux, reprenant sa plume avec lenteur.
- Je vais tenter d’enquêter sur lui au Magisterium. Toi, va te coucher… et ne fais rien de stupide d’accord?
Leda s’inclina légèrement, acceptant la décision, mais son expression demeura figée dans ce calme étrange qui la caractérisait. Elle savait déjà qu’elle ne resterait pas simplement à attendre.
En silence, elle se retira du bureau. Les couloirs étaient vides, et seul le bruissement des rideaux dans le vent nocturne rappelait que la ville, elle, ne s’arrêtait jamais. Leda poussa la porte de sa grande chambre, vaste, ornée de tapisseries et de meubles sculptés que d’autres auraient trouvés somptueux. Pour elle, tout cela n’était que décor. Elle posa son arc contre le mur, retira ses bottes avec soin, puis s’assit sur le rebord du lit. Son esprit était ailleurs, happé par ce qu’elle venait de voir.
La relique. Une pièce ancienne, saturée de Lyrium rouge, dont la lueur sombre et malsaine persistait encore dans sa mémoire. Leda se remémora chaque geste, chaque mot échangé. Le Lyrium rouge n’était jamais distribué à la légère. Les Venatori l’utilisaient pour asservir, corrompre, renforcer leurs rituels. Mais pourquoi un Magister en place, protégé et reconnu, prendrait-il ce risque? Alexius avait déjà tout ce que l’Empire pouvait offrir à un homme de son rang. Que pouvait-il gagner encore?
Son esprit passa en revue hypothèse après hypothèse. Le pouvoir? Trop évident. L’influence? Il l’avait déjà. La peur d’un rival? Possible, mais insuffisant pour s’allier avec des fanatiques. Non, quelque chose lui échappait. Il lui manquait trop de variables pour que ses calculs trouvent une logique. Elle sentit la frustration picoter au creux de sa poitrine, non pas de colère, mais un sentiment d’un truc d’inachevé, d’incomplet. Comme une équation dont une partie du résultat restait invisible.
Elle soupira et s’étendit enfin, ses yeux fixant le plafond où l’ombre des flammes vacillantes de la cheminée dessinait des formes incertaines. Ses pensées, alors, bifurquèrent. Vers la femme. La détective. Neve Gallus. Un paradoxe vivant. Une mage, même née dans une famille de Soporati, non-mage, avait un statut, une voix, du respect, dans la hiérarchie sociale et donc un minimum de pouvoir. Et pourtant… Neve avait choisi le pire des quartiers, Dock Town. Elle avait choisi de renoncer au confort que sa magie aurait pu lui assurer, pour plonger ses mains dans la boue et lutter contre ceux que personne d’autre n’osait confronter.
- Pourquoi? Souffla-t-elle
Leda revit ses yeux marron, durs comme l’acier mais étrangement lumineux. Cette femme n’avait rien d’une héroïne telle que décrite dans les récits. Elle était cynique, cassante, parfois brutale dans ses paroles. Et malgré tout… fascinante. Pourquoi risquait-elle sa vie dans ces ruelles? Était-ce de la justice? De la haine? Ou bien une blessure plus intime qu’elle n’avait pas encore révélée?
Leda tourna la tête sur l’oreiller, ses cheveux se répandant comme une vague pâle. Ses lèvres esquissèrent un sourire imperceptible. Elle n’avait pas les réponses. Pas encore. Et pour la première fois depuis longtemps, ses pensées cessèrent de tourner autour des ombres et des menaces. Elles s’arrêtèrent simplement sur un nom : Neve.