Wastelanders
Chapitre 10 : L'hérésie d'Atome première partie
6405 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 22/03/2026 14:07
Deux jours après l'attaque, nous nous trouvions réunis dans le bureau des défenses. La tension était palpable dans cette ambiance stérile. Les murs en acier brut étouffaient les bruits de la base et les néons vacillants projetaient une lumière dure sur les visages figés. Derrière son bureau blindé, l'officier Miller nous faisait face. Droit, impénétrable dans son uniforme parfaitement ajusté, il nous observa longuement. À ses côtés, le Docteur Amari. Son visage presque humain restait impassible, toujours aussi difficile à décrypter. Il y avait quelque chose d'indescriptible dans sa posture et dans sa façon d'analyser chaque battement de notre cœur. Son calme glacial n'était pas seulement scientifique, il était chirurgical. Aucune partie visible ne trahissait sa véritable nature mais nul parmi nous n'ignorait que le Docteur Amari était une cyborg. Miller brisa enfin le silence :
- Vous avez tenu la ligne, vous avez prouvé que même contre des monstres conçus pour la guerre, l'esprit et la volonté humaine peuvent l'emporter. Un mince sourire se dessina sur ses lèvres, fait rare presque incongru. Avec l'aval du Docteur Amari, j'ai l'honneur de vous annoncer votre intégration à notre unité spéciale de défense stratégique : l'unité Eden.
Le nom résonna tel un écho sur les murs d'acier. Nous l'avions tous déjà entendu être murmuré dans le complexe. Une cellule d'élite invisible au regard et crainte à voix basse. Un groupe taillé pour les missions impossibles, les fronts instables et les zones dont personne n'osait approcher. À sa tête, Nash Woland, nom de code Béhémoth.
C'était un homme massif, à la carrure de prédateur. Les traits de son visage buriné par la guerre, étaient durs, sculptés pour imposer non pour séduire. Une monstrueuse cicatrice lui balafrait la moitié gauche du visage, trace ancienne laissée par un griffemort. Une blessure qui aurait dû le tuer. À la place de son œil se trouvait désormais un implant rougeoyant, brûlant d'une lumière artificielle. Une balise de mort, un témoin silencieux de ce qu'il était devenu. Un être partiellement cyborg sans que l'on sache exactement où s'arrête l'homme et où commence la machine. Froid et sûr de lui mais d'une confiance sans arrogance, il inspirait une terreur glaciale. Nous avions tous entendu des rumeurs à son sujet. Moi plus que les autres car je l'avais déjà rencontré. Je grimaçai à ce souvenir, attirant ainsi la curiosité de mes deux compagnons d'armes. En effet, je ne leur avais jamais parlé de mes visites à Lucie, ni de ce qui c'était passé la dernière fois que j'étais allée la voir.
Au moment où Miller s'apprêtait à nous détailler les premières consignes liées à notre affectation, un son hydraulique l'interrompit. Imposant mais discret, un soldat en armure de combat avancée, pénétra dans la pièce. Il s'écarta ensuite d'un pas pour céder le passage à une silhouette qui nous était familière, Lucie. La jeune femme semblait inchangée mais sa démarche me parut plus assurée. Elle portait une combinaison tactique sobre, adaptée aux interventions rapides. Son visage était partiellement masqué par des lunettes digitales opaques. Autrefois brillant, son regard était désormais voilé par une technologie futuriste inconnue. Un filet de lumière perçait à travers les lentilles trahissant à peine la lueur bleue de ses yeux « hazel ». Mais derrière ce masque, nous perçûmes que c'était bien elle.
Ma protégée s'arrêta à l'entrée de la pièce, silencieuse, nous dévisageant chacun à notre tour pour finalement poser son regard sur moi. Comme une balise plantée au milieu du chaos, Lucie nous était revenue. Mais à quel prix ?
Rompant la solennité du moment, l'officier Miller commença sans plus attendre à parler de notre future mission.
- Comme je vous l'avais déjà dit, la première analyse du terminal que vous aviez rapporté n'avait pas donné grand chose. Après un examen plus poussé, nous avons finalement découvert que Virgile était un ancien de l'Institut. Un scientifique renégat lié à un programme traitant d'un virus appelé F.E.V. abréviation de Force Evolutionary Virus. Son terminal contenait des annotations sur l'avènement du culte d'Atome par Mère Isadora dans la région de Junktown. Il mentionne un hameau perdu au milieu d'une vallée rocheuse à quelques kilomètres de la ville. Une communauté établie au sein des anciennes bâtisses y pratiquerait des rituels au nom d'Atome. Nous vous envoyons investiguer sur place. Trouvez et ramenez-nous des documents permettant de faire le lien entre Virgile et le culte d’Isadora.
