La prophétie du roi déchu: Le seigneur oublié

Chapitre 38 : Je vous libère de votre serment

Chapitre final

5584 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 06/03/2026 17:35

Chapitre 38: Je vous libère de votre serment




Le voyage dura trois jours, Dranoss était d’une rapidité déconcertante. Les paysages ravagés défilèrent sous leurs pieds, Warda reconnut les royaumes parcourus jusqu’à présent. Ils arrivèrent vers l’Étale, où les contrées verdoyantes détonèrent avec les royaumes voisins dévastés.

_ Ne soyez pas trop attristé à notre arrivée, prévint le dragon.

_ Pourquoi ? S’inquiéta Warda. 

_ Vous verrez. 

Ils passèrent par-dessus un cumulus énorme, et lorsqu’ils le franchirent, à la place de Grenthenal, un cratère immense se dévoila. Galro eut un haut le cœur. Le Temple avait disparu. 

_ C’est impossible ! S’exclama t-il. Descendez !

Sans discuter, le dragon effectua une série de cercles au-dessus des restes de la capitale religieuse, et atterrit au milieu des cendres. En se précipitant, le chef croisé descendit de l’encolure de Dranoss et se jeta sur les vestiges de sa cité chérie. Il attrapa une poignée de cendre, et la laissa glisser entre ses doigts.

_ Non ! Non ! Non non non …. Noooooooooon ! Non…

Il pauvre homme s’écroula, plongeant son visage dans la poussière. Les rares débris dévoilèrent des statues de cristal brisées. Un cataclysme avait frappé la cité. Warda descendit à son tour du dos de Dranoss et s’approcha de Galro.

_ Je… Je …

_ Je suis désolé, acheva le Marqué de Daös. 

L’ancien maître des paladins frappa le sol de son poing, s’écroula, laissa la salive couler de sa bouche. Ilada, son fils, son Temple, tout avait été soufflé. Quoi qu’il soit arrivé, cette chose avait pulvérisé Grenthenal intégralement. 


Son serment…


Sa promesse…


Tout fut brisé.


Il revit les tableaux du temple de Shalis. Lurthor: “OUBLIÉ !”. Nardel à la balafre du fouet “MUTILÉ !” Ilada, son visage si sévère “ASSASSINÉE !” Et cet enfant mystérieux dont il comprit enfin l’identité avant qu’il ne se fasse happer par le néant: “ABANDONNÉ !”. Le Menteur avait eu raison depuis le départ, Galro avait commis tous ces crimes, absolument tous ! Il eut de la haine, non pas envers celui qui avait réduit sa cité en cendre, mais envers lui-même. Il dégaina une miséricorde et pointa sa lame vers son propre coeur.

_ J’ai échoué ! Ne me pardonnez pas, j’ai lamentablement échoué ! Je ne me pardonnerais jamais !

Il tenta de se planter la pointe dans sa poitrine, mais une main puissante l’en empêcha… Celle de Warda. L’elfe noir lui arracha la dague des mains.

_ REND LA MOI ! Ordonna Galro furieux. Laisse-moi mourir ! Ici et maintenant !

À cet ordre, l’elfe noir brisa en deux la lame. De fureur, Galro se jeta sur lui. Il le frappa au visage. 

_ LAISSE MOI CREVER !

Il lui donna une série de coups de poing, le plaqua au sol et le martela de coups. Le guerrier sombre ne résista pas, il se laissa tabasser par son allié. 

_ Laisse tes marques devenir rouges ! TUE-MOIIIII ! 

Dans sa frénésie, le meneur spirituel asséna une série de coups violents, jusqu’à saigner ses propres phalanges. Il hurla encore et encore:

_ TUEEEE MOIIIIII ! Vas-y, tu es un elfe noir, laisse toi aller, tue moi ! Massacre moi ! Pourquoi tu ne réponds pas ?! TUE MOI !

