Un écho du passé par

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Side Story / Angoisse / Suspense

12 Emergence

 

Chapitre onze
Émergence
I’m on your side. Oh, when times get rough
And friend just can’t be found
Like a bridge over troubled water, I will lay me down.
Like a bridge over troubled water, I will lay me down.
***
I’ll take your part. Oh, when darkness comes
And pain is all around,
Like a bridge over troubled water, I will ease your mind.
Like a bridge over troubled water, I will ease your mind.
 
4 juin
Quantico 8H02 AM
Evidemment, dire qu’il règne dans les bureaux de la BAU une certaine effervescence serait un pléonasme, mais ce matin l’atmosphère est particulièrement chargée. Hotch, fidèle à ses habitudes de chef, surgit hors de son bureau pour héler ses agents.
-Débriefing dans cinq minutes !
Alors que tous les agents présents  lèvent la tête hors de leurs dossiers, Hotch réalise que seul JJ est présente dans le grand hall. Gideon est dans son bureau, Prentiss et Morgan sont au Nevada… quant à Spencer, qui sait où il est en ce moment ? L’interrogation assaille le profiler du FBI comme une vérité qu’il avait négligée. Depuis le début il tente de traiter le dossier comme s’il s’agissait d’un sujet lambda, mais malgré ses convictions et leur bien-fondé, il est évident que rien n’est comme d’habitude, à commencer par l’absence d’un des leurs, d’un membre de leur famille !
-Hum, hum. JJ, tu peux aller chercher Garcia et…
-Monsieur l’agent spécial Hotchener Aaron ?
-Hotchner, sans e ! Qui le demande ?
L’homme exhibe un logo bleu et orange, comme si cela justifiait à lui seul son intrusion dans les locaux du FBI et son impolitesse.
-Fe-Dex ! Signez-là et je vous laisse à vos occupations. C’est quoi aujourd’hui ? Un Hannibal Lecter ou un Charles Manson ?
-Fichez-moi ce gars dehors, ainsi que celui qui l’a laissé enter!
-Hé mais j’ai rien fait moi ! Tout doux Mulder, je m’en vais. Vous pouvez signer là quand même ?
Furieux, Hotch arrache le paquet des mains du coursier, griffonne un rapide « n’importe quoi » sur le reçu et propulse l’homme vers les agents de la sécurité, tout penauds de leur bourde.
-Monsieur, on est désolé, on…
-DEHORS !
Un rappel à l’ordre explosif et clair qui installe instantanément un climat silencieux et studieux dans la grande pièce. Hotch se retourne vers JJ et la fusille du regard noir des plus mauvais jours.
-Tu veux un ordre écrit, sans doute ? Deux minutes JJ !
Sur ces mots, Aaron retourne à son bureau sur lequel il jette négligemment le paquet avant de s’affaler sur son fauteuil, la tête entre les mains. Deux minutes pour se ressaisir, c’est amplement suffisant pour un pro comme lui. Une minute, quelques  respirations abdominales profondes, et Hotch se calme… un peu. Relevant la tête, son regard tombe douloureusement sur le colis, petit, juste une enveloppe kraft, un peu épaisse. Une cassette audio peut-être ? Hotch hésite. Ses agents vont l’attendre, mais si ce pli à un lien avec l’affaire, il est des plus urgent. Du coin de l’œil Hotch voit passer Garcia puis Gideon. De toute évidence, JJ a compris la demande partiellement formulée. Promptement, d’un coup de ciseau, l’agent ouvre le recommandé. Son visage se fige, ses doigts se crispent sur le contenu informe mais parfaitement identifiable. Finalement l’urgence est d’agir, et vite, très vite !
 