Miller se leva et nous fit signe de le suivre. À l'intendance, Lulu, fidèle à elle-même, mâchait vulgairement son énorme chewing-gum avachie devant sa vitre blindée. Elle était vêtue de son éternelle salopette de travail, ses cheveux attachés par un bandana façon pin-up des années cinquante et ses lunettes de soudure pendant autour de son cou. Elle n'avait pas remarqué la présence de notre supérieur et nous salua aussi familièrement qu'à son habitude :
- Hola les grands, qu'est-ce qui vous faut ?
- Lulu, l'interpella l'officier, redresse-toi s'il te plaît !
Devant le ton sans appel, la femme se releva d'un bond et prit une attitude beaucoup plus sérieuse. Miller lui tendit un document qu'elle récupéra et parcourut rapidement. Puis, se tournant vers l'atelier, elle gueula :
- Timmy bouge ton cul, Il y a une livraison pour toi !
Nous vîmes alors apparaître une tête bien connue.
- Qu'est-ce qu'il te faut ?
- Viens chercher ce bout de papier et prépare les colis. Il y a une mission pour ces jeunes gens.
Il récupéra le document et s'affaira à récupérer des trucs à gauche et à droite qu'il déposa vite fait dans le tiroir du pass-box.
- Ça, expliqua simplement l'officier Miller, ce sont des grenades de relais. En gros, ça permet d'extrader facilement notre unité d'élite de la mission en la téléportant directement ici, à l'Institut. Comme vous l'avez certainement compris, en tant que membre d’Eden vous avez accès aux zones les plus sécurisées du complexe. La salle de téléportation, qui simplifie les envois en mission, en fait partie.
En plus de la grenade, nous reçûmes chacun un paquet contenant notre nouvel équipement. Celui-ci était constitué d'un treillis de soldat avec un dustcoat de milicien, d'un chapeau de cuir portant l'insigne de la milice et d'une armure de combat légère complète. Nous eûmes également un paquetage de base contenant un allume feu à silex, une ceinture militaire, un crochet rossignol, une gourde cantinière remplie d'un litre d'eau pure, une ration de survie, une poudre de soin et un comprimé d'iode.
Sly récupéra un fusil à triple canons sciés munit d'un pointeur laser. On lui fournit aussi trente cartouches et une batte barbelée. Enfin, il reçut un étui pour arme de poing et un étui pour arme de corps à corps, cinquante-deux caps ainsi qu'un petit paquet de la part d'un certain maître Wa Gi U sur lequel était écrit : « Fort comme un bœuf dopé au buffout ».
John, lui, reçut un revolver petit calibre avec viseur amélioré et culasse haute sensibilité, quarante-huit munitions légères, une lance bardée utilisable à une main ainsi que deux étuis pour ses armes de poing et de contact avec en prime trois-cent-cinq caps.
Pour ma part, je récupérai mon arc auquel on avait ajouté un viseur amélioré. On me confia aussi une dague et un étui d'arme d'épaule plus un étui pour armes de contact. J'empochai mes six-cent-trente-trois capsules et eu la surprise de me voir remettre un paquet de la part de mon cher Pedro. Ce dernier contenait trente flèches empoisonnées.
Lucie quant à elle, était déjà en tenue complète et attendait patiemment, adossée contre un des murs en béton du couloir.
Lorsque nous fûmes tous équipés, nous nous rendîmes à la salle de téléportation. La pièce était immense, tous les murs étaient recouverts d'ordinateurs et de nombreux scientifiques s'agitaient autour d'une plate-forme centrale. Miller termina enfin son briefing.
- Une fois téléportés, il vous faudra retrouver un dénommé Trivet. C'est notre agent de terrain, il habite une cabane isolée non loin de l'endroit où vous arriverez. Il ne vous connaît pas, il sait juste qu'il doit accueillir quatre personnes. Au vu de vos tenues, il se doutera bien que c'est vous.
