NEVE GALLUS - La première neige de Minrathie
La pluie tombait sur Minrathie comme si le ciel avait décidé de laver la ville sans jamais espérer y parvenir.
Elle descendait en rideaux fins depuis les hauteurs de la capitale, glissait le long des tours de pierre noire, des arches trop grandes, des statues d’anciens Archontes dont les yeux sculptés semblaient juger même les intempéries. Là-haut, dans les quartiers hauts, la pluie devenait un détail esthétique. Elle perlait sur les balcons dorés. Elle assombrissait les jardins suspendus. Elle faisait briller les mosaïques comme si chaque rue avait été polie pour refléter la grandeur de l’Imperium.
Puis elle atteignait Dock Town.
Et là, elle devenait boue.
Elle se mêlait à la suie, aux déchets, au sang trop vite rincé des ruelles, aux eaux grasses qui descendaient des étals de poisson, des ateliers, des égouts mal entretenus et des arrière-salles où personne ne posait de questions. Elle noyait les marches brisées, faisait gonfler le bois des portes, réveillait l’odeur des murs trop vieux et des cordages mouillés. Les lanternes fumaient sous les auvents. Les passants marchaient vite, épaules hautes, capuchons tirés, chacun protégeant ce qu’il possédait encore.
Dans ce quartier, la pluie ne rendait rien romantique.
Elle rappelait seulement à chacun où était sa place.
La taverne du Chien d’Écume tenait encore debout par orgueil, par habitude, et parce que son propriétaire payait le bon contremaître de la bonne patrouille au bon moment. L’enseigne grinçait au-dessus de la porte, un morceau de bois peint où l’animal promis ressemblait davantage à une bête malade qu’à un chien. À l’intérieur, la chaleur était lourde, chargée d’alcool, de laine humide, de fumée de chandelle et de voix qui montaient trop fort pour couvrir le tonnerre.
Marenna Volca passa entre deux tables avec trois chopes serrées contre elle, le menton légèrement relevé pour éviter qu’une main distraite, ou pas assez, ne lui accroche la manche.
Elle avait vingt ans, peut-être vingt et un selon les papiers qu’on consultait. Dans Dock Town, les dates de naissance étaient parfois moins fiables que les dettes. Elle avait de longs cheveux noirs attachés à la va-vite, des yeux sombres, une bouche faite pour sourire mais qui avait appris à ne le faire que lorsqu’il y avait quelque chose à gagner. Sa robe de service était propre, même si l’ourlet avait été repris deux fois. Ses manches blanches étaient serrées aux bras. Une bande violette, seul caprice de couleur qu’elle s’autorisait, était nouée à sa taille.
Elle n’était pas noble. Elle n’était pas mage. Elle n’était pas riche. Mais elle savait marcher comme si la pièce devait la remarquer. Ce n’était pas de la vanité. Pas entièrement. C’était une forme de survie.
À une table près du mur, deux ouvriers du port riaient trop fort. L’un d’eux lui lança un compliment qui sentait la bière renversée. Marenna sourit sans s’arrêter.
- Garde tes pièces pour payer ce que tu bois, Kalen. Tes mots ne valent pas assez cher.
L’autre homme éclata de rire. Kalen grogna quelque chose dans sa chope, mais ne tenta pas de la retenir.
Marenna posa les consommations sur une table voisine, récupéra quatre pièces, en fit disparaître une dans sa manche avant que le patron ne regarde, puis retourna vers le comptoir.
Son frère lui aurait dit que c’était du vol. Son père aussi, autrefois.
Des templiers, tous les deux. Des hommes qui parlaient d’honneur avec les mains calleuses de ceux qui n’avaient jamais reçu assez d’honneur en échange de leur service. Chez les Volca, on servait l’Imperium sans jamais y appartenir. On protégeait les mages. On escortait les mages. On obéissait aux mages. Et, parfois, lorsqu’un mage décidait que vous aviez échoué, on disparaissait dans un rapport où votre nom était mal orthographié.
Marenna avait grandi avec des soldats en armure fatiguée autour de la table familiale. Des hommes non-mages, mais utiles. Des hommes qui savaient neutraliser une crise magique, encadrer un apprenti dangereux, mourir à la porte d’un altus sans que la maison noble n’envoie autre chose qu’une lettre officielle.
Elle avait appris très tôt que la loyauté n’élevait personne. Elle maintenait seulement la tête assez haute pour ne pas boire l’eau du caniveau.
Alors, oui, elle prenait parfois une pièce. Ce n’était pas de la rébellion. C’était un acompte sur tout ce que Tevinter ne lui donnerait jamais.
La porte de la taverne s’ouvrit.
