La huitième merveille
Chapitre 2 : VOL DE NUIT
2233 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 02/10/2024 15:07
— Tu as vu tes notes ?
Son père fulminait, il transpirait de la moustache, les lunettes embuées. Il brandit frénétiquement le bulletin sous le nez de son fils. Inutile : Thésée connaissait ses notes par cœur : catastrophiques.
Le manque d’encouragements de ses professeurs et leurs appréciations calamiteuses le confortaient dans son idée : il n’était pas fait pour étudier.
— Qu’est-ce que tu comptes faire avec ça ? Sérieusement ! Aucune université ne t’acceptera ?
Thésée ne broncha pas, contenant la colère et l’humiliation qui bouillonnaient en lui.
— Tu te mets le doigt dans l’œil ! poursuivit son père en postillonnant. Il va falloir te bouger un peu si tu ne veux pas finir…
Mais son fils acheva la phrase avec dédain :
— Finir comme quoi ? Comme toi ! Comme un raté ?
Son père se figea. Thésée avait atteint son but ; la pique avait percé ; son père était blessé.
La colère du fils était trop forte, sur le point d’exploser. Il n’avait pas envie de justifier ses résultats, mais son père ne cachait pas sa déception et le faisait savoir. Thésée serra les poings comme un avertissement. Frustré, il se planta les ongles dans la paume.
Son père ingurgita la remarque du fils. Mais après un court silence, il reprit son sermon :
— On ne fait pas ce qu’on veut dans la vie ! Il n’y a pas de baguette magique ici. Personne ne viendra te chercher, personne ! Il n’y a que toi, toi et ce que tu fais de toi !
Thésée ne pouvait pas s’échapper. Il était piégé dans sa propre maison, entre la porte et les menaces de son père. Il encaissa une énième leçon de morale.
— On n’a rien sans rien, ajouta son paternel avec véhémence mais sincèrement convaincu.
Le moment était terrible. Le père était certes en colère, mais il s’inquiétait pour son fils. Thésée le ressentait.
— Faut arrêter de rêver, continua-t-il. On n’est pas dans une de tes séries débiles. Tu crois vraiment qu’il suffit de claquer des doigts pour que les choses se passent ? C’est ça que tu crois ?
C’en était trop, Thésée n’avait rien à objecter. Alors il explosa :
— TU M’EMMERDES !
Il fallait que ça sorte :
— TU M’EMMERDES ! TU COMPRENDS ÇA ? AVEC TES DISCOURS DE VIEUX CON ! TU ME FAIS CHIER !
Il prit soin d’articuler la suite :
— Le lycée me fait chier ! Et tout ça pour quoi ? Pour faire un boulot de merde ! Vivre une vie de merde ! C’est ce que tu me proposes ? Crever pour que dalle ! Un monde comme ça : je n’en veux pas !
Son père le menaça du doigt. Les poils de sa moustache frétillaient comme s’il venait d’être foudroyé.
— Tu vas me parler sur un autre ton et arrêter de faire ton petit con !
Il baissa de volume :
— Jusqu’à preuve du contraire, tu vis encore chez moi. Tu manges avec l’argent que je gagne en faisant des boulots de « merde ». Parce que tu as raison, ce n’est pas la vie que je te souhaite. Alors, dégage, si tu n’es pas capable d’avoir un minimum de reconnaissance. Assume-toi, va vivre ta vie !
— C’EST ÇA ! JE ME CASSE !
La porte claqua.
Thésée n’avait pas eu le temps de délacer ses chaussures que son père lui était tombé dessus. Il pointait les mauvaises notes apportées par le postier. Il maudit son vieux et le système qu’il soutenait.
Les relations avec son paternel étaient compliquées. Elles s’étaient dégradées depuis que ce dernier avait annoncé son intention de vendre la maison. Il n’avait plus les moyens de l’assumer, car il avait perdu son travail dans un « plan de sauvegarde » de son entreprise. C’était la crise. Depuis, il se contentait de petits boulots aléatoires. Leur seule constance : être très mal payés.