***
 
Spencer essaye de canaliser ses angoisses, mais celles-ci se jouent de lui depuis trop longtemps pour ne pas savoir comment éviter ses faibles tentatives de raisonnements. Des fantômes l’enveloppent comme un linceul dont la trame, issue des ses pires cauchemars, s’étire à l’infinie. Parfois l’obscurité du blockhaus est telle qu’elle semble pénétrer les voies respiratoires de l’agent. Spencer tousse. Un son rauque, né d’une irritation bien réelle.
La première heure, Spencer avait gémi, doucement, gardant sa souffrance bien enfouie en lui. La seconde heure fut celle des hurlements, des cris de douleurs et d’effroi. Seul dans la pénombre, Spencer avait laissé libre cours au langage de son corps. Des tremblements incoercibles l’avaient secoué, projetant hors de toutes limites la douleur de sa cuisse, de sa main, de son poignet, mais plus que tout autre chose, de son esprit meurtri. La troisième heure n’avait pas compté. Peut-être parce qu’elle s’était unie aux autres, quatrième, cinquième et les suivantes, formant un tout unique sans commencement et sans fin apparente.
Spencer agite son bras gauche au-dessus de lui, comme pour chasser les ectoplasmes qui le survolent.
-Allez-vous-en ! Laissez-moi !
Pourvu d’une vie que seul l’esprit peut créer, les fantasmes de Spencer lui répondent, de façon aléatoire, tantôt un Aaron Hotchner éventré, tantôt une JJ énuclée, parfois même un Spencer enfant aux stigmates d’un Jésus des temps modernes.
-C’est de ta faute Spenc’
-JJ, non je t’en prie, tu sais que c’est faux.
-Agent Reid, vous me décevez, vous êtes pitoyable !
-Gideon, je suis désolé, je sais que vous me croyez plus fort que tout ça, mais c’est faux. J’ai mal, j’ai peur, je voudrais que cela cesse, je voudrais… Je voudrais en finir !
-Spencer, te souviens-tu de notre entretien avant ton intégration dans l’équipe ?
-Un entretien ? Non, Hotch, je ne m’en souviens pas.
-Parce qu’il n’y en a jamais eu. Je te connais mieux que quiconque, c’était inutile. Tu es aussi fort que moi.
Spencer ouvre les yeux et tend son unique bras vers l’hallucination. Hotch lui sourit. Sa main translucide se pose sur la joue de Reid avant de le pénétrer et de se fondre en lui. Spencer se referme sur cette impression d’union, une sensation gorgée d’espoir et de courage. Du moins avant le cri, celui d’un Aaron improbable mais loin d’être virtuel dans le cœur de Spencer. Comme arraché de son hôte, Hotch se désincarne de Spencer et s’en éloigne. Son visage livide traduit la douleur plus que le spectre et l’illusion qui le définissent. Spencer crie à son tour. Un bruit qui se meurt dans sa gorge et se noie dans ses yeux explosant de larmes. Hotch se recroqueville sur lui-même.
-Spencer, pourquoi m’as-tu fait ça ? Pourquoi ?!
Au hurlement du supplicié fait écho celui du prisonnier, rongé par une culpabilité soudaine dont il ignore la cause mais subit les conséquences. Reid a beau crier, hurler sa détresse, son chagrin, son impuissance, Hotch continue de gesticuler comme s’il était dévoré de l’intérieur. Dans une grimace ultime, le fantôme aux couleurs de l’agent Hotchner, explose à la surface de l’agent Spencer Reid, bien vivant, du moins autant que l’on puisse l’être en de telles circonstances.  Submergé par un fantasmatique déluge de chairs blanchâtres, Spencer se débat, imprimant dans sa main droite la marque ferrique laissée par Leland. Le temps s’écoule, incertain, semblant laisser s’annihiler la douleur physique au profit celle psychique qui gangrène et détruit l’agent à petit feu.
Quand un rayon de lumière pénètre enfin dans l’antre de Leland, prémisse d’une solitude qui disparaît et de souffrances à venir, le visage angélique de Spencer Reid n’est plus que le reflet des êtres qui le tourmentent. Ses yeux béants fixent un univers que seul Spencer peut voir. Un lieu qui malgré l’immobilité dont fait preuve l’agent, n’est pas un refuge de tout repos. Sa peau de cire est figée dans une attitude proche de la contemplation religieuse.  Un corps brisé et un esprit qui l’est tout autant.
 
