Zoomorphic - Wolves & Wendigos
L'enfer est un lieu brûlant et chaud... Celui qui a imaginé cela ne connait pas l'Alaska. Moi-même, j'aurais peut-être préféré ne pas le connaître cet enfer gelé. Pourtant, Kerrelynn Matthews, seize ans - autrement dit moi-même - l'a connu pour son plus grand malheur. Naturellement, si un alaskien ou une alaskienne lit cette histoire, j'espère qu'il ne m'en tiendra pas rigueur. Ha et aussi - ce serait mieux de le préciser - il ou elle risque d'apprendre certaines choses sur l'endroit où il vit et surtout, ce qui y vit en cachette... En effet, quand le destin, le hasard ou une puissance divine - biffez la mention inutile - a décidé que je devais m'y rendre, il avait dû me prendre en grippe. Mais bon, commençons par le début:
Il faisait froid - non sérieux ? - et je faisais tout pour me réchauffer, me serrant en boule dans une position totalement inconfortable. Et en plus, le soleil qui se levait commençait à se répandre sur mon visage, m'empêchant de conserver les yeux fermés. J'essayai encore de réajuster ma position mais c'était bien trop compliqué pour moi malgré que je sois assez petite - un mètre cinquante sept - et pas bien épaisse - cinquante cinq kilogrammes - et donc assez menue au final.
- Chuuut, sois sage ma chérie, murmura une voix d'une douceur absolument incroyable près de moi.
Cette voix, je ne la connaissais en réalité que depuis la veille, mais j'y viendrai ensuite. J'ouvris doucement les yeux, découvrant d'abord un levier de vitesse. Je me rappelai alors de l'endroit où j'étais : une voiture. Je relevai ensuite lentement ma tête, histoire de ne pas me briser la nuque déjà franchement assez meurtrie par ma position inconfortable - je sais, c'est redondant -, avant de découvrir un jean. Naturellement, il y avait quelqu'un dedans - logique - et ce quelqu'un, c'était tout simplement une jeune femme de trente trois ans - il me semble -, mère que je croyais célibataire au départ et qui ne l'était pas au final. Je ne pouvais voir ce qu'elle portait d'autre car elle était couverte avec un plaid molletonné dont ne dépassait qu'une seule chose, la petite tête d'un bébé de quelques mois à peine.
- Bonjour, me fit alors la femme avec douceur. Bien dormi?
- Tu te fous de ma gueule Jade? demandai-je en me redressant avant de regarder le bébé. Coucou Shonda...
- Kerrelynn..., marmonna la femme aux longs cheveux noirs corbeaux et la peau pâle berçant sa fille métis. Tu te rends compte que tu viens de te réveiller et tu jures déjà ?
- Ouais ouais désolé... Mais on s'en fout, elle ne comprend pas... Hein ma choupinette d'amour ? dis-je en touchant le petit duvet sur la tête de Shonda.
- Et moi? Tu t'en soucies? demanda-t-elle en riant.
- Euh... Non!
Jade et moi avions sympathisé la veille, mais pour en venir à cela, je vais devoir un peu parler de moi - promis ce ne sera pas long -. J'étais née seize ans avant le début de cette histoire dans la magnifique ville de Seattle, dans l'état de Washington. Mes parents, Alice et Duke, s'étaient rencontrés à l'Université. Ma mère était serveuse dans un restaurant local - elle a toujours travaillé dans le milieu du tourisme - et mon père faisait des études - dont j'ai oublié le nom - mais qui concernait la préservation des forêts. Inutile de raconter la rencontre digne de toutes les autres rencontres - assez court ? - et puis cela avait continué comme pour tous les couples : rencards, sexe, fiançailles, mariage, bébé et bon ben, divorce. La raison fut simple, ma mère bossait dans un hôtel et avait des horaires impossibles pendant que mon père voulait réaliser son rêve de partir vivre en Alaska. Séparation oblige, il y eut une garde partagée mais uniquement pendant les vacances scolaires. Ces mêmes vacances - que j'attendais assez peu en fait - je les passais soit en Alaska soit chez mes grands-parents dans le Massachusetts, avec mon père évidemment. Pour être honnête, ma relation avec mon père était assez mauvaise, je n'y allais jamais de bonne grâce et je ne faisais qu'une chose - à part râler - et c'était simplement de compter les jours qui me séparaient de ma mère. Les choses en entraînant une autre, ma mère rencontra un homme, Paul Dewitt, un type vachement sympa et à l'écoute, qui la rendait heureuse - et beaucoup plus canon que mon père selon elle - et surtout qui semble prêt à la vie maritale. J'étais même assez impatiente de me pointer à l'église dans une jolie robe de demoiselle d'honneur pour assister au bonheur retrouvé de ma mère. Lui, il travaillait sur les bateaux de croisière - encore un dans le milieu du tourisme - et il a même dégotté un nouveau boulot à ma mère. Ce boulot, il était vachement mieux payé, les pourboires étaient plus gros et elle voyait du pays comme on dit. Petit défaut - qui me mettait dans cette situation de merde -, il s'agissait de travailler sur des bateaux de croisière. Et là, je m'étais retrouvée dans la merde - oui j'insiste sur cette merde bien grosse et bien odorante - car Maman avait accepté un poste en or massif: plusieurs croisières autour du monde pour une durée de neuf mois. J'étais super contente pour elle, elle aurait assez de fric pour s'offrir le mariage de ses rêves sauf que - bah oui fallait bien un inconvénient - moi, je ne pouvais pas l'accompagner et me la couler douce pendant une année scolaire entière surtout qu'elle allait être commencée depuis un mois le jour de son départ. Et donc, comme une fleur, ma mère m'avait proposé - et je ne peux pas lui en vouloir - d'aller passer cette année scolaire chez mon père. J'avais accepté - sans rechigner étonnement - de le faire pour elle, pour son bonheur et puis, une année de prison, ce n'était pas si long. Par contre, j'avais dû utiliser un moyen de transport différent - Maman devant en effet louer des garde-meubles et tout ça pendant le voyage avant d'emménager dans un nouvel appartement - et ce moyen de transport, c'était là où je me trouvais : un putain de car-ferry à la con. C'était pour ça que j'étais dans la voiture de Jade. Celle-ci était inscrite sur un site de covoiturage, légèrement effrayée de prendre le bateau seule avec un bébé - bah ouais les mecs sont des gros porcs - et elle cherchait uniquement des femmes. Ma mère m'avait donc inscrite - pas plus mal - pour que je puisse passer les trente-sept heures - ouch - de car-ferry entre Billingham et Juneau, la capitale de l'Alaska où m'attendait ma prison. Et maintenant, on s'approchait de l'Alaska.
- Désolée, ma voiture n'est pas très grande, me fit rapidement Jade en indiquant sa vieille Clio toute pourrie - son mari est européen -.
- Ça va, dis-je en bougeant et heurtant un paquet de chips entamé la veille et laissé à mes pieds. Ho, il reste des Cheetos!
J'en pris immédiatement un qui finit dans mon bec. Je regardai vers Shonda - appelée comme ça par rapport à la créatrice de série - et je me rappelai immédiatement que cela la calmait pour ses dents.
- Kerrelynn... Il est huit heures du matin, marmonna Jade. Tu vas t'enfiler des chips?
- Ouais, avouai-je amusée avant de prendre ma bouteille de Pepsi Citron. Et du soda! Merde... Plus trop pétillant, ajoutai-je après avoir bu.