La crise s’éternisait.
Thésée ne voulait pas quitter cette maison, la maison de sa mère, les derniers souvenirs de sa présence, là où il avait grandi. C’était un lieu rassurant, un souvenir de parfum, de rires, de joies : son chez lui.
Il erra dans son quartier résidentiel sans charme, où chaque maison se ressemblait. Pourtant, il aimait ce coin. Il ne connaissait que ça, mais il le connaissait par cœur.
Il eut du mal à calmer ses nerfs. Il n’avait personne à qui se confier, ses amis n’étaient pas disponibles. Alors, comme à chaque fois, il rumina sa colère en solitaire, ressassant en boucle de mauvaises pensées. Il finissait toujours par s’assoir sur un de ces bancs effrités en coin de rue. Il levait la tête au ciel avec l’espoir que quelqu’un vienne l’aider, le rassurer. Ce quelqu’un, ce pouvait être n’importe qui. Il viendrait lui dire qu’il le comprenait, qu’il ne fallait pas s’en faire, que tout s’arrangerait. Mais personne ne venait, les jours se répétaient encore et encore. Rien ne changeait. Les disputes empiraient, et la maison était toujours à vendre.
La nuit était tombée sur le quartier. Thésée en eut marre d’être dévisagé par des passants d’une curiosité de poules qui veillent au grain. Ils lui jetaient des yeux tordus, globuleux, des yeux suspicieux de caméléon. Pourquoi ? Parce qu’il parlait tout seul.
Il avait dix-sept ans et beaucoup de colère en lui. C’était un jeune homme tout à fait lambda, aux cheveux bruns ébouriffés et un implacable épi sur la tête. Il était fier de ses yeux qui se distinguaient par leurs tâches violettes. Un héritage de sa mère.
Il abandonna les lampadaires orangés de la civilisation pour un square plongé dans une nuit ancestrale. Les graviers craquaient sous ses semelles. Il ne croisa que des junkies venus consommer leur dose.
Une grenouille coassa dans un plan d’eau.
Thésée s’assit sur la vieille balançoire ; les chaînes rouillées grincèrent. Une bouffée de larmes inonda sa colère.
— C’est vrai, quoi ! finit-il par cracher comme si quelqu’un pouvait l’entendre. Il me casse les couilles.
Il leva les yeux au ciel. La nuit était bien installée, vaste et profonde.
Thésée aimait bien ce petit bout de square, le seul endroit de la ville où il pouvait observer une poignée d’étoiles. Il resta là, un bon moment, la tête en l’air, quand un éphémère trait blanc, fugace, se traça dans le firmament et disparut aussitôt.
« Une étoile filante, fais un vœu ! »
Il ne croyait pas aux vœux et aux anges gardiens. Il n’était pas superstitieux pour un sou. Les étoiles n’étaient rien d’autre que des boules de matière en fusion séparées par un vide immense. Il savait aussi qu’elles s’aggloméraient dans des galaxies plus grandes, si grandes que l’étendue de l’univers était inconcevable pour l’esprit humain.
Il formula quand même son vœu : toujours le même.
Ses nerfs se détendirent, le remède fit son effet. Contempler cet immense univers adoucissait son humeur, cela l’apaisait. Sa colère ne valait rien en face de cet infini spectacle. D’un seul coup d’œil, il parcourait l’infranchissable étendue, d’étoile en étoile, de constellation en constellation. L’abîme céleste l’appelait d’une voix mystérieuse. Cet appel résonnait en lui : il rêvait d’aventure, d’inconnu.
Il ne comprenait pas son animosité à l’égard de son père. Cette frustration l’avait maintenu sous tension toute l’année. Elle explosait d’un claquement de doigts, pour un mot, pour un rien. Était-ce la fin de l’adolescence ? Une affaire d’hormones ? Peut-être, mais ce n’était pas une excuse.
