La huitième merveille
Chapitre 9 : LE CAPITAINE
3128 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 11/10/2024 17:46
— Tout assassin consciencieux ne doit inspirer qu’à une chose, quelqu’un à une idée ?
Les terriens hésitèrent. Fanny leva la main :
— Le nombre de victimes ?
— Stoppez-là, malheureuse ! s’exclama madame Tétissanoma. L’assassinat est un art raffiné, contrairement aux tueries de masse.
Madame Tétissanoma, l’enseignante chargée des cours de Résolutions de Problèmes, avait d’abord terrorisé ses élèves par son accoutrement peu familier. Sa silhouette longiligne, élancée, faisait penser à un mauvais méchant de science-fiction. D’autant plus qu’elle portait une longue et lourde robe noire qui traînait sur le sol et remontait sous son menton, mettant en relief son protubérant crâne chauve, en forme d’œuf à la coque. Elle avait la peau d’un blanc céruse, dépigmentée ; une face cadavérique avec deux petits yeux enfoncés dans leurs orbites, creusés de cernes bleus. Sa voix faussement grave, fluette, achevait de rendre sinistre le personnage au demeurant très sympathique.
Encouragés par un Samuel motivé à l’idée de faire des mathématiques, Thésée et Aaron étaient rentrés à reculons en classe de Résolutions de Problèmes. Ils pensaient souffrir d’un ennuyeux cours d’algèbre. Mais, dès l’intitulé de la première leçon, Samuel avait déchanté. Il avait rangé sa calculatrice au fond de son sac, et traînait désormais des pieds pour assister aux cours.
Au contraire, Fanny faisait preuve d’une assiduité vivifiante.
— Je renouvelle ma question, répéta madame Tétissanoma. Vers quoi tendent les meilleurs assassins ? Comment les reconnaît-on ? Ne cherchez pas midi à quatorze heures. Voyons, Thésée London ! Une idée ?
Thésée sursauta. Aaron et lui jouaient discrètement à un jeu de bataille spatiale.
— Ils échappent à la police ! hasarda-t-il pour se débarrasser de la question.
Aaron venait de toucher son destroyer en E3, profondeur 6.
— Vous êtes sur la voie, poursuivez…
— Le crime parfait ! s’exclama Fanny, qui ne tenait plus en place.
Elle leva la main après coup, mais la professeure Tétissanoma l’exhorta à poursuivre :
— Exactement, le crime parfait. Et quelles sont les conditions du crime parfait ?
— On ne retrouve jamais le corps !
— Mais encore ?
— On ne retrouve jamais l’assassin ! corrigea Fanny.
Madame Tétissanoma tapa du poing comme si Fanny venait de découvrir le Graal.
— Rappelez-moi votre nom ?
Fanny répondit avec un sourire infatué.
— Mademoiselle Desanges a visé juste. Le plus sublime, la perfection ultime, dans notre histoire, se manifeste quand le tueur parvient à faire accuser quelqu’un d’autre à sa place. Plus encore quand les enquêteurs n’y voient que du feu. Nous venons de mettre le doigt sur l’essence même de cette leçon.
Elle baissa la voix, la luminosité de la classe s’obscurcit :
— Imaginez un macchabée : il baigne dans son sang. Sur les murs, une phrase mystérieuse. Imaginez les inspecteurs : ils se creusent la cervelle, nuit et jour, mais ne parviennent pas à résoudre ce mystère. Ils finissent par accuser un faux coupable sans jamais soupçonner une seule seconde…
Aaron donna un coup de coude à Thésée pour l’inciter à regarder par la fenêtre. Un groupe de filles chahutait devant la porte. Elles attendaient le prochain cours.
— Il y a peut-être ta future femme là-dedans, chuchota-t-il.
Les pupilles de Thésée s’allumèrent et jetèrent des étincelles. La fille à la mèche violette était-là. Elle riait avec une amie. Cette dernière leva ses beaux yeux en direction de Thésée. Il plongea aussitôt dans ses fiches et fit semblant de prendre des notes, pendant que son cœur galopait.
— … c’est pourquoi, conclut madame Tétissanoma, on évitera le poison dans cette situation-là. C’est bientôt l’heure, je vous demande un travail pour la prochaine fois. À partir de la situation donnée, je veux que vous me décriviez le meilleur moyen pour contourner l’obstacle. Notez bien la condition de départ : on ne doit jamais retrouver le corps.