- Ça me fait peur, avoua Jade en riant et caressant le dos de Shonda.
- Ho mais c'est qu'elle sera trop occupée à faire des ravages, ajoutai-je en touchant le petit peton tout mignon - oui je suis gaga - de la petite fille.
Mon cher odorat - assez bon je précise - fut soudainement titillé par une odeur âcre, dur et violente qui s'échappait clairement de la couche du petit ange.
- Tu es mignonne mais par contre qu'est-ce que tu pues mémère, dis-je en riant.
- C'est un bébé Kerrelynn, fit Jade en secouant Shonda sous son petit fou rire.
- Lynn, je hais Kerrelynn, dis-je alors. Une idée lumineuse de mon père.
Mon prénom - une horreur à mes yeux - est assez moche, très rare et franchement importable. Mon père avait mis les formes pour me faire chier, lui il voulait Kerry et ma mère Lynn. Fallait couper la poire en deux - il aurait pû se péter une jambe à la place - et me voilà avec un prénom de merde.
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Bref, je ne ferai pas non plus une longue diatribe sur le fait de filer des prénoms de merde mais je m'étais toujours jurée de donner des prénoms normaux à mes éventuels futurs enfants.
- On va aller aux sanitaires pour changer la petite, me fit alors Jade. Et puis on pourra se rafraîchir.
- À vos ordres Madame, dis-je en riant et posant ma main sur la poignée en plastique de la portière.
Je dus quelque peu forcer dessus - elle était franchement vieille cette bagnole - et ce fut dans un grincement sonore et ridicule, digne d'un couvercle de cercueil, que la portière s'ouvrit. J'enfilai rapidement mes Airmax noires et je refermai également avec beaucoup d'empressement - et pas qu'un peu - mon petit gilet après avoir glissé une brosse à dent dans ma poche ainsi que du dentifrice.
- La vache... Si j'en avais, je serai en train de me peler les couilles..., marmonnai-je en sautillant sur place et replaçant doucement mon chopped bob fraîchement acquis chez le coiffeur tout comme mes petites mèches rouges.
- Quelle si douce poésie à mon oreille, fit Jade en sortant également de la portière.
- Mouais mouais..., concédai-je quand même en portant mes mains à mes poches.
Je savais qu'il m'en restait un peu, pas beaucoup bien sûr, mais je pus rapidement mettre la main sur mon paquet de cigarettes légèrement froissé et j'en portai alors une à mes lèvres avant de l'allumer.
- Kof kof..., toussai-je alors un peu. Brrrrr... Il fait froid... Je hais l'Alaska...
- Il fait toujours aussi froid ? me demanda Jade qui allait seulement découvrir l'Alaska après avoir rejoint son mari.
- Non... Des fois, c'est pire! Toujours même! assurai-je en prenant une voix digne de la voix off d'une bande annonce pour le dernier film d'horreur à la mode.
- Tu es flippante, dit-elle en riant et s'approchant de moi.
Je fis quand même attention à la fumée de cigarette pour éviter de déjà bousiller les tout petits poumons du petit ange, la pollution s'en chargerait sans doute assez vite. Avec Jade, nous commençâmes à avancer vers les parties communes du car-ferry, là où se trouvaient également les endroits où nous pouvions acheter de quoi nous restaurer - si nous étions assez riche pour payer quatre dollars un Coca - ou même encore des souvenirs. Nous passâmes également à côté de plein de navetteurs qui se rendaient en enfer - pardon, en Alaska - et je ne pus que remarquer les mines enfarinées de tout le monde à bord.
- Mais quand tu dis pire... Tu insinues quoi? demanda Jade en serrant le bout de chou qui babillait.
- Disons que même en été, je ne pense pas avoir connu des températures supérieures à vingt degrés, précisai-je en réfléchissant et aspirant la fumée de ma cigarette. Et je ne suis pas sûre d'avoir connu un Noël au dessus de zéro... Et encore, je ne parle que de Juneau.
- Et bien... C'est rassurant, marmonna Jade.
- T'en fais pas, dis-je pour la rassurer. Les maisons sont très bien isolées et les vêtements qu'on vend dans le coin sont vraiment conçus pour supporter cela.
- Tant mieux... Je suis de nature frileuse, avoua Jade.
- Bienvenue dans l'enfer gelé! assurai-je en balançant mon mégot par-dessus bord - et oui l'écologie je l'emmerde.
Jade me regarda plutôt effrayée - tu m'étonnes- et je souris quand même. Je ne pouvais pas franchement la rassurer à cet instant là, je détestais moi-même ce fichu état. Alors que nous avançions vers les commodités d'un pas léger, mon regard se porta sur une berline à ma gauche d'où trois jeunes semblaient être sortis. Ceux-ci me regardèrent fixement - et pas très sympathiquement - avant de regarder l'un d'eux qui arboraient un joli petit œil au beurre noir.
- Dis donc, tu ne l'as pas loupé, me signifia rapidement Jade.
La veille au soir, comme beaucoup d'autres passagers qui dormaient dans leurs véhicules, j'avais pris la décision de sympathiser un peu avec les autres. J'avais croisé ces trois là et surtout le type qui désormais semblait bien meurtri - et surtout vexé - avant d'entamer la conversation. Damian - son prénom donc - était étudiant et se rendait en Alaska pour ses études. Peut-être parce que je m'étais intéressée à ses études de médecine - ou parce que c'était un con - il avait cru que j'étais open. J'avais rapidement compris son petit cirque - les mecs sont bien tous pareils - et j'avais bien spécifié qu'il pouvait se la mettre derrière l'oreille. Bizarrement - comme bien des mecs - ce con ne comprenait pas le sens du mot "non" et il n'avait pas hésité à me claquer les fesses en me poussant vers sa voiture. Comme le disait Arnold Schwarzenegger dans Last Action Hero - un bon nanar - dès que quelqu'un le faisait chier: "Monumentale Erreur". Il avait fini avec mon poing sur la gueule. Knockout en un round!
- C'est pas parce que tu discutes avec un mec qu'il doit penser qu'il va te fourrer avant minuit, merde! grognai-je alors.
- Quand même... Je me serais crue dans Rocky, fit Jade en riant. Et paf un uppercut !
- C'était un crochet, la corrigeai-je alors assez rapidement.
- Quoi? Attends... C'était pas du self défense ? insista alors Jade quelque peu surprise.
- Et non! dis-je fièrement. Je fais de la boxe depuis mes neuf ans.
- Euh... Sérieux ? demanda-t-elle en me regardant.
- Ouais bon, poids très léger mais bon, concédai-je. T'as devant toi l'ancienne championne des moins de quinze ans en poids coq de l'état de Washington.
- Tu... Tu me fais une blague ? demanda soudainement Jade en s'arrêtant.
- Tu ne me crois pas? demandai-je amusée avant de sortir mon téléphone.
Je m'étais rapidement empressée de déverrouiller mon téléphone avant de swiper entre les différents écrans. Je cliquai ensuite sur ma galerie d'images avant de me mettre à arpenter les dossiers les uns après les autres. Je cliquai sur le dossier compétitions de boxe avant de sélectionner la photo de cette victoire. Sur cette photo, j'étais encore vêtue de mon short de match et d'un débardeur noir, mes gants ayant déjà été enlevés. J'étais posée sur les épaules de Paul et je tenais ma coupe avec fierté sans me tenir aux épaules très carrées de Paul où à ses longs cheveux blonds. Ma mère était à côté de nous et respirait la fierté avec son petit sourire qui illuminait son visage parfaitement maquillé. C'était d'ailleurs la première fois que Paul nous accompagnait à une compétition et également la première fois que nous étions pris en photo ensemble.