Le vent entra avant les hommes. La pièce changea aussitôt.
Ce fut presque imperceptible, d’abord. Une conversation mourut près de la porte. Puis une autre. Un joueur de dés referma son poing sur ses pièces. Le patron, derrière le comptoir, redressa le dos avec une vivacité qu’il ne réservait ni aux clients fidèles ni aux collecteurs de taxes ordinaires.
Trois hommes venaient d’entrer.
Ils ne portaient pas leurs robes cérémonielles de séance, ni les grands manteaux ostentatoires qu’ils auraient arborés au Magisterium. Ils n’en avaient pas besoin. Tout en eux parlait avant les tissus.
Les bijoux enchantés. Les bottes trop propres pour Dock Town. Les gants de cuir fin. Les broches marquées de lignées anciennes. Et surtout cette assurance tranquille, presque paresseuse, des gens qui n’avaient jamais dû vérifier si une chaise leur était permise.
Le premier était grand, les cheveux foncés, d’une beauté froide qui semblait travaillée comme du marbre. Ses cheveux étaient attachés à la nuque par un lien d’or sombre. Sa barbe était courte, entretenue avec précision. Son manteau, noir et bordeaux, portait au col l’emblème discret mais reconnaissable de la maison Gallus.
Marenna l’identifia avant même que le patron ne s’incline.
Magister Marlon Gallus.
Elle avait déjà entendu ce nom. Tout le monde l’avait entendu. Les Gallus n’étaient pas la plus ancienne maison de l’Imperium, mais ils faisaient partie de ces lignées assez riches, assez mages, assez arrogantes pour parler de pureté comme d’une science et de pouvoir comme d’un droit naturel.
À sa gauche marchait un homme aux yeux plus sombres, la bouche fine, l’air presque amusé par la saleté sur le plancher.
Magister Severian Bataris.
Marenna ne connaissait pas son prénom à ce moment-là. Elle le devina plus tard. Ce soir-là, elle ne vit qu’un homme qui souriait comme si chaque faiblesse humaine était une plaisanterie privée.
Le troisième était plus jeune que les deux autres, ou donnait cette impression par sa manière de regarder avant de parler. Des yeux attentifs. Une posture moins théâtrale. Des vêtements riches, mais pas criards.
Magister Gereon Alexius.
Lui ne semblait pas mépriser Dock Town. C’était presque pire. Il semblait l’étudier.
Le patron quitta le comptoir en s’essuyant les mains sur son tablier.
- Magisters. Quel honneur. Je… nous n’attendions pas…
- Personne ne nous attend jamais ici, répondit Marlon Gallus.
Il ne le dit pas méchamment. C’était simplement un fait. Et, dans sa bouche, les faits avaient la même dureté que les ordres.
Le patron rit, trop vite.
- Bien sûr, Magister. Une table privée? J’ai une salle à l’arrière, si vous souhaitez…
- Non.
Gallus balaya la salle du regard. Ses yeux passèrent sur les visages, les vêtements, les mains, les échines qui s’étaient subtilement courbées. Puis son regard s’arrêta sur Marenna.
Pas longtemps. Mais juste assez.
Elle sentit ce regard comme on sent la chaleur d’une flamme près de la peau. Pas une caresse. Pas encore une menace. Une évaluation.
- Là, dit-il en désignant une table près de la fenêtre.
Le patron se précipita pour déplacer deux clients qui n’eurent pas la mauvaise idée de protester.
Marenna resta immobile une seconde de trop. Sa collègue, Ivena, lui donna un coup léger du coude.
- Arrête de regarder.
- Je ne regarde pas.
- Tu mens mal.
Marenna détourna les yeux et attrapa trois coupes propres. Pas des chopes. Des coupes. Il fallait deviner ce que des magisters voulaient avant qu’ils soient obligés de le formuler. Dans Tevinter, faire attendre un homme puissant était souvent plus dangereux que l’insulter.
Elle prit aussi la bouteille la plus chère. Pas parce qu’ils l’avaient commandée. Parce qu’ils étaient ce genre d’hommes.
Lorsqu’elle approcha de la table, elle sentit plusieurs regards suivre son dos. Les clients ordinaires observaient sans observer. Le patron respirait à peine. Les trois magisters ne baissèrent pas la voix.
- Je maintiens que le projet de réforme est ridicule, disait Bataris. Donner davantage d’accès aux familles soporati? Pourquoi? Pour qu’elles se découvrent des ambitions?
Alexius tourna légèrement sa coupe vide entre ses doigts.
- Les ambitions existent déjà. Les nier ne les empêche pas de croître.
- Voilà une phrase de chercheur, dit Bataris avec un sourire. Elle sonne bien et ne sert à rien.
