La huitième merveille

Chapitre 6 : L’ACADEMIE DE GALA

2632 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 07/10/2024 17:50

Le voyage se prolongea sans que Thésée ne pût dire combien d’heures s’étaient écoulées depuis leur départ. Ils s’émerveillèrent un long moment devant l’éclat bleu de la nouvelle étoile. La navette voguait dans le champ d’astéroïde, et le spatioport militaire d’Antaria était dorénavant derrière eux. Hormis les quelques pierres qu’ils frôlaient de près, tout était immensément vide, majestueux.

Thésée s’endormit devant un film. Quand il ouvrit les yeux, les autres l’avaient imité. Fanny sommeillait les genoux repliés contre sa poitrine, la capuche de son sweat rouge sur le front. Elle mâchouillait une mèche de ses cheveux. À côté, Aaron, affalé les jambes en V, respirait la bouche ouverte. Sa tête, dangereusement inclinée, menaçait à tout moment de se détacher de son cou. En face, Samuel avait déplié son siège pour étendre ses jambes. Sa paire de lunettes noires sur le nez, son gros casque de musique sur les oreilles, il avait l’allure d’un type qui prend un bain de soleil à la plage. Seule Eva, leur partenaire de cabine, était réveillée. Elle jouait avec un vieux Gameboy jaune et bleu sur lequel était collée une souris jaune avec une queue en forme d’éclair.

—    Tu joues encore à ça ! murmura Thésée pour ne pas réveiller les autres.

—    J’adore, répondit-elle en soufflant sur sa frange

Des mèches tombaient devant son nez.

—    Je ne m’en sépare jamais. C’est mon oncle qui me l’a donné.

Le vaisseau croisa quelques rares astéroïdes. Au loin, Antaria brillait comme un phare.

Thésée eut froid, il s’enfouit sous une épaisse couverture avec le logo de la compagnie. Il mit la main sur un vieux magazine coincé entre les fauteuils. Les pages étaient froissées. Il réussit toutefois à déchiffrer une rubrique intitulée : Les ingénieurs célèbres. L’article présentait des portraits de personnages qui avaient marqué l’histoire. Le premier de la liste s’appelait Archiloque. Qualifié de « Grand Ingénieur », l’encadré soulignait qu’il avait créé une étoile avec ses larmes : « une des sept merveilles de l’Univers. »

—    Tu lis quoi ? demanda Aaron en émergeant de sa sieste.

Thésée montra la couverture du magazine. Aaron se détourna vers le hublot. Fanny s’étira en bâillant bruyamment.

—    Quelqu’un sait où on en est ? demanda-t-elle en retrouvant son sourire.

La navette approchait de sa destination. L’intervention du capitaine réveilla tout le monde.

—    Je n’aurais pas dû me gaver de bonbecs, confessa Aaron en se plaignant d’un début de nausée.

Eva se colla au hublot :

—    On va atterrir !  

—    Où ça ?

Thésée ne voyait rien depuis sa place.  

La navette ralentit brusquement, comme si une immense main invisible l’avait empoignée pour l’aider à effectuer son embardée. La carlingue vibra. Un brouhaha enthousiaste se diffusa dans les compartiments voisins. Thésée se pencha pour mieux voir : la silhouette d’une immense structure se détachait du fond de la nuit.

La carte interactive de la cabine indiquait :


Station Spatiale Intergalactique de Gala.


Comme une tour, la structure tenait en équilibre dans le vide de l’espace. De grands anneaux effectuaient un mouvement rotatif autour d’une volumineuse sphère située sur la partie inférieure de la station. Thésée en compta huit de différentes tailles.

Lentement, la navette se rapprocha et frôla le plus grand des anneaux. Ils purent se faire une meilleure idée du gigantisme de la structure.

—    Comment peut-on construire une chose pareille ? s’émerveilla Aaron, la bouche collée à la vitre.

La buée qu’il crachait à chaque expiration obstruait la vue.

La navette plongea vers un des anneaux. Les passagers ne voyaient déjà plus l’extrémité supérieure de la station. Elle était si haute qu’elle ne tenait pas tout entière dans les hublots.

Une secousse fit trembler le vaisseau.

—    On va s’écraser ! paniqua Samuel.

L’édifice se rapprochait dangereusement.

—    On arrive beaucoup trop vite !

Une lumière blanche enveloppa la navette. Ils venaient de pénétrer à l’intérieur de l’anneau.

Le vaisseau s’amarra en douceur, et la voix du chef de bord grésilla une dernière fois :

« Ici votre capitaine. La compagnie et moi-même espérons que vous avez effectué un agréable voyage. Nous vous souhaitons un bon séjour à bord de Gala. »  

Les terriens s’agglutinèrent devant le sas de sortie. Des éclats de rire résonnaient ici et là. Thésée constata qu’Eva était plus grande que lui. 