- Ha oui... Félicitations alors, me fit Jade après avoir observé la photo.
- Merci beaucoup, dis-je avec fierté. Donc si quelqu'un vient t'emmerder, je suis là.
- Je suis clairement en sécurité, fit Jade en riant.
- C'était le but non? demandai-je alors en riant avant de poser ma main sur la porte des sanitaires pour ouvrir à Jade.
- Hank a dû venir seul avec toutes nos affaires pour emménager pour son nouveau travail alors je ne fais que le rejoindre mais seule... Avec une petite en plus, marmonna Jade en entrant dans la pièce.
Je la suivis et je dus maintenir la porte pour une dame âgée qui entrait à ma suite et qui me remercia d'un signe de tête.
- C'est la même raison pour Maman, dis-je alors. Et puis j'avais pas de voiture ! ajoutai-je ensuite très amusée.
La pièce était assez bien équipée - même si l'hygiène pouvait être douteuse mais c'était sans doute plus la faute des usagers - surtout en cabine de douches. Elles étaient au nombre de six, la moitié du nombre de cabinet de toilette. Il y avait également des planches pour changer les bébés et des lavabos. J'accompagnai sans hésitation Jade qui posa le matériel pour changer Shonda avant d'allonger cette dernière. Je fis un pas en arrière - pour éviter le baptême - et je la regardai faire.
- Tu veux la changer Lynn? me demanda Jade en usant enfin de mon surnom.
- Euh... Non merci, dis-je alors. Mais je regarde.
Je la vis déboutonner la grenouillère de Shonda - qui se tortillait en riant le petit ange tout mimi - avant d'enlever la couche.
- Ho l'odeur ! marmonnai-je en faisant rire une dame un peu plus loin.
- Malheureusement c'est bien le point sur lequel on peut moins compter sur les hommes, avoua Jade en jetant la couche - à l'odeur capable de tuer sur place - dans la poubelle prévue à cet effet.
- Peut-on réellement compter sur eux? demandai-je en la regardant fixement sachant que j'avais parlé de mon lien pourri avec mon père.
- Hank est un bon mari, dit-elle en souriant. Tu vas rendre la vie de ton père impossible ?
- Non, j'ai plus de maturité que ça, avouai-je en m'appuyant sur le mur. Une année scolaire, inutile d'en faire un enfer et puis je le fais aussi pour Maman, précisai-je avant de boucher le nez. Beurk...
- Tu ne diras plus ça quand ce sera tes enfants, mais je suis sûre que ton mari sera obéissant, fit-elle en me regardant amusée.
Je la regardai assez surprise - en même temps Jade me voyait déjà Maman - et je la fixai attentivement, cherchant à savoir pourquoi elle disait déjà ça. Elle me regarda et s'arrêta, la lingette pour essuyer les petites fesses - à croquer également du point de vue de la fille gaga que j'étais - de sa mignonne petite fille en l'air.
- Pardon, dit-elle gênée.
- Hein? répliquai-je immédiatement. De quoi ?
- Je... Peut-être es-tu..., hésita alors Jade.
- Ho... Non, mais je ne me suis jamais imaginée en maman ou en femme d'intérieur, dis-je alors en souriant. Être maman n'est pas le but premier de ma vie en fait. Je ne sais même pas si j'en veux des petits bouts comme ça... Sauf si d'ici là ils ne puent plus...
- Et puis tu as très largement le temps... Tu peux te brosser les dents tranquillement, m'assura Jade.
- Madame est trop bonne, dis-je en riant avant d'attaquer le brossage.
Je m'étais approchée d'un lavabo et j'avais remarqué que je n'étais pas la seule. Je frottai vigoureusement - l'hygiène buccale est importante - et je sentis le goût de sang dans ma bouche. J'avais les gencives extrêmement fragiles et rien ne changeait cela - ni les brosses, ni les dentifrices - et je crachai donc une substance mêlant salive, sang et dentifrice.
- Et au fait... Tu as abandonné un petit copain ? demanda Jade avec un clin d'œil.
- Pas de mec non... Mais un dossier en fait... Il était en progrès, dis-je en riant. C'est mort maintenant...
- Un boxeur aussi? demanda Jade.
- Non, c'était juste un mec du club de théâtre, je le trouvais... Charismatique ? C'est comme ça qu'on dit? demandai-je quand même à cette employée de maison d'édition - correctrice d'ailleurs.
- C'est bien cela, avoua Jade. Bah t'es jolie, t'en trouveras peut-être un à Juneau.
- Ouais... Bon plan ça, je te rappelle que je ne reste qu'une année, précisai-je en me rinçant la bouche.
- Ça n'empêche pas de s'amuser, assura Jade avant de se figer quand je l'ai observée. Enfin je ne te dis pas de faire n'importe quoi non plus, je ne veux pas d'ennuis.
- J'avais compris merci, dis-je quand même en riant.
Je finis donc de me brosser les dents et je regardai Jade en tendant les bras pour récupérer la petite poupée qui bougeait. Elle me sourit et me la tendit pour s'occuper d'elle.
- Fais coucou à Maman, dis-je en agitant le petit bras sous les babillages de Shonda. Coucou Maman!
Jade se mit à rire en me regardant poser parfaitement mes mains. Je lui fis un clin d'œil en berçant le petit ange.
- Dis-moi Lynn, fit alors Jade en deux frottements de dents.
- Oui? répondis-je quand elle m'interpella.
- Vu que tu seras sur Juneau..., dit-elle en réfléchissant. Tu aurais envie de faire du babysitting ?
- Pourquoi pas... Tu veux me revoir? demandai-je en regardant Shonda. Hein? Tu veux revoir Tata Lylynn?
- Bien sûr, on te paiera, assura Jade.
- Mon paiement sera ce petit ange d'amour, dis-je en mordillant sa main provoquant des petits rires de Shonda. Miam miam...
- Et bien, c'est ce que l'on appelle être complètement gaga, fit Jade en finissant de se brosser les dents en riant.
- Je plaide coupable ! affirmai-je en serrant Shonda. Le problème vient de savoir si je te la rends... Tu restes avec moi? demandai-je alors à Shonda avant de la voir tendre ses bras à sa mère. Mouais... Traîtresse...
- Ne te plains pas, même avec ma mère elle se met à hurler d'habitude, avoua Jade en la récupérant. Toi elle rigole.
- Et vos familles prennent bien la nouvelle ? demandai-je en la suivant vers la sortie.
- Ils comprennent, de toute manière on allait pas rester à Forks, avoua Jade.
- Attends... Forks? Comme dans...
- Oui, le fameux bled de Twilight, dit-elle en riant. On n'a jamais tenté d'exploiter le filon en plus. Je t'assure. Y a un restaurant qui a une photo des acteurs qui y sont allés pour manger mais c'est tout.
- La vache... Ça doit être marrant quand même, avouai-je en riant et passant entre les voitures. C'est pas en Alaska que l'on vivrait une telle aventure.
- À part mourir de froid visiblement, marmonna Jade.
- Tu viens de l'état de Washington, tu es habituée, assurai-je alors en faisant le tour de sa voiture pour lui ouvrir.
- Merci ma grande, dit-elle en s'installant.
