La huitième merveille
Chapitre 8 : EN APESENTEUR
3438 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 11/10/2024 17:42
— Vous êtes réveillé !
Thésée ouvrit les yeux. Son génius était penché devant lui.
— Bien dormi ?
Les premiers rayons d’Antaria coloraient la chambre.
— Je voudrais me réveiller tranquillement, répondit Thésée.
Il n’aimait pas l’idée d’avoir en permanence une petite voix dans sa tête pour lui dire quoi faire. Depuis qu’il avait récupéré sa Babel, Voxa ne l’avait pas quitté un instant. Il pouvait la voir, là, dans sa tête, même si son hologramme n’était pas activé. Elle entendait toutes ses pensées, ce qui, sur l’instant, ne l’enthousiasmait guère.
— Excusez-moi, répondit aussitôt Voxa en décryptant les désirs de Thésée.
Elle s’éclipsa pour ne plus le déranger.
Pour la première fois depuis longtemps, Thésée était motivé à l’idée d’aller en cours. Il n’était pas le seul : Aaron prenait son petit déjeuner dans la cuisine. Il le repéra à l’écho croustillant des céréales que broyait mollement sa mâchoire ruminante. Un filet de lait coulait par petites gouttes sous son menton.
— Je n’ai pas dormi, se confia-t-il. Je suis éclaté.
D’éclatants cernes violets zombifiaient sa mine ahurie. Il avait passé toute la nuit à jouer avec Nébulo. Le farfadet était allongé sous la table et ronflait d’un nez d’ivrogne.
Leur premier cours avait lieu sur le troisième anneau-orbital. L’emploi du temps indiquait : DAPA (Découverte des Activités Physiques Antigravitationnelles). Fanny opta pour un survêtement rose.
Ils restèrent groupés pour ne pas se perdre dans les nombreuses bifurcations de Gala. Heureusement, les génius faisaient GPS. Ils disposaient d’un plan en trois dimensions pour se guider dans la station.
L’enseignant, monsieur Antéklès, n’était pas seulement large d’épaules, avec des bras aussi volumineux que ses cuisses ; il avait une proéminente barbe de bûcheron pour contrebalancer l’absence de pilosité crânienne. Sa tête était tellement lisse que les néons du gymnase s’y reflétaient.
Les terriens s’assirent en cercle autour de lui.
— L’un d’entre vous peut-il me dire de quoi il s’agit ?
Il parlait de la combinaison moulante qu’il avait revêtue. Il pivota sur lui-même, les élèves purent l’observer sous toutes ses coutures. Fanny se pencha à l’oreille d’Eva. Les deux filles pouffèrent. Il y avait, dans l’affaire, une histoire de fessier bien musclé.
— Une combinaison ! répondit Elvis avec un sourire de publicité pour dentifrice.
Elvis était, de tous les terriens présents, le plus jeune. Il avait sauté une classe.
— Oui, confirma le professeur. Mais ce n’est pas n’importe quelle combinaison. Ceci, mes jeunes amis, sera votre seconde peau durant la plus grande partie de votre séjour sur Gala. Pourquoi ? Parce que dans le vide de l’espace, tout corps conserve un mouvement rectiligne uniforme tant qu’il n’est pas soumis à une force contraire. La Spirite (la combinaison) est là pour y remédier. Elle est équipée d’une batterie à propulseurs nanotechnologiques facile d’utilisation grâce à la mécaconscience.
La leçon sur les lois du vide dura cinq minutes, leçon que le professeur Antéklès acheva rapidement au prétexte qu’on apprenait mieux en pratiquant qu’en écoutant :
— Toute la théorie, dit-il, est déjà contenue dans la pratique.
Thésée reçut une combinaison bleu et noir. D’une matière souple, elle se portait comme un collant.
— Pourquoi la mienne est jaune ? se plaignit Aaron quand ils se regroupèrent au centre du gymnase.
Un filet de sécurité quadrillait les murs.
Monsieur Antéklès désactiva la gravitation de la salle.
— Dispersez-vous ! encouragea-t-il alors que tout le monde s’élevait dans les airs. Utilisez l’espace à votre disposition. Fixez l’endroit où vous voulez aller !
Aaron décolla comme une comète. Il fallut l’extirper, dix secondes plus tard, du filet de protection dans lequel il s’était coincé la tête.
Le professeur s’écria :
— Prenez le temps, laissez les sensations venir à vous. Vous ne faites qu’un avec la Spirite, elle est votre seconde peau.
