La huitième merveille

Chapitre 7 : L'ÂME

Chapitre final

6097 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 08/10/2024 18:45

Quand Thésée se réveilla, il lui fallut plusieurs secondes pour se remettre les idées en place. Il s’étonna d’abord, parce qu’il ne retrouvait pas la fenêtre de sa chambre d’enfance ni les maquettes de vaisseaux accrochées au plafond. Puis, il se souvint qu’il n’était plus sur Terre. Il n’avait pas rêvé.

Il se retourna dans son matelas gélatineux. Antaria avait disparu, cachée par le versant de la station. Il contempla les étoiles. Contrairement au ciel nocturne qu’il avait coutume d’observer depuis le square, les étoiles étaient, vues d’ici, très dispersées, éloignées les unes des autres. 

Il retrouva Fanny et Aaron dans le salon du dortoir. La jeune fille avait revêtu une élégante robe blanche, avec des motifs de feuilles d’oliviers et des mésanges bleues. Aaron, taquin, la chambrait :  

—    J’ai hâte de te voir en apesanteur.

—    Puceau en chaleurs ! répliqua la jeune fille sans vergogne.

Son large sourire révéla deux incisives d’écureuil satisfait. Fanny avait du caractère, elle n’était pas du genre à se laisser marcher sur les pieds. Elle faisait comprendre à Aaron qu’elle n’hésiterait pas à le recadrer dès qu’il franchirait les bornes. D’ailleurs, Aaron ne s’attendait pas à être mouché de la sorte :

—    Qu’est-ce que tu en sais ? pesta-t-il en se cachant derrière les mèches de ses cheveux. J’ai peut-être une copine sur Terre. 

—    Je m’inquiéterais pour ton couple, répondit sèchement Fanny. Les relations longues distances ne sont pas faciles à gérer.


Les terriens devaient passer la journée en compagnie de mademoiselle Misse. Celle-ci les attendait devant les téléporteurs de la zone 3-52. Elle souriait de bonne humeur, tenant fermement sa tablette contre sa poitrine.  

—    Cette robe te va bien, dit-elle à Fanny.

Cette dernière tira une langue narquoise en direction d’Aaron. Mademoiselle Misse reprit :

—    Ce matin, programme chargé. On commence par la visite médicale. 

—    J’espère qu’il n’y aura pas de piqûre, dit Malvina, que l’on avait retrouvée.

—    Surprise !

La tutrice resta volontairement évasive.

Aaron se pencha à l’oreille de Thésée :

—    J’espère qu’ils ont un bon coiffeur pour caniche dans l’espace.

Thésée lorgna vers Malvina. Elle avait d’épais cheveux roulés en boucles. Ils étaient emmêlés autour de ses oreilles. La pauvre avait un visage boutonneux. Des plaques rouges traçaient des crevasses sur son front, passaient par ses joues, et descendaient sur son cou. Les cicatrices d’une acné sévère.

—    On va faire un détour par la Cour, expliqua mademoiselle Misse. Puis nous irons au Laboratoire.  

Ils se téléportèrent sur le premier anneau-orbital en suivant les instructions de la tutrice.

La classe s’engouffra dans un long corridor circulaire baigné d’une lueur cendrée. Mademoiselle Misse les invita à poursuivre dans un tunnel d’aquarium, à la différence que, les fonds marins étaient remplacés par l’espace abyssal. Ils s’arrêtèrent trente secondes pour apprécier le gigantisme de la station.

—    Gala-mère ! expliqua mademoiselle Misse en désignant la structure centrale.

Depuis le premier anneau, on discernait à peine les hauteurs de la station.

Les huit anneaux-orbitaux gravitaient autour de l’immense sphère de Gala-mère.

Samuel résuma d’un mot :

—    Magnifique !

La passerelle se remplissait d’étudiants venus admirer le paysage.

—    Voici la Cour ! annonça mademoiselle Misse en s’arrêtant de l’autre côté de la passerelle.