—    Les nouveaux ! Par ici !

Une jeune femme les attendait au bout du quai. Les cheveux châtains, elle portait de petites lunettes rondes sur son nez busqué, deux yeux vert flamboyant, des cernes violets, et une pochette serrée contre sa poitrine. Elle leur fit un signe de main en répétant :

—    Les terriens !

Ils se regroupèrent autour d’elle.

—    J’espère que vous avez fait bon voyage ? Vous êtes tous là ? Parfait ! Je me présente, je m’appelle Élenaïde Misse, et je serai votre tutrice à bord de la station. Je vais vous conduire à vos dortoirs où vous pourrez vous rassasier et vous reposer. Restez groupés, s’il vous plaît.

—    Hâte de voir la tronche des aliens, dit Aaron en se frottant les mains.

Son intervention fit froncer les sourcils de la tutrice.

Elle les conduisit devant un étrange complexe de tuyaux cylindriques transparents, juxtaposés à la manière des flûtes d’un orgue.

—    Savez-vous ce que c’est ? demanda-t-elle.

—    Des ascenseurs ! se risqua Samuel.

—    Presque ! Vous avez dû remarquer, en arrivant, que la station est très grande. On ne peut pas tout faire à pied. C’est pourquoi, pour vous déplacer rapidement sans vous perdre, vous pouvez utiliser ceci, ce sont…

—    Des téléporteurs, chuchota Thésée à l’oreille d’Aaron.

—    … des portails intradimensionnels ! acheva la tutrice.

Elle se tourna vers Thésée :

—    Nous n’utilisons plus de téléporteurs, même si le terme est resté dans la langue.

—    Pourquoi on n’utilise plus de téléporteur ? s’enquerra Fanny.

—    À cause des accidents lors des phases de recomposition atomique. On pouvait se retrouver avec le cerveau du voisin. C’est embêtant, surtout quand l’on se rend à un examen de fin d’année. Les portails sont plus fiables. Ils n’interagissent pas avec la structure de votre corps. Ils se contentent d’ouvrir un passage à travers l’espace.

Les tubes s’activèrent. Deux anneaux, l’un rouge, l’autre vert, s’allumèrent de chaque côté des cylindres.

—    Vous en trouverez plusieurs répartis dans toute la station. Pas d’excuse pour arriver en retard en classe. Aujourd’hui, je dois vous aider, mais dès demain, après la visite médicale, les choses seront plus simples. Pour l’instant, il vous suffit de sélectionner l’icône du plan correspondant à l’endroit où vous voulez vous rendre.

Un plan holographique en trois dimensions se matérialisa. Thésée commençait à avoir l’habitude.

—    Nous sommes sur le cinquième-anneau-orbital, expliqua la tutrice. Votre dortoir se trouve dans le troisième anneau, Zone-52.

—    Mais ! Ne risque-t-on pas de se retrouver avec le cerveau d’un autre ? s’inquiéta une terrienne.  

—    Malvina ! C’est ça ?

La jeune fille confirma.

Elle respirait la bouche ouverte, comme si elle n’arrivait pas à refermer sa mâchoire.

—    Aucun risque.   

Le groupe s’aligna devant le complexe de tuyaux. Aaron joua des coudes pour être parmi les premiers. Mademoiselle Misse donna les consignes :

—    Une fois de l’autre côté, vous attendez. Pas question de vous courir après.

La première élève activa un portail. Les anneaux verts et rouges clignotèrent. Ils se refermèrent sur elle avec le fracas d’un marteau sur une enclume. Quand ils se rouvrirent, la fille avait disparu.

Aaron trépigna d’impatience.

—    Ne pousse pas, se plaignit Samuel, qui venait de prendre un tampon dans le dos. Chacun son tour.

La file avança, les anneaux avalèrent les élèves les uns après les autres. Samuel disparut, puis Aaron, et enfin Thésée. Le décor changea d’un trait. Il était désormais dans un long couloir bleuté.

Thésée sauta du socle et rejoignit le groupe. Eva apparut dans son dos, puis mademoiselle Misse.

—    Personne ne s’est perdu ?

Malvina manquait à l’appel. Mademoiselle Misse soupira. Elle émit un avis de recherche.

En attendant, elle conduisit ses élèves dans une minuscule salle octogonale décorée de miroirs.

—    J’aime bien cette salle, dit Fanny en prenant la pose.

—    Par mesure de sécurité, expliqua la tutrice, seuls les résidents du dortoir sont autorisés à y rentrer. C’est-à-dire : vous et moi.

Elle posa sa main sur une boule de cristal en lévitation au milieu de la salle. La sphère s’illumina d’une vive lueur bleue.