Gallus ne souriait pas. Il regardait la pluie à travers la fenêtre sale.
- Les familles sans magie veulent toutes la même chose. Une proximité avec ce qu’elles ne possèdent pas. Un fils templier. Une fille mariée à un intendant. Une charge administrative. Un nom associé à une maison plus haute. Ce n’est pas de l’ambition. C’est de la gravité sociale. Les petits corps sont attirés par les grands.
Marenna posa la bouteille sur la table.
- Et parfois, Magister, les petits corps apprennent à tomber au bon endroit.
Le silence fut immédiat. Pas dans toute la taverne. À cette table seulement. Ivena, au comptoir, ferma les yeux comme si elle venait d’entendre une assiette se briser. Le patron blêmit.
Marenna sentit son propre cœur battre une fois, fort, contre ses côtes. C’était trop audacieux. Elle l’avait su avant même que la phrase soit terminée. Mais il était trop tard pour la rappeler.
Marlon tourna enfin la tête vers elle.
Il la regarda vraiment.
Ses yeux étaient clairs. Gris peut-être, ou bleus, ou simplement rendus pâles par la lumière des chandelles. Des yeux de mage altus. Des yeux qui n’avaient jamais eu besoin de demander l’autorisation d’exister.
- Comment t’appelles-tu?
Marenna inclina la tête, juste assez.
- Marenna Volca, Magister.
- Volca, répéta Severian. Famille de templiers, non?
Elle ne regarda pas Bataris. Elle gardait les yeux sur Gallus, parce que c’était lui qui avait demandé.
- Mon père l’était. Mon frère l’est.
- Et toi, non, dit Marlon.
- Non, Magister.
- Pourquoi?
Marenna sentit la question comme un piège poli.
« Parce que je ne voulais pas mourir pour des gens qui ne retiendraient pas mon nom. Parce que l’armure coûte cher et que l’honneur nourrit mal. Parce que je ne suis pas née homme. Parce que je voulais voir les portes de plus près, pas seulement les garder. »
Elle répondit :
- Je n’avais pas la discipline requise.
Severian Bataris eut un petit rire.
Alexius baissa les yeux vers la table, mais Marenna crut voir le coin de sa bouche bouger.
Gallus, lui, ne rit pas.
- Voilà une réponse prudente.
- C’est mieux qu’une réponse stupide.
Le patron fit un bruit étranglé derrière elle.
Cette fois, même Bataris la regarda avec un intérêt plus net.
Pendant un instant, Marenna se demanda si elle venait de signer sa propre ruine pour le plaisir absurde d’une répartie. Elle connaissait les histoires. Tout le monde les connaissait. Un magister pouvait détruire une vie sans même lever la main. Une plainte. Un mot à la bonne personne. Une accusation d’insolence, de vol, d’offense. Et Dock Town oublierait Marenna Volca aussi vite qu’il oubliait les morts de pluie.
Mais Gallus inclina légèrement la tête. Pas en signe de respect. Plutôt comme un homme qui reconnaissait qu’un objet inattendu avait une forme intéressante.
- Sers.
Marenna déboucha la bouteille. Ses mains ne tremblèrent pas. Elle en fut fière. Elle remplit les trois coupes. Bataris attrapa la sienne comme si elle lui était due. Gereon remercia d’un signe bref. Gallus attendit qu’elle ait terminé, puis demanda :
- Tu sais lire?
La question n’avait rien d’innocent. Dans Dock Town, savoir lire pouvait être utile. Dangereux, aussi. Chez les soporati, cela dépendait toujours de qui posait la question.
- Assez pour ne pas me faire voler sur une ardoise.
Bataris éclata de rire, cette fois.
- Celle-ci est drôle.
- Elle est surtout téméraire, dit Alexius.
Marlon leva sa coupe sans quitter Marenna des yeux.
- La témérité n’est déplaisante que chez les gens incapables d’en payer le prix.
Marenna comprit qu’elle aurait dû baisser les yeux.
Elle ne le fit pas tout de suite. Quelque chose en elle, une part très jeune, très affamée, très fatiguée de compter les pièces volées dans ses manches, se redressa devant cette attention comme une fleur devant un soleil dangereux.
Un magister la regardait.
Pas comme une serveuse. Pas seulement. Il la voyait. Même si c’était mal. Même si c’était pour une raison qui ne lui donnerait rien de bon. Il la voyait.
- Alors j’espère être capable, Magister.
Marlon Gallus sourit enfin.
C’était un très petit sourire. Mais dans une salle comme celle-là, venant d’un homme comme lui, cela eut l’effet d’une porte qui s’entrouvrait.
La soirée continua. La pluie aussi.