Les terriens se collèrent comme des mouches sur les vitres pour observer le spectacle. Des étudiants lévitaient au milieu d’un vaste gymnase. Quelques-uns discutaient la tête en bas, d’autres se renvoyaient une balle en bondissant de mur en mur. Plusieurs étaient accrochés sur les rebords.   

—    Ils sont en apesanteur ! s’exclama Aaron des lucioles plein les yeux.

—    Si j’avais su, j’aurais mis un pantalon, dit Fanny en se pinçant les lèvres.

Mademoiselle Misse réclama l’attention :

—    Écoutez bien ce que j’ai à dire ! Vous pouvez venir ici quand vous avez du temps libre, par contre, il y a deux/trois choses à respecter…

Thésée observait un groupe de filles. Papotant dans des combinaisons, leurs chevelures s’éparpillaient dans tous les sens, comme les tentacules d’un poulpe. Elles se déplaçaient tels des poissons dans l’eau.  

—    … les premiers qui ne respecteront pas le règlement seront tout bonnement interdits de Cour. Est-ce clair ?

—    Oui, répétèrent les terriens en cœur.

—    On continue la visite.

—    On n’y rentre même pas ? s’insurgea Aaron.

Mademoiselle Misse le défia du regard :

—    Tu n’as pas écouté ce que je viens de dire !

—    Si ! mentit-il bêtement.  

—    Alors, pourquoi poses-tu la question ?

Aaron attendit qu’elle s’éloigne :

—    Qu’est-ce qu’elle a dit ?

Thésée haussa des épaules. Il n’écoutait pas non plus. Le groupe de filles venait de s’extirper de la Cour.

Samuel vint à sa rescousse :

—    Faut attendre la formation de demain matin.

—    À votre avis, murmura Aaron, terriennes ou aliènes ?

—    Demande-leur.

Mais quand ils frôlèrent le groupe, les garçons baissèrent les yeux.

—    Elles sont trop belles ! chuchota Fanny à l’oreille d’Eva.

Eva confirma d’un soubresaut de sourcils. Aaron donna une petite tape amicale sur l’épaule de Thésée :

—    Bon, dit-il, l’objectif de l’année : sortir avec une aliène.

Thésée avait déjà bien du mal avec les terriennes ; alors avec une aliène ! Inenvisageable.

Il croisa le regard d’une fille. Elle avait de magnifiques pupilles lilas ; de véritables nébuleuses dans les yeux, comme celle que l’on appelle « œil de chat », mis en relief par l’abîme noir de ses iris. Il y brillait, en leur centre, un point infiniment doux.

Une agréable chaleur se diffusa dans tout son corps depuis sa poitrine. Il était transpercé par l’extravagance de ces yeux d’une profondeur infinie.

Des cheveux bruns, fins, encadraient parfaitement le visage d’albâtre de la jeune femme. Une tresse violette descendait en torsade sous son menton blanc.

La fille soutint son regard. Quand Thésée le réalisa, il sursauta et pirouetta maladroitement sur lui-même. Le groupe de filles gloussa dans son dos, mais il ne comprenait rien à ce qu’elles disaient. Elles parlaient dans une langue inconnue. Pire, elles conversaient entre-elles avec des langues aux sonorités différentes. Il soupira profondément : il était nul en langues étrangères.

La classe passa devant un escalier. Des panneaux holographiques indiquaient :


Laboratoire d’analyse E-1

Centre de clonage E-2

Morgue E-3


Un groupe d’élèves défilait bruyamment dans l’escalier, les blouses blanches battant les talons. Quelques-uns filaient à toute allure sur des overboards magnétiques.    

Mademoiselle Misse les emmena au Centre de contrôle d’implantation cérébrale en E-1. Deux médecins les attendaient.

—    Vous êtes le groupe de terriens ? demanda l’homme en consultant son planning.

Il avait un drôle d’accent, un front proéminent, et la taille de ses yeux doublée par les verres de ses lunettes.

—    C’est exact ! confirma mademoiselle Misse.

—    Le médecin compta les élèves d’une voix lasse. La journée venait de commencer, et il en avait déjà marre. Il se retourna vers sa jeune collègue :

—    Rappel : contrôle génétiquo-nucléide, analyse biométrique, puis greffage de l’Âme à la glande pinéale par implantation laser.