***
 
-Décryptez-moi ça !
Hotch a posé sous le rétroprojecteur un texte qui vient aussitôt s’imprimer sur l’un des murs de la salle de staff. Gideon rehausse ses lunettes.
-Qu’est-ce que c’est ?
-Un cadeau de monsieur Leland.
-C’était ça le pli de la « Fed » ? Il paraissait plus volumineux.
-JJ, pour le moment ce que je vous demande c’est de décoder le langage sibyllin de Leland. Il se joue de nous et il y a urgence.
Alors que JJ et Garcia s’attèlent au texte, Gideon s’en détourne, se lève, attrape Aaron par le bras et l’entraîne dans le couloir.
-Aaron, qu’est-ce qui se passe ? Non, inutile de feindre l’incompréhension ou l’agacement, je sais que tu me caches quelque chose. Théoriquement, nous avons jusqu’au douze du mois. Certes il y a urgence, mais pourquoi sembles-tu craindre davantage pour sa vie ce matin qu’hier soir ?
-Ok, je ne vous ai pas tout dis. Il y avait quelque chose avec la missive.
-Quoi ?
Jason connait ce regard, celui qui cherche une échappatoire qu’il sait être inexistante. D’un geste las, Hotch accompagne Gideon vers son bureau et lui désigne l’enveloppe orange. Gideon aimerait retourner au staff et ignorer le contenu du paquet. Des souvenirs, une tête sans tronc, frappent son esprit. Non, ce pli est bien trop petit, pourtant… Pourtant Gideon sent la sueur glisser le long de son échine, réveillant une peur et une haine qu’il pensait avoir refoulées. Après avoir plongé le regard dans le colis, juste un instant, un de trop, Gideon le repose.
-Allons étudier le message !
Point de commentaires inutiles. Les dents serrées, la jointure de ses doigts blanchit par la crispation, Jason Gideon quitte le bureau de l’agent Hotchner, laissant ce dernier figé dans une attitude hypnotique. Que sera le prochain envoi ? Hotch referme le papier cartonné sur la mèche ensanglantée qui s’accroche pitoyablement à des petits lambeaux de chair tout aussi rougis.
 
***
Marcus avait raison, vous qui Pratiquez l’expression de la vérité avec une conscience bien lâche, vous l’Homme d’affaire candide, étiez dans la Consolation à mon égard, mais ceci fait maintenant partie de l’éternité. Voici une évidence ayant plus d’une once de plausibilité que j’ai maintenant déduit de votre satisfaction, la mienne et j’ai l’Agréable sensation de contempler la misère d’autrui. Nous pouvons enfin Cesser de déranger. Dans le Déluge final auront lieu nos Noces. Pour vous ce sera le temps de choisir la bonne prise sur la Grande Falaise.
 
-C’est étrange.
Depuis près d’une demi-heure, l’équipe s’active autour de l’hermétique missive. Un véritable brainstorming s’est engagé entre les deux côtes des Etats-Unis. L’équipe de Quantico n’a pas meilleur mine que celle du Nevada, malgré les 5H45 qui s’affiche sur l’écran du portable de Prentiss.
 
