La huitième merveille

Chapitre 31 : Les chemins de la gloire

Chapitre final

3150 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 06/11/2024 19:48

Fanny, Samuel, Eva et Aaron vinrent chercher Thésée pour l’accompagner à la cérémonie de clôture de fin d’année. Tous les étudiants de Gala étaient entassés dans l’amphithéâtre, bondé de monde, pour saluer le dernier jour des promus. Les professeurs formaient un cénacle sur l’estrade, derrière l’amiral Trah-an descendu de son nid. Même monsieur Stradivarius se tenait sur le côté, au pied de la scène.

Debout derrière son lutrin, Monsieur Dalembert appelait les étudiants un à un pour remettre les diplômes.

—    Madame Gastère est en forme, remarqua Thésée.

L’enseignante partageait un brillant sourire à qui le voulait bien.

Thésée rechercha sa tutrice. Élénaïde évitait soigneusement de le regarder.

—    Elle nous fait la tête depuis l’alarme, expliqua Aaron.

—    Pourquoi ?

Il haussa des épaules incertaines. 

Le directeur Dalembert félicita le dernier promu et fit face aux gradins :

—    C’est toujours un grand moment, dit-il, de voir nos élèves s’envoler de leurs propres ailes. Je voudrais féliciter encore une fois les enseignants pour leur remarquable travail tout au long de l’année.

Une poignée d’applaudissements répondirent à ses remerciements. Mais, le grand directeur fixa son pupitre et plissa ses cils laineux. Le lutrin clignotait. Le directeur sourit comme un enfant.

—    Il semblerait que nous n’ayons pas fini la distribution des récompenses.

Le volume sonore de l’amphithéâtre diminua de moitié, les étudiants prêtèrent des oreilles attentives.

—    En effet, poursuivit le directeur, il arrive parfois que notre chère station décide d’honorer quelques-uns parmi vous, des élèves qui ont su se distinguer par leur courage et leur bravoure. C’est le cas cette année.  

Un important brouhaha s’éleva des gradins et remplit le plafond. Les terriens échangèrent des coups d’œil interrogateur.

—    Vous pensez que c’est pour nous ? demanda Aaron.  

Un hologramme se matérialisa au-dessus de l’estrade. Il contenait un coffret. 

—    C’est l’heure de découvrir nos heureux élus, s’exclama le directeur, aussi impatient que le reste de la salle.

Il plongea sa main dans l’hologramme et en retira le coffret.  

—    Je m’en doutais, dit-il après avoir déchiffré le message.

Son sourire gonflait ses joues comme deux montgolfières prêtes à s’envoler. Il leva la petite boîte de velours à la vue de tous.

—    Un terrien est à l’honneur dès sa première année.

Dix mille têtes curieuses balayèrent l’amphithéâtre à la recherche des potentiels élus. Monsieur Dalembert poursuivit :

—    Pour avoir fait preuve d’une grande bravoure lors du sauvetage de ses camarades, j’ai le plaisir de remettre la croix d’honneur de Gala à Aaron Pierce !

Un tonnerre d’applaudissements éclata dans l’amphithéâtre quand le visage penaud d’Aaron s’afficha sur le grand hologramme.

—    Aaron Pierce, vous pouvez venir chercher votre médaille. 

Aaron, d’habitude grande bouche, rougit à vue d’œil. Il fallut que ses camarades le poussent par l’épaule pour qu’il se décide à se lever. Il descendit les gradins tête basse et monta maladroitement l’estrade sous les applaudissements des professeurs et de l’Amiral Trah-an. Le directeur Dalembert lui épingla la médaille à la poitrine, puis échangea une poignée de main. Le pupitre clignota de nouveau et un second coffret se matérialisa.   

—    Pour son sang-froid et son éternelle bonne humeur, continua le directeur Dalembert après lecture, j’ai le plaisir de remettre la croix d’honneur de Gala à Fanny Dessanges ! Fanny Dessanges !

De nouveaux applaudissements s’élevèrent des tribunes quand le visage de Fanny remplaça celui d’Aaron. Des étudiants tapèrent du pied, les gradins tremblaient. Quelques sifflets aguicheurs fusèrent. Fanny salua le public comme miss Univers au moment de recevoir sa médaille, un sourire en croissant de lune.

La cérémonie se poursuivit, et un troisième boîtier apparut.