La classe se sépara en deux. Par chance, Thésée suivit la docteure. Son sourire bienveillant était de loin plus sympathique que le faciès ronchon et nonchalant de l’homme.

—    Vous passerez un par un, précisa-t-elle.  

L’auscultation durait dix bonnes minutes. Quand vint son tour, Thésée entra dans un cabinet bondé de machines complexes et alambiquées. Elles ressemblaient plus à des engins de torture qu’à des appareils médicaux.

—    Thésée London, c’est bien ça ?

Il acquiesça.

—    Pas d’inquiétude, tout va bien se passer.

La formule ne le rassura pas, mais il se laissa guider :

—    Mets-toi devant le scanner. OK ! Nickel ! On en profite pour contrôler la taille et le poids. Bien ! Maintenant, tu vas poser le bout de ton doigt là-dessus ; c’est ça ; attention ; ça picote un peu. Super ! J’ai juste prélevé une goutte de sang. L’ordinateur va faire une analyse ADN. Mets-toi là si tu veux…

Elle le poussa par l’épaule.

—    Ça sert à quoi ? demanda-t-il.

La docteure restait figée derrière un tableau d’analyses indéchiffrables.

—    On répertorie ton programme génétique.

—    Pour quoi faire ?

Elle releva la tête.

—    Plein de choses. Suppose que tu perdes un bras lors d’un cours. Ni une ni deux, on déclenche le processus de clonage accéléré, et on te remplace le membre lésé. C’est très efficace, ça évite l’androïsation. Le naturel est plus joli que l’artificiel, surtout chez les humains, non ? Tu en penses quoi ?

Sans attendre de réponse, son siège lévita vers une autre machine. Elle invita Thésée à la rejoindre :

—    Tes données sont paramétrées dans le Cerveau de Gala, je vais pouvoir t’implanter ton Âme.

—    Mon Âme ?

Thésée commençait sérieusement à s’inquiéter. La spécialiste le poussa gentiment par la poitrine et le força à s’adosser contre une plaque en aluminium.

—    Ne t’inquiète pas. Je vais procéder à une greffe laser par miniaturisation.

Un anneau métallique se referma autour de son cou, et un autre autour de son front.

—    Ne bouge pas, répéta le médecin calmement, les yeux rivés sur l’écran où s’affichait un tas d’informations indescriptibles.

Un scanner pivota lentement autour de Thésée. Son front fut pris pour cible par un laser vert.   

L’oculus du laser s’élargit ; la pointe d’une aiguille lui tamponna la nuque.

Les anneaux se déverrouillèrent.

—    Tu es libre ! Suivant ! 

Thésée rejoignit ses camarades en se massant le cou.

—    Quelle brute ! se plaignit Aaron en sortant à son tour du cabinet. J’ai l’impression d’être du bétail !

—    C’est pour ta santé, répondit tranquillement Eva.

—    Comme si tu savais de quoi tu parlais, babilla Aaron.

—    Tout s’est bien passé ? demanda mademoiselle Misse en les rejoignant un mug en main.  

—    Qu’est-ce qu’ils nous ont fait ? demanda Fanny.

Elle partageait la préoccupation du groupe.

Un large sourire gonfla les timides pommettes de la tutrice. Elle souffla sur sa tasse et expliqua :

—    On vous a implanté votre Âme. Grâce à elle, vous êtes désormais reliés à la station.

—    Notre Âme ?

—    Oui, votre Âme. C’est une puce pinéale, de la nanotechnologie. Elle va vous faciliter la vie. La technologie de Gala repose sur une communion immédiate entre l’intelligence artificielle et les capacités cérébrales. On parle de TCC : technologie de communion cérébrale, ou plus simplement, de la mécaconscience.

—    Je n’ai pas compris ! intervint un camarade du nom d’Elvis. C’est quoi notre Âme ?

—    La petite puce qu’on t’a injectée dans la tête, répéta Eva.

—    Exacte, reprit mademoiselle Misse. Elle transmet les informations cérébrales vers le cerveau de Gala, et vice versa. Ça fonctionne de pair avec ceci !