Nous prîmes place sur la plate-forme de téléportation. Un compte à rebours, une déflagration, nous nous sentîmes projetés à travers l'espace. Nos os vibraient, la lumière semblait se plier, se tordre et soudain le sol sembla à nouveau solide sous nos pieds et l'air plus frais. Nous étions à l'orée d'un bois dont les arbres calcinés se tordaient vers un ciel gris bleuté. L’après-midi était déjà bien avancée, pourtant le soleil peinait à traverser la brume suspendue entre les branches mortes. Devant nous se dressait une cabane en planches perchée sur des pierres disjointes. Elle semblait abandonnée mais des traces de vie récentes nous prouvèrent le contraire. Une vieille antenne, des empreintes dans la boue et une porte récemment refermée : pas de doute, c'était bien ici que Trivet, réputé pour sa discrétion et ses méthodes peu orthodoxes, nous attendait. Nous entrâmes dans l'habitation de fortune. Une seule pièce meublée spartiatement. Un lit en bois grossièrement équarri était couvert d'une couverture râpée. Il y avait aussi une table de chevet rafistolée, une table de cuisine entourée de quatre chaises dépareillées et une malle en métal cabossé. Dans un coin se trouvait un poêle à bois noirci servant tout autant à se chauffer qu'à cuisiner. Une casserole reposait au centre de la table. Son contenu visiblement oublié commençait à sécher et à dégager une odeur légèrement aigre. Le poêle était froid mais encore chargé de cendres récentes tandis que l'odeur du bois brûlé flottait encore dans l'air. Aucune trace de notre contact, mais peut-être était-il dans la toilette extérieure que nous avions aperçue en arrivant. Nous décidâmes de l'attendre et profitâmes de ce temps pour accueillir plus chaleureusement Lucie puisque notre officier supérieur ne nous en avait pas laissé le temps. Lorsque nous eûmes raconté à notre jeune amie les changements opérés ces dernières semaines, Sly se tourna vers moi.
- Tu sembles bien connaître Béhémoth, me questionna-t-il, peux-tu nous en dire davantage ?
Je démentis son affirmation en leur expliquant mes visites à Lucie et comment j'en étais venue à rencontrer le commandant de l'unité Eden. Je leur parlai de notre conversation un peu musclée suite à mes questions jugées invasives lorsque je ne fus plus autorisée à voir ma protégée. John et Sly interrogèrent ensuite Lucie pour savoir si elle avait plus d'informations à donner sur le sujet. Elle n'avait malheureusement aucun souvenir d'avant son réveil et me remercia de l'avoir veillée durant son coma mais se désolant de ne pouvoir s'en rappeler.
Tout à la joie de nos retrouvailles, nous ne remarquâmes pas tout de suite qu'une heure s'était écoulée et que Trivet n'avait toujours pas donné signe de vie.
- C'est inquiétant, finit par déclarer Sly, peut être devrions-nous jeter un œil aux alentours ?
Dans l'espoir de découvrir des indices qui nous mèneraient à notre contact, nous fouillâmes l'intérieur de la bâtisse. Nous y trouvâmes une miche de pain entamée, trois bières encore bouchonnées, un saucisson sec parfaitement conservé bien que lui aussi entamé, un briquet à essence et un paquet de cigarettes contenant une dizaine de clopes. Sly qui inspectait la table de chevet, y trouva un vieux cendrier rempli de mégots, une paire de lunettes et un magazine coquin plutôt usé. Il y avait aussi un journal avec une belle reliure de cuir. Tandis que Sly le parcourait pour chercher des indices, John feuilleta sans la moindre gêne le magazine érotique avant de disparaître dans la toilette. Sly survola le journal intime pour ne s'attarder que sur les dernières pages rédigées par son propriétaire. Même s'il faisait partie de l'Institut, Trivet vivait essentiellement en extérieur. Il avait de bons contacts avec les gens du hameau jusqu'à ce qu'un changement se produise dans la gérance du village. Il y avait toujours eu beaucoup de passage dans le coin, des arrivées, des départs mais depuis quelques temps les gens de passage faisaient place à de nouveaux arrivants au comportement de plus en plus étrange. Du jour au lendemain, Charles, un gars lambda, qui tenait avec son handymaid le Red Dust, saloon où Trivet aimait aller boire un verre, disparut sans raison. Il fut aussitôt remplacé par un certain Roger. Le type était assez sympa bien qu'un peu rustre et servait une bonne bière. Malheureusement cela ne suffisait pas, Trivet n'aimait plus s'attarder le soir, l'ambiance y était devenue malsaine.
Après avoir décollé deux pages que l'encre encore humide avait scellée, Sly put lire que notre agent avait croisé une jeune marchande itinérante. Elle souhaitait faire une halte au hameau le plus proche. Deux jours plus tard, il fit la connaissance d'un jeune homme à la recherche de sa femme qui ne lui avait plus donné de nouvelles. Dans la suite de ses écrits Trivet laissait sous-entendre qu'il avait l'intention d'enquêter sur ses disparitions inexpliquées de plus en plus fréquentes. Il précisait qu'il emporterait avec lui son fidèle Tesla. Si quelqu'un essayait de lui tomber dessus, un projectile et on n'en parlerait plus. En quête d'indices supplémentaires, je tentai d'ouvrir la malle scellée tandis que John de retour de sa petite « expédition » remettait le magazine là où il l'avait trouvé.