Il frappa jusqu’à épuisement totale, et lorsqu’il vit enfin que Warda pleurait, non pas de douleur, mais de compassion, alors le chef spirituel cessa. Il s’effondra sur le côté, dépité, à bout de souffle. Côte à côte avec son ancien rival, le visage couvert d’une poudre blanche, il finit par sangloter. 

_ … pourquoi…? Je veux mourir… Laissez moi juste mourir… 

L’elfe noir racla sa gorge et cracha un molard de sang. Il se mit assis, difficilement, et saisit Galro à l’épaule:

_ Maintenant tu sais ce que je ressens, tous les jours… Mais tu dois vivre… Tu dois vivre car… Il reste de l’espoir…

_ L’espoir ? Demanda Galro presque amusé. Tu n’as que ce mot à la bouche. Il ne me reste rien. Le Menteur avait raison, tu m’as tout pris, absolument tout… même la mort. 

_ Regardez ! S’écria le dragon. Quelqu’un approche. 

Au milieu des nuages de poussières soufflées par le vent, un homme encapuchonné approcha, tenant un tissu enroulé sur lui-même. Galro releva la tête, et se mit debout difficilement. La personne était de petite taille, frêle, mais ce fut compliqué de l’identifier. Puis l’inconnu enleva sa capuche. Ses cheveux roux et ses yeux verts le trahirent: c’était Nardel. 

_ Messire ? Messire… MESSIRE !

Le jeune homme s’élança vers son Prophète, tenant blottit contre lui les bouts de tissus renfermant un précieux trésor. Galro se leva, abasourdi, les yeux plein de joie. 

_ Nardel ? Tu as survécu ? NARDEL ! 

Sans réfléchir les deux hommes s’enlacèrent tendrement, pleurant sur les épaules de l’un et de l’autre. Puis Galro réalisa, Nardel lui dévoila quelque chose. Dans les draps, un petit être. Un bébé.

_ Votre fils, votre Flamboyance !

Ému, le meneur suprême des armées d’étale relâcha son étreinte et prit son fils au bras. Le bébé était blanc comme lui, mais couvert de glyphes étranges. Des ronces noires. Les mêmes que celles de Warda. 

_ Il ne les avait pas à sa naissance pourtant, s’exclama Nardel. Mais après l’explosion, il s’est énervé, seul le collier peut le calmer.

_ Il… il… il est maudit.

Galro observa Warda qui lui-même se redressa sur ses avant-bras. L’elfe noir se releva sur ses genoux, incertains sur ses appuies. Galro lui hurla encore dessus:

_ Mon fils est maudit ! Je t’en supplie Warda, je t’en conjure, délivre le…

_ Il n’y a qu’un seul moyen, dit calmement le dragon. Warda est le seul capable de rompre l’enchantement. Il doit tuer l’Ombre. 

_ Comment ? demanda Warda à peine debout. Raldir est beaucoup trop fort, il a vaincu un dieu ! 

Dranoss s’approcha de l’elfe, et posa ses deux mains sur lui, délicatement.

_ Tu possèdes la force. Laisse nous l’éveiller. Nous t’aiderons.

Galro se rapprocha des deux guerriers, blotissant son enfant contre lui. 

_ Il n’est même pas capable d’employer la magie, c’est à peine s’il connaît son existence. Même avec la Marque il sera incapable de rivaliser avec Raldir. 

_ Je n’ai jamais dit que ce serait facile, réajusta Dranoss. Cela prend du temps, mais nous le formerons. La patience est une vertu, Warddan doit se renforcer. Laisse-lui le temps de se découvrir lui-même. Mais d’abord… Mettons cet enfant à l’abri. 


Galro regarda son fils, le bambin semblait lui aussi affligé du chagrin. Il lui caressa le visage. Puis il remarqua le bout de tissu contenant la tête de Tilbar.

_ Je dois régler une dernière affaire, laissez-moi juste une heure ou deux. Je ne serais pas long. 

Il confia la charge de son fils à Nardel. Il lui posa sa main sur l’épaule.