Elle plongea sa main dans une poche pour en ressortir une montre à gousset. Elle ressemblait à celle de monsieur Dalembert, et plus encore, à celle de sa mère. 

—    C’est votre cadeau de bienvenue, expliqua mademoiselle Misse en présentant fièrement l’objet. Une Babel.

La tutrice activa sa Babel. L’hologramme d’une jeune fille flotta en l’air. Elle tenait un ballon.

—    Je vous présente Katie : mon génius.  

—    Bonjour, dit l’hologramme. Comment allez-vous ce matin ? La visite médicale s’est-elle bien passée ? 

—    Très bien, Katie. Mais nos primo-arrivants se posent beaucoup de questions. J’étais justement en train de leur expliquer que tu étais-là pour les aider. Peux-tu préciser tes fonctions ? 

—    Bien sûr, Elénaïde. Je suis une IA traductrice de langue. J’ai été conçu dans l’optique de favoriser le partage lors des rencontres multi-civilisationnelles.

—    Autrement dit, compléta mademoiselle Misse, vous n’aurez pas besoin d’apprendre toutes les langues de tous les peuples qui grouillent sur Gala. Votre Babel les traduira instantanément dans votre conscience.

—    On dénombre plus de cinq cents langues à bord de Gala, précisa Katie.

—    Sans traduction instantanée, on s’y perd.

—    Vous voulez dire, s’enthousiasma Aaron en fixant Fanny, que je vais savoir parler français ?

—    Toi non, répondit Fanny, mais ce truc le fera à ta place.

—    Si j’avais eu ça lors de mes oraux !

Mademoiselle Misse récupéra l’attention :   

—    Je vous propose d’aller chercher vos Babel chez l’Horloger.

Les terriens emboîtèrent le pas de leur tutrice en direction de Gala-mère.

Ils traversèrent un gigantesque hall. Le plafond était très haut.

—    L’Atrium !

Les élèves s’émerveillèrent devant l’immense verrière. D’ici, on distinguait parfaitement les huit anneaux-orbitaux de Gala.

Dans l’Atrium, des galeries se dressaient sur plusieurs étages, rappelant les luxurieuses loges dorées d’un opéra italien.

Mademoiselle Misse bifurqua par un escalier de marbre. Les marches s’ouvraient en éventail dans une vaste salle lumineuse surmontée d’une coupole. Tout autour, un péristyle abritait de nombreux commerces. Des étudiants, assis à la terrasse d’un café, sirotaient leur jus le nez en l’air, attentifs à l’impressionnante baleine qui volait paisiblement sous le dôme. La baleine plongea vers le sol et frôla les terriens avant de disparaître par l’ouverture du grand escalier.  

—    Moby ! Notre mascotte, précisa la tutrice en désignant le cétacé volant.

Ils s’arrêtèrent à la devanture d’un magasin de Babel. Discrète, la boutique était dissimulée par une colonne. Au son de la cloche, l’homme derrière le comptoir releva le nez :

—    Mademoiselle Misse ! Je vous attendais.

Le commerçant les invita à rentrer. L’homme avait une drôle d’allure, le cou et la mâchoire serraient par une étroite et sévère redingote mauve-vermillon. Sa moustache, grise et effilée, remontait en crochets vers la pointe de son nez. Son front en coupole, sur un crâne proéminent, était cerné par une couronne de cheveux raides et drus.

—    Je vous présente monsieur Stradivarius, dit mademoiselle Misse. Monsieur Stradivarius est l’Horloger de la station.

—    Le seul, l’unique, ajouta le grand homme en se redressant.

Il roula sa moustache du bout des doigts.

—    Les élèves sont venus récupérer leurs Babel, précisa la tutrice.

L’Horloger parcourut la classe d’un œil perçant.

—    Ils vous attendent. Je les ai vérifiés moi-même.

Il contourna son comptoir et s’assit près d’un établi où traînaient des tournevis, des vis, et de minuscules écrous capables de se coincer sous les ongles. Un droïde s’appliquait à assembler des rouages si minuscules qu’il fallait suivre l’opération à travers un écran grossissant.