La sonnerie retentit, Fanny se précipita vers l’enseignante. Inversement, Thésée attrapa son sac et sortit de la classe en frôlant volontairement la fille à la mèche violette. L’air s’électrisa.
— Étrange, la thématique ! s’insurgea Samuel alors qu’ils se regroupaient devant la plateforme des téléporteurs.
Thésée haussa les épaules.
— J’ai hâte de passer aux travaux pratiques, avoua Fanny en les rejoignant. J’imagine déjà la scène : « Mamie, faut qu’on parle ! »
Samuel grimaça :
— Sans moi !
— Quel rabat-joie ! se moqua Eva. Ne me dis pas que tu n’as jamais rêvé d’étriper personne ?
Aaron renchérit :
— Il dit ça parce que, pour une fois, il en sait moins que la prof.
— Je vous laisse voir ça avec votre conscience, répondit Samuel en remettant son casque.
Thésée ne s’était jamais senti aussi joyeux lors d’une rentrée scolaire. Pour la première fois de sa vie, il prenait plaisir à retrouver ses professeurs. Seule ombre au tableau, le cours qu’il attendait le plus, celui de pilotage, était programmé après les vacances de Noël.
Ils avaient aussi le droit, une demi-heure par semaine, à un étrange cours de Méditation Stellaire. Les séances consistaient à faire le vide dans leur esprit. Pour Thésée, cela revenait à faire la sieste. Madame Félihenceta, l’enseignante spécialiste de méditation, emmenait sa classe sous la coupole du laboratoire d’astronomie, où ils pouvaient observer, au-dessus de leur tête, une gigantesque sphère armillaire.
— Détendez-vous, oubliez qui vous êtes, oubliez d’où vous venez. Laissez votre esprit dériver, voguez entre les étoiles. Respirez, soufflez…
Aaron se pinça le nez, il n’arrivait pas à contenir son fou rire. Samuel était allongé les bras en croix, les écouteurs sur les oreilles : il ronflait. Quant à Thésée, il avait les deux mains derrière la tête. Il songeait à cette fille. Des yeux… Bon sang ! Quels yeux ! Comment la revoir ?
Les filles participaient avec le plus grand sérieux au cours de madame Félihenceta. Aaron s’attira une foudre noire quand il éclata de rire sans retenue ; l’enseignante venait de leur demander de se rouler en boule pour se détendre le périnée.
— Ne laissez pas vos émotions vous submerger. La méditation vous aidera à vous déconnecter des sources d’angoisses, et elle améliora votre connexion avec la mécaconscience. Sentez Gala vibrer en vous…
Des vibrations fourmillèrent dans les doigts de Thésée. Elles lui montèrent même aux oreilles. Il sentait bien Gala vibrer en lui, mais c’était inconfortable.
Un étrange chahut dérangea la classe. Des gens couraient dans l’escalier de la salle d’observation.
Les terriens interrompirent leur activité.
— Qu’est-ce qu’il se passe ?
La tête d’un étudiant surgit par l’ouverture de la porte.
— C’est le Mothership, cria-t-il tout excité, le Mothership. Il accoste à la station.
L’étudiant disparut aussi vite qu’il était arrivé.
— Le Mothership ?
La classe attendait une explication. Au lieu de quoi, madame Félihenceta sauta sur ses deux jambes et bondit vers l’escalier en s’écriant, folle de joie :
— Le Mothership, le Mothership ! Dépêchez-vous, il ne faut pas manquer ça !
Elle abandonna sa classe et se perdit dans la foule d’étudiants.
— C’est quoi le Mothership ?
— Le vaisseau du capitaine Goodmeyers, répondit Voxa.
— Une célébrité locale ? demanda Aaron.
Laissés à eux-mêmes, les terriens imitèrent le mouvement. Ils convergèrent vers les verrières de l’atrium de Gala-mère. Une foule compacte, euphorique, était agglutinée au rez-de-chaussée. Certains, prêts à tous, enjambaient les rambardes des galeries supérieures.
— Ça fait du monde ! réalisa Thésée.
Personne, à bord de Gala, ne voulait manquer le passage du Mothership.
La bande des cinq rechercha une position à l’écart pour ne pas étouffer dans l’effervescence.