_ Je t’en confie la charge encore un bref instant. Je reviendrais, soyez patients. Je tiendrais cette fois-ci ma promesse. 


Après avoir marché dans les paysages désolés de Grenthenal, Galro arriva au niveau du vieux terrain d'entraînement de la phalange. Le vieil arbre avait perdu ses feuilles, mais tenait toujours debout. Parmi les décombres, l’ancien Prophète trouva d’innombrables corps, des croisés, certainement étouffés par la cendre. Dans les gravats, il trouva une pelle. Au pied du vieil arbre, celui où Tilbar et Galro se séparèrent pour la première fois, durant la formation, le Commandeur Suprême creusa un petit trou. Il y déposa la tête de son meilleur ami, referma l’étreinte de mère Natal sur lui, et y planta son propre Perchoir en guise de repaire. Il s’asseya contre la souche, regardant le couché de soleil. 

_ Il va falloir se séparer, dit l’homme qui a tant traversé. Tu dois être fatigué, vieux bougre. Ma formation est finie. Je… J’aurais aimé que tu restes encore un peu mon maître… Je… Je n’oublierai jamais tes leçons, tes déboires et ta joie de vivre. Tu n’étais ni pieux, ni exemplaires, mais tu n’en restait pas moins le meilleur… Tu as… été à la hauteur. Merci… Tilbar…

 

Il tapota le petit tas de terre où reposait son ami, et se releva. Il rejoignit le soleil couchant. Le vieux vétéran se reposa enfin, lui qui était trop vieux pour toutes ces conneries. Reste en paix, Tilbar, le dernier Septième Paladin Phénix. 


Quand Galro rejoignit ses camarades, Dranoss alluma un petit feu avec le peu de brindilles restantes. Autour du âtre, Nardel demanda:

_ Où allons-nous ? 

Galro réfléchit, son esprit était encore endeuillé. Il finit par répondre:

_ Nous allons chez Thurnang. J’ai promis de me marier à sa fille, j’espère qu’il acceptera d’héberger mon fils.

Nardel donna un peu de lait récupéré dans les décombres de la cité. Il réalisa alors un détail important.

_ Messire ! Nous devons trouver un nom à votre enfant. 

_ Un nom ?! Ah, c’est vrai, je suis désolé mon garçon, mon esprit était ailleurs. J’en avais un en tête avant mon départ: Roland. C’est le nom d’un chevalier fondateur. Vu qu’il sera le dernier héritier de mon royaume, alors qu’il porte le nom du premier Prophète. 

Warda et Dranoss sourirent de concert, Nardel caressa tendrement la joue de son protégé. Il chuchota:

_ Roland… C’est beau. Il te va à ravir. Navré que ton entrée en matière soit si rude, Roland, mais bienvenue au monde. 


Le lendemain, notre groupe parvint à la cité majestueuse du roi Thurnang. À peine entrés dans la cité, les héros de Natal furent accueillis tièdement. La méfiance se lisait sur les visages des citoyens, Galro qui avait l’habitude d’en mettre plein la vue était couvert de poussière et de sang. Son apparence n’avait rien de glorieuse. Quand les gardes lui barrèrent le passage de leurs guisarmes, Galro hurla:

_ Laissez moi passer. Je suis le Commandeur Suprême d’Étale, je dois parler au roi divin Thurnang. 

Dranoss insista du regard, nul ne sait qui les persuada mais les hommes d’armes levèrent les lances. Les quatre individus pénétrèrent l’édifice. Thurnang, sur son trône, dévisagea le maître des croisés de l’Ordre. 

_ Que me vaut la visite d’un mendiant et de sa suite. Un elfe noir, un dragon païen, et un misérable gueux. Voici un spectacle bien pathétique. 

_ C’est moi, Galro, le Commandeur Surprême d’Étale. Je viens tenir mon serment, je viens épouser votre fille. Préparez la cérémonie, je suis prêt !

