La huitième merveille

Chapitre 10 : COUP DE TONNERRE

Chapitre final

2465 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 13/10/2024 16:38

L’arrimage du Mothership et la présence du capitaine Goodmeyers participèrent à la bonne humeur de Gala. L’effervescence bourgeonnait dans toute la station. Les étudiants restaient à l’affût du grand homme. On savait qu’il traînait sa grande cape dans les corridors de Gala-mère où il logeait sous bonne garde.

Les terriens, qui n’avaient pas revu le capitaine depuis son arrivée, se rendirent à l’horaire habituel du cours de Mécanique Quantique. Ils y retrouvèrent l’inégalable professeur Stoss. L’enseignant avait revêtu son plus beau jogging bleu, mal ajusté aux hanches. Son bedonnant nombril clignait de l’œil à chaque fois que le professeur s’asseyait sur une chaise.

—    Il a une petite moustache délicieuse, s’était moquée Fanny en parlant de la pilosité ventrale du professeur.

—    So sexy ! avait ajouté Eva du bout des lèvres. 

Monsieur Stoss mit à profit sa leçon pour s’occuper d’une affaire importante.

—    Aujourd’hui, opération de maintenance d’une antenne protonique. Vous allez devoir vous équiper de vos Spirits, d’une paire de gants électromagnétiques et de votre caisse à outils.

—    Monsieur ! interpella Elvis. C’est quoi des gants électromagnétiques ?

Le professeur Stoss, penaud, s’étonna :

—    Vous n’avez pas reçu vos gants électromagnétiques ?

Les élèves confirmèrent, le professeur parut embarrassé. Il se gratta le crâne comme un enfant que l’on sermonne.

—    Je vais vous les distribuer.

Il saisit sa montre Babel et projeta l’hologramme d’une paire de gants. Il plongea sa main dans l’image virtuelle et les empoigna.

Les terriens avaient découvert que les Babels étaient dotées d’une application de miniaturisation atomique : le mode sac à dos. La capacité de stockage de la montre était limitée, mais forte utile.

Le professeur distribua d’épaisses paires de gants, solides comme des gants de motards, mais légères comme des gants de chirurgien. Puis, quand tout le monde fut équipé, monsieur Stoss invita les élèves à le suivre. Malvina s’inquiéta :

—    Vous voulez dire que… on sort dehors ?

—    Effectivement, répondit monsieur Stoss. L’antenne ne va pas se réparer toute seule.

—    Mais, ce n’est pas un peu dangereux ?

Une fois de plus, l’enseignant se gratta la tête.

—    Vérifiez votre matériel ! Si vous avez tout, on y va.

—    Vous pensez qu’il rentre dans sa combinaison ? chuchota Aaron.

Ils suivirent leur professeur jusqu’au sas de sortie. Là, ils enfilèrent leur Spirit. 

—    Vous connaissez les règles ? 

—    Nous ne sommes jamais allés à l’extérieur de la station, avertit Samuel.

—    Ah !

Une moue perplexe déforma le faciès du professeur. 

—    Je suppose que je dois vous rappeler les consignes.    

—    Ce serait préférable, répondit Malvina avec sa voix de crécelle.

Monsieur Stoss se voulut rassurant :

—    Aucune inquiétude à avoir. Mais enclenchez vos semelles gravitationnelles pour le moment. Pensez à bien refaire le plein d’oxygène quand votre scaphandre vous l’indiquera. Ce n’est pas très compliqué, ajouta-t-il en voyant les visages se décomposer devant lui. Il suffit de se brancher sur l’une des bornes que l’on trouve un peu partout autour de la station. Par contre, faites attention à vos outils, s’il vous plaît ! J’insiste ! Tous les ans c’est la même chose : les élèves oublient une clef à molette ou un tournevis qui s’envolent. Quand un vaisseau rentre en collision avec, c’est moi que l’on vient voir pour chercher des explications.

Ils s’agglutinèrent devant la porte de sortie.

—    Fermez l’écoutille interne !

—    Je n’y arrive pas, s’exaspéra Aaron. On est trop serré.

Il prit appui avec son pied pour tirer l’écoutille vers lui.

—    On y va !

La porte extérieure coulissa.

—    Un petit pas pour la femme, un grand pas pour l’humanité, cria Fanny dans son casque en sautant dehors.

—    Venez tous là, ordonna monsieur Stoss.

Les terriens s’émerveillèrent. Ils étaient dans l’espace, le vide au-dessus de leur tête.