—    Pour son ingéniosité au cœur du péril, faites un concert d’applaudissements à Samuel Garnett.

Samuel survola les marches avec nonchalance, comme si cette récompense ne l’émouvait guère, et qu’il s’agissait d’une formalité. Mais cette fois-ci, ses écouteurs restèrent autour de son cou.

—    Ça continue, dit monsieur Dalembert dithyrambique. Mademoiselle Misse, vous pouvez être fière de vos pensionnaires.

Le doyen était aux anges.

—    Une médaille qui, à n’en pas douter, fera la fierté de ses parents. Mademoiselle Eva Faulsman, pour sa capacité à réparer n’importe quel type de moteur en situation périlleuse. Eva !

Eva traîna ses longs pieds la tête basse. Ses boucles d’or ne suffisaient pas à dissimuler la rougeur de ses joues. Elle eut même le droit à une surprenante bise de la part du directeur Dalembert. Ce dernier eut toute la peine du monde à se pencher pour l’embrasser. Eva s’empourpra davantage et se cacha derrière Aaron. Elle ne lâcha pas un instant ses pieds du regard.  

Une petite larme de joie pendait discrètement sous les paupières heureuses de mademoiselle Misse. Inversement, en hauteur dans son dos, Cella Néous poignardait sa collègue de ses yeux aiguisés.

Le pupitre clignota une dernière fois. 

—    Il en reste une, avertit le directeur.

Il pivota en direction du banc des professeurs et ajouta :

—    La moisson est très fleurissante cette année, Amiral, ce qui, permettez-moi de le dire franchement, souligne la qualité exceptionnelle de cette promotion.

L’amiral acquiesça.

Thésée savait que son heure arrivait. Il commençait à avoir très chaud. Le directeur sortit la cinquième et dernière boîte de l’hologramme.

—    Tiens, constata-t-il dans le micro, le couvercle n’est pas de la même couleur. Quelle surprise nous réserve-t-on cette fois ? 

Il lut les informations sur la boîte. La stupeur déforma son faciès quand il ouvrit le couvercle. Projetée en grand sur l’hologramme, sa réaction n’échappa à personne.

—    Ça ! Pour une surprise !

Thésée redouta une erreur, car le directeur relut plusieurs fois le message en clignant des yeux. Visiblement, il n’en revenait pas. Il s’attarda longuement sur la médaille trônant dans le fond du coffret. Personne, à part lui, ne savait ce qu’il contenait, ce qui suscita une vive curiosité et beaucoup d’impatience.

—    Voilà qui n’est pas courant, annonça-t-il. Plutôt inhabituelle, si ce n’est, en fait, tout à fait exceptionnel. Je dirais même : extraordinaire !

Une vague d’agitation souleva le public. Le directeur tourna un œil interrogateur vers l’amiral Trah-an, qui s’impatientait comme tous les autres, hésita longuement, puis se recentra sur la médaille. Il relut une dernière fois l’inscription avant de se pencher vers le micro :

—    Pour sa bravoure et sa fidélité sans faille, j’ai l’honneur de remettre…

Le directeur Dalembert avait du mal à croire ce qu’il s’apprêtait à dire. L’estrade et les gradins retenaient aussi leur souffle

—    … la Légion de Gala, à Thésée London.

Un vent de murmures remplaça les applaudissements attendus. Mademoiselle Misse sursauta dans son fauteuil, monsieur Stoss s’étrangla dans son verre d’eau, et l’amiral Trah-an bondit de sa chaise comme s’il venait de s’asseoir sur une punaise. Des milliers d’yeux cherchèrent Thésée dont le visage, embarrassé par la réaction ambiante, apparaissait en grand au-dessus de la scène. Il aurait souhaité s’entretenir avec Voxa pour obtenir des explications, mais la voix de son génius resta muette. Il était tout seul.

Le directeur le sollicita :

—    Thésée London, vous pouvez venir, mon garçon.

Thésée ne comprenait pas ce qui se passait. Il crut à une bêtise. Mais quelqu’un cria son prénom et l’applaudit de toutes ses forces : c’était Prosper. Il s’était levait de son fauteuil, aussitôt accompagné par Carmin et leurs copains. Sur l’estrade, Aaron, Fanny, Eva et Samuel les imitèrent. Ils furent bientôt suivis par toute la salle, mais, contrairement à ses camarades décorés une minute plus tôt, les applaudissements étaient polis, respectueux, sans extravagance, et tout aussi déconcertés que l’amiral Trah-an et le directeur Dalembert. 