- Attention je ferme, l'avertis-je avant de m'empresser de faire le tour de la voiture.
De nouveau installée, je songeai alors que je me devais de tenir ma promesse - faite à moi-même certes mais faite quand même - sur mon comportement. Même si je ne m'entendais pas beaucoup avec mon père - je lui reproche leur divorce -, je devais clairement faire l'effort. Nous avions alors discuté des heures durant - quatre en fait - pour passer le temps qu'il restait avant l'arrivée du car-ferry. Au bout d'un moment, il me fallut ma dose de nicotine et je sortis de la voiture.
- Ha ben on arrive, dis-je en regardant le port de tourisme de Juneau.
Nous allions arriver dans la partie principale de Juneau, cette ville ayant deux autres arrondissements séparés, Lemon Creek et Mendenhall Valley - le coin des adolescents avec ses centres commerciaux - mais mon lycée serait dans Juneau même - le lycée Juneau-Douglas et ses six cents élèves ! - donc je n'aurai pas trop de difficultés. Je pouvais déjà admirer les docks tandis qu'une fois dans les hauts parleurs nous le signifia. J'allumai alors ma cigarette et aspirait la fumée quand la voix changea pour redevenir celle de la radio locale.
- Après ce petit voyage rétro avec The Roxettes et The Look continuons notre voyage dans le temps du rock, avertit la radio. Voici maintenant l'origine du mouvement grunge avec Nirvana et Heart Shaped Box !
J'adorais ce morceau, ses riffs, la voix si particulière de Kurt Cobain et surtout ces paroles incroyables... Je m'étais mise à dodeliner de la tête quand je pus l'entendre, finissant ma cigarette - ma sale habitude - et m'approchant du bord pour la jeter par dessus. Je regardai vers Juneau et je soupirai alors avant de me retourner et forcément, ne pas voir mon point de départ - trente sept heures je le rappelle - ce qui me provoqua un peu de mélancolie - ou alors c'était la chanson. Je remontai en voiture et je me mis à emballer mes affaires.
- Le débarquement sera long, avoua Jade qui finissait d'attacher Shonda.
- Et comment..., avouai-je. Mais après le voyage...
- Quand même... Si je n'avais pas d'autres affaires à nous, j'aurais pu prendre l'avion.
- C'était long mais sympa, avouai-je quand même.
- Il faudra bien regarder pour trouver ton père, me signifia rapidement Jade.
- Tu ne risques pas de le rater, sa voiture est verte et blanche, précisai-je. Garde forestier.
- Ho c'est sympa, dit alors Jade avec plaisir.
- Ouais c'est un peu comme la police en fait..., marmonnai-je. Y a tellement peu d'activités dans le coin qu'à part picoler en forêt...
- Je suppose qu'il y a des choses à faire quand même, il y a trente mille habitants, rappela - sans que ce soit nécessaire - Jade.
- Oui, il y a pas mal de petits commerces, je te conseille Hearthside Books and Toys, précisai-je à Jade.
- Je compte bien profiter de la ville, histoire de m'y faire vu que je peux télétravailler sans soucis, précisa Jade en mettant sa clef dans l'orifice prévu à cet effet.
- Disons que correctrice... On doit t'envoyer les textes et c'est tout non? demandai-je.
- Oui mais ça peut être long... Surtout quand le récit est nul, avoua Jade en riant.
- Et tu corriges des trucs cochons ? insistai-je en haussant mes sourcils de façon plutôt suggestive.
- Et oui... Pas de bol, je déteste quand il n'y a pas de vraie histoire, concéda immédiatement ma nouvelle amie.
- Mouais... Chiant..., marmonnai-je.
- Ho ben ça commence à décharger, réalisa Jade.
Et effectivement - au bout d'un moment, c'était logique - plusieures voitures avaient commencé à avancer. C'était aussi un autre gros inconvénient de ce mode de transport, faire monter et descendre les nombreux véhicules prenait un temps fou. Heureusement, pour nous, il n'avait s'agit que d'une attente d'une demi-heure - ce qui était pas mal - et ensuite, Jade put enfin appuyer sur l'accélérateur pour commencer à avancer. Naturellement, cela se fit très lentement, chaque manœuvre pouvant provoquer un accident.
- Tout doux... Tout doux..., répéta plusieurs fois Jade malgré les indications du personnel de bord.
- C'est bon, de mon côté, tu as de la marge, dis-je pour la rassurer et l'aider un peu.
- Bien... Doucement, marmonna Jade. Dès que tu vois ton père tu le dis... Ho à droite...
J'entendis immédiatement le petit bruit caractéristique de son clignotant résonner dans l'habitacle. Tout le monde devait tourner et tout le monde roulait avec énormément de prudence. Il était clairement logique que personne ne prenne le risque de la percuter mais - vu que sa fille était absolument précieuse - elle préférait être prudente. Doucement elle se mit ensuite à descendre la rampe qui menait au parking de l'Alaska Seadrome Dock - notre quai d'arrivée - et je pouvais déjà voir la route qui menait à Marine Way et surtout au Marine Park. Je bougeai alors doucement ma tête en tout sens pour essayer de choper un visuel sur la voiture de fonction de Papa. Bon pour être honnête - et oui ça m'arrive - je cherchai en réalité son chapeau de garde forestier. Et là, au bord de la route, un homme très grand, à la coupe très courte et avec un petite barbe - plutôt un bouc même - portait une tenue composée d'un pantalon en toile marron, une chemise blanche et une veste verte. Sur sa tête, mon père portait bien son chapeau caractéristique.
- Jade ! Là, c'est mon père ! l'avertis-je avec empressement.
- Ha ben ça tombe bien, il y a une place juste à côté de lui, assura Jade en prenant le soin de mettre son clignotant.
Quant à moi - vu que je n'avais pas de manœuvre à faire - agiter ma main fut ma seule option. Mon père nous repéra donc plus aisément et il prit la décision de faire des signes à Jade dans le but de la guider dans sa manœuvre. Une fois Jade garée - et surtout après avoir vérifié que je n'allais pas mourir - j'ouvris ma portière et je descendis, comme Jade. Mon père me regarda avec une émotion assez touchante, prenante même - mais pas au point de chialer - avant d'écarter les bras pour m'accueillir.
- Coucou ma grande, fit-il alors.
- Salut Papa! dis-je en le serrant dans mes bras.
- Faut arrêter de grandir, fit-il en me regardant juste après notre étreinte. Ça euh...
Mon père - plutôt surpris faut bien dire - fixait mes cheveux avec un air assez dubitatif. Et voilà que les jugements commençaient déjà.
- C'est la mode, dis-je simplement.
- Pas trop long le voyage ? demanda mon père qui préférait clairement ne pas commenter.
- Si mais je l'ai passé avec Jade alors... C'était sympa, dis-je quand même.
- Bonjour Monsieur, fit donc cette dernière en serrant sa main.
- Merci d'avoir veillé sur Kerrelynn, la remercia alors mon père.
Je haussai immédiatement les yeux au ciel - planquée dans le dos de mon père - et Jade le remarqua, ce qui la fit sourire.
- Ce fut un vrai plaisir, votre fille est très sympathique, dit-elle. Je pense même l'engager pour garder ma petite fille.
- Ça lui fera un peu d'argent de poche, assura mon père avec un sourire.
- On va libérer Jade quand même, elle aimerait sans doute retrouver son petit mari, dis-je en souriant et fonçant vers le coffre.