Les magisters burent sans jamais perdre leur élégance. Ils parlèrent de politique, de lignées, de nominations et de rivalités avec cette désinvolture obscène des hommes pour qui les décisions impériales n’étaient qu’une extension de leurs conversations de table. Severian se moquait des réformistes. Gereon défendait certaines idées, non par bonté, mais par logique. Marlon tranchait les débats avec des phrases calmes qui faisaient taire les deux autres.
Marenna revint plusieurs fois à leur table.
Chaque fois, Gallus lui posait une question. Pas des questions de séduction ordinaires. Pas d’abord.
Quel âge avait-elle? Que pensait sa famille du Magisterium? Avait-elle déjà quitté Dock Town? Que savait-elle des quartiers hauts? Pourquoi portait-elle du violet? Était-ce une couleur choisie ou une couleur trouvée?
Elle répondit à tout. Pas toujours la vérité entière. Mais jamais assez peu pour l’ennuyer.
À mesure que les heures avançaient, la taverne se vida. Les ouvriers repartirent sous la pluie. Les joueurs de dés rangèrent leurs gains. Ivena lança plusieurs regards à sa collègue, des regards qui disaient prudence, puis danger, puis tu sais ce que tu fais?
Marenna ne savait pas. Pas vraiment.
Elle savait seulement que Marlon Gallus avait demandé son nom une deuxième fois, comme s’il voulait vérifier la façon dont il sonnait.
Marenna Volca.
Un nom soporati. Un nom sans magie. Un nom qui ne franchirait jamais les portes d’un domaine altus autrement que par l’entrée de service.
À la dernière coupe, Bataris avait déjà choisi Ivena du regard, avec cette nonchalance qui donnait aux choses sales l’apparence d’une faveur. Ivena, rouge jusqu’aux oreilles, n’avait pas dit non. Pourquoi aurait-elle dit non? Il était magister. Elle était fille de docker. Il lui avait offert un bracelet assez cher pour nourrir sa mère deux mois.
Alexius, lui, n’avait pris personne au début. Il avait observé. Puis il avait quitté la table avec une femme plus âgée, une veuve aux cheveux auburn qui servait parfois à la cuisine. Peut-être par désir. Peut-être par curiosité. Avec Alexius, Marenna eut l’impression que même ses faiblesses devaient avoir une justification intellectuelle.
Gallus resta le dernier.
La taverne était presque silencieuse.
Le patron avait cessé de prétendre nettoyer le même verre depuis longtemps. Il s’était retiré dans l’arrière-salle, parce qu’il avait assez d’intelligence pour ne pas assister à ce qu’un puissant souhaitait rendre implicite.
Marenna essuya le comptoir. Elle sentait Gallus derrière elle avant même qu’il parle.
- Tu pourrais travailler ailleurs.
Elle posa lentement le chiffon.
- Ailleurs où?
- Dans une maison plus convenable.
Elle tourna la tête.
- Comme servante?
- Comme employée.
Elle sourit doucement.
- C’est le même mot avec de meilleurs murs.
Marlon la contempla.
De près, il était encore plus impressionnant. Non pas par sa taille seule, ni par la richesse de ses vêtements, mais par le calme absolu de son corps. Même ici, dans une taverne humide de Dock Town, il semblait entouré d’un espace qui n’appartenait qu’à lui. Personne ne l’envahissait. Personne ne le touchait sans permission. Le monde s’adaptait à sa présence.
Marenna, elle, avait passé sa vie à se faufiler entre les autres.
- Tu veux davantage, dit-il.
Ce n’était pas une question.
Marenna pensa à son père, dont le nom avait été remplacé par un numéro de dossier après une affectation ratée. À son frère, qui revenait parfois avec des brûlures aux poignets et disait que c’était normal. À sa mère, qui répétait qu’une fille intelligente devait épouser un homme stable, comme si la stabilité n’était pas seulement une cage avec un toit.
Elle pensa aux quartiers hauts. Aux escaliers de marbre. Aux femmes qui portaient des tissus plus chers qu’une maison de Dock Town. Elle pensa aux mages qui parlaient de pureté pendant que les familles comme la sienne saignaient pour protéger cette pureté.
- Oui, dit-elle.
Gallus abaissa légèrement les yeux vers sa bouche, puis les releva.
- Et que serais-tu prête à faire pour l’obtenir?
La question était douce. C’était cela qui la rendait dangereuse.
Il n’y avait pas de menace. Pas de main sur son bras. Pas d’ordre. La porte était derrière elle. Elle aurait pu dire non. Elle aurait pu rire, reculer, appeler le patron, prétendre ne pas comprendre.