Monsieur Stradivarius déposa une dizaine de boîtes devant eux.

—    Nous n’avons plus qu’à les synchroniser avec Gala, dit-il en activant un hologramme. On commence par le beau gosse. Jeune homme, à vous.

Il s’adressait à Thésée.

La classe pouffa de rire, Thésée s’empourpra. L’Horloger ouvrit le coffret qui lui était assigné. Il présenta la Babel : une jolie montre noire. Ciselé sur la coque, un oiseau doré déployait des ailes enflammées.

—    Un phénix, commenta monsieur Stradivarius à voix haute.  

—    C’est vous qui les fabriquez ? demanda Thésée.  

L’homme détourna les yeux de l’hologramme, retira l’artefact de son coffret et le posa délicatement dans la paume de sa main.

—    Je supervise la production, se contenta-t-il de répondre.  

Il s’équipa d’un monocle grossissant, et, comme s’il avait lu dans les pensées de Thésée, il ajouta :

—    La vôtre est particulièrement réussie. 

Puis, il ordonna :

—    Activez-le pour voir !

Thésée chercha le bouton on/off.

—    Allons, par la pensée, précisa monsieur Stradivarius.

—    Par la pensée ?

L’homme se redressa sur sa chaise.

—    Vous ne savez pas ce que veut dire penser ?

Thésée n’eut pas le temps de répondre qu’Aaron s’écria :

—    Pour ça, faudrait déjà qu’il retrouve son cerveau !

La classe ricana. Thésée le maudit.

—    Alors, une fois que vous aurez retrouvé votre cerveau, dit monsieur Stradivarius, pensez ! Pensez que vous voulez activer votre Babel. Vous n’êtes pas obligé de vous focaliser dessus, ajouta-t-il en voyant que Thésée était concentré sur son artefact. Elle doit fonctionner depuis votre poche.

Thésée pensa simplement à activer sa Babel. Une jeune fille rousse au nez pointu se matérialisa devant lui.

—    Parfait, dit monsieur Stradivarius, parfait. Voici votre génius.

Puis, s’adressant à l’hologramme, il demanda :

—    Mademoiselle ! À qui avons-nous l’honneur ?

—    Bonjour, monsieur Stradivarius, bonjour Thésée London. Je m’appelle Voxa. Comment puis-je vous être utile ?

À la première seconde où Voxa s’était matérialisée, Thésée ressentit une intime proximité avec elle. Il ne pouvait pas expliquer son sentiment, mais elle était là, dans sa tête, et communiait avec ses pensées.

—    Très bien, dit monsieur Stradivarius. Thésée, Voxa sera votre nouvelle meilleure amie. Vous aurez tout le temps pour faire les présentations. 

Thésée laissa son siège à un camarade. Voxa l’accompagna sans faire de bruit.

La Babel d’Aaron avait pour hologramme un farfadet très bavard. Il s’appelait Nébulo et n’avait pas sa langue dans sa poche. Fanny, elle, fut très fière de la rose rouge qui décorait la coque de sa montre. Quant à son génius, c’était un serpent à deux têtes prénommées Lux et Nox.

—    Ça va bien avec sa langue de vipère, se moqua en catimini le génius d’Aaron comme s’il traduisait la pensée de son propriétaire.

Le serpent de Fanny siffla bruyamment sous le nez du farfadet. Nébulo plongea et disparut.

—    Chochotte, ajouta le serpent.

Le gros nez rouge de Nébulo dépassa du sol en reniflant et se déplaça tel un aileron à la surface de l’eau.

Quand tout le monde eut fait connaissance avec son génius, monsieur Stradivarius les raccompagna à la porte de son atelier.

Le groupe repassa devant les tables où des étudiants sirotaient la tête en l’air.

—    Je reprends les cours demain, disait l’un d’eux. Vous savez quel prof j’ai en Espionnage. Charron !

—    Jamais eu ! Mais à ce qu’il paraît, elle est bien.

—    Tu rigoles ! J’ai entendu dire qu’elle avait fait une expérience de mort imminente avec un élève, et que ça s’était mal passé.