Jade - toujours aussi parfaite - me l'ouvrit rapidement et j'en sortis deux grosses valises grises pleine à craquer de tous mes vêtements - chauds - et de toutes mes autres affaires. J'attrapai prestement le sac à dos à côté pour le placer sur mes épaules.
- Je vais m'occuper de tes bagages, fit mon père avec un sourire. Est-ce que par hasard je vous dois de l'argent pour des dépenses durant le trajet ? demanda-t-il - sans doute par acquis de conscience - à la femme franchement charmante avec qui j'avais fait le voyage.
- Non, je vous assure, tout va bien, assura-t-elle. Lynn... On reste en contact, dit-elle avant de me serrer dans ses bras.
- Et je viendrai m'occuper du petit ange, ajoutai-je alors avant de la laisser partir.
Alors qu'elle s'éloignait, j'agitai la main avec un peu d'émotion - pas au point de chialer par contre - de nous voir séparées. J'entendis soudainement le bruit des poignées télescopiques de mes valises qui se déployaient et je me retournai pour voir mon père les tirer.
- Mon pick-up est un peu plus loin, dit-il.
- Vas-y je te suis, assurai-je en joignant le geste à la parole.
- J'espère que tu es contente de passer cette année avec moi, me fit alors mon père tandis que nous avançions vers sa jeep au logo des gardes forestiers de l'Alaska - tellement repérable en fait, pire qu'une ambulance.
- Je le fais pour Maman, dis-je honnêtement. Mais ce serait bien de se rapprocher un petit peu quand même non?
- Oui, je serai content, avoua mon père. Elle va bien?
- Oui, Paul la rend vachement heureuse, avouai-je quand même.
- Tant mieux, elle le mérite, assura mon père en ouvrant son coffre.
Je vis alors à l'intérieur de celui-ci du matériel lié à son métier. Mon père devant souvent aider les imbéciles - vachement nombreux - qui se perdaient dans la forêt ou qui étaient trop bourrés - encore plus nombreux - pour retrouver leur chemin. Naturellement, il avait également autorité pour toutes les infractions criminelles pouvant avoir lieu dans la région, travaillant en partenariat avec le bureau du shérif, et avait donc beaucoup de travail. Il y avait donc également un assez gros fusil de chasse - ça c'était pour les prédateurs - et de quoi collecter les preuves.
- Et toi? Tu as rencontré quelqu'un ? demandai-je en l'aidant à charger mes bagages.
- Ho je n'ai pas vraiment le temps, avoua-t-il. Je ne sors pas beaucoup à part pour prendre un verre avec des collègues.
- Ha ben c'est dommage, dis-je honnêtement. Attends, je vais mettre mon sac à dos, dis-je en l'enlevant.
- C'est vrai que je n'ai pas beaucoup d'affaires à toi, quasiment pas d'ailleurs, précisa mon père gêné.
- En général on se voit surtout chez grand-mère et grand-père... Ce n'est pas une critique mais je viens peu ici, dis-je honnêtement pendant qu'il refermait le coffre.
- C'est vrai, réalisa mon père. Par contre, il faut que je passe au bureau avant que l'on ne rentre à la maison, précisa mon père.
- Pas de soucis, dis-je simplement en avançant vers la portière passager.
Je l'ouvris - pas du tout lassée ou énervée, c'était son boulot - et je me hissai sur le marche pied pour monter à l'intérieur. Il s'agissait clairement d'un pick-up équipé de tout ce qu'il fallait comme attributs pour affronter la météo et les routes de l'Alaska. Une fois installée à l'intérieur de ce véhicule - qui servait aussi de véhicule personnel soit dit en passant - je réalisai que mon père était toujours aussi bordélique. Sur ses sièges marrons, il y avait des journaux et ils ne dataient pas de la veille. À mes pieds, il y avait des bouteilles de soda vides et sur le tableau de bord, une boîte de beignets - vive les clichés - déjà vidées de toutes ses petites sucreries. Mon père aurait quand même pû ranger. J'attrapai malgré tout ma ceinture et je l'attachai.
- Prête Kerrelynn ? demanda mon père en démarrant.
- Lynn, s'il-te-plaît, dis-je alors. Je préfère... Tout le monde m'appelle comme ça à part toi.
- J'aime ton prénom moi, je l'ai choisi, fit-il en souriant.
- Bon bon... Allons-y..., dis-je simplement. C'est toujours sur Willoughby Avenue?
- Oui, près du bureau fédéral et de la poste, dit alors mon père en prenant immédiatement à gauche.
Il fallait vraiment que je me réhabitue au concept de taille à Juneau. Même si il s'agissait d'une capitale d'état et de la ville où habitait le gouverneur de l'Alaska, cette ville ne comportait pas beaucoup plus de trente mille habitants. Sa taille était donc moindre et on en faisait très vite le tour. Je regardai défiler les bâtiments et je pouvais voir les habitants du coin - ou des touristes mais c'est pas indiqué sur leurs fronts - déambuler en se couvrant. Il ne faisait pas chaud, c'était évident. Soudain, mon père pila en massacrant littéralement ses freins, me poussant à regarder ce qu'il se passait. Une vieille voiture Chevrolet mauve venait de faire une queue de poisson à mon père en le doublant sans honte dans le virage, manœuvre franchement dangereuse.
- Bon sang... Sale gamin! Il va finir par provoquer un accident un jour ! s'énerva mon père à deux doigts d'attraper sa radio avant de se souvenir qu'il ne devait plus être en service.
- C'est bon, dis-je alors consternée. Allons à ton bureau.
- La loi est identique pour tout le monde, me rappela mon père.
- Y a pas mort d'homme..., marmonnai-je en retour.
Mon père me regarda et sembla rendre les armes, préférant nous amener à son bureau. Il y avait quelques voitures seulement, pas une véritable armada comme à Seattle. Le bureau des gardes forestiers était lié à celui de la police locale. Il n'étaient tout de même très nombreux mais il y avait tous les services nécessaires. J'aimais dire que c'était comme un bureau du shérif.
- Et voilà, fit mon père en se garant.
- C'est toujours Jackson Gromatt le chef? demandai-je alors.
- Ho mais il a pris sa retraite l'année dernière, c'est Suzanne qui le remplace, précisa mon père.
- Trop cool! dis-je honnêtement.
J'adorai Suzanne - la fille de Jackson d'ailleurs - depuis le premier jour. Je la trouvais intelligente, belle et professionnelle. Elle était une toute jeune inspectrice à l'époque. J'étais heureuse pour elle car je savais qu'à Juneau, le chef aussi faisait le maximum de choses pour aider. Je descendis donc avec empressement de la voiture de mon père et je le suivis dans le bâtiment. Son bureau était au second étage même si les gardes forestiers avaient des succursales dans les zones dédiées mais il y avait à l'intérieur les archives, les cellules de détentions partagées et les bureaux principaux. Mon père - véritable petite vedette locale - saluait tout le monde comme si il était toujours la star du lycée. Je trouvais cela amusant et je me demandais si c'était aussi simple dans les grandes villes où si les officiers faisaient plus la gueule. Nous arrivâmes au bon étage et je suivis mon père quand même en espérant croiser Suzanne. Visiblement, elle avait été prévenue - merci Papa sans doute - et elle attendait dans le bureau, travaillant d'ailleurs sur un ordinateur portable. Je dépassai alors mon père et m'empressai de débarquer dans le bureau.
- Bonjour Chef!!! dis-je avec joie et bonheur.