La salle pivota sur elle-même. En perdant l’équilibre, Fanny se rattrapa à l’épaule de Thésée. Ils rigolèrent. Un escalier était apparu sous leurs pieds.

Aaron glissa le long de la rambarde spiralaire. Ils pénétrèrent dans un spacieux salon. Là, ils s’émerveillèrent devant la baie vitrée incurvée en C. L’étoile d’Antaria brillait.

—    C’est magnifique !  

—    Votre dortoir, expliqua la tutrice. Vous disposez d’une cuisine, et vos chambres sont au bout du couloir.

—    Je sens qu’on va bien se plaire ici, s’enthousiasma Aaron en se laissant tomber sur un canapé. Ça vaut cinq étoiles.   

—    Une étoile, rectifia Samuel, mais quelle étoile !

—    Je vous laisse prendre vos repères, prévint la tutrice. Je vais voir si on a retrouvé votre camarade.

Elle remonta l’escalier.

—    Nous, on va chercher notre chambre !

Fanny et Eva disparurent par une porte adjacente. Les garçons emboîtèrent le pas.

Les chambres étaient individuelles. Sa porte se déverrouillait en scannant sa pupille par un œil de judas. 

La bedonnante valise de Thésée l’attendait.

L’endroit était spacieux. Une large mezzanine lévitait au-dessus d’un bureau, offrant une vue incomparable sur la baie vitrée.

Il contrôla le moelleux du matelas : gélatineux. Il gonflait et enveloppait le dormeur. Thésée le trouva super confortable. Ensuite, il inspecta les placards incrustés dans les murs. Il les trouva trop étroits et s’inquiéta de ne pas pouvoir ranger toutes ses affaires. Il déposa un premier t-shirt dans le caisson qui se referma automatiquement. Quand il le réouvrit, le t-shirt avait disparu. Il venait de s’afficher dans un inventaire. Tout ce qu’il déposait dans le placard était miniaturisé. Il suffisait de cliquer sur le vêtement depuis l’hologramme pour le voir réapparaître dans le fond du caisson.

—    Alors, tu prends tes marques ?  

Aaron rentra dans la chambre, un hamburger dans les mains. Une feuille de salade tomba par terre.

—    Tu as eu ça où ?

—    Il y a un distributeur dans la cuisine.

Il ramassa la feuille et la mangea.

—    Mais je n’ai pas trouvé de chocolat.

Thésée s’étonna :  

—    Tu as déjà rangé tes affaires ?

—    C’est fait ! affirma Aaron.

Par « c’est fait », Aaron voulait dire qu’il avait entassé son sac à dos ouvert dans un coin de sa chambre.

Il s’assit sur le siège du bureau et lécha la sauce qui dégoulinait sur ses doigts.

—    Je n’arrive toujours pas à y croire, dit-il. Tu imagines…

—    J’ai peur de me réveiller, avoua Thésée. Tout ça est si irréel...

—    … on peut manger tout ce qu’on veut à volonté. Il n’y a personne dans ton dos pour t’engueuler quand tu finis le paquet de céréales.   

Un grand éclat de rire attira leur attention.

—    On les entend rigoler à l’autre bout de la galaxie, souffla Aaron, avant que Fanny et Eva ne déboulent dans la chambre.

—    Faites voir ! s’écria Fanny inspectant les lieux. Oh ! Elles sont moins grandes que les nôtres.

—    Vous avez sans doute besoin de plus de rangement, répliqua Aaron.   

Fanny en profita pour lui piquer une frite.  

—    Tu aurais pu attendre les autres, ajouta-t-elle, sarcastique.

—    Tu as qu’à aller t’en chercher ! rouspéta Aaron qui n’aimait pas que les autres lorgnent sur sa barquette.    

—    Vous êtes dans le dortoir des garçons, remarqua Samuel en arrivant derrière elles.

Aaron avait dit vrai, un coin cuisine jouxtait la pièce commune, suppléé par plusieurs cabines vides. Elles étaient aménageables au choix. Il suffisait de sélectionner la configuration à l’aide d’une projection holographique, et les objets se matérialisaient sous leurs yeux.

Samuel, désorienté, se questionnait. Il ne comprenait pas comment la miniaturisation était possible.  

Thésée abandonna ses camarades pour passer sa première nuit à bord de Gala. Il gravit l’échelle de sa mezzanine et se vautra dans son lit comme dans une piscine. Sous sa couette de gélatine, il se dévêtit et balança ses affaires par terre. Il n’arrivait pas à mettre de mots sur ce qu’il était en train de vivre. Tout était si soudain.

—    « C’est fou ! »

Sa propre maman lui parut très mystérieuse. Était-elle venue sur Gala ?

Au chaud dans son lit, bercé par un calme absolu où il entendait ses propres pensées, il s’endormit, pour la première fois, très loin de chez lui.    

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