—    En tout cas, dit l’étudiant en désignant le groupe de mademoiselle Misse, les nouveaux ont l’air plus stupides d’année en année. Je ne sais pas où ils vont les chercher.

—    Je crois que ce sont des terriens.

—    Des terriens !

L’élève s’étrangla.  

Mademoiselle Misse invita son groupe dans un grand amphithéâtre accolé à la salle du dôme. Un brouhaha infernal s’élevait des gradins où étaient installés des centaines d’élèves.

—    Vos futurs professeurs, précisa la tutrice en désignant les adultes qui conversaient patiemment sur la grande estrade.

Thésée reconnut monsieur Dalembert. Plus grand que les autres, fin comme une tige, la peau rouge, il discutait, penché en avant, les bras dans le dos, avec un militaire en uniforme de cérémonie. Ce dernier devait sans cesse se maintenir droit pour ne pas paraître ridiculement petit à côté du grand directeur. Il avait un regard sec comme ses joues creuses, un nez aquilin, un sourire de berger allemand, et exhibait fièrement une médaille accrochée sur son veston blanc.

Une femme tassée sur pattes vint saluer leur tutrice : 

—    Alors, les nouveaux, ça fait quoi d’être projeté dans la cour des grands ?

Elle avait une désagréable voix de crécelle.   

—    Bonjour, Cella, répondit mademoiselle Misse avec beaucoup de gentillesse.

Puis, se tournant vers son groupe, elle la présenta :

—   Cella et moi faisons le même travail. Mais tu as un groupe de Pairiens, c’est ça ?

—    Ouais, mais les miens sont un peu crétins.

—    Oh ! Donne-leur le temps.

—    Avec moi, répondit la tutrice, ils ont intérêt à filer droit, sinon je les éjecte de la station.

Elle rigola toute seule à sa propre blague. Son vilain rictus mit en exergue ses pommettes gondolées.

—    Ha ha ha ! Sinon, ma cocotte, comment se passe ta reprise ? Pas trop surchargée ? Moi, je n’arrête pas, je cours dans tous les sens…

—    Elle ne doit pas courir assez, murmura Aaron à l’oreille de Thésée, un sourire mesquin.

Le grand amphithéâtre se remplissait encore. Quand toutes les places furent prises, l’homme en uniforme blanc s’approcha du lutrin central et réclama l’attention. Un immense hologramme projeta son visage au-dessus de la scène.

—    C’est l’amiral Trah-an, expliqua mademoiselle Misse. Le plus haut gradé de Gala.

—    Il a l’air fier d’exhiber sa médaille, persifla Fanny moqueuse.

Le génius d’Aaron approuva d’un signe de main.  

—    L’unique détenteur de la Légion de Gala, précisa mademoiselle Misse.

L’amiral Trah-an salua tout le monde :

—    Bienvenue à tous ! Bienvenue ! Nous sommes heureux de vous accueillir dans notre belle station. J’espère que vous avez fait bon voyage, et que cette première journée, loin de vos foyers, se déroule à merveille. Comme vous avez pu le constater, Gala est une très grande structure où se côtoient des étudiants provenant de tout horizon. La station est, aujourd’hui, un endroit unique au service de la jeunesse. Elle sera votre seconde maison ; tout y est fait pour que vous puissiez vous y sentir comme chez vous. Je vais maintenant laisser la parole à monsieur Dalembert, le directeur de la section académique, ce qui, je crois, vous concerne plus directement. Encore bienvenue à tous.

Des applaudissements polis descendirent des gradins.

—    Merci, merci, amiral, répondit le directeur Dalembert en s’avançant à son tour. L’amiral Trah-an doit malheureusement nous quitter. Il est très occupé…

Un discret calambour du directeur Dalembert décrocha à sourire à l’amiral. Le directeur poursuivit :

—    Pour ceux qui n’auraient pas encore eu l’immense privilège de me rencontrer, je suis Denixilien Dalembert, le plus grand directeur de la section académique de Gala.

Et, comme l’assemblée écoutait religieusement, il ajouta :

—    Je parle de ma taille, évidemment.

