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Chapitre 1 : Âme errante

2661 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 31/01/2022 20:18

La pluie ruisselle sur ma fourrure dorée qui a depuis longtemps perdu de son éclat. Je suis épuisée à force de marcher. Mes pattes sont lourdes et douloureuses, mais j’ai appris à ignorer leurs plaintes. Mon corps vacille et je lutte pour ne pas m’endormir. Quand je ferme les yeux, je vois cette maison aux prises des flammes, ainsi que ces corps mutilés. Meurtrière. Alors je secoue la tête et m’acharne à continuer ma route. Le vent qui siffle et qui s’engouffre dans mon pelage me donne des frissons. Mais je fais avec. Je ne regarde pas devant moi, je marche simplement… Enfin, si ce n’est cette chose au loin qui m’attire. Je ne recherche pourtant rien et même si je refuse d’écouter cette voix, je suis la direction qui semble m'appeler depuis quelques années, à présent.


Je fatigue de plus en plus et bientôt, mes pattes endolories n’arrivent plus à supporter mon faible poids. Ma vision se trouble, au point que je viens à me heurter à un arbre. En voulant forcer le passage, les branches et les ronces m’agrippent comme pour me garder auprès d’eux. C’est presque inconsciente que je continue mon errance.


Je marche de cette façon depuis plusieurs saisons, j’étais plus jeune quand j’ai commencé. Pour fuir mon passé, pour trouver une réponse qui n’est jamais venue. Parce que je suis une âme maudite. Parce que la solitude me pèse depuis tout ce temps. Mais, je dois l’accepter. De toute manière, je n’ai pas le choix, il n’y en a pas d’autre comme moi et il vaut mieux que je reste seule. Assassin.


Le temps m’est insupportable et chaque jour, j'espère trouver une solution. Je ne peux pas mourir. Il y a cette chose en moi qui lutte. Quand je meurs de faim, elle tue pour survivre. Quand je meurs de soif, elle se désaltère pour survivre. Quand je fais face à un prédateur, elle s’éveille pour survivre. Je ne comprends pas tout. Je suis devenue cette chose, ce cryptide. Cette bête maigrichonne qui fait pitié à voir. Cette aberration qui ne fait que déambuler d’une forêt à l’autre, d’une plaine à l’autre, d’une montagne à l’autre… Quand le soleil m'éclaire, je broie du noir. Quand la chaleur s’étend sur ma colonne, je frissonne. Quand le vent me murmure des choses, j’entends des voix qui hurlent. Quand mon regard se concentre sur un point, celui-ci semble toujours trop loin.


Pourquoi je dois subir ça ? Non… Je me mens, je le sais très bien. Mais après quatre ans d’errance, je pensais que la punition serait suffisante. Que j’aurais le droit d’abandonner. Le droit de me reposer. Le droit de les revoir… N’est-ce pas suffisant ? N’ai-je pas assez souffert ? N’aurais-je pas dû m’y habituer ? Devrais-je me maudire d’avoir constamment mal au ventre, d’avoir les pattes en feu, l’impression que mes os vont imploser. Ou est-ce que je ne ressens pas assez le poids de ma solitude ? Est-ce que je n’envie pas assez de voir ces mères avec leurs petits ? Ces meutes soudées ? Ces couples qui batifolent ? Ces jeunes qui s’amusent ?


Je suis épuisée… Mes forces me quittent, mes pattes sont molles, l’air est lourd et mes poumons me brûlent. Mes oreilles bourdonnent et mon estomac se retourne davantage. Relève-toi. Je suis à bout… Les racines de cet arbre m'accueillent comme un berceau que je n’espérais plus trouver. Comme une fatalité que je refuse. Mes forces m’ont quittée. Sans même vérifier la possible présence de prédateur, je me suis endormie sur place pour la énième fois.


Je me réveille en sursaut, combien de temps ai-je dormi ? Je cligne des yeux pour faire le point et regarde autour de moi. Je suis dans une vaste clairière fleurie. Ma tête passe au-dessus de touffes d'herbes encore humides. Le vent est cette fois plus chaud, ce qui annonce une journée plus clémente. Je regarde l’horizon, la steppe s’étend sur des kilomètres, par endroits il y a des bosquets, mais ils sont trop loin que pour juger de leur profondeur.


Il y a des orignaux à quelques mètres de moi. Ce sont des animaux qui vivent seuls, mais en hiver, ils leur arrivent de former des petits groupes pour se défendre des prédateurs. Maintenant que le printemps est à nos portes, ils vont retourner à leurs vies de solitaire. Quelle idée, je ne les comprends pas. Pourquoi quitter la sécurité d’un groupe, la chaleur d’une famille ? Pour moi qui suis un cryptide, je trouve cela farfelu, mais pour lui qui est un simple animal, peut-être que cela a du sens.