Le souverain sonna d’une petite cloche et un conseiller s’approcha. Après une discussion à voix basse, Thurnang s’adressa à Galro:

_ Je vous libère de votre serment. Vous êtes libres !

_ Quoi ?! Comment ? Je… J’ai mené vos hommes au combat, je tiens à tenir mon engagement, je vous confie les clés du Temple !

_ Quel Temple ? Tout ce que mes éclaireurs ont trouvé, ce n’est qu’un trou rempli de cendres. Votre Ordre n’est plus, votre armée détruite, votre coiffe ridicule ne représente plus rien ! Ma fille n’épousera pas un va-nu-pieds !

Blessé dans son orgueil, Galro se ressaisit. Il était vrai qu’il ne possédait plus rien. Il fit venir Nardel et le poussa en avant. 

_ Mon valet a eu un enfant. Par votre grâce, acceptez de le recueillir au moins. Ne les laissez pas mourir seuls. 

Le souverain croisa les doigts, ses yeux trahissant une étincelle maligne. Il déclara à son interlocuteur d’une voix sinistre:

_ Vous avez été capable de mener mes hommes jusqu’en Guiogne. Ce ne sera pas compliqué pour vous d’y emmener un enfant. 

La colère grandit, Galro fut hors de lui. Il dégaina Grandal, mais Warda s’interposa. 

_ Laisse-moi passer, je veux lui faire avaler sa langue en salade.

Malgré la menace de Galro, le guerrier sombre le fixa droit dans les yeux, il n’eut pas l’intention de bouger. Finalement, épuisé, Galro rengaina son arme et partit en direction de la porte principale.

_ Je connais la sortie. Vous me le paierez, Thurnang ! Un jour vous me le paierez !

_ Je suis impatient, s'esclaffa de rire le roi d’Étale. Bon courage dans votre périple. 

Les héros de Guiogne s’en allèrent alors, désemparés. En parcourant la ruelle principale, la foule les regarda sur le départ. Puis, un enfant leur adressa la parole:

_ Merci !

Warda tourna les yeux, hagard. L’enfant recommença:

_ MERCI ! MERCI POUR TOUT !

Le peuple leur fit une haie d’honneur, et petit à petit, chaque habitant les remercia, offrant les lauriers de la gloire à Galro, Warda et Dranoss. Les pouilleux, les gueux comme ils se firent appeler, les applaudirent pour avoir accompli l’impossible: vaincre Kaös. Finalement, ce serait une petite fille qui leur offrit d’abord une pomme. Puis, les civils amenèrent des victuailles aux véritables héros de Natal. Un côcher s’approcha d’eux, montrant sa charrette:

_ Je peux vous déposer quelque part ? Je serais plus que ravi de vous y amener, ce n’est pas tous les jours qu’on fait reculer le Grand Démon. 

_ Et bien… hésita Galro, ne voyant pas où aller. 

Warda regarda sur le côté, il vit parmi les gens Raon et Hélène. Ils sourirent, comme une invitation. Le guerrier sombre comprit: l’heure était venue.

_ Emmenez-nous chez les elfes, au domaine de Taläsna. 

_ Tu es fou ? demanda Galro. La dernière fois toi-même tu as tourné les talons.

_ Ais confiance, rassura l’elfe noir voyant ses parents disparaître dans la foule. Cette fois-ci, c’est la bonne. 



Ce fut la fête du printemps elfique, pourtant, Lindilla n’était pas d’humeur festive. Mais un serviteur vint dans sa chambre alors qu’elle contemplait l’extérieur depuis sa fenêtre. 

_ Dame Lindilla… Votre frère…

La jeune femme se redressa, recouvrant sa bouche pour ne pas hurler. Le valet elfe s’écarta, laissant passer un infirme amputé sur un fauteuil roulant. 

_ …Est rentré.

Dans un élan de joie, les larmes aux yeux, Lindilla se jeta sur lui, Taläsna renvoya l’étreinte de l’imprégnant de tout son amour. 

_ Je suis rentré soeurette. 

