La huitième merveille

Chapitre 3 : L'ENTRETIEN

Chapitre final

5931 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 03/10/2024 10:44

Thésée se réveilla tard le lendemain. Son père était déjà parti. La nuit portant conseil, il avait décidé de faire preuve de maturité : il présenterait ses excuses. Pas une mince affaire.

Affamé, la bouche poisseuse et l’haleine lourde, il se versa des céréales au miel dans un bol de lait, tout en pianotant sur les boutons de la télécommande. Il tomba sur un dessin animé qu’il avait déjà vu cent fois. D’un geste las, il zappa. Sur la deuxième chaîne, des flammes dévoraient la Californie, hors de contrôle. La troisième diffusait des images de foules en exode, quelque part en Afrique.

Il opta pour le journal d’une chaîne locale. La journaliste, moulée dans un tailleur rouge trois-pièces et perchée sur des talons casse-chevilles enfoncé dans la terre meuble, tenait son micro d’une main ferme à l’orée du champ de maïs. Une bande de curieux cernait la caméra. L’image sur l’écran prit le point de vue d’un hélicoptère. La caméra filmait le champ en direct. Le maïs avait été aplati. Quelqu’un y avait dessiné une forme géométrique complexe, un enchevêtrement d’arabesques appelé « Crop circle ».

Thésée augmenta le volume.

—    C’est apparu cette nuit, disait un agriculteur en colère. Ce matin, le maïs était couché…  

—    Vous pensez que ce sont des extraterrestres qui ont fait ça ? demanda la journaliste.

L’agriculteur vociféra :

—    Extraterrestres ou pas, ce sont des voyous ! Qui va me rembourser les pertes ?

Une femme, un ruban orange sur la tête, réclama la parole. La journaliste tendit son micro :

—    C’est trop parfait pour que ce soit fait par des hommes, expliqua-t-elle en parlant des arabesques.

—    Comment le savez-vous ? questionna la journaliste.

—    Regardez !

La femme écarta les bras, tourna ses paumes vers le bas et ferma les yeux. Ses mains se mirent à convulser sous l’emprise de spasmes.

—    Qu’êtes-vous en train de faire ? demanda la journaliste.

La femme cessa de trembler et ouvrit grand les yeux, elle venait d’avoir une illumination.

—    Je détecte un flux cosmique, une énergie suprasensible.

—    D’où tenez-vous cette information ? renchérit la journaliste sceptique.   

—    Je suis hypersthénique, précisa la femme. J’ai un don, je peux ressentir les énergies astrales.

—    Et que ressentez-vous en ce moment ?

—    Une force venue d’ailleurs.

—    Croyez-vous vraiment que ce sont des aliens qui ont fait ça ? 

—    Il n’y a pas à y croire, répondit la femme en caressant l’un de ses grands colliers de perles. C’est un fait. Ce sont des êtres de l’au-delà. Ils veulent communiquer avec nous.

—    Pour nous dire quoi ?  

—    Je l’ignore, mais dès que j’ai entendu la nouvelle ce matin, j’ai sauté dans la voiture. J’habite à cent trente miles...  

Un homme interrompit l’échange :

—    Baliverne ! Pourquoi des extraterrestres bardés d’une technologie futuriste viendraient-ils dessiner des cercles dans un champ de maïs ? Surtout si c’est pour disparaître comme des voleurs ?

La femme se défendit :

—    Car nous ne sommes pas encore prêts pour rentrer dans leur civilisation avancée. Ça fait partie de leur plan : ils préparent l’humanité au grand chamboulement.

La journaliste laissa les deux individus débattre. Elle préféra interviewer un spécialiste. L’homme était dépêché sur place par les agences gouvernementales.

—    Pouvez-vous vous présenter ? demanda-t-elle alors que l’homme prenait des photos.

La caméra zooma sur les épais sourcils de l’expert dissimulés par l’ombre de sa casquette. Il portait les couleurs des Patriots de La Nouvelle-Angleterre.

—    Oui, je peux. Je m’appelle Maximilien Spencer, et je travaille au laboratoire d’analyse des études extraterrestres du SETI et de la NASA. Je suis chargé d’étudier les faits en lien avec la vie extraterrestre sur Terre ; ce qu’on appelle plus communément : OVNI ; comme les agroglyphes.

—    Que pouvez-vous nous dire sur le phénomène qui est apparu cette nuit ?