Je reste allongée et je m’étends sur l’herbe de tout mon long, ma queue s’agitant lentement. Je prends une longue inspiration, cherchant après ma motivation, qui semble définitivement envolée… Du moins, jusqu'à ce qu’un cri strident, me fasse sursauter et m'asseoir, ma queue reptilienne s’enroulant autour de mes pattes. Mon regard est porté sur l’origine de ce son qui ne m’est pas inconnu. Il y a du mouvement un peu plus loin. La masse que j’aperçois se divise en plusieurs petites créatures bondissantes et mélomanes.


C'est une variété de drake miniature, petits et trapus, avec de longues oreilles qui leur donne ce côté mignon. Ils ont une queue identique à la mienne, si ce n’est que j’ai une fourrure et des crins en plus. Ce qui est marrant avec les Coïstes, c’est qu’il y en a vraiment de toutes les couleurs, même des bleus ou des verts ! Ils ont des canines qui dépassent de leurs gueules et leur arrivent sous le menton, qui dénote un peu avec leurs allures de petites bêtes inoffensives. Ils ne sont pas plus gros que des bergers allemands… Je dis cela, mais je fais pour le moment la même taille.

Elles viennent de rejoindre la rivière pour s’y désaltérer, elles m’ont remarquées, mais je n’ai rien à craindre. Ce sont des créatures pacifistes. Des nomades qui se déplacent en fonction des saisons. Si elles sont déjà là, cela veut dire que l’hiver est bien derrière nous.


Mon ventre se tord alors que je les observe… Je me fais du mal pour rien à les envier ainsi de vivre en groupe. Si je suis seule aujourd’hui, c’est entièrement ma faute… Je ne fais que payer le prix de mon erreur. Ton erreur.


Alors que les coïste ont repris leur marche, je descends une dernière fois à la rivière boire quelques lapées d’eau. Mon estomac en a marre des quelques pauvres plantes que je lui donne, il aimerait avoir quelque chose de plus consistant... 


Je m’apprête à reprendre mon chemin, quand une masse attire mon attention. J’en penche la tête en m’approchant. Je suis assez surprise, c’est un bébé coïste ! Les parents abandonnent aussi facilement la dépouille ? Est-ce qu’ils vont m’en vouloir si je le mange ? J’ai beau être semi-carnivore, la vue de ce petit et l’idée de planter mes crocs dedans me répugne au plus haut point…


J’inspecte la carcasse et sursaute ! Je ne m'attendais pas à une réaction de sa part. Je me tourne vers la horde qui n'est, bien entendu, plus en visuel. Mon attention revient à la petite créature, pour m’assurer que je ne l’imagine pas bouger. 


Non, elle me regarde avec ces grands yeux bleus, tout comme son corps. Je soupire consterné par mon manque d’audace et peut-être parce que j’ai compris que ce petit vient d’être abandonné par son clan à cause de ces yeux… Pour faire simple. Les Coïstes ont tous la couleur des yeux en contraste avec les corps, mais ce n’est pas son cas à elle.


Je suis finalement restée sur place jusqu’à la nuit tombée, la brume s'est installée et je commence à grelotter. Tout comme le petit qui ne semble pas perturbé par ma présence et c’est peu de le dire, puisqu’il vient de s’allonger contre mon ventre !


Est-ce qu’elle a compris qu’elle a été rejetée par son clan ? La vie est affreusement ironique. Je ne dois pas m’entourer et cette petite ne peux pas vivre seule. Même si je suis un piètre prédateur, je n’en reste pas moins une menace. Je porte ma tête au ciel et soupire longuement en fermant mes yeux sur le ciel étoilé. Qu’est-ce que je dois comprendre là-dedans ?


L’aurore se lève. Avec ce froid, je n’ai pas pu fermer l’œil, mais à présent, ce sont les grognements qui se rapprochent qui me mettent mal à l’aise. Ça, c'est un grizzly et je ne suis pas de taille à l’affronter, il vaut mieux partir tout de suite avant qu’il ne nous tombe dessus. À peine levée, la petite est déjà dans mes pattes. Je l’avais oubliée…


J’essaie de l’ignorer dans un premier temps, mais elle me suit, complètement affolée. Mes yeux vont vers elle et mon estomac recommence ces misères. Je ne peux décemment pas la laisser se débrouiller seule, elle ne survivra pas. Je soupire en fermant les yeux. Que dois-je faire ? Je sais que je suis dangereuse, que je pourrais lui faire du mal, même si ce n’est pas volontaire. Elle n’a aucune chance si je la laisse là, mais elle n’est pas mieux logée à mes côtés.


Elle tente de suivre mon rythme, mais elle n’est pas assez rapide pour cela. Alors elle couine dans l’espoir que je ralentisse… Je ne sais pas si je dois la prendre, l’attendre ou la laisser marcher devant.