Après avoir échoué à crocheter le cadenas, je laissai place à Lucie qui réussit à l'ouvrir rapidement. L'intérieur de la malle contenait une grande valise de rangement pour fusil de Ghost, une arme particulièrement mortelle au calibre spécifique. Nous décidâmes d'emporter le chargeur laissé en réserve dans le cas où son propriétaire en aurait besoin une fois que nous l'aurions retrouvé. Il y avait aussi une petite boîte contenant un appareil de furtivité portatif appelé « Hollowman » que nous donnâmes à Lucie, un couteau de bonne facture que je pris et une trousse de soin entamée. Il y avait aussi dix épingles à cheveux, des préservatifs et un second magazine de charme en bien meilleur état que le précédent. John s'empressa d'en « vérifier » le contenu avant de le remettre à sa place.
L’après-midi était maintenant bien avancée et nous prîmes la direction du hameau. Lucie en profita pour nous expliquer qu'elle était devenue nyctalope. C'est pour cette raison qu'elle portait désormais des lunettes. Pour sa vue hypersensible, la lumière du jour était tout bonnement insupportable.
Nous arrivâmes au « hameau du silence » et y entrâmes par une barricade protégée par une tourelle automatique montée sur trépied et pour l'instant inactive. Tous les bâtiments étaient organisés autour d'une place dont le centre était une fontaine. Là, nous trouvâmes le fameux Red Dust. L'endroit était on ne peut plus voyant avec ses néons bien rougeoyants qui illuminaient les arbres et la cour. Au loin nous vîmes une arche de pierre s'ouvrant sur un panorama rocailleux qui, avec ses tentes et ses vieilles caravanes, avait faussement l'air d'une zone résidentielle.
Tout était en extérieur, le bar comme les tables dont certaines étaient protégées par une tonnelle ainsi qu'un puits à feu ou rôtissaient d'appétissants morceaux de viande. Fait étrange, l'entrée du saloon était exclusivement réservée au personnel. À l'opposé du Red Dust il y avait un bâtiment plus sobre malgré ses grands vitraux. Des gardes patrouillaient ou se postaient devant les portes pour dissuader les curieux de s'y attarder. Il y avait pas mal de monde à cette heure et nous traversâmes la place pour nous installer à l'une des tables encore libre. Aussitôt nous remarquâmes un type tournant autour de sa tente, l'air tracassé. Nous pûmes aussi observer que tous les gens autour de nous avaient une arme à portée de main. La serveuse quant à elle était accompagnée de son chien, un mastiff qui la suivait comme son ombre. Le tavernier, un homme à la peau sombre, bien en chair et un peu bourru mais qui dégageait une certaine bonhomie, vint à notre rencontre.
- Eh des miliciens, ça fait longtemps qu'on en a plus vu par ici. Qu'est-ce qui vous amène dans notre petit patelin ?
- Nous avons entendu dire que la bière était excellente, répondit Long Fellow réellement impatient d'y goûter.
- Pour sûr, affirma notre hôte nommé Roger, et les femmes sont accueillantes, ajouta-t-il avec un clin d’œil lourd de sous-entendus.
- Ça changera de celles qui nous accompagnent, s'exclama en riant notre capitaine.
Il se vit aussitôt foudroyé du regard par Lucie et moi-même. Roger en profita pour s'éclipser vers le bâtiment et nous l'entendîmes crier :
- Germaine, quatre bières et que ça saute ! C'est pour des miliciens alors des verres propres ! puis il revint vers nous en affirmant, vous allez goûter quelque chose dont vous me direz des nouvelles. Rien à voir avec le vieux tort boyau que vendait mon prédécesseur. Un truc fait avec sa machine, soit disant que son handymaid brassait la bière... Je vous le dis, rien ne remplacera jamais le savoir-faire de l'homme.
- Ce n'est pas vous qui avez fondé cet établissement ? demanda innocemment John.
- Oh non, répondit-il en tournant la tête vers l'espèce d'atelier où se trouvait Germaine. Par contre la bière n'est pas gratuite M'sieur l'milicien, il faut bien que je gagne un peu ma vie. Bon, en général, je la fais à dix capsules mais comme votre tête me revient bien et qu'il est rare d'avoir des miliciens ici, ce sera sept caps chacun.
- Ça me semble un peu cher, ne put s'empêcher de dire Lucie.
- Faut bien que je gagne ma croûte ma bonne dame, Minauda-t-il avant de changer complètement de sujet. Vous êtes bien mignonne, qu'est-ce qu'un beau p'tit lot comme vous vient faire par ici ?
Tandis que nous réglions la somme demandée, John coupa court en déclarant :
- Jolie mais avec un sale caractère. Il réorienta à son tour la conversation en posant une autre question. Vous parliez de l'ancien propriétaire, il ne fabriquait pas de l'aussi bonne bière ?