—    Ce crop circle est impeccable, mais classique, expliqua-t-il. J’en ai étudié des dizaines comme celui-là dans la région.

—    Comment le savez-vous ?

—    Observez ces tiges là-bas, dit-il en pointant deux épis pliés. C’est le sentier caché. Les auteurs sont passés ici.

—    Des hommes ne peuvent pas faire un dessin aussi parfait en quelques minutes ! s’insurgea la femme au don hypersthénique. C’est impossible !

—    Madame nous induit en erreur, répliqua gentiment le spécialiste. Trois hommes bien motivés peuvent réaliser un crop circle de ce genre en une nuit…

Mais un nouveau personnage se faufila dans le cadre de la caméra. Il s’écria :

—    J’ai vu le vaisseau ! Cette nuit ! J’ai vu le vaisseau !

Un sourire crispé déforma la mâchoire de l’expert de la NASA. Le cameraman se focalisa sur le nouveau venu.

—    Pouvez-vous nous expliquer ? demanda la journaliste.

—    Hier soir, vers une heure du matin, je promenais mon chien quand j’ai vu une forme noire descendre du ciel. Cela ressemblait à une soucoupe, mais elle était silencieuse. Elle s’est posée à peu près au niveau du champ, juste là. Je l’ai vu comme je vous vois. Et ce matin, quand je suis revenu pour vérifier, il y avait ces marques.  

—    Je doute fortement de cette version des faits, répondit simplement l’expert de la NASA en se raclant la gorge.

—    Extraterrestres ou pas ! coupa le fermier, qui c’est qui va me rembourser les pertes ?

Les souvenirs de la veille remuèrent Thésée. Lui aussi avait vu une forme noire planer d’un silence de chouette au-dessus des maisons. Il n’avait pas d’explication. Puis, il y avait eu toutes ces étoiles filantes accompagnées de cet étrange flash lumineux.

Thésée aimait les explications rationnelles. L’armée avait très certainement des avions furtifs capables de voler en toute discrétion. Quant au crop circle, il était convaincu par l’expert : une réalisation humaine. Il avait déjà regardé une vidéo expliquant la procédure pour dessiner des figures complexes dans les champs. Des cordes et des planches suffisent.  

DING DONG !

Thésée sursauta quand la sonnette retentit.

Il posa son verre de jus d’orange et traversa le vestibule. Il ouvrit la porte. Personne ! Un carton était posé sur le perron, mais le livreur était déjà parti. Il observa le colis, il lui était destiné. Il le retourna sur toutes ses faces, il n’y avait pas d’autre adresse.

Thésée s’en étonna, il n’avait rien commandé. Il revint à la cuisine avec le carton sous le coude. D’un trait de couteau dans la rainure, il perça le scotch et le cisailla d’un bout à l’autre. Le carton contenait une boîte de chaussures et des bulles de protection. Il extirpa la boîte et répéta l’opération au couteau. Derrière le couvercle, noyé sous des centaines de billes de polystyrènes, il trouva un coffret de velours. L’enchâssement des cartons, comme des poupées russes, l’amusa : pourquoi un si gros colis pour un si petit objet ?

Il déposa le coffret sur la table et l’ouvrit. Il contenait une vieille montre à gousset grise, une antiquité qu’on ne retrouve plus que sur les étagères des brocanteurs. Il examina la montre. Un arbre, finement gravé, ornait la coque. Le cadran manquait. Elle était cassée et n’indiquait même pas l’heure.

« Pourquoi papa a-t-il acheté ce truc ? Avec mon prénom ! Lui qui ne commande jamais rien. »

Thésée retourna les cartons d’emballage et s’assura de n’avoir rien omis. Il ne trouva ni mot, ni facture, ni adresse.

Déçu, il reposa la montre dans son boîtier et l’oublia en coin de table.

DING DONG !

Thésée soupira. Il n’aimait pas le bruit de la sonnette. Mais, cette fois-ci, une silhouette noire était visible de l’autre côté des vitres. Il entrouvrir à contrecœur.

—   Monsieur London ?

Un homme, grand et longiligne, se tenait sur le pas de la porte. L’individu devait se courber pour éviter de se cogner. Une fine barbe blanche encadrait sa mâchoire et un front ovale. Du même teint, ses cheveux cotonneux, laineux, mettaient en exergue un visage empourpré. Thésée crut d’abord à un ivrogne : l’homme donnait l’impression de sortir d’un repas alcoolisé. Il suait dans son costume bleu aux manches trop larges pour ses membres fins et longs, comme des échalas.