Je la regarde du coin de l’œil. Elle marche vite, mais avec ces petites pattes, elle n'arrête pas de tomber à la moindre racine un peu trop haute pour elle. Je lève les yeux au ciel, soupire et fait volte-face. Mes crocs l’enserrent, elle ne se défend même pas sous l’étreinte qui devrait pourtant lui faire peur. Avec sa taille de renardeau, mais ce n’est pas judicieux de la tenir comme ça. J’ai toujours faim et ça me fait saliver. La clairière n’est pas très longue et nous voici sous le couvert des arbres pour le restant de la journée, jusqu’à ce que le voile noir de la nuit se nous couvre timidement. 

 


Un bruit suspect me fait alors tressaillir. Je la pose à terre… La pauvre est couverte de bave. C’est son ventre qui s’est manifesté. Ils mangent des végétaux, mais elle ne veut pas de la pauvre herbe qui tapisse la forêt. Je sais que les siens sont semi-carnivores et qu’à son âge ce sont plutôt les proies qui la régaleraient… Il fait plus chaud, mais les arbres, n’ont pas encore fleuri, alors ce n’est même pas la peine d’espérer trouver des baies à cette saison. Mais, le problème se règle de lui-même. Elle a repéré des campagnols et je ne sais pas si je dois ou non, me sentir vexée qu’un bébé sache mieux chasser que moi.


Les petits ne sont pas assez méfiants, c’est pour cela qu’ils sont des proies faciles. C’est étrange, mes sens sont en alerte, je veille aux alentours, ce que je ne faisais pas avant. Le moindre mouvement attire mon regard. Le bruissement dans un buisson derrière moi et mon oreille s’oriente dans sa direction. Je viens même de me rendre compte que je porte un peu plus attention aux effluves qui flottent autour de moi, même si je ne parviens pas à les identifier. Et que dire de la petite qui se couche et se love contre moi comme si tout était normal ? 


Je la regarde dormir… J’ai mal à l’estomac, ma gorge se noue, la tristesse m’envahit. Pourtant, quand je la regarde là contre moi, je suis certaine d’être… Charmée.


Nous avons marché plusieurs jours. Elle chasse seule ses proies et me suit sans faire d’histoire. Je commence à savoir quand elle a besoin de s’arrêter pour dormir, même si je ne suis toujours pas tranquille qu’elle le fasse contre moi. Cependant, elle ne fait aucun bruit. Elle se contente de me suivre, elle ne joue pas, ne regarde pas plus que cela ce qui l’entoure sauf quand elle a faim. Mais… Comment un esprit malade pourrait-il soutenir un bébé ?


Nous nous sommes arrêtées près d’une rivière. Je me suis allongée au bord de l’eau qui reflète la bête malingre que je suis. La coïste se colle à moi, ce qui me fait tressaillir. Du coup, elle reprend ses distances. Je la regarde, désolée… Je ne suis pas très à l’aise avec le contact.

Elle a un peu dormi, mais les poissons qui chassent les insectes à la surface l’ont tirée de sa rêverie. Elle les regarde avec intérêt, sa queue s’agitant comme celle d’un chat.


-Poissons.


Oui, je les ai vus… Je me retourne vers la petite en écarquillant les yeux. Un drôle de sentiment m’envahit, une sensation qui me réchauffe le cœur et qui me fait, pour je ne sais quelle raison, sourire.


-Tu veux un poisson ?

-Oui !


Elle s'est relevée d'un coup avec un certain enthousiasme, mes yeux vont du liquide à la drake.


-Je ne sais pas pêcher…


Elle baisse les oreilles et s’assied en regardant les truites. Je n'aime pas attraper les poissons, c'est vaseux, gluant, c'est… Je n'aime pas ça ! Je viens de sauter à l'eau… Je suis trempée, ça oui, mais les poissons ont tous fui. Au moins cela l’amuse.


-Au lieu de me regarder, pourquoi tu n'attraperais pas toi-même ta nourriture ?


Elle penche sa tête sur le côté, ses oreilles suivant la gravité et avant que je ne puisse réagir, saute à son tour dans l’eau. Je me relève pour la récupérer, je ne sais même pas si elle sait déjà nager à cet âge ! En fait… Elle se débrouille bien. Il faudra plusieurs tentatives pour pêcher un poisson. Je frissonne à l’idée d’en avaler un moi aussi, berk ! Elle me semble déjà plus éveillée, ce qui me rassure d’une certaine façon.


-Est-ce que tu as un nom ?

-Abysse, me répond-elle simplement.



Donc, sa mère l’a tout de même nommée malgré qu’elle l’ait abandonnée par la suite. Abysse est prête à reprendre la marche. Ça ne change pas vraiment aux habitudes de son clan. Les femelles attendent que les petits aient trois mois pour faire route inverse. Quand ils sont assez dégourdis pour marcher sans gêner leurs parents, c’est aussi à cet âge que leurs yeux prennent leurs couleurs définitives. Ce qui explique que ces parents l’aient rejeté seulement maintenant.

 

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