- Un truc immonde, pouah je l'ai goûtée un jour. Quand j'ai appris qu'il avait disparu, j'ai sauté sur l'occasion de reprendre son commerce.
- Disparu ? s'étonna Sly qui était resté silencieux jusqu'à présent.
- Disparu ou parti. Vous savez, les gens vont et viennent et puis on ne les voit plus. C'est la vie. D'où sortez-vous mon brave ?
- C'est juste que depuis tout à l'heure, j'observe le mécano là-bas apostropher tout le monde en montrant une vieille photo tout en demandant si quelqu'un avait vu sa femme. Et vous, vous parlez de l'ancien proprio disparu lui aussi alors...
- Oh le gars là-bas ? On l'a surnommé Techno Dan, ça fait un jour qu'il a débarqué ici. Il a prit une petite tente de location... Eh mais c'est vrai qu'il se fait tard, s'exclama Roger en changeant derechef de sujet, nous avons reconverti une vieille étable en dortoir si vous souhaitez passer la nuit ici. On fait aussi à manger, s'empressa-t-il d'ajouter.
- Nous supposons que cela vous permet de gagner votre croûte, fit sarcastiquement notre vieux loup de mer, et que ce n'est pas gratuit ?
- Évidemment, répondit Roger en ignorant la pique, mais pour de sympathiques miliciens tel que vous, on peut s'entendre qu'en dites-vous ? Après je ne sais pas si vous comptiez séjourner longtemps ? C'est vrai que je parle, je parle et je vous laisse pas en placer une.
- Nous n'avons encore rien décidé pour l'instant, nous patrouillons au petit bonheur la chance.
- Ah magnifique ça. Vous n'imaginez pas comme je suis heureux, ça fait tellement longtemps qu'on n'a plus vu de miliciens.
- Combien de temps ? M'enquérais-je.
- Ben depuis que je suis arrivé, euh... désolé les chiffres c'est pas trop mon truc. Plusieurs nuits, plusieurs lunes, oui au moins sept lunes je dirais.
- Avez-vous une idée du pourquoi ? questionna Yu au risque de paraître suspect.
- Non, mais vu la position plutôt reculée du hameau les gens de passage sont surtout originaires de la région. De plus le village n'est pas spécialement bien indiqué sur les cartes. Cela n'empêche pas le fait qu'on fasse toujours la fête au Red Dust.
- Eh bien santé Roger, déclara Sly Yu en levant son verre pour clore la discussion.
Notre hôte avala d'un trait le contenu de son verre avant de le reposer bruyamment sur la table.
- Ah ça fait toujours du bien par où ça passe, surtout avec cette chaleur.
Nous nous regardâmes interloqués car la brume ne s'était pas dissipée et le ciel était toujours aussi gris qu'à notre arrivée chez Trivet. Heureusement la bière tint toutes ses promesses. Bien fraîche, elle nous descendit facilement dans le gosier. Ce fut le moment que choisit Techno Dan pour s'inviter à notre table sans avoir prit la peine de s'annoncer.
- Des miliciens, parfait. J'ai justement besoin de vos services.
- Que se passe-t-il ? lui demanda Long Fellow tandis que Roger prenait congé tout en toisant l'intrus d'un air mécontent.
- Je vous laisse m'sieurs, dames. Si vous avez besoin d'boire ou manger, criez après moi.
Nous remerciâmes le tavernier et nous tournâmes vers le nouveau venu. C'était un jeune homme couvert de cambouis, aux cheveux coiffés en banane.
- Accepteriez-vous d'écouter ma requête ? nous demanda-t-il avec espoir. Nous lui fîmes signe de poursuivre. Il y a trois jours maintenant, ma femme ne m'a plus donné de nouvelles. Voici Jennifer. Il nous tendit une photographie au coins écornés, elle devait passer par ce hameau. Ici les gens sont pas très causants. Tous disent qu'elle n'est jamais venue ici mais je suis sûr du contraire.
Alors que je regardais l'image d'une jeune femme au teint clair, aux cheveux noirs mi-longs et à la corpulence légère, les écrits de Trivet me revinrent en mémoire.
- Qu'est-ce qui vous fait dire ça ? L'interrogeais-je en sortant de mes réflexions.
- J'ai vu les réactions de certains lorsque je leur montrais la photo. Ils l'avaient reconnue mais faisait comme si ce n'était pas le cas. Surtout le Tavernier et sa serveuse. Et puis, dit il en désignant un chariot, ma femme avait ce genre de véhicule et seul un marchand se garerait ici. Or il n'y a aucun marchand, seulement les gens de la communauté. Par contre la femme dont Roger parle sans arrêt, personne ne l'a jamais vu et n'espérez même pas entrer dans la cuisine, c'est strictement interdit.