—    Félicitation à vous, murmura monsieur Dalembert en se penchant à son oreille. J’ai le plaisir de vous remettre les clefs de Gala.

Le sang était monté à la tête de l’amiral Trah-an. Empourpré, ce dernier se chargea personnellement d’épingler la médaille sur la poitrine de Thésée. De toutes les personnes présentes, il était le plus confus. Il était tellement nerveux qu’il piqua Thésée. Il s’efforçait de sourire, mais il cachait mal ses pensées.

L’amiral en profita pour glisser discrètement un mot à son oreille : 

—    Nous aurons une conversation prochainement. J’espère que vous pourrez me donner quelques explications.

—    J’espère aussi, répondit machinalement Thésée, complètement dépassé par l’événement.

Le directeur Dalembert en profita pour conclure :

—    Sur cet accomplissement des plus inattendu, vous pouvez applaudir une dernière fois vos camarades. Vous pouvez vous applaudir, car vous l’avez tous mérité, et bonnes vacances ! 

Un brouhaha indescriptible remplit la salle et soulagea Thésée de l’attention qui pesait sur lui.

—    Alors là ! s’écria Prosper en sautant à côté des terriens. IN-CROY-ABLE ! C’est bien la première fois qu’on remet la légion de Gala à un élève. Fabuleux ! Tu imagines !

—    Non, admit Thésée.

Il ne savait toujours pas ce que représentait la Légion de Gala.

—    Le Graal sur ta poitrine, ajouta Prosper alors que Carmin le fixait avec des yeux admiratifs comme un enfant devant son idole. Vous n’êtes que deux dans tout l’univers à en posséder une. L’amiral Trah-an, et maintenant : toi. C’est complètement DINGUE !

—    Je ne te le fais pas dire.

—    C’est ta meuf qui doit être contente. Au fait, où est-elle ? 

Fanny vint à la rescousse. 

—    Thésée l’a larguée, elle ne l’a pas très bien pris.

—    Désolé, répondit Prosper. J’espère que ça va aller.

—    C’était ce qui avait de mieux à faire, intervint Aaron. Il n’était pas heureux avec.

—    Ça va, rassura simplement Thésée.

Thésée s’efforçait autant que possible de ne pas penser à Spéciae. Ses amis évitaient soigneusement le sujet. Même Aaron, pourtant d’une indiscrétion légendaire, faisait preuve de tact.

D’innombrables personnes qu’il ne connaissait pas vinrent lui serrer la main pour le féliciter. Thésée ne voulait pas répondre à toutes les questions qu’on lui posait. Gêné, le petit groupe s’esquiva. Ils tombèrent nez à nez avec monsieur Stradivarius qui guettait le passage. Ce dernier les félicita :

—    Gala nous réserve bien des mystères. Quant à vous, Thésée, vous venez de gagner un extraordinaire passe-droit.

L’Horloger se volatilisa sur ces étranges paroles.  

Peu de temps après, les terriens se retrouvèrent sur les passerelles de Gala. Leur navette était prête à les embarquer pour la Terre. Un monde fou encombrait les quais. Prosper se glissa jusqu’à eux pour leur dire au revoir.  

—    Ça vous dirait de venir chez moi pendant les vacances ?

—    Tu veux dire, sur Air ?

—    Oui ! Où veux-tu d’autre ?

—    Ça serait trop bien ! s’emballa Aaron.

—    Tu crois qu’on nous l’autorisera ? s’inquiéta Samuel plus pragmatique.

—    Je ne vois pas pourquoi vous ne pourriez pas. Puis, recevoir un détenteur de la Légion de Gala à la maison, et quatre croix d’honneur, ma mère va être folle. Vous valez plus cher à vous cinq que tous les étudiants réunis aujourd’hui. Si vous êtes d’accord, j’organise ça. Je vois de mon côté comment on peut faire, et je vous tiens informé.

—    On attend ton appel, dit alors Fanny avec un sourire mielleux.

Les oreilles de Prosper s’empourprèrent.

—    Bon, les amis. Je vous laisse. Ma navette devrait bientôt partir. On en a pour trois jours de croisières, une fois le portail franchi.

—    Trois jours ? s’étonnèrent les terriens.