Thésée repéra Prosper dans la foule. Ce dernier les aperçut à son tour. Il se fraya un chemin jusqu’à eux.
— C’est le Mothership, le vaisseau du capitaine Goodmeyers, expliqua-t-il, aussi exalté que les autres. Apparemment, il accoste pour maintenance.
Aaron fit la moue :
— Je ne sais toujours pas qui est le capitaine machin.
Prosper était trop absorbé par l’événement pour répondre.
— Il devrait arriver d’une minute à l’autre. Vous ne voulez pas vous rapprocher ?
— On voit très bien d’ici, répondit Samuel qui, comme Aaron, n’avait pas envie d’être englouti par l’essaim d’élèves.
— LE VOILÀ ! hurla un étudiant perché en haut d’une colonne, le nez collé à la vitre.
La foule exulta quand l’ombre d’un vaisseau émergea des abysses spatiaux.
Prosper siffla d’approbation.
— Un super cuirassé, crut-il bon de préciser en applaudissant.
Thésée sollicita Voxa pour obtenir les renseignements nécessaires. Le Mothership était le plus grand vaisseau de guerre connu à ce jour.
— Il a été conçu pour défendre la Ligue de Talos face à tout type de menace, expliqua le génius. Son capitaine a renversé le cours de la guerre en écrasant la flotte éolienne, pourtant supérieure en nombre, lors de la bataille de la constellation d’Hydaspe. Depuis la destruction de leur armada, les tentatives d’invasion ont cessé. Les planètes de la Ligue vivent enfin en paix.
— Le Mothership est capable de tenir tête à plusieurs destroyers en même temps, ajouta Prosper. Ses canons découpent n’importe quel bâtiment adverse. Sa puissance de feu peut ravager des planètes.
— C’est effrayant ! s’alarma Fanny. Comment peut-on seulement imaginer construire un truc pareil ?
— C’est dissuasif, se justifia Prosper insensible à la remarque de Fanny. Ça tient l’ennemi en respect.
Fanny s’inquiéta :
— Il y en a d’autres, des vaisseaux comme ça ?
— Tu rigoles ! C’est le fleuron des fleurons. Rien ne peut lui tenir tête, hormis Gala. La Ligue possède les deux armes les plus puissantes de tout l’univers, et elles sont réunies sous vos yeux. Les éoliens payeraient cher pour être à notre place. Si jamais le Mothership trouve leur base…
Il imita un homme que l’on décapite.
— Pourquoi Gala ? demanda Aaron.
— Gala ? Elle est indestructible.
— Comment ça ?
— On ne rivalise pas avec une étoile.
Au même moment, les haut-parleurs grésillèrent :
— La navette du capitaine Goodmeyers va atterrir dans le hangar numéro 8 !
L’euphorie s’empara de l’atrium. Les stations de téléportations furent prises d’assaut par les étudiants. Les terriens suivirent Prosper. Le hangar numéro 8 était le plus grand des hangars de Gala. Bordée d’une foule innombrable, une vaste allée avait été improvisée : les spectateurs s’agglutinaient de chaque côté des barrières. Le plafond cathédrale amplifiait le tumulte.
— Je ne sais pas pourquoi, mais ça me fait à moitié peur, murmura Aaron à Thésée.
Fanny ne perdit pas un instant pour se donner en spectacle : elle lâcha un long youyou. Prosper la prit au pied de la lettre et cria à son tour. Les portes du hangar s’entrouvrirent. Une navette atterrit au milieu de l’allée. Un petit homme, un nain en fait, descendit le premier. Il boitait.
— C’est le capitaine Goodmeyers ?
Thésée était très déçu.
— Non, répondit Prosper. Lui, c’est le fidèle Major Pippen.
La foule explosa pour de bon. Le capitaine Goodmeyers, en chair et en os, descendit de la navette. C’était un très bel homme, une mèche rebelle sur le front. Il marchait tels un vieux loup de mer, la clope au bec, les mains perdues dans les poches de son long manteau de cuir.
Aaron pointa du doigt des filles du premier rang, elles pleuraient de joie.
— Regarde-moi ces groupies ! s’esclaffa-t-il consterné.
Le capitaine Goodmeyers leva la tête et sursauta. L’ovation le déconcerta. Il leva poliment sa casquette pour saluer la foule ; elle s’embrasa de plus belle. L’amiral Trah-an, impeccable dans un uniforme blanc repassé deux fois par jour, exhibait sa médaille à sa poitrine. Il avança solennellement vers le capitaine et l’accueillit les bras ouverts.