Un pin’s violet sur sa veste, il portait une collerette ridicule autour du cou, comme un prince de la Renaissance.

« Qui c’est ce ringard ? »

Thésée se remémora l’agent immobilier. Son père devait avoir prévu une visite.

—    Monsieur London ? répéta l’homme.  

—    Non ! Mon père est absent.

L’homme se redressa et se cogna fatalement la tête contre le porche. Il mesurait plus de deux mètres.  

—    Vous devez être Thésée ? dit-il en massant son crâne ovale avec des paluches toutes aussi longues.

Thésée ne répondit rien, surpris par l’insistance de bonhomme.

—    Savez-vous vers quelle heure votre père reviendra-t-il ?

—    Je ne sais pas, répondit sèchement Thésée.

—    Bien ! Bien ! Bien ! répéta l’homme visiblement satisfait.

Thésée prit peur. Il ne voulait pas avoir affaire à un agent immobilier, et encore moins à un hurluberlu de ce genre. Il força son sourire :

—   Je suis désolé, mais je dois y aller.

Il ferma la porte et, sans donner le temps à l’homme de répondre, tourna la clef dans la serrure et regagna le salon.

—    Excusez-moi ! Mais nous ne nous sommes pas présentés.

Thésée poussa un cri de stupeur. L’homme se tenait debout, devant lui, au milieu de la pièce.

—    Qu’est-ce que vous faites -là ? s’insurgea-t-il. Par où êtes-vous entré ? Vous n’avez rien à faire chez moi !

Il serra des poings, prêt à se défendre. Mais l’intrus n’avait rien de menaçant. Au contraire, il répondit bizarrement :

—    Techniquement, je ne suis pas encore rentré chez vous.

—    VOUS ÊTES CHEZ MOI ! s’emporta Thésée, dont la voix s’enflammait.

—    Formellement, je suis encore devant votre porte, insista l’individu. Ce que vous voyez là est une simple projection holographique. Par conséquent, je ne suis pas rentré chez vous. Je ne me le permettrais pas, ce serait une infraction. Mais comme vous m’avez fermé la porte au nez, et que vous ne m’avez pas donné le temps de me présenter, j’ai pensé à un malentendu.

Thésée se crispa. Il n’avait pas d’arme pour se protéger, mais il était prêt à se défendre, à bondir comme un lion sur la menace.

—   SORTEZ DE MA MAISON !

—   Bien ! Bien ! Bien ! répondit l’homme en s’épongeant le visage. Je comprends.

Et il ajouta pour lui-même :

—   Sans doute la collerette. Elle impressionne.

—   DEHORS !

Thésée ne pensait pas avoir si bien dit. L’homme se volatilisa, le laissant cligner des yeux, hébétés. Il pivota sur lui-même : personne !

« J’hallucine ou je deviens fou ? »

La sonnerie retentit de plus belle. Il courut ouvrir. Le bonhomme était là, en train d’échanger sa collerette contre une cravate.

—    Je vous assure, dit-il le plus tranquillement du monde, que je ne voulais pas vous importuner. Dans le cas contraire, j’espère que vous accepterez mes excuses.

—    Comment avez-vous fait ça ? balbutia Thésée.

Il lorgna vers le salon pour s’assurer qu’il n’y avait plus personne.

—    Un hologramme ! répondit l’homme. Je n’ai, hélas, pas le don d’ubiquité. Je ne saurais être à deux endroits en même temps. 

Thésée resta sans voix.

Un moteur gronda dans la rue. L’étrange bonhomme jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. La vieille Ford du père de Thésée s’immobilisa sur la pelouse jaunie. Les essieux grincèrent, son père referma la portière, un sac de courses dans les mains.

Thésée se rembrunit. La présence du drôle d’individu lui avait fait oublier les bonnes intentions du matin. C’était plus fort que lui, la seule vue de son père l’énervait : sa moustache en chevron, ses yeux fatigués, ses cernes violets derrière ses lunettes, son tic en coin de bouche et ses phrases d’homme las, abattu. Thésée éprouvait l’inaltérable sentiment de décevoir constamment son père.

Le père de Thésée eut une étrange réaction en dévisageant l’homme. Il se figea sans dire un mot.