Quelqu’un s’écria à l’aide. Toutes les têtes se levèrent. Les pieds à trois mètres du sol, Malvina avait décollé et prenait de la hauteur. 

—    Redescendez, s’exaspéra monsieur Stoss. Utilisez votre tête.  

—    Je n’y arrive pas, je n’y arrive pas ! s’affola Malvina.

La panique lui faisait oublier comment activer son jet-pack.

—    Attrapez ça, s’écria alors l’enseignant.

Comme un lanceur de javelot, il lança une longue tige métallique. La tige s’arrêta à portée de mains de Malvina. Cette dernière la serra en enroulant ses jambes autour.

—    Qu’est-ce que je fais maintenant ?

—    Tenez-là bien et ne la lâchez pas, répondit monsieur Stoss.

Puis, tout en prenant son temps, il se tourna vers la classe :

—    C’est le moment d’une petite démonstration.

—    Mais, monsieur, vous n’avez pas peur qu’elle s’envole trop loin ?

Malvina était désormais à dix mètres au-dessus de leur tête, ce qui n’affolait guère l’enseignant.

—    Les combinaisons sont dotées d’un système de sécurité. Si votre camarade venait à dépasser une certaine limite, la station la ramènerait automatiquement au sas de sécurité le plus proche. Pratique quand on perd connaissance. Maintenant regardez.

Il mit sa main en évidence.

—    Vos gants ont été conçus pour travailler en apesanteur. Ils sont équipés d’électro-aimants capables d’attirer ou de repousser des objets métalliques à proximité. Une ingénierie très intuitive.

Il en fit la démonstration. La tige métallique repartit dans le sens inverse, entraînant avec elle la jeune fille comme une sorcière sur un balai. 

—    C’est un petit coup de main à prendre, surtout pour régler la puissance, avertit le professeur Stoss. Mais c’est fort pratique pour manipuler ses outils en apesanteur. Quant à vous, mademoiselle, vous avez oublié d’activer vos semelles gravitationnelles et votre jet-pack. Donc, forcément, ça ne marche pas.

—    On a pourtant des cours avec monsieur Antéklès, dirent Thésée et Aaron en chœur, trop heureux de voir Malvina fermer son caquet. 

—    Vos gants servent aussi de lampe-torche, précisa l’enseignant.

Ils s’entraînèrent ensuite à déplacer des objets. Thésée et Aaron se firent des passes avec une clé anglaise. Ils se l’envoyaient de plus en plus loin.

—    Je vois que l’on s’amuse bien ici ! réprimanda monsieur Stoss dans le dos de Thésée.

Ce dernier sursauta. Il manqua la clé envoyée par Aaron. Elle passa par-dessus son épaule et percuta la visière de l’enseignant.

—    Désolé ! dit Thésée la mine déconfite.

Il chercha le soutien d’Aaron, mais ce dernier s’était détourné et sifflotait en faisant semblant de serrer une vis.

Le reste de la séance se passa sans incident. Ils devaient redresser une antenne protonique d’une vingtaine de mètres. Elle s’était écroulée lors d’une collision avec un vaisseau-école. Monsieur Stoss expliqua les démarches, et chacun s’affaira à sa tâche. Un des groupes s’occupait de brancher les câbles dans le bon ordre, quant à l’autre groupe, il jouait avec le jet-pack de la Spirit pour visser quelques boulons sur la partie supérieure de l’antenne. 

—    On continuera la prochaine fois, précisa l’enseignant au bout de deux heures. Vous pouvez ranger votre matériel.

Mais personne ne se pressa. Thésée et Aaron en profitèrent pour jouer à chat sur l’antenne. Elvis s’était joint à eux.

—    Mais vous avez quel âge ? se désespéra Eva.

La jeune fille avait particulièrement apprécié le cours et le faisait savoir.

—    Pause, dit Aaron en s’asseyant en haut de l’antenne. J’ai la nausée.

Essoufflé, Thésée se joignit à lui.

—    Regarde, dit-il en pointant un objet lumineux loin dans le ciel. C’est le spatioport militaire d’Antaria. Le portail ne doit pas être très loin.

—    Je n’en sais rien, répondit Aaron, mais ça sonne et j’ai faim. J’irais bien à la cafette pour prendre un truc chaud.

Il se laissa tomber de vingt mètres et atterrit bruyamment à côté des filles. Thésée l’imita. D’un geste naturel, il attira la caisse à outils oubliée en haut de l’antenne.