Thésée adopta rapidement la combinaison. La Spirite était légère, souple, et épousait parfaitement les formes de son corps. Il s’envola à hauteur d’Aaron et en profita pour le chambrer en traçant des cercles autour de lui.
En bas, Elvis s’était lancé dans un concours de saltos avec Fanny et Eva. Il tournoyait sur lui-même, les bras et les jambes en hélice.
Il paniqua :
— Je n’arrive pas à m’arrêter !
L’enseignant l’empoigna par le mollet.
— Pouvez-vous me remettre dans le bon sens ? supplia poliment Elvis.
— En apesanteur, répondit l’enseignant, le bon sens est la chose la mieux partagée du monde !
Quant à la malheureuse Malvina, prise d’un malaise, elle dégurgita son repas.
— Beurk ! Dégoûtant !
Aaron était écœuré. Il n’avait pas vu la galette de grumeau flotter au milieu du gymnase. Il s’était précipité dedans, la tête en avant, comme une torpille lancée à pleine balle, en faisant la course avec Thésée.
— Tu voles comme un oiseau de proie, se moqua Thésée, mais tu n’as pas l’œil du faucon.
— La prochaine fois, expliqua monsieur Antéklès en réactivant la gravitation, je vous montrerai comment vous déplacer sans combinaison.
Aaron était parti se doucher.
Ils quittèrent le professeur de DAPA pour leur premier cours de HUS : Histoire de l’Univers Connu. L’enseignante, madame Phi-161, était une intelligence artificielle. Son hologramme prenait l’apparence d’une vieille dame rabougrie au chignon sévère. Elle aimait rappeler que les humains avaient des capacités cérébrales limitées.
— Quant à votre remarque, monsieur Pierce, sachez que j’entends tout ce qui se murmure dans cette classe.
Aaron se ramassa dans son fauteuil, enfonçant sa tête dans ses épaules pour se faire le plus petit possible.
— Pssst ! C’était quoi la blague ? demanda Eva, curieuse.
Il fit le sourd d’oreille, madame Phi-161 poursuivit :
— La bibliothèque encyclopédique, d’où je tire mes connaissances, dispose de plusieurs centaines de millions d’années d’archives cumulées. Aucun esprit biologique n’est en mesure de traiter une telle quantité d’informations avec précision. Je suis programmée pour transmettre une somme de connaissances adaptées aux capacités cognitives limitées de mes interlocuteurs, car je dispose d’une puissance de calcul infiniment supérieure.
Fanny bâilla en se massant les tempes. À côté, droit sur son siège, Samuel recopiait assidûment la leçon. Ses doigts parcouraient son clavier avec la virtuosité d’un pianiste. Il n’avait pas besoin de baisser les yeux pour voir ce qu’il faisait, véritable machine à écrire.
— Pour ce qui est de la découverte de la Terre, nous devons l’inscrire dans son contexte géospatiale.
Madame Phi-161 projeta des schémas tout autour d’eux :
— La colonie terrienne se situe aux confins d’une galaxie surnommée la Voie-Lactée. Elle se situe à plusieurs milliards d’années-lumière de la civilisation Mèréenne.
— Plusieurs milliards d’années-lumière ! s’exclama soudainement Aaron comme si cette information piquait ses connaissances.
— « Précisément ! » répondit madame Phi-161. Il est tout à fait impossible de rejoindre la Terre par des moyens conventionnels. Le portail multidimensionnel est l’unique technologie en mesure de vous faire voyager d’un bout à l’autre de l’univers en court-circuitant les dimensions spatio-temporelles.
— Et la vitesse lumière ? demanda Aaron.
— Elle ne résoudrait pas le problème, répondit directement madame Phi-161. L’univers est trop grand. Son étendu ne se limite pas à la diversité de vos perceptions sensorielles. Mais je ne voudrais pas m’attarder sur ce sujet. Vous l’étudierez en troisième année si vous suivez la spécialité Astrohistoire.
— Vous avez parlé du système d’Archytas, coupa sèchement Samuel, ce qui fit ricaner Aaron. C’est quoi ? Une étoile ?
— Exactement ! répondit l’enseignante toujours sur le même ton. Le système d’Archytas est le berceau de la civilisation Mèréenne.
Un système solaire se mit à tourbillonner tout autour de la classe. L’étoile d’Archytas se tenait en son centre. Thésée sélectionna une des planètes pour en lire la description.
— Il y a deux planètes sur la même orbite ? s’étonna Fanny en observant attentivement la révolution des astres.