Mais Tevinter avait construit toute une civilisation pour faire en sorte que certains “oui” paraissent raisonnables avant même qu’ils soient prononcés.
Marenna le savait. Elle le savait très bien. Et pourtant, quand elle répondit, elle le fit sans trembler.
- Je ne suis pas stupide, Magister.
- Je ne t’ai pas demandé cela.
- Non. Mais c’est la réponse qui compte.
Il eut ce même petit sourire.
- Alors?
La pluie frappa plus fort contre les fenêtres.
Marenna regarda le visage de Marlon Gallus. Elle vit l’arrogance, bien sûr. Elle vit la beauté aussi, et la cruauté tranquille des hommes à qui personne n’avait jamais dit non assez tôt pour que cela les transforme. Mais elle vit surtout une possibilité.
Mince. Instable. Probablement illusoire. Mais une possibilité quand même.
Elle se rapprocha.
- Alors je vais faire ce que tout le monde fait à Minrathie, Magister.
Gallus ne répondit pas tout de suite.
Puis il tendit la main. Il ne l’attrapa pas. Il l’offrit. Comme si, jusqu’au bout, il voulait pouvoir dire qu’elle l’avait choisie.
Marenna regarda cette main.
Une main de mage. Une main d’altus. Une main qui n’avait jamais lavé une table, jamais compté ses pièces, jamais tremblé devant un propriétaire qui menaçait d’augmenter le loyer.
Elle posa ses doigts dans les siens.
La suite ne fut pas une histoire d’amour. Pas même vraiment une promesse. Ce fut une chambre à l’étage, une porte refermée, la pluie qui couvrit les bruits de la taverne, et deux personnes qui, pendant quelques heures, voulurent croire qu’elles savaient exactement ce qu’elles faisaient.
Au matin, Magister Marlon Gallus partit avant que Dock Town soit tout à fait réveillé.
Il laissa sur la table une bourse de cuir souple. Elle la trouva en silence. Il y avait dedans plus d’argent qu’elle n’en gagnait en trois mois. Aucune note. Aucun nom. Aucune promesse. Elle referma les doigts autour de la bourse si fort que le cuir grinça.
Ivena, depuis le corridor, la regarda avec des yeux cernés.
- Il t’a dit quelque chose?
Marenna resta immobile.
Elle revoyait la main de Gallus, son sourire, sa voix lorsqu’il avait demandé son nom. Elle revoyait aussi la manière dont il avait remis ses gants le matin, avec la précision paisible d’un homme qui rangeait une parenthèse.
- Non, répondit-elle.
Ivena détourna les yeux.
La pluie avait cessé. Dehors, Dock Town puait la pierre mouillée et la fumée froide.
Marenna se leva, traversa la petite chambre, ouvrit la fenêtre.
La ville était grise. Les quais se remettaient déjà en mouvement. Des silhouettes tiraient des caisses. Des cris montaient des ruelles. Quelque part, une cloche sonna l’heure.
Elle regarda vers les hauteurs de Minrathie. Vers les tours. Vers les maisons nobles. Vers un monde qui n’avait rien senti changer.
Puis elle posa une main sur son ventre, sans raison précise. Pas encore. Pas consciemment. Seulement un geste, fugace, presque nerveux. Comme si son corps avait entendu quelque chose que son esprit ignorait encore.
Trois semaines plus tard, Marenna Volca comprit que Marlon Gallus lui avait laissé bien plus qu’une bourse. Et neuf mois plus tard, dans une chambre étroite de Dock Town, sous un ciel sans étoiles, une enfant naquit en silence.
Elle avait les cheveux noirs de sa mère. La bouche sérieuse. Les yeux ouverts trop tôt, comme si même le monde n’avait pas réussi à la prendre par surprise.
La sage-femme dit :
- C’est une fille.
La mère de Marenna soupira, déjà en train de calculer ce que cela signifiait. Son frère, templier en congé, resta près de la porte, mal à l’aise, incapable de savoir s’il devait se réjouir ou s’inquiéter. Sa sœur était célibataire, et loin d’être fortuné.
La petite ne pleurait presque pas.
C’était la première chose que Marenna remarqua, malgré l’épuisement, malgré la douleur sourde qui battait encore dans son corps, malgré la sueur froide sur sa nuque et les draps froissés autour d’elle. Les bébés hurlaient, d’habitude. Ils arrivaient au monde en protestant, en réclamant, en annonçant leur présence comme une dette que tout le monde devrait payer.
Mais pas celle-ci. Elle respirait contre la peau de Marenna, minuscule, chaude, vivante, avec une gravité étrange dans son silence.