L’individu rompit le silence :

—    Monsieur London ! Je suis arrivé un chouia trop tôt. Je ne voulais pas importuner votre fils. Thésée doit se demander quel zigoto je suis ? 

Les craintes de Thésée s’accentuaient, mais son père répondit :

—    Vous êtes ?

L’homme s’avança une main tendue, des doigts fins, longs comme des spatules. Il se cogna la tête contre le porche, mais fit comme si de rien n’était.

—    Denixilien Dalembert ! DD pour les intimes. N’avez-vous jamais entendu parler de moi ?

Le père de Thésée se contenta de rentrer chez lui sans répondre. Il ne se priva pas, au passage, pour brimer Thésée.

—    Ton indépendance a été de courte durée.

—    Je voulais justement vous rencontrer ! s’exclama l’homme en s’écartant.

—    Me rencontrer ? s’étonna monsieur London sans même se retourner.

—    Vous êtes l’agent immobilier ? questionna Thésée.

L’homme s’arrêta sous le perron et se redressa comme un point d’interrogation.  

—    Un agent immobilier ?

Il s’esclaffa :

—    Oh ! oh ! oh ! On ne me l’avait jamais faite celle-là. Mais tu te méprends. Je suis ici pour parler de toi.

Le père de Thésée, laissant tomber son sac de course, se retourna avec nonchalance :

—    Parler de Thésée ?

—    De moi ? s’inquiéta son fils.

—    A-t-il fait quelque chose de mal ?

—    De mal ? répéta l’étrange bonhomme. Pas du tout ! Je suis venu pour un sujet sérieux.

—    Un sujet sérieux ?

—    Très sérieux, répondit le dénommé Dalembert qui, cette fois, soutint le regard de monsieur London avec insistance.

Thésée jeta une œillade torve à son père. Que pouvait bien vouloir ce drôle d’hurluberlu ?

Son père l’invita à rentrer.

—   Bien ! Bien ! Bien ! reprit l’homme dont la face s’illuminait d’un grand sourire.

Il suivit son hôte vers le salon, partageant un clin d’œil avec Thésée.

Au moment même où l’homme pénétra à l’intérieur du vestibule, un sentiment de honte envahit Thésée. Les toiles d’araignées du plafond semblaient plus solides que les poutres elles-mêmes. Il craignait que la grande tête de l’étranger ne s’emmêle dans un de ces attrape-mouches. Bien que son haut front dépoussiérait le plafond, le mystérieux personnage ne semblait guère s’en soucier.  

—    Whisky ? Bière ? proposa poliment son père.

—    Je vous remercie, répondit l’homme, mais je ne supporte pas l’éthanol. Enfin, je ne suis pas venu ici pour parler de mes récurrentes « crises de foi ». Dieu merci, vous ne manquez pas de divinités sur Terre.

Thésée et son père, interloqués, croisèrent leurs regards. L’homme s’en rendit compte, car il tira une chaise vers lui et précisa :

—    Veuillez m’excuser, je travaille encore mon humour. Enfin, laissons cela. Vous vous demandez ce qu’un toqué de mon genre peut bien venir faire ici. Question pertinente. Mais avant de vous répondre, je voudrais vérifier quelques informations. La procédure ! Des broutilles.

Il sortit de sa poche une montre à gousset qu’il posa sur la table. La montre, dorée, était finement ciselée.

—   Ça me fait penser ! s’exclama Thésée en se précipitant dans la cuisine.

Il rapporta le colis de son père.

—   Tiens, tu as reçu ça, dit-il en le lui tendant. C’était à mon nom.

Son père ouvrit le boîtier. Les rides de son front se raidirent aussitôt.  

—    Où as-tu eu ça ? demanda-t-il la voix soudainement lourde.

Thésée crut qu’il allait se faire engueuler.

—    C’est arrivé par la poste.

Son père se tourna vers le dénommé Dalembert, le regard glacé.

Il y eut un froid.

—    C’est vous qui lui avez donné ça ?

L’homme se redressa et ajusta sa cravate comme un avocat prêt à assurer sa défense.

—    Navré, monsieur London, mais je la découvre comme vous. Permettez que j’y jette un œil.

Il tendit ses longs doigts osseux et récupéra le bijou. Plongeant l’autre main dans sa poche, il sortit une loupe monoculaire qu’il colla sous ses cils gris. La lentille coulissait toute seule dans son tube, tandis que l’homme scrutait scrupuleusement la montre en lançant des « oh » et des « hm » enthousiastes.