-Qu’est-ce qui est étrange JJ ?
La voix de Derek traduit davantage la lassitude que le véritable intérêt professionnel.
-L’emploi du terme « Déluge » me rappelle une discussion bizarre avec Spencer. Au sujet du baptême. Ce jour-là, je devais aller au baptême d’un de mes petits voisins et il pleuvait à grosses gouttes. J’avais peur d’être en retard et…
-JJ, abrège !
-Désolée Derek.  Spencer a dit que par le déluge, le baptême avait commencé et que nous allions tous avoir de gros soucis, surtout toi Derek ! Puis il a ri d’une blague que lui seul comprenait.  Le déluge, celui vécu par Noé dans l’Ancien Testament, était pour moi un moyen trouvé par Dieu pour éradiquer le mal et l’humanité corrompue. Spencer m’a alors donnée une version légèrement modifiée, issue pour reprendre ses termes,  d’« un dictionnaire sarcastique et endiablé ».
Tous les membres de la BAU boivent silencieusement les paroles de JJ, lui laissant le temps de reprendre son souffle et le cours de ses idées, confuses comme il se doit, quand Spencer en est l’instigateur.
-Il me semble qu’il a dit que le déluge était le tout premier  baptême qui fit disparaître du monde tous les péchés et tous les pêcheurs. Evidemment cela ne veut pas dire grand-chose, mais si Leland envisage, comme on le pense, de se tuer avec Spencer alors… alors peut-être ne voit-il  pas cela, uniquement comme un moyen de rester avec sa victime, mais aussi comme celui de s’absoudre de ses pêchers, par une sorte de baptême.
-Mouais, bon tout cela est bien alambiqué et compliqué, mais c’est typiquement le genre de chose que pourrait dire Reid. Ca vaut le coup de creuser de ce côté-là. Garcia, tu fais des recherches dans ce sens ?
-C’est déjà lancé Hotch. Mais je manque de données précises pour cibler ma recherche. Je vais reprendre les termes de la première missive et je vous tiens au courant.
-Merci Garcia. Je t’envoie JJ, de toute façon il n’y a guère d’actions envisageables pour le moment. Faites au plus vite. Derek, je peux te garder en ligne quelques minutes ?
JJ sort précipitamment de la salle, parfaitement consciente d’être mise en touche. Pourtant l’agent n’en prend pas ombrage, à chacun son rôle ! De son côté, Emily s’apprête à laisser Derek seul quand Hotch l’interrompt.
-Prentiss, vous pouvez rester. Je voulais éloigner JJ car je la sais encore fragile. Je ne voudrais pas qu’elle s’inflige une fois de plus tous les torts de la Terre. Leland m’a nominativement fait parvenir cette lettre, mais pas seulement. Elle était accompagnée d’une mèche de cheveux. Sa provenance ne fait aucun doute, de même que la brutalité avec laquelle elle lui a été arrachée. Si nous tardons davantage, peut-être sauverons-nous Spencer de la mort, mais son vivant ne vaudra guère mieux. Qu’avez-vous pensé de l’entrevue avec monsieur Dempsey ?
-Pas grand-chose. Par contre…
-Quoi ?
Morgan Derek hésite. Un profiler s’appuie sur des faits et non sur des pressentiments. C’est donc Emily qui coupe court aux tergiversations de son collègue.
-Derek pense avoir entendu un coup de feu.
-Un voisin peut-être ?
-Possible. Pourtant j’étais au rez-de-chaussée avec monsieur Dempsey et je n’ai strictement rien perçu.
-Oui, mais tu étais dans la cuisine, avec la cafetière en route.
-On en a déjà parlé Derek, une déflagration de flingue, je connais, je l’aurais forcément analysée comme telle.
-Bon, cela suffit vous deux ! Derek, tu vas immédiatement faire une enquête de voisinage. Sur Dempsey, sur Leland et sur cette fameuse détonation. Quant à toi, Prentiss, je veux que tu ailles dans l’école que fréquentaient Leland et Spencer. Trouve tout ce qui peut nous être utile. Ok ?
-C’est-à-dire…
-Quoi, encore ?!
-Hotch, il fait encore nuit ici, c’est le Nevada. Mais j’irai dès les premières heures du jour.
-Désolé, bonne nuit.
Le dernier mot, tranchant, coupe net la conversation. Hotch reste silencieux face à un Gideon circonspect.
-Quoi ? Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi ?
-Hotch, je te le redis, tu es en danger. Ce courrier ne fait que confirmer mes propos d’hier soir.
-Je sais Jason, mais dans l’immédiat je m’inquiète davantage pour Reid que pour moi… Et ne vas pas me sortir le couplet du « il s’en sortira, comme toujours », car je suis loin de toute pensée positive ce matin.
-Tu as raison. Je pense qu’il ne s’en sortira pas. Pas sans toi.
Hotch s’affale sur l’un des fauteuils peu confortable du bureau.
-Pourquoi moi ? Tu es tout autant que moi une figure paternelle pour Spencer.
-Oui et non. C’est toi qui l’as découvert, l’a formé. Evidemment je suis le père sage et diplomate qui canalise ses peurs. C’est vers moi qu’il se tourne lorsqu’il a des questions existentielles, mais je suis aussi seul, laissé par ma famille, mon fils. Je représente ce que pourrait être Reid dans quelques années. Spencer ne cherche donc pas à s’identifier à moi, car même s’il n’en a pas conscience, il l’est déjà. Ce qu’il veut c’est une famille, une vie… JE SUIS Spencer Reid et toi, TU ES ce qu’il voudrait être ! Leland n’a que faire de moi et de ma représentation vieillissante de son fantasme. Par contre toi, il te déteste car tu es le symbole de ce vers quoi tend Spencer. Son métier, ses collègues, la vie qui s’offre à lui…
Hotch se relève et s’avance vers la porte. Sans se retourner, juste avant de quitter la pièce, il conclue de quelques mots.
-c’est vrai, tu es comme lui, incompréhensible. Et tu as raison, comme toujours !
 