Ses cheveux étaient noirs, déjà foncés malgré l’humidité de la naissance. Son visage était froissé, rouge par endroits, mais ses traits avaient quelque chose de sérieux. Presque sévère. Elle avait les poings serrés contre elle, comme si elle retenait déjà quelque chose au lieu de chercher le monde.
La sage-femme venait à peine de couper le cordon. Dans le coin de la chambre, l’eau sale refroidissait dans une bassine. La lampe à huile tremblait sur la petite table, dessinant sur les murs des ombres trop grandes pour la pièce.
Dock Town était calme, dehors. Un calme rare. Ou peut-être que Marenna n’entendait plus rien d’autre que le souffle de sa fille.
Sa mère, Althéa Volca, se tenait près du lit, les manches retroussées, les cheveux gris tirés en arrière dans un chignon sévère. Elle avait aidé sans trembler. Elle avait donné les linges, maintenu les épaules de Marenna, ordonné à la sage-femme de faire ce qu’il fallait avec cette autorité sèche des femmes qui avaient survécu à trop de choses pour paniquer au bon moment.
Maintenant, elle regardait l’enfant.
Pas avec effusion. Althéa n’était pas une femme d’effusion. Mais son visage avait changé. Ses yeux, d’habitude durs comme les pierres du quai, s’étaient adoucis malgré elle.
- Elle est belle, dit-elle simplement.
Dans l’encadrement de la porte, Tavian Volca resta silencieux.
Il avait retiré ses gants de templier, mais pas son armure complète. Il avait voulu partir au début du travail. Puis il était resté dans la pièce voisine, incapable de s’éloigner, incapable d’aider. Maintenant, il regardait le bébé avec une maladresse presque douloureuse, comme si une épée aurait été plus simple à comprendre.
- Elle est petite, dit-il.
Althéa lui lança un regard.
- C’est un nouveau-né, Tavian.
Marenna eut un rire faible. Cela lui fit mal. Elle grimaça aussitôt, mais son sourire resta un instant sur sa bouche.
Tavian baissa les yeux, embarrassé, puis s’approcha d’un pas. L’armure fit un léger bruit métallique, trop lourd dans cette chambre pauvre.
La petite bougea à peine.
Marenna la contempla longtemps. Il y avait des choses qu’elle aurait dû ressentir dans l’ordre. Le soulagement. La peur. L’amour. La fatigue. Peut-être même la honte, si elle avait été le genre de femme à accepter qu’on lui en impose une.
Mais tout arrivait ensemble. Tout s’emmêlait. Elle aimait cet enfant. Déjà. D’une manière si violente qu’elle en avait presque peur.
Et pourtant, en regardant ce petit visage encore inconscient de tout, elle voyait aussi les escaliers de pierre des quartiers hauts. Les portes fermées. Les regards des femmes nobles. Le nom qu’on lui avait refusé avant même qu’elle le réclame.
Elle attira le bébé un peu plus contre elle.
- Neve, murmura-t-elle.
- Neve?
Marenna hocha faiblement la tête.
- Oui.
Sa mère observa l’enfant, comme si elle pesait le son du prénom contre le visage minuscule.
- C’est court.
- C’est beau, dit Tavian, avant de sembler surpris par sa propre intervention.
Marenna leva les yeux vers lui.
Il haussa les épaules, mal à l’aise.
- Ça lui va bien.
Althéa s’approcha, posa deux doigts légers sur la couverture. Sa voix était basse. Presque tendre.
- Oui. Ça lui va.
Pendant un instant, la chambre sembla redevenir seulement une chambre. Pauvre. Froide. Fatiguée. Mais une chambre où une enfant venait de recevoir un prénom.
Marenna aurait voulu que cet instant dure. Elle aurait voulu pouvoir s’y accrocher, même quelques secondes de plus, avant que le reste du monde entre. Mais le reste du monde était déjà là. Il avait le goût métallique de la vérité.
Elle baissa les yeux vers sa fille.
- Elle s’appelle Neve Gallus.
Le silence qui suivit fut d’une toute autre nature.
La tendresse disparut du visage d’Althéa comme une chandelle soufflée.
Tavian ne bougea pas. Pas tout de suite. Son regard passa de l’enfant à Marenna, puis revint à l’enfant, puis à Marenna encore, comme si son esprit refusait d’assembler les morceaux dans le bon ordre.
Gallus.
Ce n’était pas un nom qu’on prononçait par hasard dans Dock Town. Pas dans une famille Volca. Pas avec un nouveau-né dans les bras.
Althéa porta lentement une main à sa bouche.
- Marenna…
Tavian fit un pas en avant. Cette fois, le métal de son armure résonna plus fort.
- Qu’est-ce que tu viens de dire?
Marenna ne répondit pas tout de suite.