Tandis que Dan nous faisait part de ses soupçons, je remarquai que les personnes autour de nous, nous dévisageaient furtivement et commençaient à discuter entre eux. Cela me parut très étrange. John le remarqua lui aussi et pour donner le change, congédia bruyamment Techno Dan non sans lui avoir secrètement affirmé que nous mènerions l'enquête nous aussi. Le mécano repartit vers sa tente et Lucie nous fit part de son mécontentement. Elle souhaitait que notre dette envers l'Institut soit rapidement honorée et elle ne comprenait pas pourquoi John et Sly s'obstinaient à jouer les bons Samaritains en refusant de faire payer nos services. Yu ne voulut pas s'engager dans une dispute publique et s'enfila le reste de sa bière en silence. Roger fit alors sa réapparition, nous proposant boisson et nourriture. Notre capitaine en profita pour commencer son investigation.
- Quel drôle d'énergumène celui-là, déclara-t-il en désignant la tente où Techno Dan s'était réfugié, avec son histoire sans queue ni tête sur sa femme disparue.
- Bah, des gens comme lui, malheureusement, il y en a partout dans les Terres Désolées. Des personnes isolées, des mésaventures avec des pillards et ... D'ailleurs ma dernière expérience en la matière, déclara le Tavernier en bonne girouette, c'était avec un groupe de sacrés bourrus. Une femme un peu cinglée qui maniait la gâchette comme personne, une goule étonnamment discrète et un gros baraqué qui m'a maqué sur la gueule avant de me prendre mes capsules. Je suis pas près de l'oublier cette histoire. Mais ce n'était pas ici dans le coin. J'étais encore sur la route à ce moment-là et ça remonte à plusieurs mois maintenant. Ma mâchoire s'en souvient encore, fit-il en se massant le bas du visage.
Roger s'étant à nouveau écarté du sujet, John l'y ramena en demandant :
- Vous, vous êtes marié ?
- Ah oui, Germaine. Elle est dans la cuisine.
- Pourrions-nous la saluer ?
- Oh non, elle refuse catégoriquement que l'on rentre dans son atelier. Une fois, un type passablement éméché a tenu absolument à remercier le cuistot. Il a fait un pas dans le bâtiment et a aussitôt perdu son gros orteil.
- Je suis sûr qu'elle fera une exception pour des miliciens, insista Long Fellow.
- Oh non ! Croyez-moi, Germaine est intransigeante. Miliciens, pillards ou qui que soit d'autre, personne hormis notre serveuse et moi même n'a le droit d'entrer.
- Ne pourrait-elle pas sortir nous saluer ? proposa Lucie
Roger se dirigea vers la porte de l'atelier et lança :
- Germaine, il y a de chouettes miliciens qui voudraient te rencontrer.
Par la voix d'une fumeuse de longue date, la réponse nous parvint :
- Roger ! Je suis occupée aux fourneaux, j'ai pas que ça à faire ! Si toi t'as le temps de bavarder, de vider les tonneaux de bière, moi j'ai la bouffe et le ménage à faire pour que cet endroit ne ressemble pas à une porcherie. Tu m'emmerdes ! Arrête de me casser les couilles et occupes-toi des clients pour faire rentrer le pognon.
- Je pense que vous avez entendu, nous dit Roger en revenant vers la table.
- À qui est le chariot là-bas? demandai-je de but en blanc, lassée par les demandes cachées de John qui n'aboutissaient à rien.
- Au fermier du coin. Voyez le petit jardinet, il y fait pousser tant bien que mal quelques légumes. Qui sont d'ailleurs délicieux, nous les utilisons dans nos préparations. Il se sert du chariot pour vendre le reste dans les villages voisins.
- Peut-on y jeter un un œil ?
- J'ai pas d'autorisation à vous donner. C'est pas à moi, le fermier n'est pas dans les environs. Et je vais vous dire une chose, la voix du tavernier avait perdu de sa jovialité, notre village est dirigé par notre chef Krexus. Si vous souhaitez enquêter ici, il vous faudra son autorisation. Son bureau est dans le grand bâtiment avec les vitraux là derrière, mais l'entrée est interdite. C'est un homme très occupé.
- Comment fixe-t-on un rendez-vous ? S'enquit Lucie.
- Vous risquez d'attendre longtemps, Krexus ne reçoit personne en ce moment.
Voyant que nous n'obtiendrions plus rien, je passais à autre chose.
- Comment ça se passe si nous souhaitons dormir ici cette nuit ?
Aussitôt un sourire rayonnant réapparu sur le visage de Roger.