Lindilla sanglota et l’embrassa sur le front. Elle pria Fëalian, et la remercia, la personne la plus importante de son existence lui fut rendue. Le roi des bois savoura son étreinte, il était bon de sentir la douceur de sa peau et sa chaleur. Puis, la princesse vit ce qui manquait, le bras et la jambe gauche de Taläsna. 

_ Comment … comment vas-tu faire … ?

_ Ne t’en fais pas, rassura l’aîné. Nous nous en remettrons. Les blessures sont profondes, mais elles guérissent. 

Dans le couloir, Elandir écouta attentivement. Il le savait, tout s’arrangerait… pour lui. Il partit dehors et vit son père au pied de l’arbre palais. Zuanlanor se retourna, dévisageant son fils. 

_ Je suis rentré, fils. 

Instinctivement, Elandir s’agenouilla, montrant tout son respect envers son roi. 

_ Votre Altesse…

_ Voyons, s’offusqua le souverain. Arrête de ployer le genoux, viens me prendre dans tes bras, montre toi un peu plus chaleureux envers ton père. 

Le jeune elfe se releva, et répondit, intimidé:

_ Oui mon ro… Père…

Il se rapprocha et remarqua la main de magilith remplaçant celle de droite. Il rassembla son courage et serra timidement son suzerain. Profitant de l’étreinte, roi haut-elfe chuchota dans l’oreille de Elandir:

_ L’heure approche. Comment avance notre plan ?

_ Comme prévu, murmura le prince. Ils ne se doutent de rien. Et nos recherches se concrétisent. Un ou deux ans devraient suffire. 

_ Bien. Le prototype est satisfaisant ? 

_ Oui votre Grandeur. Sa puissance dépasse nos attentes. 

_ Bien. Ton rôle sera d’épouser la princesse Lindilla, quand les peuples elfes seront réunis, nous lanceront alors… la grande Invasion. 


Sur le chemin, Galro reconnut les paysages de son premier voyage. Dranoss chantait des chansons douces avec un personnage mystérieux: le Kobold. Cela semblait endormir Roland. Warda fini par demander au dragon:

_ Qui est ce fameux Kobold ?

_ Hé bien, répondit nerveux Dranoss. C’est disons, une créature minuscule. Si petite qu’elle se faufile dans nos maisons. Elle se fait discrète, personne n’en a jamais vu. Sauf moi, Dranoss, du moins c’est ce que je raconte à mes enfants.

_ Ah oui ? S’amusa Nardel en berçant le bébé. Comment cela se fait-il ?

_ Quand mes enfants font des bêtises, il me les rapporte. Quand ils ont été sages, voir bienveillants, il me le raconte aussi. Le bien comme le mal. Mais je l’autorise, à chacun de leur anniversaire, de leur apporter des cadeaux s’il les juge dignes. 

_ C’est drôle, rit Galro. On dirait une farce !

_ C’en est une en fait, avoua Dranoss qui s’assura que Roland dormait bien. Le Kobold n’existe pas. 

_ Quoi ?! S’offusqua Galro avant de se faire reprendre par Nardel qui lui intima de baisser le ton. Quoi ? Vous mentez à vos enfants ?

_ Oui, bien sûr. C’est un petit mensonge d’amour, et en attendant ils se tiennent à carreau. Tout comme vous.

_ Comment ça comme nous ? S’interrogea Nardel. 

Le dragon gloussa, puis finit par dire, sur le ton de la rigolade.

_ Vous croyez vraiment qu’un vieux bonhomme barbu guette vos moindres faits et gestes depuis un petit nuage pour vous juger ? Grandissez un peu. 

Galro s’agaça, mais fut interrompu par le garde draconique:

_ Quand je mettrais la main sur le fameux Kobold, je vous le montrerais moi-même. J’en attend pas moins de vous. 