- Ho ma petite chérie, fit Suzanne en me serrant dans ses bras.
Suzanne, cette femme d'un mètre soixante quinze et assez musclée, férue comme moi de sports de combat, portait maintenant des cheveux noirs - elle était blonde à l'origine - noués en une magnifique queue de cheval. Je la serrai fort contre moi en essayant de ne pas froisser son tailleur de chef, profitant des retrouvailles avec celle que je considérais comme une tante.
- Enfin petite..., fit Suzanne en se reculant. T'es une vraie jeune femme maintenant... Géniaux tes cheveux !
- Merci... Ça te va bien aussi... Classe le tailleur, dis-je avec un clin d'œil.
- Faut faire chef, dit-elle amusée. Duke était impatient de te retrouver.
- Je m'en doute, avouai-je.
- Et pourquoi tu tires une tronche pareille? demanda-t-elle ensuite à mon père.
- Pour rien, marmonna mon père en faisant le tour du bureau.
- Un mec a fait une queue de poisson, précisai-je alors en haussant les épaules devant le regard interrogateur de Suzanne.
- Quelqu'un de connu? Le gouverneur? demanda-t-elle amusée.
- Muldoon, grommela mon père.
- Ha oui, forcément... Un jour il s'emboutira dans un arbre, marmonna Suzanne. Au fait, ils ont encore signalé des ours.
- Ça commence à faire beaucoup, marmonna mon père.
Je regardai alors vers mon père qui se mit à prendre quelques dossiers et je fixai immédiatement Suzanne.
- Euh... C'est si dangereux que ça dans le coin? demandai-je en panique.
- En fait... Je crois que c'est depuis le COVID, les animaux sauvages ont repris beaucoup de terrain depuis le confinement, avoua Suzanne. Mais bon, faut reconnaître qu'on a aussi notre petit lot de crétin qui se baladent dans les coins plus dangereux.
- C'est loin ces coins "dangereux"? demandai-je alors en mimant des guillemets franchement bienvenus.
- Beaucoup de familles ont des cabanes mais ils les louent à des touristes qui veulent se rapprocher de la nature, précisa Suzanne en riant. Cliché mais véridique.
Avec Suzanne, pendant que mon père récupérait ses dossiers - et c'était long - et rangeait un peu son bureau, nous évoquions nos souvenirs et ma nouvelle situation.
- Cela ne va pas être trop complexe pour toi de rentrer lundi ? demanda Suzanne. La rentrée était il y a un mois.
- Bah, j'aurais une gentille pancarte indiquant "nouvelle élève" sur la tête, dis-je en souriant et l'observant attentivement. Dis moi, toujours personne à l'horizon ? demandai-je tout bas.
- Et non, répondit Suzanne en riant mais murmurant. Heureusement que les touristes sont de passage.
Suzanne n'avait jamais hésité à me parler franchement - de femme à adolescente j'entends - depuis que j'avais douze ans. Même si elle n'entrait pas dans les détails - même si un certain bar devait la voir souvent - elle m'avait souvent raconté des histoires sur les mecs et à quel point il faut se méfier quand on est une femme. Maman m'avait forcément dit tout cela - c'était logique - mais Suzanne pensait que mon père était peut-être encore un peu vieux jeu - il n'avait connu que Maman avant leur mariage - et cela pourrait apporter des lacunes. Étonnement - et on se demande pourquoi - j'avais parfois soupçonné Suzanne d'avoir un petit crush pour mon père, dans sa façon de le regarder et surtout - pour le cliché - elle riait pour pas grand chose à ses blagues. Je me demandais surtout pourquoi elle n'avait jamais été plus directe. Peut-être avait-elle peur qu'il ne puisse la voir autrement qu'en amie.
- Bon je vais étudier tout ça, lança mon père. Mais pour moi cela pourrait même être simplement une mauvaise blague de jeunes.
- Ce serait bien le genre de faire de fausses traces, assura Suzanne amusée. Tant que cela reste sans danger.
- Jusqu'au jour où une personne un peu plus méfiante sorte le fusil et si ce n'est pas un animal, ce sera le drame, assura Papa.
- Croisons les doigts pour que cela n'arrive pas, assura Suzanne en voyant mon père se lever. Toi et moi, on devra se prendre un café pour discuter entre filles, me dit-elle alors.
- C'est clair! rétorquai-je. Quand tu veux.
Rendez-vous fut pris, ce qui nous permis à moi et à mon père de partir. Juste avant de partir, je le vis faire un petit clin d'œil - qu'il avait cru discret et à tort - à Suzanne. Ces deux là manigançaient quelque chose et j'y aurais volontiers mis ma main à couper. Avec Papa, nous redescendîmes tranquillement vers le parking et nous remontâmes dans la voiture.
- C'était quoi ça ? demandai-je à mon père.
- Quoi donc ? fit-il surpris.
- Ce petit clin d'œil..., marmonnai-je.
- Rien du tout, se défendit alors mon père.
- Tu couches avec Suzanne ? demandai-je immédiatement.
- Hein? Non! Et quand bien même cela ne te regarde pas... Et ne parle pas comme ça, me conseilla mon père avant de faire marche arrière.
- On n'est plus dans les années soixante hein... Une femme peut parler de sexe et s'affirmer! dis-je immédiatement en le voyant prendre la route vers le nord-est de Juneau.
- Je préfère ne pas savoir, m'avoua mon père.
- Y a pas grand chose à raconter de toute façon, quelques petites amourettes sans grands intérêts, certifiai-je à mon père.
- C'est ta vie privée, dit-il simplement.
Je souris à cet instant là - c'était tellement drôle - avant de me souvenir que c'était lors de vacances avec lui que j'avais embrassé pour la première fois un garçon. C'était un peu nul et pas très assuré mais ça n'avait pas été beaucoup plus loin. Et même à l'époque de mon récit, je n'allais jamais beaucoup plus loin, les garçons avaient une tendance à prendre peur dès qu'ils comprenaient que je pouvais les étaler sans aucun soucis. Mais bon, les mecs n'étaient franchement pas ma priorité. Dans ma vie, j'en avais trois: Maman, mes études et la boxe. J'espérais même que la troisième priorité me permette d'obtenir une bourse pour la seconde et soulager la première... Tout s'emboîtait parfaitement. Les petites rues - loin d'être surpeuplées - défilaient lentement pendant que nous passions dans le haut de la ville le long de la sixième rue. Mon père habitait dans la dernière rue de Juneau, juste sous les chemins boisés et les chemins de randonnées. Si quelqu'un était assez motivé, depuis l'extérieur de sa maison, en partant tout droit, on pouvait rejoindre le sentier de Mount Roberts. Il ralentit quand nous arrivâmes devant une allée menant à une maison blanche, très ancienne. Le rez-de-chaussée était en fait un garage et l'habitation ne se trouvait qu'à l'étage. C'était dans doute construit comme ça dans l'éventualité de chute de neige violente. Il s'engouffra doucement dans l'allée et mon regard fut attiré par la porte de garage. En fait non - pas vraiment ça mais bon - c'était plutôt par ce qu'il y avait justement devant le garage que mon regard avait été attiré. Il y avait clairement quelque chose d'assez gros, dissimulé par une immense bâche. Je tournai la tête vers mon père et il fit celui qui ne remarquait rien - vachement suspect pour un flic ! - avant de se garer devant. Je descendis de la voiture avant de refermer la portière et je continuai de fixer la bâche.