Le soir venu, les terriens profitèrent de leur temps libre pour déambuler dans la station. Thésée n’avait qu’une image en tête. Il n’arrivait pas à détacher ses pensées de la fille au magnifique regard, obsédé par ses nébuleuses œil de chat. Il suivait le groupe machinalement, jusqu’à ce qu’Aaron fasse remarquer qu’il était silencieux.

—    Je pense au cours de madame Tétissanoma, mentit-il, ce qui lui valut des railleries.

Aaron n’était pas mieux placé. Il passait ses cours de BCG (Biologie-Géologie-Cosmologique) à feuilleter un manuel sur les espèces extraterrestres. Il faut dire, pour sa défense, que l’interminable leçon d’introduction de madame Gastère, sur les différentes roches observables dans la ceinture d’astéroïdes du système de Prétoria 32, n’avait pas captivé grand monde. L’enseignante parlait d’une voix ladre, ennuyeuse, et passer son temps a souffler sur une tasse de thé pour en chasser les volutes de fumée.

Il commençait à se faire tard, et les couloirs de Gala-mère se vidaient peu à peu. Droïdes et hologrammes constituaient l’essentiel de l’animation. Le groupe des terriens marcha au hasard. Ils purent expérimenter un ascenseur magnétique sans cage. Ils pouvaient monter et descendre d’un simple bon à l’étage demandé, à condition de ne pas avoir le vertige.

Ils finirent par s’asseoir sur un banc au tout dernier niveau de l’atrium. Un calme serein régnait autour de la verrière.

—    J’étais inscrite en option langue, expliquait Fanny à Samuel. J’ai des notions d’espagnol, et j’ai aussi étudié le latin et le grec. Je me débrouille pas mal. Ma mère m’a obligé. Elle est helléniste de formation.  

—    Le latin et le grec ? s’étonna Aaron en se grattant la saille du nez. Plus personne ne parle ni l’un ni l’autre.

—    Vous n’avez plus besoin de vous casser la tête à apprendre des langues, intervint Nébulo. Les Babels sont-là pour ça.

—    C’est vrai : monsieur Aaron est partisan du moindre effort, répondit le génius de Fanny en imitant Nébulo.

—    Quelqu’un arrive, signala Eva.

Un bruit de botte résonnait dans le corridor adjacent. D’un pas pressé, une silhouette camouflée par un long manteau de cuir, le visage caché sous un béret, surgit devant eux. Ils reconnurent le capitaine Goodmeyers.

Les cinq terriens se turent. L’homme les effleura. Mais au moment de passer devant eux, il releva la tête, et comme s’il sortait de ses songes, surpris de voir qu’il était observé de près par cinq paires d’yeux, il les salua timidement :

—    Bonsoir !

—    Bonsoir, répondirent-ils en chœur.

Puis, le capitaine disparut au niveau de l’ascenseur magnétique, sa veste de cuir ondulant dans son dos.

Les terriens se dévisagèrent les uns les autres, émoustillés.  

—    J’aurais pu le toucher, s’enthousiasma Aaron. Je levais le bras, et je le touchais.

—    Il nous a parlé, ajouta Fanny la voix déformée par l’excitation.

—    Il est trop mignon, ajouta Eva en révélant ses dents du bonheur par un sourire franc.

Thésée aussi était traversé par ce petit moment d’euphorie. Le capitaine Goodmeyers venait de leur adresser la parole, simplement, poliment, en toute modestie.

—   Ce type est humble, commenta Samuel. 

—   Prosper va être jaloux quand il va apprendre ça, ajouta Aaron.

Au même moment, un petit drone surgit à l’angle du couloir. Il ressemblait à une grosse mouche noire énervée. Thésée ne résista pas à la tentation, et, machinalement, il l’attrapa en plein vol.

—    Beau gosse ! charia Aaron, alors que le droïde vrombissait furieusement comme un frelon piégé dans sa poigne.

Il agitait avec une telle rage ses ailes mécaniques que Thésée dut ouvrir la main pour ne pas se blesser. Le droïde fonça, furibond, par-dessus la rambarde et disparut à son tour. Quelques secondes après, un cri remplit l’atrium. Les cinq terriens se précipitèrent par-dessus la balustrade pour voir ce qu’il se passait. Un corps était étalé sur le sol, face contre terre, juste à côté de la plateforme d’atterrissage de l’ascenseur magnétique. Un groupe de curieux s’agglutinait autour. Thésée reconnut immédiatement le manteau noir et la casquette :

—    Le capitaine Goodmeyers !

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