—    C’est un vieux modèle. Elle est très belle. Mais sans la puce d’origine, on ne pourra rien en tirer. Si vous le voulez, je peux la ramener avec moi, je connais un très bon spécialiste. Le meilleur en son domaine. Savez-vous d’où elle provient ? 

L’étrange individu et monsieur London échangèrent une longue œillade qui embrouilla encore plus Thésée. Le comportement de son père accentuait son incompréhension. Suspicieux, ce dernier insista auprès de l’homme :

—    Qui êtes-vous ? 

—    J’allais y venir avant que cette belle découverte ne perturbe ma présentation. Dites-moi si je me trompe. Mais il m’a semblé, à votre réaction, que cet artefact ne vous était pas totalement étranger. N’est-ce pas ?

Thésée dévisagea son père. Monsieur Dalembert avait vu juste, lui aussi avait surpris son changement d’attitude.

Les deux hommes ne se quittèrent pas des yeux, jusqu’à ce que monsieur London lâche le morceau : 

—    Elle appartenait à ma femme.

Un lourd silence envahit le salon. Le cœur de Thésée sursauta. Son père ne parlait jamais de sa mère. Il s’emmurait dans un sombre silence quand on évoquait le nom de sa défunte femme.

L’homme referma délicatement la montre, et, tout aussi délicatement, il la tendit à Thésée.

—    Je crois qu’elle te revient, dit-il. Tu as dit qu’elle était à ton nom.

La montre d’argent prit, soudainement, une valeur inestimable aux yeux de Thésée. 

—    Qui te l’a envoyé ? redemanda l’homme.

—    Je n’en sais rien.

Thésée ne lâcha plus la montre. Tout en mirant sa jolie coque ornée d’un arbre, il la serra comme pour ressentir la chaleur de sa mère.

Elle avait tenu cette montre !

Son père s’était assombri, les pupilles perdues dans le vide, entre les songes et l’oubli, chamboulés par les fantômes du passé.

—    Bon ! Bon ! Bon ! dit le dénommé Dalembert avec énergie, revenons-en à nos moutons. 

Il ouvrit sa propre montre à gousset. Un vieux grimoire se matérialisa au-dessus du cadran. Il tournoyait en l’air.

—    Vieille technologie ! crut bon d’expliquer l’homme en voyant les expressions déconcertées du père et du fils. Mais elle fait toujours son effet.

Le livre s’ouvrit et un texte s’afficha. Des lettres et des mots flottaient devant leurs yeux, indéchiffrables. L’homme continua :

—    Tu es bien Thésée London, né le vingt et un juin, il y a dix-sept ans ?

 Thésée acquiesça.

—    Tu es le fils de Jack Griffith London ici présent, terrien de naissance, et de Meryl Joshua, ta maman, qui est malheureusement décédée quand tu avais trois ans.

L’homme attendait confirmation. Thésée lorgna vers son père. Ce dernier s’était accoudé à la table, les manches de sa chemise remontées. Pareils à un chat effrayé, les poils de sa moustache s’électrisaient les uns après les autres. On abordait un sujet délicat. Thésée savait ce que son père lui avait toujours dit : sa mère était morte en mission pour l’armée. En dehors de cela, il ne conservait pas beaucoup de souvenirs d’elle. Il ne restait dans sa mémoire que des flashs ternes et fugaces. Sa mère, il s’en rappelait surtout à travers l’odeur de son parfum, l’arôme de ses cheveux et la douceur de sa voix. Il se souvenait aussi de ses beaux yeux, insondables. Son père disait toujours qu’il avait hérité des yeux de sa mère, à cause de la jolie tache violette qui luisait au creux de ses iris.

Les souvenirs s’arrêtaient là. Sans les rares photos en sa possession, il aurait oublié jusqu’au visage de sa maman. C’était une belle femme, des cheveux bouclés, brune, une peau blanche cachant un sourire mystérieux et des pupilles comme des galaxies.

L’hologramme défila. L’homme releva légèrement son buste et planta ses yeux dans ceux de Thésée. Il avait les prunelles bleues, translucides, un fond de mer exotique.

—    Dis-moi simplement, reprit le dénommé Dalembert, comment te sens-tu au lycée ? Parle franchement, mon garçon, je n’irai pas te dénoncer.