Elle était trop fatiguée pour la guerre qui venait. Trop vide pour supporter leurs regards. Mais pas assez faible pour se rétracter.
- Vous avez entendu.
Tavian pâlit. C’était rare de le voir pâlir. Il avait tenu des portes pendant des manifestations. Il avait escorté des apprentis mages en crise. Il avait vu des hommes brûlés par des sorts mal contrôlés et était revenu avec les dents serrées, le visage fermé, prêt à dire que ce n’était rien. Mais là, il pâlit.
- Gallus? répéta-t-il. Comme… la maison Gallus?
Marenna regarda la flamme de la lampe. Elle tremblait.
- Oui.
Tavian comprit avant qu’elle réponde. Son expression changea. Plus de confusion. Plus seulement de choc. Une colère brutale monta dans ses yeux.
- Magister Marlon Gallus?
Althéa inspira sèchement.
La sage-femme détourna aussitôt le regard, comme si elle regrettait soudainement d’avoir des oreilles.
Marenna caressa le dos minuscule de Neve du bout des doigts.
- Oui.
Tavian jura. Pas bas, cette fois. Un vrai juron de caserne, sale, violent, qui fit sursauter la sage-femme.
- Cet enfoiré. Ce fils de…
- Tavian, coupa Althéa.
- Non. Non, ne me dis pas de me taire.
Il fixa Marenna avec une horreur qui lui fit plus mal qu’elle ne l’aurait cru.
- Il t’a violée?
Le mot tomba trop lourdement dans la pièce. Même la lampe sembla perdre de sa lumière.
Marenna leva enfin les yeux vers son frère. Il y avait dans son visage une peur sincère. Une rage protectrice. Une culpabilité immédiate aussi, comme s’il cherchait déjà dans sa mémoire tous les soirs où il n’avait pas été là, toutes les fois où il aurait dû la raccompagner, toutes les portes qu’il aurait dû défoncer avant qu’elles se referment.
Elle aurait pu accepter cette version. Elle aurait pu laisser Tavian haïr Marlon Gallus d’une manière simple. Elle aurait pu devenir une victime sans nuance, pure dans le récit, indiscutable.
Mais Marenna n’avait jamais su s’abriter longtemps derrière les mensonges qui l’arrangeaient.
- Non. Il m’a payée.
Le mot fit plus de dégâts que le précédent.
Tavian recula comme si elle l’avait frappé.
Althéa ferma les yeux une deuxième fois, mais cette fois ce n’était pas de la peur. C’était une fatigue ancienne. Une douleur qui savait déjà comment s’installer. La sage-femme se concentra soudainement sur les linges avec une application excessive.
Tavian ouvrit la bouche. Aucun son ne sortit.
Marenna continua, parce que si elle s’arrêtait maintenant, elle ne recommencerait jamais.
- L’argent a payé six mois de loyer.
- Ne dis pas ça, souffla Tavian.
- Pourquoi? Parce que c’est laid?
Il secoua la tête, la colère revenant, mais ne sachant plus où frapper.
- Parce que tu parles de toi comme si…
- Comme si quoi? Comme si j’avais fait un calcul?
Elle eut un rire bref, sans joie.
- J’en ai fait un.
Tavian la regarda avec une douleur presque enfantine.
- Tu n’avais pas besoin de faire ça.
Marenna tourna brusquement la tête vers lui. Même épuisée, même pâle, même couchée dans des draps tachés, elle retrouva quelque chose de tranchant.
- Vraiment?
Tavian se tut.
- Tu étais là quand le propriétaire a menacé de nous jeter dehors? Tu étais là quand mère a vendu les boucles d’oreilles de grand-mère pour acheter du bois? Tu étais là quand on a compté trois pièces pour savoir si on mangeait le soir ou le matin?
- Je donnais ma solde, rétorqua Tavian.
- Ta solde de templier, Tavian. Ta solde de soporati qui sert des mages assez riches pour jeter en une soirée ce que tu gagnes en deux mois.
Il serra la mâchoire. Elle regretta presque aussitôt la cruauté de la phrase. Presque. Parce qu’elle était vraie.
Et Marenna était fatiguée de vivre dans une maison où tout le monde connaissait la vérité, mais où chacun faisait semblant qu’il suffisait d’être digne pour survivre.
Tavian parla plus bas.
- Il savait que tu pouvais tomber enceinte?
- Bien sûr que non, j’ai menti.
Tavian eut un mouvement violent vers la porte, comme s’il allait sortir immédiatement, traverser Minrathie sous la pluie et monter jusqu’au domaine Gallus avec ses mains nues.
Althéa l’attrapa par le bras.
- Ne sois pas stupide.