- Vous voyez la porte derrière le puits ? C'était autrefois une vieille pièce qui servait de remise. Nous l'avons nettoyée, réaménagée et maintenant elle contient quatre lits superposés. Je peux vous faire la nuitée pour six caps par personne.
- Avec le repas ?
- Ah non, mais c'est des bons lits hein !
Il nous entraîna alors vers l'ancienne remise et nous la fit visiter. Lucie, trouvant la somme exorbitante, décida de négocier un prix convenable pour un repas et un lit. Cela sembla embêter Roger qui tenta de nous embrouiller avec les repas contenant ou non de la viande, nous demandant vingt capsules par personne, rien que pour la fricassée de légumes. Lucie faillit s'étouffer en l'entendant. Notre hôte prétexta aussitôt la main d'œuvre et la rareté des graines. Ma protégée ne lâcha pas l'affaire et réussi à nous obtenir un repas, une bière et la nuitée pour vingt-cinq caps par personne. John s'intéressa aux filles du coin et quand Roger lui désigna sa propre serveuse, il le remercia d'un clin d'œil complice. Le vieux loup de mer désira ensuite inspecter le potager histoire de voir ce qui risquait de finir dans notre assiette. Après avoir promis de ne toucher à rien, nous nous retrouvâmes tous les quatre autour du jardinet. Profitant de la nuit tombante, nous essayâmes discrètement d'inspecter le chariot grâce à la vision nocturne de Lucie. Malheureusement Roger s'en rendit compte et nous rappela à l'ordre.
Alors que nous regagnâmes notre table pour y déguster notre souper, nous remarquâmes que Techno Dan et la serveuse avaient une altercation.
- Cette écharpe, c'est celle de Jennifer, vociférait-il.
La foule se tournant vers les éclats de voix, nous profitâmes de cette seconde chance pour renvoyer Lucie en mission d'inspection. Elle remarqua tout de suite que ce n'était pas un chariot pour transporter des denrées. Il y avait là tout le bric-à-brac classique d'un marchand itinérant. Une fois Lucie de retour à nos côtés, nous nous rapprochâmes du lieu de l'esclandre. Dan avait agrippé l'écharpe de la serveuse en affirmant avoir lui-même brodé le « J » pour son épouse Jennifer. La fille de salle, nommée Janice, soutenait quant à elle que c'était bien la sienne. Nous dûmes intervenir pour les séparer et rappeler discrètement au mécano qu'il attirait un peu trop l'attention. Le chien de la jeune femme étant prêt à lui sauter à la gorge, nous tentâmes de les résonner. Ce ne fut que lorsque Dan fut grièvement blessé à l'avant-bras que la situation se calma. Techno Dan le bras en sang, rentra dans sa tente. Je l'y accompagnai pour l'aider à bander sa blessure.
- Je vous ai vu traîner autour du chariot tout à l'heure. Avez-vous vu quelque chose ? me demanda-t-il aussitôt.
- Il s'agit bien de celui d'un marchand ! affirmai-je.
- Et moi je vous assure que cette Janice porte l'écharpe de ma femme. Je la reconnaîtrais entre mille. De plus, elle est en bien meilleur état que leurs frusques. Vous avez vu dans quelles conditions vivent les gens d'ici ? Je deviens peut-être fou mais si vous me certifiez que ce chariot est celui d'un marchand, alors c'est certainement celui de mon épouse. Jennifer est ici !
- Nous menons notre enquête, lui assurai-je, mais si nous voulons faire avancer les choses, tâchez d'être plus discret. D'accord ?
- Je me sens un peu faible, je parie que cette sale bestiole m'a refilé une saloperie. Je pensais vous aider mais je suis passé pour un minable. Je vais vous laisser faire votre travail, je ne bougerai plus d'ici et j'attendrai de vos nouvelles.
Mine de rien, je rejoignis mes camarades. Nous commandâmes trois sandwichs à la viande et une fricassée de légumes. Nous savourâmes ce succulent repas ainsi que notre bière. Nous complimentâmes la cuisine de Germaine en insistant tellement que Roger finit par se laisser convaincre de parler à sa femme pour qu'elle se joigne à nous. Il revint quelques minutes plus tard accompagné d'une femme aux antipodes de ce que nous avions imaginé. On ne pouvait trouver couple plus mal assorti. Loin de l'opulente cuisinière qui s'était dessinée dans notre esprit, nous vîmes débarquer une femme au teint pâle et aux cheveux blonds qui devait avoir connu la gloire de Miss Body Building. La rocaille dans sa voix n'était donc pas due à la cigarette comme nous l'avions d'abord supposé mais plutôt à un abus de stéroïdes.
- Ah, c'est vous les miliciens qui adorez ma cuisine ?
Nous acquiesçâmes en lui faisant moult compliments et elle repartit vers sa cuisine en sifflotant un air enjoué.