Thésée sourit intérieurement. Il avait eu le privilège de rencontrer cet homme en personne.

Le grand directeur jeta sur l’assemblée, rieuse, des pupilles sévères. Il obtint un silence instantané. 

—    Comme le disait l’amiral Trah-an à l’instant, c’est un privilège pour nous de vous accueillir à bord de notre institution. C’est, pour la plus grande majorité d’entre vous, la première fois que vous mettez les pieds dans une station spatiale…

—    C’est moi, où il n’y a pas beaucoup d’extraterrestres ! marmonna Aaron en balayant l’amphithéâtre de gauche à droite. Je m’attendais à plus de diversité.

—    Détrompe-toi, répondit Samuel en penchant sa tête entre Aaron et Thésée.

—    Qu’est-ce que tu veux dire ?

—    Je crois, dit Samuel, que les aliens, ici, c’est nous !

—    On se ressemble tous ! s’effara Aaron. On n’a quand même pas traversé la moitié de la galaxie pour tomber sur d’autres têtes de singe !  

Fanny leur fit signe de se taire.  

—    Gala ! disait monsieur Dalembert, est un bain de cultures qui fait, je dois le dire, la fierté de la Ligue de Talos. Nous sommes ici dans un centre unique, cosmopolite, et je ne suis pas peu fier de participer à cette jonction entre différents mondes. Cette première année est une année de découverte pour vous tous. Ne vous fermez pas de portes ; soyez exigeant avec vous-mêmes, donnez-vous les moyens de réussir.

Aaron ronchonna :

—    On parcourt la moitié de l’univers pour avoir des devoirs. Autant rester chez soi.

Le directeur Dalembert pointilla son discours par de nombreuses blagues. Enfin, quand il eut fini, il invita les nouveaux arrivants à se rassasier dans l’un des nombreux restaurants bordants l’Atrium et le dôme.

Les terriens retrouvèrent mademoiselle Misse pour la remise des emplois du temps. Aaron avait mis la main sur un paquet de chewing-gum à bulle. Ils pouffèrent de rire quand il se retrouva enfermé à l’intérieur de sa propre bulle.

—    Ces deux-là n’ont pas fini de grandir ! s’exaspéra gentiment mademoiselle Misse alors que tout le monde les attendait.

Aaron éclata sa bulle et se racla la gorge, honteux de passer pour quelqu’un de puéril.

—    Vos cours commencent demain matin. Quant à votre camarade, il vient de me poser une question qui vous concerne tous. Il demande : « c’est quoi cette histoire de filières d’excellence ? »

Elle projeta un diaporama.

—    L’année prochaine, vous devrez choisir l’une de nos quatre filières.

—    La sélection se fera selon votre évaluation, intervint Katie.

—    En effet, reprit la tutrice, chacune d’entre elles requiert des compétences spécifiques.

Elle projeta quatre blasons au tableau.

—    Si vous êtes doués pour l’action et les sensations fortes, vous irez chez les Prétoriens.

Elle parlait du blason rouge et noir de section. Une maxime était écrite en dessous : « Courage et discipline ».

—    On y apprend l’art de la guerre.

Aaron s’enthousiasma :

—    C’est ce que je veux faire !

La tutrice poursuivit :

—    Si vous vous destinez à une carrière politique, que vous aimez les intrigues et les complots, privilégiez l’Agora.

Elle désigna le blason orange et vert.

Le génius de Fanny siffla bruyamment.  

—    Si vous êtes à l’aise avec les chiffres et la logistique, et que vous aimez diriger, les Ministrums vous accueilleront à bras ouverts au Palais.

—    Au Palais ?

—    Oui, le nom de leur école. Les Prétoriens sont au Bastion, les Agorates à l’Agora, les Ministrums au Palais, et les Démiurgiès à l’Atelier.

—    Les Démiurgiès ?

—    On y sélectionne des profils plutôt curieux et créatifs. Vous pourrez vous spécialiser en mécanique et en ingénierie, mais il y a aussi une option Arts-Cosmiques. Vous avez un an pour y réfléchir, cette année est faite pour vous aider dans votre choix. La décision ne dépend que de vous, à condition de vous donner les moyens de réussir. Toutefois, notez que c’est Gala qui vous répartira. Chaque année il y a des surprises.