Agacé, l’ancien Prophète croisa les bras et admira le paysage pour se changer les idées. La neige était en train de fondre, le printemps arrivait. On peut même distinguer les premiers bourgeons. Le guerrier sombre scruta l’horizon, il se demanda comment réagirait Lindilla en le revoyant. Mais cette fois-ci, c’était le cœur plein d’espoir qu’il avança vers son destin. 


Il fallut une semaine, mais le convoie arriva à destination, les arbres en pleine floraison les accueillirent. Leur arrivée suscita d’abord la crainte à la vue de Warda, mais Dranoss calma toute forme d’animosité rien qu’avec sa présence. Taläsna, une coupe de vin en main, aux pieds des arbres, reconnut Galro et l’elfe noir. À ses côtés, Elandir l'aidait en le poussant sur son fauteuil. Le prince haut elfe eut une mine de dégoût à la vue de Warda, mais Taläsna le fit signe de s’approcher. Quand les deux hommes furent à son niveau, le roi sylvain ne put retenir une larme de joie à leur vue. 

_ Vous m’avez manqué, tous les deux. Dranoss, pourquoi l’elfe noir est là ?

_ Le Marqué…

_ Oui, Galro est le Marqué, n’est-ce pas ?

Dranoss secoua de la tête. Il pointa du museau le guerrier sombre. Abasourdi, Taläsna écarquilla les yeux.

_ Lui… C’est lui le Marqué ?

Le dragon acquiesça d’un geste. Warda s’inclina devant le souverain des bois. Il planta Algazalm devant lui, montrant tout son respect. 

_ Mon… Mon père a détruit l’armée de Kaös.

_ Ton père ?

_ Oui… Raldir.

Sur ces paroles, l’elfe sylvain lâcha sa coupe. Sans bouger, il demanda à Elandir:

_ Votre sabre !

_ Je peux le faire pour vous. Ce serait un honneur. 

_ Non, je tiens à le faire moi-même. Votre sabre, de suite !

Obéissant, le prince dégaina sa lame et la confia au roi des bois. Alors, la tension monta. Mais Warda accepta son destin. Taläsna fut rapproché de lui, l’épée au clair, et posa le plat de la lame sur son épaule. Et… Contourna sa tête et posa le tranchant sur la deuxième épaule. 

_ Relève ta tête ! Ordonna Taläsna. 

L’elfe noir obéit, il reçut un soufflet. Le suzerain rendit son épée au haut-elfe et déclara:

_ Ceci est le dernier que tu accepteras sans te battre. Warda, fils de Raldir, l’Ombre, je t’adoube… Chevalier. 

Le prince d’Ilurina s’offusqua:

_ Quoi ? Un elfe noir ? Vous avez perdu la raison, vous venez de recevoir le fils de l’ennemi au sein de votre cours !

_ Silence ! Elandir, que je ne te reprennes pas. Warda… Vas à la rivière. Lindilla sera ravie de te revoir. 


Warda écarquilla les yeux, il se releva, sous le regard froid d’Elandir. Sans émettre le moindre mouvement, Taläsna affirma son autorité et le jeune prince rengaina son arme. Contournant le roi elfe, le guerrier sombre accourut dans les bois. Elandir ne put masquer son rictus désapprobateur. “Vous me le paierez, songea-t-il.” “Je peux lire dans vos pensées, prince. Gare à vos émotions, ne me froissez pas.” 


Galro tourna la tête vers Nardel et lui fit signe de le suivre. Le valet confia Roland à Dranoss:

_ Soyez délicat, je n’en aurais pas pour longtemps.

_ Je suis père de quatre dragonnets, je m’y connais. Allez-y !

Quand Nardel et Galro furent suffisamment à l’écart, l’ancien Prophète demanda à son serviteur.

_ Je t’avais confié la garde d’Ilada.

_ Oui, je le sais… Je suis sincèrement navré… Je…

Le jeune garçon tomba à genoux, les mains sur la terre meuble. Il céda à ses émotions.