- Avant de monter tes valises, je voulais... J'ai quelque chose pour toi, me fit mon père.
Je le regardai avec méfiance et je fixai ensuite la bâche, surtout quand il me l'indiqua de la main. J'avançai donc vers celle-ci avec méfiance et mon père fit de même.
- C'est quoi? demandai-je alors.
- Je pensais que tu voudrais un peu d'indépendance et puis ta mère m'a dit que tu l'as reçu avec brio alors..., fit-il en saisissant la bâche et dans un geste - un petit peu trop spectaculaire le geste si vous voulez mon avis - il ôta la bâche.
Lentement, tandis que la bâche glissait, je vis d'abord des pneus - ce qui me fit écarquiller les yeux - puis une carrosserie - j'étais au paradis - et enfin, il dévoila le cadeau. J'étais sous le choc, avec un sourire aux lèvres. Elle n'était pas bien grosse, loin de là ni même très récente - la carrosserie avait vécu sans doute plus d'un accident - mais à mes yeux elle était parfaite. C'était une voiture allemande, une coccinelle et elle était verte comme une jolie petite pomme.
- C'est pour moi? m'exclamai-je en riant de joie. C'est vrai?
- Je sais qu'elle est vieille et abîmée, mais on a fait les révisions avec Suzanne et on a déjà posé les pneus neiges, précisa mon père. Elle roule parfaitement, les freins sont réactifs... Y a un peu de problème avec la direction, elle est un peu rude. Mais à part ça tout va bien.
- Suzanne? m'étonnai-je.
- Oui, c'était sa voiture avant, assura mon père. Elle me l'a vendue.
- La voiture de Suzanne... Cela explique les bosses, dis-je en riant et évoquant la mauvaise habitude de Suzanne d'accumuler les accidents sans gravité.
- Elle... Elle te plaît ? demanda mon père.
Je fonçai alors sur mon père pour le prendre dans mes bras. J'avais ma toute première voiture.
- Elle est sublime !!! Je l'adore... Je ferai attention, je conduirai prudemment, je respecterai le code à la virgule près !
- Je te paierai quand même l'essence, fit mon père tout content en me tendant une clef.
- Merci! dis-je en saisissant celles-ci au vol. Je vais la démarrer.
Je fonçai vers la portière et j'y glissai ma clef puis, je dus tirer un peu fort pour l'ouvrir.
- Faudra que je corrige ça, signifia mon père.
- C'est pas grave ! Elle est canon! dis-je en montant dedans.
En effet, le vert étant la couleur préférée de Suzanne - mais sous absolument toutes les nuances d'ailleurs - elle avait également un intérieur vert, le tableau de bord surtout, les sièges eux étaient gris. La voiture avaient dû être briquée - chaque millimètres avait dû y passer d'ailleurs - car elle sentait presque comme si celle était neuve. Complètement surexcitée par ma voiture - et lui cherchant presque un nom - je glissai ma clef à l'intérieur avant de tourner. Le bruit semblait peu engageant par contre, le moteur avait du mal à démarrer mais ça, c'était peut-être le froid. Ma petite coccinelle d'amour démarra enfin et je fis un peu chauffer le moteur. Mon père s'approcha de la portière et regarda à l'intérieur de l'habitacle.
- Tous les papiers sont dans la boîte à gants, tu as un kit de premier secours, un extincteur et une batterie de secours dans le coffre au cas où, m'assura Papa.
- Elle est géniale... Je l'adore ! dis-je alors.
Je coupai le contact et je sortis mon téléphone pour le tendre à mon père.
- Prends moi en photo avec! dis-je rapidement en me plaçant devant la voiture et en m'accroupissant, le tout avant de la montrer du doigt. Je vis le flash m'illuminer et mon père me tendit mon téléphone.
- C'est clair qu'elle te plaît en tout cas, dit-il clairement rassuré. J'avais un peu peur que son état ne te fasse peur.
- Je m'en fous, elle est sublime en vert comme ça, dis-je en regardant la voiture.
Deux minutes plus tard, tout mon répertoire apprenait que j'avais une voiture, j'allais clairement niquer le forfait. J'étais juste au paradis avec cette coccinelle, j'étais sûre que certains en seraient jaloux. J'étais impatiente de débarquer au lycée ou au centre commercial au volant de Coxy - oui, elle avait déjà un nom - histoire de frimer un peu. Papa savait bien sûr que j'aimais ce modèle de voiture mais je n'y avais jamais songé plus que cela. En plus, quand je reprendrai le car-ferry, j'allais le faire au volant de ma propre voiture.
- Quand il faudra mettre les chaînes, je te montrerai, me certifia mon père.
- C'est clair que dans le coin, faudra les mettre, confirmai-je alors.
- Et tu pourras utiliser le garage, continua mon père. Le pick-up est coriace et supportera l'extérieur. Je te montrerai aussi comment faire une vidange.
- On s'est déjà trouvé des occupations pour les weekends, certifiai-je en riant. Je vais les passer à la faire briller.
- Tu continues de l'admirer ou je peux la bâcher jusque demain matin? demanda quand même mon père en riant.
- Attends..., dis-je en l'observant avec un sourire. C'est bon!
Mon père planait littéralement de joie, sa surprise avait vraiment eu l'effet escompté. Ensemble, nous nous dirigeâmes vers le coffre pour récupérer mes affaires. J'étais un peu inquiète pour Papa, l'escalier menant à l'étage et aux pièces de vie était assez abrupte. Heureusement, il avait le physique au point et nous arrivâmes sans encombres. Je redécouvris ainsi la maison que je fréquentais assez peu en réalité et en fait, elle n'avait pas bougé. Toujours le même canapé en tissus verts complètement moche, la même table basse en bois massif tachée et ébréchée - je m'étais cassé la gueule dessus quand je faisais du roller dans la maison - ainsi que ses décorations plutôt basiques. Je remarquai par contre immédiatement que Papa avait installé toutes les photos que nous prenions en vacances et durant lesquelles je faisais des efforts - qu'on pourrait qualifier d'inhumain - pour être gentille et heureuse. La cuisine était toute aussi vieille et en formica jaune moutarde - eurk que c'était moche - et l'îlot qui servait de table n'était orné que d'une corbeille de fruits. En fait, elle était vachement propre et connaissant mon père, j'aurais parié qu'il n'utilisait que le micro-onde.
- Tu devrais changer de canapé, assurai-je alors.
- Je suis principalement sur le fauteuil devant la télé..., marmonna mon père.
- Et je suppose que tu t'endors dessus? demandai-je alors.
- Bah euh..., marmonna mon père.
- Papa..., marmonnai-je en retour. Bon, on corrigera cela.
Mon père me sourit - dire que j'allais devoir le surveiller - et prit mes valises avant de monter par l'escalier adjacent à la cuisine. L'étage de la maison ressemblait franchement à un chalet de montagne tant il était couvert de bois et le parquet grinçait sans cesse dès que l'on marchait dessus. Et puis, je pris la première des trois portes, les deux autres étant la salle de bain et la chambre de mon père, pour découvrir ma chambre. Je pensais au départ la redécouvrir mais ce ne fut pas le cas. En effet, elle n'avait absolument pas changé depuis la dernière fois, l'année de mes dix ans. J'aurais cru que Papa allait changer un peu tout ça mais non, il y avait toujours la fresque des princesses Disney, des posters de licornes, des dessins sur les murs à base de princesses chevauchent des licornes - oui j'étais monomaniaque à l'époque - donnant l'impression que je n'avais pas vieilli. Il y avait encore aussi mes peluches.