Nous passâmes le reste du repas à discuter entre nous. Petit à petit, les tables alentours se remplirent de gens venus souper ou simplement boire après leur journée de travail. Nous en profitâmes pour laisser traîner nos oreilles et espionner quelques bribes de conversations.
- Eh depuis qu'ils sont arrivés, les rues du Slum sont plus calmes, voire carrément mortes, disait un type en parlant de l'Archangel et des super-soldats qui étaient désormais installés à Junktown.
- Ces gars en armure, affirma un autre, on dit qu'ils sont plus machines qu'humains.
- Vous savez quoi, les interrompit un troisième gaillard, j'ai vu une fois ces hommes sans leur équipement. Ce sont de vraies armoires à glace. Ils font plus de deux mètres de haut, alors imaginez-les dans leurs armures assistées. D'ailleurs celui qui portait la sienne, on aurait dit que du sang coulait de ses yeux. C'était horrible !
Une autre discussion nous parvint. celle-ci avait pour sujet : Lafange, une ville située non loin de Pirate Bay.
- La dernière fois que j'y suis allé, racontait un vieux marin, ils y avaient découvert d'étranges statues qui, selon les dires, pouvaient te suivre du regard. On parlait aussi de marques sur le sol, semblables à des cercles runiques, traces d'une ancienne civilisation. Je ne sais pas ce qu'ils y faisaient trois cents ans plus tôt mais la région a l'air bizarre.
Un de ses confrères enchaîna avec des rumeurs sur les émeutes qui avaient secoué Pirate Bay. Tout serait, d'après lui, parti de la découverte d'un container bien trop scellé pour être honnête. Son ouverture créa des tensions parmi la population et son contenu rendit fous tous ceux qui le virent.
À une autre table, il était question de fantômes aux alentours de Junktown. Quand le vent soufflait entre les carcasses du quartier sud, des voix se faisaient entendre.
- Les mots « réveille-les ! » se formaient dans ma tête, jurait un pauvre type à l'air hagard. La voix était tellement absurde que je n'ai plus osé dormir pendant trois nuits, ajouta-t-il.
Finalement, la soirée avançant, la plupart des gens repartirent en direction de l'arche menant à la zone résidentielle. Nous nous levâmes à notre tour et en passant près de la tente de Techno Dan nous l'entendîmes sangloter.
Lucie et moi décidâmes de nous promener un peu pour profiter du calme vespéral tandis que John et Sly accostait la serveuse qui avait maintenant finit son service.
- Que puis-je faire pour vous chers clients ? leur demanda-t-elle.
- Nous aurions quelques questions à vous poser, commença Long Fellow, connaissez-vous la femme de ...
- Je vous arrête tout de suite, le coupa-t-elle, montrez-moi d'abord l'argent.
John lui désigna sa bourse cliquetante de capsules.
- Je crache jamais sur un peu de monnaie, poursuivit la jeune femme, en plus vous semblez propre sur vous ... Et je le suis aussi, s'empressa-t-elle d'ajouter, j'ai pris un bain pas plus tard que ce matin. Par contre j'aurais jamais pensé que les miliciens recourraient aux services de prostituées.
- Je souhaiterais moyennant payement bien sûr, déclara Long Fellow, avoir une petite discussion avec vous, sur ce qui se passe dans ce hameau.
- D'abord le cul, après la parlotte, lança Janice. Je sais que les clients aiment parler après l'acte, mais me contenter de papoter je ne fais pas car ça ne me rapporte rien.
Sly de plus en plus mal à l'aise face à la tournure des événements, laissa John discuter tarif avec Janice et nous rejoignit à la taverne où Lucie et moi étions retournées nous asseoir pour bavarder. Peu de temps après, nous vîmes la serveuse quitter le dortoir, un air contrarié sur le visage. Son mastiff la suivait de près. Notre vieux loup de mer sortit à son tour en se massant le bras et en grimaçant légèrement de douleur. Il vint vers nous et annonça avoir échoué à lui soutirer des informations. Sa mésaventure nous permit cependant de comprendre que l'écharpe et le bâtiment encerclé de gardes étaient des sujets tabous. L'obscurité étant maintenant tombée, nous gagnâmes le dortoir. Hormis les lits, on y trouvait un coin toilette, que notre capitaine nous déconseilla fortement d'utiliser, d'anciens boxes à chevaux, où se trouvait une valise relativement propre oubliée là par un précédent locataire et un distributeur de nourriture. Ce dernier avait été placé devant un pan de mur écroulé qu'on avait rafistolé avec des cloisons plutôt fines.
En attendant que la nuit soit plus avancée pour débuter nos investigations, nous décidâmes de nous reposer un peu.