***
 
Leland progresse dans le long couloir qui relie le monde des vivants à l’abri crée par son père. Le tunnel est de facture récente. En fait, elle est l’œuvre de Leland lui-même. Un chantier fait dans le plus grand secret juste avant qu’il ne vienne emménager avec sa femme. Instinctivement il avait su qu’il devait se garder un coin rien qu’à lui, un lieu de recueillement où il pourrait s’isoler. Sa femme ignorait tout de son existence. Peut-être avait-elle eu des soupçons quand il avait disparu, l’enfant serré dans ses bras. Peut-être… sans doute… surement, elle avait deviné l’existence d’une tanière. Mais comme toujours lorsqu’il avait besoin d’être dans son refuge, il avait fui loin, à la limite de la propriété, disparaissant dans les bosquets. Jamais Birgit n’aurait imaginé qu’il s’éloignait pour mieux se rapprocher d’elle, l’espionner. Elle le croyait limite paranoïaque, elle le disait menteur et affabulateur, mais Leland savait la vérité. Ses caméras lui dessinaient les traits de ses persécuteurs, monsieur Dempsey, mais aussi les voisines, charitables mégères, toujours prompts à dire du mal de lui et de feu son père. Leland avait aimé cet endroit sombre, terne, triste, qui le camouflait d’une réalité qui se montrait enfin au grand jour telle qu’elle était, lugubre et manipulatrice. Finalement le monde était ainsi. Cette vérité absolue lui était apparue alors que la vie s’échappait doucement de son enfant né prématurément, à un terme sans espoir. Il avait été son bonheur, sa passion, son ange d’amour, durant quelques minutes il avait été tout ce que la vie lui refusait, un être aimant, sans arrières pensées, sans traitrise. Leland l’avait adoré ce petit être si pur. Il l’avait gardé auprès de lui jusqu’à ce que cela devienne impossible. La putréfaction faisait son chemin et les ravages du temps détruisaient l’image de son séraphin. Bien à regret Leland avait refermé la boîte à chapeau qui faisait office de cercueil et l’avait reconduit là où il était né, dans la cave, entre confitures et conserves de porcs. Il l’y avait déposé avec amour avant de le faire disparaître sous une imposante quantité de terre. Birgit l’avait vu revenir les bras chargés de son enfant, mais elle n’avait pas souhaité se recueillir auprès de lui. Elle avait renié son couple et le fruit d’un amour passé. Elle avait tiré un trait sur son souvenir. Début 1991, le couple Leland était mort en même temps que cet enfant. Du moins c’était ainsi que le professeur voyait les choses. Peu de temps après sa fausse-couche tardive, Birgit avait fui auprès de son amant. Leland ne voyait aucun inconvénient dans le départ de sa femme, jusqu’à ce qu’elle l’expulse de SA maison lorsque le divorce fut déclaré, quatre ans plus tard. Leland ne lui avait pas pardonné cette dernière forfaiture.  Régulièrement il venait se recueillir dans son bunker, surveillant les faits et gestes de Birgit et imaginant son avenir dans la vengeance.