- Je pensais qu'on pourrait profiter d'un week-end pour aller t'acheter de la décoration à ton goût... Je ne sais pas ce que tu aimes, marmonna mon père.
- Ouais il vaut mieux..., grommelai-je en posant mon sac à dos.
- Je sais que ça fait petite fille..., ajouta mon père complètement gêné.
- Papa... C'est pas grave, dis-je pour le rassurer. On se fera ça tranquillement, on a le temps. J'éviterai d'inviter des gens pour l'instant.
- D'accord... Tu veux un peu d'aide pour ranger tes affaires ? demanda mon père.
- Tu peux vider... Celle-là, dis-je en montrant une des valises qui avait un autocollant.
Celle-là, elle ne comptait que des vestes, des pulls épais et des pantalons. Elle était littéralement pleine à craquer, Maman avait dû s'asseoir dessus - oui encore un cliché - pour que je puisse enfin la fermer. Mon père la posa sur mon lit en me regardant avec méfiance.
- Pourquoi juste celle-là ? demanda-t-il.
- Cela m'étonnerait que tu veilles voir mes sous-vêtements, affirmai-je en riant.
- Non... C'est vrai, dit-il gêné. Tu es une jeune fille maintenant...
- Rassure-toi, tu n'as pas à me parler de relations sexuelles, c'est fait, dis-je avant de voir son visage horrifié. Je parle de la conversation.
- Ha ouf... Enfin... Je ne t'aurais pas jugée, m'assura mon père.
Mais il aurait pû être choqué par mes sous-vêtements - je suis une collectionneuse de strings - et me regarder comme une fille facile. Ce n'était pas le cas mais les hommes avaient toujours apparenté les deux. Je m'en occupai donc immédiatement, cachant le tout en rangeant mes tiroirs. Papa essayait de ne pas regarder. Je ris doucement avant de le regarder.
- Ça y est Papa, il ne reste que des vêtements visibles, dis-je en riant.
- Tu aimes les couleurs, fit-il en regardant mes t-shirts de toutes les couleurs avant de se figer.
Mon regard se porta donc dans la direction où regardait mon père et je soupirai immédiatement. Il releva la tête vers moi et semblait inquiet de ce qu'il devait dire.
- Papa, c'est pas parce que j'arbore un t-shirt Queer Pride que j'en suis, les hétéros aussi doivent les soutenir... Sois pas vieux jeux, marmonnai-je.
- Je ne disais rien, fit mon père en plaçant des bottes dans mon placard.
- Laisse une paire sortie, dis-je quand même. Et tu as la tête d'un père dont la fille fait son coming out.
- Cela ne m'aurait pas gêné, j'aurais juste dû m'y habituer..., affirma Papa.
- La question ne se pose pas alors, dis-je simplement.
Vider mes valises prit beaucoup moins de temps que de le faire et en quelques dizaines de minutes, c'était fini. Je me mis à vider mon sac à dos et j'en sortis donc ma tablette, un ordinateur portable, des câbles divers et variés, mes affaires de toilettes, mes bijoux et surtout mes produits féminins.
- Tu n'as pris aucun livre ? demanda mon père. Tu ne vas pas t'ennuyer ?
- Alors... Depuis déjà quelques années, on a inventé ceci, dis-je en prenant ma tablette. À l'intérieur, tu peux mettre des films, des séries, des jeux et même des livres. C'est beaucoup plus léger à transporter.
- J'ai du mal à lire sur un écran, assura mon père.
- Mais je suis de la génération qui est née avec les écrans, pour nous c'est basique. Bon, j'avoue... Je préfère lire un vrai livre mais je ne pouvais pas emmener une bibliothèque entière alors qu'en numérique...
- Je comprends..., fit-il simplement. Je t'ai acheté des produits d'hygiène au supermarché.
- Hein? dis-je surprise.
- Des savons et shampooing ! s'empressa de dire Papa. Pas euh... Les choses de filles.
- Ho d'accord... Je me disais aussi que cela aurait été trop moderne pour toi, dis-je en riant.
- Je suis moderne... Mais c'est... Privé ? proposa Papa.
Je le regardai fixement et je me mis à rire. Papa essayait vraiment de se dépêtrer comme il pouvait - et ça se voyait. Je fis encore un peu de rangement en compagnie de mon père quand il rompit le silence.
- Tu as faim peut-être ? demanda-t-il alors.
- Plutôt oui, dis-je doucement. Et puis ça fait un moment qu'on range...
Nous descendîmes et je le suivis dans la cuisine avec une certaine attente. Une question me trottait dans la tête - on se demande pourquoi - et je me disais que j'allais savoir. Papa avait-il fait de véritables courses ou un stock de produits surgelés ou industriels ? La bonne réponse - celle que j'imaginais - fut la seconde évidemment. Mon père ouvrit juste le frigo pour en sortir des boissons, il n'y avait pas grand-chose d'autres à part de quoi se faire des sandwiches. Il ouvrit alors le congélateur au-dessus de son frigo et en sortit deux boîtes rectangulaires.
- Lasagne de légumes ou Mac and Cheese? demanda mon père avec fierté.
- Lasagne, merci, dis-je en haussant les yeux au ciel.
Mon père balança les boîtes dans le micro-onde - cuisine gastronomique bonjour - et je le vis préparer des dessous de plats. Nous allions donc manger dans les boîtes. Je me dirigeai alors vers un tiroir, celui des couverts - comme dans mon souvenir - et je nous en sortis avant de me retourner pour les poser sur la table. Cependant, mon père avait déposé le reste sur la table basse. Nous allions manger sur le canapé. Je le regardai attentivement et je haussai les épaules - c'était un célibataire endurci après tout. Je posai les affaires et je me mis en quête d'un truc à regarder à la télévision.
- Comme tu venais vivre avec moi, j'ai pris des abonnements aux plateformes, dit-il alors rapidement.
- Ho c'est cool ça... Et t'as même le WiFi ! Rendez-moi mon père sale alien...
- Ha ha... Trop drôle, grogna mon père.
- Trop tentant surtout... Tu veux regarder quoi? demandai-je alors.
- Euh... J'ai rien regardé dessus encore..., marmonna mon père.
- Ha... Vous êtes bien mon père, dis-je en riant.
Je me demandais ce que j'allais bien pouvoir mettre moi, la plupart des séries que je regardai en était à plusieurs saisons déjà.
- Hmmm... Ça te dit Grease? Ils ont fait une série sur les Pink Ladies..., proposai-je gênée.
- Tu aimes? s'étonna mon père quand un bing retentit. C'est prêt !
- Merci au dieu de l'électro ménager..., marmonnai-je doucement.
- Tu as dit quoi? demanda mon père en arrivant et posant les plats fumants devant nous avant de s'asseoir près de moi.
- Rien, je réfléchissais... En fait, je voulais mettre quelque chose que je ne connais pas... Ainsi on le découvre ensemble.
- Ho c'est sympa comme idée alors pourquoi pas... Tiens des serviettes en papier, dit-il en m'en donnant.
Je les pris et je lançai le premier épisode... Drôle de départ dans ma nouvelle vie mais c'était comme ça. Ma nouvelle vie en Alaska commença par un soda, un épisode en streaming et une lasagne aux légumes - très bonne soit dit en passant - cuisinée avec amour par un micro-ondes bienveillant... Si seulement tout était resté aussi normal...