Thésée prit le temps de réfléchir. Pour une fois qu’on lui demandait son avis.  

—    Vous voulez que je sois honnête ?

—    Parfaitement !

Il évita de croiser la face soucieuse de son père.

—    Je dirais que l’école m’ennuie. Rester des journées entières, sur une chaise, à résoudre des théorèmes dont je ne comprends rien, ce n’est pas pour moi.

—    Bien ! bien ! bien ! reprit l’homme en s’adossant au dossier.

Il souriait.

—    Tu me trouveras peut-être perspicace, mais à en juger tes résultats, je ne te ferais pas d’injures si je te disais que je l’avais deviné.

Thésée répondit :

—    Je suis peut-être un imbécile, c’est vrai.

L’homme fit les gros yeux :

—    Détrompe-toi mon garçon, détrompe-toi ! ôte-toi cette idée de la tête. L’important n’est pas qui tu crois être, ni ce que les autres disent de toi, mais bien ce que tu fais en ton âme et conscience. Bien malin celui qui se croit être un modèle. D’ailleurs, figure-toi qu’à ton âge, j’étais un peu pareil : les études ne m’intéressaient guère. L’école, ce n’était vraiment pas mon truc. Je croyais que je n’arriverais jamais à rien. J’avais un poil dans la main, un truc grand comme ça. Impossible de le couper ! Il repoussait sans cesse. Et pourtant, vois-tu, la vie est pleine de surprises. Me voilà à la place que j’ai aujourd’hui. Je peux même dire, avec le recul, que je n’ai pas changé de personnalité. Je suis resté le même. Ma vieille maman serait mieux placée que moi pour te le dire, elle me vilipende toujours comme une mère sait si bien le faire, surtout quand je parle trop. Je me sens petit garçon. Je ne suis pourtant pas né de la dernière pluie.

—    Votre mère doit être une brave femme, répondit Thésée.

—    Une femme coriace. Elle m’enterrera. Ceci étant dit, j’ai fini par trouver ma voie. À partir de cet instant, tout m’est devenu plus facile. Justement, je suis ici pour t’offrir cette chance. Tu as des compétences, mais tu ne parviens pas à les exploiter. Le système dans lequel tu grandis ne te correspond pas. Eh bien ! Sache que je puis y remédier.

—    Où voulez-vous en venir ?

—    Disons, et je dis cela en toute modestie, que je représente la plus prestigieuse académie qui existe dans ce bas monde. J’en suis même le directeur !

—    Harvard ?

—    Pacotille, répondit du tac au tac monsieur Dalembert. Harvard ! Oxford ! C’est bon pour les gens bien élevés qui ont beaucoup de mémoire et peu d’esprit. Au contraire, dans mon établissement, nous formons l’élite des nations. Quand je dis l’élite, je pèse mes mots. Je parle du pinacle de l’élite, de l’élite de l’élite, des rares hommes qui dirigent le monde. Plusieurs présidents sont passés entre nos murs. Et si tu n’as jamais entendu parler de mon établissement, c’est tout simplement parce que notre institution est ultra sélective. Nous tenons à garder nos secrets. Nous avons des adversaires redoutables.  

—    Où se trouve votre établissement ? demanda Thésée. 

—    À la croisée des mondes, répondit l’homme mystérieusement.

Il referma sa montre à gousset. L’hologramme disparut.  

—    Je pourrais être plus précis, mais tu ne me croirais pas. Tu me considères déjà comme un fou.

Son père intervint brusquement :  

—    Si je refuse ?

—    Pour quelle raison ? s’étonna le directeur Dalembert.

—    Papa ! s’emporta Thésée agacé par cette intervention.

Il ne donna pas le temps à son père de se justifier. Ce dernier allait, encore une fois, lui mettre des bâtons dans les roues.

Mais l’homme le rassura :

—    Laissez ! Thésée. Je comprends très bien la remarque de votre père.

Puis, il ajouta aussitôt :

—    La vraie question n’est pas de savoir si vous refusez, elle est plutôt de savoir ce que Thésée désire faire. Je vous rappelle qu’il s’agit d’une demande de votre femme à laquelle vous avez consenti.

—    Ma femme est morte il y a quinze ans… répliqua monsieur London, froidement.

—    Et nous tenons nos engagements, répondit l’homme sans se décourager.