Il savait, au fond de lui, que son père se dépatouillait pour les faire vivre. Mais c’était plus fort que lui, il était en colère contre son père.
Son ventre gargouilla.
« Si tu veux rentrer, pas le choix, va falloir s’excuser. »
Les vacances d’été avaient débuté depuis deux semaines, mais son père venait seulement de mettre la main sur son bulletin.
Il ne comprenait pas ce qu’il faisait en cours, c’était d’un ennui. Il n’avait pas de véritables amis, à part Jordan. Mais, depuis que ce dernier s’était trouvé une copine, il avait disparu des radars. Il ne donnait même plus de nouvelles.
Thésée s’entendait mal avec les jeunes de son âge. Il avait le sentiment de ne pas être né à la bonne époque, de ne pas faire partie du bon monde. Il se sentait différent, décalé : à la fois trop vieux, et en même temps trop immature.
Une nouvelle étoile traça sa route dans le ciel.
« Deux ! J’ai de la chance ! Une pluie d’étoiles filantes ? »
Quelqu’un ronfla. Il n’avait pas vu le clochard endormi dans la cabane à jeu, celle avec un mur d’escalade et une coque en forme de bateau de pirate.
Il frissonna.
« Je ne vais pas rester là toute la nuit ! »
Il redoutait de rentrer chez lui. Devrait-il admettre qu’il avait eu tort et s’excuser ?
« Hors de question ! »
L’homme de la rue grogna dans son sommeil. Thésée tressaillit et s’en alla.
Il était sur le point de quitter le square quand, une tache noire, dans le ciel, attira son attention. La chose se déplaçait dans sa direction, vite, très vite. L’ombre frôla furtivement la cime des arbres, silencieuse comme une chouette. Elle disparut derrière les toits du boulevard.
« C’était quoi ? »
Thésée se figea et scruta attentivement le ciel, incertain de ce que lui avaient montré ses yeux. L’engin était massif, mais n’émettait ni bruit ni lumière. Il songea à un avion furtif de l’armée, ou à un grand drone. La chose était passée si vite.
Il se méfiait de la nuit, car l’obscurité brouille le jugement. Elle transforme d’inoffensifs buissons en d’effrayants épouvantails. Et, comme il n’avait jamais été attaqué par ces fameux monstres sous le lit, il opta pour une hallucination.
La lumière des candélabres chassa ses craintes.
Il déambula sur le macadam, absorbé par ses rêveries. Il revint automatiquement chez lui sans s’en rendre compte.
Un chien aboya quelque part dans la nuit.
La porte n’était pas fermée à clef. Il soupira, soulagé. Il entra sur la pointe des pieds, délaça ses baskets et gravit l’escalier d’un pied souple. À deux heures du matin, il redoutait moins les monstres de la nuit que la fureur de son père.
Il s’affaissa sur son matelas. La maquette d’un chasseur TIE était suspendue au plafond par un fil de nylon. Il la balança du bout des doigts comme le pendule d’une horloge.
« Il faut que tu grandisses ! » murmura une voix au fond de sa tête.
Il se redressa et s’accouda aux rambardes de la fenêtre. L’affreux teint rougeâtre des réverbères gâchait la couleur de la nuit.
Tout d’un coup, un flash illumina le ciel. Il ne dura qu’une fraction de seconde, mais, cette fois, Thésée était sûr de ne pas avoir rêvé. Il sourcilla. Décidément, la nuit était bien mouvementée.
Il se remémora la vidéo d’une météorite. Le rocher, en entrant dans l’atmosphère, se décomposait et s’émiettait dans un flash lumineux pareil à celui qu’il venait de voir. Les gens filmaient ces événements par hasard. Ils poussaient des cris de stupeur : « Oh mon Dieu ! »
Las de son escapade, Thésée s’allongea sur son lit, tira la couette jusqu’à sa poitrine, et s’endormit.