La huitième merveille
Musique: Wait ; M83.]
Une décharge d’éclairs blancs fissura des nuages chargés de pluie. Le ciel gronda, des flashs blancs se succédèrent, illuminant le sombre voile en son ventre. Le tonnerre grommelait comme un ogre ronflant : un peu plus fort, un peu plus longtemps. Un puissant craquement fit sursauter le quartier, l’explosion satura les oreilles. Une boule lumineuse traversa le ciel et se volatilisa.
À l’abri derrière ses rideaux, une femme observait le spectacle. Elle soupira, anxieuse.
Elle serrait dans sa main droite une montre grise. Elle la tenait si fort que le motif de la coque s’imprima dans sa paume. Elle ouvrit la main. Les traits d’un arbre y étaient dessinés.
Elle ouvrit sa montre, la fixa en se pinçant les lèvres et la rangea dans sa poche.
— Je dois y aller !
L’homme à ses côtés se crispa. Sa moustache frémit.
— Rien ne t’y oblige ! rétorqua-t-il, un grelot en travers de la gorge.
La femme ne répondit rien, les lèvres cousues. L’homme insista :
— Ce n’est plus ton affaire !
Un diable de feu noir se réveilla dans les prunelles violettes de sa compagne. L’homme redoutait sa réponse. Il ne s’était pas trompé : le visage d’habitude si joli de son épouse, si doux, se glaça brusquement. Ses traits se raidirent, ses pupilles devinrent froides.
— C’est mon devoir ! répondit-elle d’un ton frôlant le reproche.
Des jets de foudre embrasèrent l’horizon comme autant de coups d’épée transperçant le ciel ; le tonnerre s’enhardit.
— Ton devoir ! répéta l’homme médusé. Ton devoir ?
Il tremblait, un blizzard traversait la maison.
La situation le désespérait. Il était décidé à ne pas la laisser partir. Mais il savait, au fond de lui, que sa décision était prise. Inébranlable, pour ne pas dire « tête de mule », elle ne changerait pas d’avis. Il la connaissait trop bien.
Qu’à cela ne tienne, il insista et regroupa ses forces encore pour les lancer une dernière fois dans la bataille :
— Ton devoir ? répéta-t-il. Ton devoir est d’être avec ton fils. Tu as pensé à Thésée ? Tu as pensé à moi ? A nous ?
— Ne joue pas à ça avec moi ! susurra-t-elle.
Elle lutta contre elle-même pour garder son sang-froid. Mais ses joues s’empourpraient.
— Ainsi, c’est comme ça que tu me vois, ajouta-t-elle, dépitée. Après tout ce temps ! Tu crois vraiment que j’en ai envie ?
— Ce n’est pas ce que je voulais dire, interrompit son mari.
Il comprit son erreur trop tard.
Le jeu était perdu d’avance, il n’y avait rien à faire. Aucun argument ne la convaincrait plus. Sa décision était prise, elle était irrévocable.
Et, comme pour confirmer ses craintes, elle répliqua :
— Tu savais que la situation pouvait arriver. Je ne te l’ai jamais caché. J’ai tout sacrifié pour toi… et je ne l’ai jamais regretté ! Tu entends ! Jamais. C’était mon choix. Mais aujourd’hui, je dois y aller ! Pour toi ! Pour Thésée. Pour…
Elle refoula un sanglot ; une perle scintillait au bord de ses paupières.
— Pour nous !
— Mais pourquoi ? s’exaspéra l’homme. Ne me fais pas croire qu’ils ont absolument besoin de toi !
— Tu n’imagines même pas ce qu’il adviendra si…
Elle s’interrompit. Quelque chose venait de bouger dans l’obscurité du couloir. Son visage s’adoucit et retrouva aussitôt sa blancheur de lait.
— Thésée ! Qu’est-ce que tu fais là ? Tu devrais être au lit.
Thésée s’était caché dans l’entrebâillement de la porte. Il écoutait ses parents.
Sa mère le prit dans ses bras.
— Je ne veux pas que vous vous disputiez, dit le garçon.
Il avait trois ans, bientôt quatre. Il s’était couché avec son pyjama de Batman.
Thésée ne comprenait pas tout à ces histoires d’adultes, mais il avait suffisamment de jugeote pour deviner que quelque chose se tramait. Une vive tension habitait la maison. Par deux fois, il avait surpris des larmes sur les paupières de sa mère. Il n’avait rien dit.
Sa maman le transporta dans les escaliers. Il colla son nez contre son cou. Elle avait la peau douce. Ses cheveux sentaient le lait de coco. Il voulut mordiller une tignasse, la dévorer, mais elle n’était pas aussi appétissante qu’odorante.
Sa mère le reposa dans son lit et remonta la couverture sur sa poitrine.
— Maintenant, souffla-t-elle, je veux que tu dormes.
Elle déposa un baiser sur son front, les lèvres chaudes. Ses yeux scintillaient dans la nuit comme deux galaxies.
— Je ne veux pas que tu partes, répondit Thésée.
La chambre n’était éclairée que par une faible lueur remontant l’escalier. Mais, malgré la pénombre, Thésée devinait les émotions de sa mère. Une fragile larme guettait au coin de ses beaux yeux. Elle luttait contre elle-même pour la retenir.
— Je reviendrai vite, c’est promis.
— Tu vas où ?
Sa mère sourit. Elle répondit avec douceur :
— Loin, très loin.
— Pour ton boulot ?
— Pour mon boulot.
— Où ça ?
— Là-haut.
Elle leva les yeux par la fenêtre.
— Tout là-haut.
— Sur la lune ? demanda Thésée. Comme le petit garçon qui parle au renard ?
Sa mère sourit :
— Plus haut encore.
Thésée réfléchit, il n’était pas sûr de comprendre.
— Dans les étoiles ? insista-t-il.
— C’est ça, dans les étoiles, chatoya sa mère.
Son beau sourire éclairait la pénombre.
Thésée chercha tous les moyens possibles pour la retenir. Les bras autour du cou, il l’enlaça très fort et appuya sa tête sur son sein. Il écouta son cœur battre.
— Papa et moi, on peut venir ?
Sa mère renifla.
— Un jour. Mais pour l’instant, je veux que tu dormes.
Elle colla son front contre celui de son fils et fredonna :
Si tu cherches ton chemin la nuit.
Que ton cœur s’assombrit.
Lève les yeux vers les cieux,
Il y aura toujours une étoile
Pour t’accueillir, te recueillir…
Puis elle murmura :
— Je t’aime, mon grand. Sois sage avec papa.
Elle déposa un dernier baiser sur ses paupières et referma la porte, emportant, avec elle, les rayons de lumière.
Thésée se retrouva plongé dans le noir.