- Stupide? dit-il, étranglé. Elle vient de dire que Marlon Gallus est le père de cette enfant.
Sa mère plongea ses yeux dans les siens.
- Et c’est précisément pour cela que tu ne vas rien faire.
- Il l’a utilisée.
Marenna murmura :
- C’est moi qui l’ai utilisé.
Tavian se retourna vers elle. Il regarda le bébé.
La colère ne disparut pas. Mais elle se heurta à la réalité minuscule de Neve. À ses doigts fermés. À sa respiration faible. Paisible.
Althéa s’assit lentement au bord du lit. Elle semblait avoir vieilli de plusieurs années en quelques minutes.
- Marenna… si c’est vrai, il ne la reconnaîtra jamais. Les Gallus sont des altus. Ils ne vont pas accepter une enfant née ici. Née de toi. De nous.
Marenna sentit la blessure, mais elle ne broncha pas.
- Peut-être pas. Mais si elle est Mage, personne ne pourra l’ignorer.
Le silence qui suivit fut lourd. Lourd de réalisation. Est-ce que Marenna avait profité de l’occasion de jouer avec le destin, pas seulement le sien, mais celui de l’enfant, pour espérer récupérer les faveurs d’une famille altus? Sa sœur avait toujours été ambitieuse, mais il espérait qu’elle ne va pas creuser sa tombe avec cette enfant.
- Pourquoi lui donner ce nom? Demanda son frère.
Cette fois, la réponse ne sortit pas tout de suite. Marenna regarda sa fille. Neve avait entrouvert les yeux. Des yeux sombres, encore flous, encore sans couleur véritable. Des yeux de nouveau-né. Rien qui puisse déjà prouver un héritage.
- Parce que c’est la vérité.
Tavian eut un rire amer.
- La vérité n’a jamais protégé personne ici.
- Non, dit Marenna. Mais elle peut devenir utile.
Althéa la fixa. Et là, enfin, elle comprit entièrement. Pas seulement la paternité. Pas seulement le scandale. L’intention.
- Marenna…
Cette fois, il y avait de la peur dans sa voix.
Marenna la regarda sans détourner les yeux.
- Si elle est mage, elle peut nous emmener bien plus qu’une bourse laissée sur une table.
Tavian recula d’un pas.
- C’est un bébé.
- Je sais, répondit automatiquement sa sœur.
- Non, je ne crois pas que tu le saches.
La phrase frappa fort.
Marenna serra Neve contre elle, instinctivement, presque avec possessivité.
- Ne me parle pas comme si je ne l’aimais pas.
Le regard de son frère se durcit.
- Alors ne parle pas d’elle comme d’une occasion.
- Elle est les deux, rétorqua Marenna.
Tavian resta bouche entrouverte.
Althéa ne dit rien.
Marenna sentit les larmes monter, et cela la mit presque en colère. Elle ne voulait pas pleurer. Pas maintenant. Pas devant eux. Pas quand ils prendraient ses larmes pour de la honte, ou du regret, ou une faiblesse qu’ils pourraient utiliser pour la ramener vers une version plus acceptable d’elle-même.
Elle baissa la voix.
- Je l’aime. Je l’aime déjà plus que je ne pensais pouvoir aimer quoi que ce soit. Mais je ne vais pas faire semblant que sa naissance ne change rien. Je ne vais pas faire semblant que son père ne change rien. Tevinter ne nous a jamais donné de cadeau. Jamais. Alors si le monde me donne une arme, je vais apprendre à la tenir.
- Une arme? répéta Tavian, horrifié.
Marenna ferma les yeux une seconde. Le mot était mauvais. Trop dur. Trop vrai.
- Un espoir, alors.
Elle rouvrit les yeux.
- Elle est un espoir.
Althéa regarda l’enfant avec une expression impossible à lire. Peut-être voyait-elle, elle aussi, les portes. Peut-être voyait-elle seulement le prix.
L’enfant n’avait pas encore de désirs. Pas de mots. Pas d’avenir choisi. Seulement un souffle, une chaleur, une vie qui venait à peine de commencer.
Marenna aurait pu dire qu’elle choisirait pour elle jusqu’à ce qu’elle soit assez grande. Elle aurait pu dire qu’une mère savait mieux. Elle aurait pu dire que les désirs étaient un luxe pour les enfants nés dans des maisons hautes, pas dans une chambre étroite de Dock Town.
Mais rien ne sortit. Parce qu’au fond, très loin sous l’ambition, sous la peur, sous la faim ancienne de reconnaissance, elle sentit quelque chose de plus fragile. La possibilité que Tavian ait raison. La possibilité qu’aimer son enfant ne suffise pas à ne pas la blesser.