—    L’univers est vaste, répondit l’airien les sourcils en biais. On n’a pas tous la chance d’avoir un portail à proximité de chez soi.

Les camarades de Prosper faisaient des appels de bras pour signifier qu’il était temps de s’en aller.

—    On se voit bientôt alors !

Prosper disparut dans la foule.

Les terriens embarquèrent à leur tour dans la navette à destination de la Terre. La navette devait faire une escale au spatioport militaire d’Antaria pour permettre aux passagers de récupérer leur correspondance. 

Le vaisseau décolla. Thésée observa un à un ses quatre camarades. Aaron était silencieux, le regard perdu dans le hublot ; Samuel feuilletait un magazine ; Eva jouait avec sa Gameboy ; quant à Fanny, elle se recoiffait.

Thésée serra sa Babel dans sa main. Avant leur départ, ils avaient eu le droit à un petit speech pour leur rappeler qu’il était strictement interdit de rapporter des outils non conventionnés sur Terre. La liste était longue. Ils avaient laissé leurs gants sur Gala, et Aaron avait été contraint de cacher son fauteuil antigravitationnel dans les placards de sa chambre. 

Les turbines du vaisseau s’ébranlèrent, la cabine tressaillit. Thésée imita Aaron et colla son front contre le hublot. La station s’éloigna jusqu’à laisser place à un minuscule point blanc dans la nuit, puis disparut complètement, voilée par le nuage d’astéroïdes.

—    Il faut que je vous avoue une chose, finit par dire Eva.

Elle rougissait à vue d’œil. Samuel et Fanny échangèrent des sourires malicieux.

—    En fait, ça fait longtemps que je voulais vous en parler.

Fanny la coupa :

—    Ne t’inquiète pas, cocotte, on a compris.

—    Vous avez compris quoi ? s’étonna Eva

Thésée se posait la même question. Qu’est-ce que Eva pouvait leur cacher que les autres avaient compris. Samuel prit la relève :

—    Tu n’es pas une vraie terrienne.

Thésée se gratta l’oreille gauche. Eva acquiesça :

—    Mon père et ma mère travaillent sur Terre pour le compte de la Ligue. J’ai grandi là-bas depuis mes un an.

—    En un sens, tu es quand même terrienne, rassura Samuel.

—    C’est pour ça que tu as un rapport privilégié avec Dalembert ? interrogea Fanny.

—    Je suis sa filleule !

—    Tu es la filleule du directeur !

Aaron s’étrangla.

—    Oui.

Un instant de silence remplit la cabine.

—    Et tu nous espionnais ? finit par demander Fanny.

—    Non ! se défendit aussitôt Eva mal à l’aise. Je vous promets que je n’ai rien dit sur ce qu’il s’est passé.

—    C’est pour cela que tu avais un fusler ?

—    Oui. Autorisation spéciale après l’enlèvement. Mais, s’il vous plaît, je préférerais vraiment que tout cela reste entre nous…

—    C’est mieux pour ta propre sécurité, ajouta Samuel qui, pour la première fois, lança un clin d’œil bienveillant à Eva.

Les autres n’avaient pas souvent l’occasion d’admirer ses iris rouges.

Thésée restait silencieux. Il s’efforçait de dissimuler sa bouille humide en collant son front au hublot. Il songea longuement à Voxa et à Spéciae. Cette dernière, justement, où était-elle en ce moment ? Aaron avait parlé d’endoctrinement pour justifier son comportement. Mais Thésée n’était pas sûr de vouloir comprendre les motivations de son ex-copine. Peut-être l’avait-il su, dans le Serveur de Gala. Mais cette partie de lui traînait désormais dans les limbes de la station.

Il repensa à tout ce qu’il avait vécu. À partir du moment où il était rentré dans le sarcophage, il avait tout oublié, tout, si ce n’est cet étrange rêve, un rêve où apparaissait le visage de sa mère.

Il étreignit plus fortement sa Babel. Le visage de Voxa, ciselé sur la coque de la montre, laissa une empreinte dans la paume de sa main.

Il éclata de rire.

—    Qu’est-ce qui t’arrive ? demanda Aaron.

—    Ça y’est, dit Fanny, il pète les plombs.

Ses amis attendaient une réponse. Il les dévisagea tous les quatre avec bienveillance.

—    Rien, finit-il par dire, rien.  

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