Après la présentation des filières, mademoiselle Misse les initia à leur Babel. Elle leur envoya un document par l’intermédiaire de leur Âme.  

—    Au secours, je ne vois plus rien ! s’écria Aaron.

Il leva les mains et palpa dans le vide en direction d’Eva.

—    C’est ma tête ! se plaignit la jeune fille.

Thésée aussi fut pris de vertiges. Un flot d’images circulaient dans son esprit et devant ses yeux. Les images étaient réelles, sauf que tout se passait dans sa tête.

—    Vous apprendrez rapidement à faire le tri entre vos sens internes et vos sens externes, rassura la tutrice. Pour y voir plus clair, vous pouvez afficher le contenu du document via l’hologramme du Babel.

Voxa apparut.

—    Que puis-je pour vous ?

—    Euh ! Voxa ! J’aimerais projeter ce que j’ai dans la tête sur la montre.

—    Il suffit de le vouloir, répondit le génius trop heureux de se rendre utile.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Voxa s’effaça et les images que Thésée avait dans son esprit se matérialisèrent devant lui.

Le Babel se manipulait intégralement par la pensée.

—    En fait, dit Samuel en résumant au mieux la situation, on a un ordinateur branché directement sur notre cerveau.

—    Maintenant, vous allez communiquer entre vous, dit la tutrice. 

Thésée tressaillit. La voix de Voxa résonnait clairement dans le fond de son crâne.

—    Mademoiselle Misse souhaite faire un partage de vision avec vous.

Il confirma la notification.

Alors, plus étrange encore, sa perception visuelle se scinda en deux. D’un côté, il voyait toujours mademoiselle Misse, assise en face d’eux, un air satisfait ; mais de l’autre côté, il observait une douzaine de têtes, dont la sienne, depuis les yeux de quelqu’un d’autre. C’était les yeux de la tutrice, il partageait son point de vue.  

Des rires nerveux et consternés envahirent la classe.  

—    On est dans la tête d’Elénaïde, gloussa Malvina.

—    C’est de la télékinésie ! s’écria Elvis ébahi.  

—    Détrompez-vous, rectifia mademoiselle Misse, sans que ses lèvres ne bougent. Il n’y a rien de magique là-dedans.

Elle venait de transmettre ses pensées par l’intermédiaire de l’Âme.  

L’expérience enchanta la classe. Les terriens passèrent l’heure suivante à s’entraîner. L’utilisation de la Babel était intuitive. Il suffisait d’y penser, la puce obéissait automatiquement.

Voxa lui donna des indications sur la manière de programmer sa Babel. Le dialogue se passa intégralement dans son esprit, contrairement à Aaron qui répondait à Nébulo à voix haute, donnant parfois des situations comiques, un peu folles.  

Puis, Élénaïde les libéra, et la journée s’acheva.

—    Il commence à être tard, dit Voxa le soir, alors que Thésée était allongé dans son lit et contemplait la baie vitrée.

Il ressassait sa journée.

—    Je sens que vous êtes fatigué. Reposez-vous pour être en forme demain pour votre premier cours.  

Thésée découvrit qu’il pouvait allumer ou éteindre la lumière de sa chambre d’une simple pensée. Les téléporteurs étaient accessibles par le même moyen. Tout, à bord de Gala, pouvait transiter par l’Âme.  

Ses yeux parcoururent l’immense étendue spatiale. Sa section de l’anneau gravitait dans la partie ombragée de Gala. Des milliers de points lumineux brillaient comme autant de cierges depuis les anneaux voisins. La chambre était silencieuse. Il pensa longtemps à sa mère. Il croyait la connaître un peu, au-delà de ses souvenirs et de son imagination. Mais, au final, elle restait un mystère.

« Maman a eu une vie avant moi ! »

—   Bonne nuit ! dit Voxa avant que Thésée ne flanche.

Il s’endormit rapidement.      

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