—    Papa ! s’exclama Thésée. Si j’ai envie d’y aller. C’est vrai, quoi ! Pour une fois.

—    Je n’ai pas les moyens de financer des écoles privées, riposta son père.

Mais le directeur intervint :

—    Il ne vous coûtera rien. La formation est intégralement financée par notre organisme. J’ai bien dit « intégralement ».

Thésée ne comprenait pas pourquoi un directeur de grande école venait le recruter. Il était un piètre élève.  

—    Pourquoi moi ?

Monsieur Dalembert se redressa ; on se sentait tout petit devant ce grand personnage.  

—    Je ne suis pas le mieux placé pour te l’expliquer, dit-il en scrutant la réaction de monsieur London. Mais, c’était le vœu de ta maman. Nous nous sommes engagés auprès d’elle. On doit accueillir ses enfants en échange de ses services. L’heure est venue de payer notre dette. 

Thésée était confus. Il ne savait plus quoi penser. Il demanda :

—    Êtes-vous certain de ne pas vous tromper ? 

L’homme retrouva un large sourire. Il joint ses mains l’une à l’autre :

—    N’as-tu jamais eu le sentiment d’être différent ?

—    Tout le temps, admit Thésée.

—    Si je te disais : quelque chose en toi n’est pas de ce monde.

Il lança un clin d’œil plein de mystère et, se redressant énergiquement, poursuivit :

—    J’en suis sûr et certain ; tu es celui que je suis venu chercher. Aucun doute à ce sujet. Nous t’attendons les bras ouverts. Ce que tu feras demain nous importe plus que ce que tu as fait hier. Tous ceux qui sont venus sur Gala finissent par trouver leur voie. Cela étant dit, tu es tout à fait libre de refuser.

Monsieur Dalembert le soutint d’un œil profond. Thésée avait beau y lire toute la confiance du monde, il chercha quand même de l’aide dans les yeux de son père. Celui-ci regardait ailleurs en se mordant les lèvres.

—    Je crois que vous ne pouviez pas mieux espérer pour votre fils, reprit le directeur Dalembert. C’est une chance unique. Une chance unique ! insista-t-il.

Son père avait les poings fermés et le front froissé. Sa face trahissait le combat qu’il se livrait au fond de lui-même. Mais, après un long silence, il répondit :

—   Thésée est tout ce que j’ai.

Thésée le dévisagea en écarquillant les yeux. Il ne s’attendait pas à cette réaction.

—    Allons, allons, répondit monsieur Dalembert gravement, mais conciliant. Vous avez ma parole que votre fils sera entre de bonnes mains.

—    Vous m’avez déjà pris m’a femme, susurra son père du bout des lèvres.

Le directeur Dalembert s’apprêtait à répondre, mais, au dernier moment, il se ravisa et soupira. Enfin, il finit par dire :

—   Laissez-le venir. C’est le mieux que vous puissiez espérer.

Une larme coula le long de la joue de son paternel. Thésée ne comprenait plus rien à ce gloubi-boulga. Pour la première fois, il voyait son père dans un piètre état, rempli de doutes. D’habitude, c’était quelqu’un de rustique, stoïque.

Il finit cependant par acquiescer.

—    Bien ! Bien ! Bien ! s’exclama le directeur Dalembert en se relevant d’un bond.

Il resserra une dernière fois le nœud de sa cravate.

—    Si Thésée est d’accord, c’est entendu ! Nous nous occupons des formalités. Quant à toi, jeune homme, une voiture viendra te chercher demain matin : trois heures pétantes. Cela te donne du temps pour préparer tes affaires. Pas besoin d’emporter ta maison avec toi, tu auras tout ce qu’il faut sur place.

L’homme fit volte-face et se précipita vers le vestibule.

—    Je me dépêche, précisa-t-il, car j’ai rendez-vous à New York dans une heure. Une camarade dans la même situation que toi. J’aimerais ne pas arriver en retard. Jeune homme, on se revoit dans deux jours.

Il tourna les talons. Thésée l’accompagna du regard jusqu’au perron. L’homme monta à l’arrière d’une somptueuse Rolls-Royce noire qui venait d’arriver. Celle-ci démarra doucement, et sans faire de bruit, s’éclipsa à l’angle du carrefour.

—    À Washington, répéta Thésée en scrutant les aiguilles de la pendule. En une heure ? Impossible !

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