Mais Thésée manqua le spectacle. Il repéra des étudiantes qui s’appuyaient sur la rampe d’une plateforme plus haute. Le groupe observait attentivement la scène. Que des filles. Elles étaient impassibles et ne partageaient pas l’enthousiasme ambiant. Il reconnut immédiatement la mèche violette et les yeux mauves. Elle était là ! Il la revoyait enfin. Il pouvait voir l’éclat de ses pupilles se dilater.
Thésée se mit à rêver. Il aurait tout donné pour être à la place du capitaine.
Ce dernier échangea quelques mots avec l’amiral Trah-an, puis la voix de Goodmeyers résonna divinement dans toutes les oreilles.
— Au nom de tout l’équipage, merci du fond du cœur.
Le hangar trembla sous la nuée d’applaudissements. Encouragé par la foule en liesse, le capitaine reprit :
— Je n’oublie pas le temps où, l’amiral Trah-an et moi-même, étions élèves ici.
La voix de l’amiral Trah-an se substitua à celle du capitaine Goodmeyers.
— Je me souviens aussi, dit-il, que le capitaine Goodmeyers n’était pas toujours l’élève le plus assidu.
Le capitaine Goodmeyers s’esclaffa, signe qu’il approuvait la boutade.
— Pourtant, ajouta l’amiral pour se faire pardonner, c’est en véritable héros que nous le recevons aujourd’hui.
Le capitaine Goodmeyers salua modestement l’éloge. Une rougeur gonflait ses pommettes. Cette modestie d’un homme adulé le rendit bientôt sympathique aux yeux de Thésée.
Et, pour remercier le capitaine de ses exploits, la foule se mit à chanter comme un seul homme :
Si tu cherches ton chemin la nuit
Que ton cœur s’assombrit
Lève les yeux vers les cieux
Il y aura toujours une étoile
Pour t’accueillir, te recueillir
Qui que tu sois, où que tu ailles
Quoi que tu croies, quoi que tu vailles
Le cœur de Thésée s’écarquilla. Quelque chose de lointain se mit à résonner en lui.
— Cette chanson ? Elle vient d’où ?
— L’hymne des naufragés, expliqua Voxa mentalement. Son titre exact : Le clair de la nuit. On ignore qui l’a composée, mais c’est un chant très populaire.
Prosper chantait à pleins poumons.
— Quelque chose ne va pas ? demanda Voxa.
Thésée avait déjà entendu cette chanson. Seulement, il ne savait plus où ni quand. Le chant réveilla chez lui une profonde tristesse, comme un ruisseau qui clapote discrètement sous de vieilles pierres et de hautes herbes.
— Non ! Rien ! mentit-il.
Voxa n’insista pas.
Le capitaine Goodmeyers et l’amiral Bird attendirent la fin de la chanson pour s’éclipser. La foule se dispersa aussi vite qu’elle était arrivée. Il ne resta plus, dans l’immense hangar, qu’une poignée de techniciens affairés sous la navette, ainsi que Prosper, les cinq terriens, et une forte odeur de sueur. Les terriens étaient perplexes, mais ils n’osèrent pas le dire, afin de ne pas vexer Prosper fou de joie. Ils se sentaient dépassés par l’étrange euphorie à laquelle ils venaient d’assister.
Thésée leva la tête vers la plateforme : la fille était encore là. Pire, elle les regardait. Une nébuleuse régnait au fond de ses yeux. Elle sourit et s’en alla.
— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
— Un grand moment d’émotion, avoua Prosper. Une vraie chance. Pour nous tous. Ce type est une légende vivante.
— Ça ! Une légende ?
Prosper tapota Aaron à l’épaule avec condescendance.
— Si tu es ici aujourd’hui, c’est grâce à lui.
Aaron voulait répondre, mais Prosper mit fin à la discussion.
— Je file ! On se voit plus tard.
— Super idée, répondit Aaron en se plaçant volontairement entre lui et Fanny.
Mais Thésée n’écoutait plus. Perdu dans ses pensées, il était trop occupé à savourer son bonheur. Il l’avait revue, et elle l’avait regardé. Sa journée sonnait comme un véritable succès.