Et puis un jour son destin avait pris une toute nouvelle tournure. Un an, jour pour jour après la découverte du corps de son père, son chemin avait croisé celui d’un autre ange. Une peau laiteuse, presque diaphane, des yeux pétillants d’intelligence et une retenue marquée avec le monde. Leland avait voulu qu’il soit son fils, mais l’enfant avait refusé. Leland n’avait pas le cœur de le laisser aux mains du monde tel qu’il était vraiment. Il l’avait donc tué, le maintenant dans l’ignorance du futur sombre qui allait immanquablement s’offrir à lui. Leland était miséricordieux.  Le petit garçon était mort dans ses bras là où quelques semaines auparavant il avait tenu affectueusement son bébé tant chéri. Leland avait alors compris que son destin se jouait là où son père et son fils avaient quitté la vie. Son futur n’était pas dans la vengeance mais dans la recherche de celui qui serait le réceptacle de son amour. Dieu lui offrait une seconde chance, l’opportunité d’être pardonné tant de son fils que de son père. Investi d’une mission, Leland devenu professeur, avait parcouru le pays à la recherche de l’enfant parfait. Spencer avait été une véritable illumination, icône dont la perfection était effrayante. Leland l’avait laissé s’échappé, tétanisé à l’idée de profaner un si bel aboutissement. Les années suivantes furent comme le purgatoire, une recherche du paradis perdu. Avec le temps l’amour de Leland s’était insidieusement mué en rage et haine contre ceux qui n’étaient pas à la hauteur. Finalement la seule solution était de le retrouver Lui, l’unique âme capable de lui procurer l’amour d’un fils et de se laisser choyer comme un père agonisant. On le traiterait de fou, mais Leland, lui, savait qu’il ne faisait que suivre la route d’amour que Dieu avait tracé à son dessein.
C’est avec cet élan d’amour et l’envie de dorloter tendrement Spencer que Leland avance dans le long boyau rocheux. Lorsqu’il pousse la lourde porte métallique ouvrant sur le bunker et qu’il aperçoit Spencer, le professeur se tétanise.  Il s’attendait à le retrouver recroquevillé en position fœtale autour de sa main figée dans le sol, mais la vision qui s’offre à lui est bien différente. Spencer est allongé sur le dos, les bras en croix, les yeux béants et la bouche grande ouverte. Ses lèvres semblent s’agiter dans une prière muette qui touche Leland de plein fouet. D’un geste vif il attrape un pied de biche adossé à son établi et se précipite au chevet de sa victime.
-Papa, ne t’inquiète pas, Bosco est là ! Je vais te soigner.
Les deux clous sont arrachés avec douceur. Spencer ne bronche pas, ne bouge pas. Leland le prend tendrement dans ses bras pour le déposer comme un pantin désarticulé sur le lit. Dans une attitude toute maternelle, Leland borde Spencer puis extirpe de sous le lit une trousse de secours. Avec des gestes précis, il désinfecte la main percée, administre une bonne dose d’antibiotique de large spectre puis rebranche la perfusion de poly vitaminé.
-Dors bien mon enfant, je reste auprès de toi. Demain sera un autre jour.
Sur ses mots, Leland l’esprit confus mais apaisé, ferme les yeux de Spencer et dépose sur ses paupières un baiser léger comme une caresse. La respiration de l’agent se régularise lentement et Leland s’endort à son tour, la tête posée contre son torse.
 

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