— Exactement ! Toutes les deux habitées. La première planète se nomme Mère. La planète d’origine des mèriens. Sa sœur jumelle, Paira, a une circonférence légèrement plus petite. Comme l’a constaté votre camarade, Mère et Paira gravitent sur la même orbite de manière parfaitement symétrique. On nomme ce phénomène, rarissime, une révolution miroir. On ne peut jamais voir l’autre planète depuis sa jumelle. Les mèriens ont été les premiers à découvrir leur sœur.
— Et Antaria ? demanda Eva. J’ai entendu dire que c’était une étoile solitaire. Qu’est-ce que cela signifie ?
— La particularité d’Antaria est qu’elle n’appartient à aucun réseau d’étoiles ni à aucune galaxie. Elle vagabonde seule au milieu de l’espace avec ses huit planètes. Aucune de ces planètes n’est habitable en surface.
— Si je comprends bien, intervint Samuel, on ne peut venir sur Gala qu’en utilisant le portail.
— Exactement. C’est pourquoi Gala est la station la mieux protégée de tout l’univers.
— D’accord ! s’exclama Thésée, mais vous avez dit qu’il était improbable de rejoindre notre planète par des moyens classiques. Alors, comment les extraterrestres ont-ils découvert la Terre ? Quelqu’un a bien construit le portail du soleil ?
— Les extraterrestres ? s’étonna madame Phi-161. Vous voulez parler des mèriens ? Ils ont redécouvert votre planète en activant le portail.
— Ce qui veut dire qu’il y avait déjà un portail sur terre ! objecta Thésée en pensant que l’enseignante ne faisait que décaler la problématique.
Mais cette dernière répondit :
— Exactement ! On sait que le portail du soleil a été construit par les Atlantes il y a fort longtemps.
— Les Atlantes ?
— J’en ai entendu parler ! dit Aaron content de savoir quelque chose.
— La civilisation des grands ingénieurs, les créateurs d’étoiles, précisa madame Phi-161.
— Ils ont disparu ?
— Leur planète d’origine a été engloutie lors de l’explosion d’une supernova. Nous ne savons pas quand cela s’est passé, ni où, mais nous savons que cela a eu lieu. C’est pourquoi la redécouverte de la Terre est un événement historique majeur. Des historiens supposent que les terriens sont les derniers descendants des Atlantes. On sait qu’un vaisseau d’exploration intergalactique est rentré en collision avec votre planète il y a environ soixante-six millions d’années terriennes. Les archéocosmologues pensent qu’il s’agissait d’un vaisseau Atlante. Il devait établir une nouvelle colonie.
L’enseignante fit une pause pour laisser le temps aux élèves de prendre des notes.
— Toutefois, reprit-elle, les premières études introspectives de la Voie-Lactée n’ont pas permis de relever des traces de vies à proximité de la planète Terre.
— Combien de portails existe-t-il ? demanda Samuel.
— Un nombre tenu secret pour la sécurité des nouvelles colonies. Mais vous en connaissez déjà quelques-uns.
— Le portail d’Antaria, dit une élève.
— On peut citer également le portail des Télucides, celui qui fait la jonction avec la planète Air. Le portail d’Archytas, pour rejoindre Mère et Paira. Sans oublier le vôtre : le portail du Soleil.
La sonnerie retentit.
— La prochaine fois, avertit madame Phi-161, nous aborderons la première guerre Archytienne qui opposa les mèriens aux pairiens.
Thésée et Aaron quittèrent la classe sans donner le temps à l’enseignante de terminer sa phrase. D’un seul coup d’œil, il s’était spontanément compris.
— Où allez-vous ? s’écria Fanny.
— Dans la cour !
— Attendez-nous !
Fanny, Samuel et Eva se jetèrent à leurs trousses.
Aaron arriva le premier. Il se propulsa d’un coup sec dans le vide et traversa la cour comme une fusée. Il s’écrasa brutalement sur la grande vitre du fond. Sans Spirite, pas facile de se déplacer.
Thésée fut plus prudent. Il y alla progressivement, trop occupé à scruter les recoins de la cour dans l’espoir d’apercevoir l’étudiante à la mèche violette. Hélas, elle n’était pas là.
Un garçon, qui échangeait une balle avec un camarade, se rapprocha d’Aaron, inquiet.
— Tu t’es bien cogné, dit-il en désignant la vitre.
Il déroula une corde fixée au mur. Les cinq terriens purent s’agripper, comme cinq appâts au bout d’une ligne.
— Vous verrez, on s’y fait vite. Normalement il y a des cours pour apprendre à vous déplacer.
— On a déjà commencé, glapit Fanny.
Elle s’entortillait frénétiquement l’index dans les cheveux.
— Vous êtes terriens ? s’enthousiasma le garçon. On n’en voit pas souvent dans le coin.
Il se présenta :
— Je m’appelle Prosper. Je suis originaire de la planète Air.
Il dévisagea Fanny d’un œil pétillant.
— Air ! drôle de nom pour une planète, marmonna Aaron.
Eva lui envoya des gros yeux. Mais Prosper répondit :
— Bah ! Ce n’est pas plus débile que Terre !
— Oui, essaya de se rattraper Aaron, c’est ce que je voulais dire.
Prosper rigola. Il renvoya la balle à son compère. Les signes d’impatience s’entendaient depuis l’autre bout de la cour.
— Mon pote m’attend. Mais si je peux vous aider pour quoi que ce soit, demandez. Vous me retrouverez facilement sur le Serveur. Il n’y a qu’un Prosper dans toute la station.
Fanny gloussa :
— Pas de souci, c’est vraiment sympa.
Le garçon partagea un clin d’œil et s’éloigna en bondissant. Il traversa la cour comme une sauterelle et se réceptionna gracieusement.
Aaron maugréa :
— Comment il te relookait !
— Pas du tout, répondit Fanny.
— Mais si, grave, ajouta Eva.
Sa touffe de cheveux ondulait comme les serpents de Médusa.
Thésée se décida enfin. Il plongea dans la cour comme on plonge dans le grand bain : sans bouée ni brassard. Il adorait déjà cet endroit, fabuleux.
Plus tard, alors qu’il était sur le point de se coucher, Voxa sollicita poliment son hôte :
— Je peux vous dire quelque chose ? À propos de la conversation que nous avons eu hier soir.
— Quelle conversation ?
— J’ai retrouvé le nom de votre mère.
Le cœur de Thésée bondit dans sa poitrine.
— Tu veux dire que, ma mère était élève ici ?
— Je ne peux pas le confirmer, avoua Voxa. Je n’ai pas accès aux dossiers d’élèves. Mais, en recroisant les données accessibles, j’ai retrouvé la trace d’une Meryl Joshua. Elle résidait sur Terre, comme votre maman.
La face du génius s’illumina, heureuse d’apporter une information susceptible de plaire à Thésée.
— Qu’est-ce que ça dit ?
— Son nom est mentionné dans les données du Mémorial d’Hypias, où sont archivés tous les morts et disparus.
Le souffle chaud qui venait de raviver l’espoir dans la poitrine de Thésée se refroidit aussitôt. Il observa Voxa. Elle affichait un sourire niais et ridicule. Il songea à l’absurdité de la situation. Et comme Voxa avait entendu sa pensée, elle dit :
— Je suis navré si cela vous attriste. Je ne sais pas encore interpréter vos émotions. Votre humeur change constamment, et je constate qu’elle n’est pas toujours en adéquation avec vos pensées.
Thésée se crispa. Il venait de réaliser un truc.
— Tu entends tout ce que je pense ? Sans arrêt ?
— Seulement les pensées que vous formulez clairement et distinctement. Je ne comprends pas les pensées brouillonnes.
Il s’insurgea :
— Je ne veux pas que tu entendes tout ce que je pense, ce sont mes pensées !
— Vos pensées vous appartiennent, répondit Voxa. Je ne vous juge pas. Je ferai attention à ne pas franchir le seuil de votre intimité.
Thésée n’était pas rassuré quant à la limite du seuil.
— L’artificialité de mon être m’empêche de vous juger, ajouta Voxa. J’associe des traits comportementaux à des sentiments, et je réagis en fonction de ma programmation.
Thésée ne voulait pas s’embrouiller avec son génius. Mais à l’évidence, Voxa n’y connaissait rien en sentiment et manquait d’empathie. Ce n’était qu’une machine.
— Vous avez raison, dit Voxa. Je peux définir les termes, analyser des comportements, associer des causes et des effets, mais je n’ai pas le privilège des émotions.
Thésée se demanda s’il ne l’enviait pas un peu.
— De toute façon, dit-il pour clore la conversation, ça ne change rien au fin fond de l’histoire.
Cela faisait quatorze ans que sa mère était morte. En quatorze ans, il avait appris à vivre avec sa tristesse. Pourtant, très souvent, pour ne pas dire chaque semaine, elle apparaissait dans ses rêves. Dans ces moments-là, il était comme le petit garçon d’autrefois. Toutes ces années, depuis le drame, étaient effacées d’un trait.