_ J’ai échoué ! J’ai échoué et j’en suis désolé ! Pardonnez-moi messire Galro ! Je n’étais pas assez fort ! Je suis misérable ! Je ne suis pas digne ! Punissez-moi comme cela vous sied. J’accepte votre sentence… Je suis prêt. 

_ Relèves-toi, ordonna Galro de dos.

Nardel obéit, s’attendant au pire. Alors sa Flamboyance le fixa les yeux pleins de larmes en se retournant, il tenait une épée dans la main. Il la jeta au pied de son serviteur.

_ Ramasses là ! En garde !

Terrifié, le page s’exécuta, il trembla avec son pauvre glaive en main. 

_ Vous… comptez …

_ J’ai dis en garde !

Nardel, déstabilisé, prit la lame, le tranchant en face de lui. 

_ Je n’ai jamais appris à me battre.

_ Justement. Dis moi, Nardel. Pourquoi te battras tu ?

Le chevalier blanc dégaina Grandal, la lame sacrée de l’Ordre. Elle avait perdu de son éclat depuis la dernière fois. Ses dernières forces la quittèrent. Des ébréchures étaient déjà visibles. 

_ Je … Je … Ne sais rien… Pour vous faire honneur ? 

Galro envoya un regard furieux à Nardel, détourna les yeux un instant. Tandis que le jeune valet relâcha sa prise, à peine, Galro le frappa de toutes ses forces. Grandal explosa en éclats de verre, Nardel eut juste le temps de brandir sa lame devant lui en se prit son propre revers en travers du nez. Il tomba au sol, le visage en sang. Tant d’émotions tournoyaient dans son esprit, il perdit ses repaires. Puis, dans un rayon de soleil, il aperçut la silhouette de Galro lui tendre la main. 

_ Tu as compris maintenant ? 

L’ancien chevalier de l’Ordre lâcha Grandal qui tomba en miettes. Hésitant, aveuglé par la beauté du roi solaire, Nardel attrapa la paume de son maître qui le força à se relever, puis il reçut une gifle qui lui éclata la lèvre inférieure. 

_ Nardel, écoute moi mon garçon. Notre Ordre est mort, tu es le dernier. Tu es la dernière personne en qui je peux avoir confiance. Je vais faire de toi… un paladin. 

Le garçon s’essuya le bord de la bouche, il avait un goût de fer. Il vit Galro le saisir dans ses bras. 

_ Plus jamais je ne blesserai, Nardel. Mais soit fort. Nous retrouverons Ilada, où qu’elle soit, nous la retrouverons. Ensemble. 

L’adolescent renvoya l’étreinte à son maître. Mentalement, il en fit le serment aussi, pour Galro, il la retrouvera. Ensemble, ils formeront une vraie famille. 


Au bord de la rivière, Lindilla coiffa sa longue chevelure. Alors que l’eau coulait en une symphonie mélodieuse, elle fut attirée par un bruit. Des bottes de fer. Quand elle se leva, elle le vit alors… Warda, en face d’elle. Elle hésita, ses souvenirs floues l’empêchèrent de réfléchir. Elle eut un mouvement de recul, puis finalement… Warda l’attrapa et l’embrassa. 

_ Tu ne peux… Tenta-t-elle d’objecter.

_ C’est toi qui a rompu le serment, rappela le guerrier sombre. Maintenant, je suis à toi, Lindilla.

_ Et mon frère ? Il est rentré !

_ C’est lui qui m’a dit de venir. Il m’a adoubé.

_ Il t’as quoi ?

La princesse eut un mouvement de recul. L’elfe noir sourit et répéta:

_ Il m’a adoubé. Je suis de sang royal aussi. Tu sais ce que ça signifie ?

Lindilla se plongea dans le mutisme, incapable de prononcer la moindre parole. Puis, après quelque secondes d’hésitation, elle se jeta sur lui, dans un long baisé langoureux. 

_ Je n’aurais jamais dû douter de toi ! Depuis le début, depuis le début ! Pardonne moi Warda, j’ai été idiote ! Tu as raison, ton frère nous a dupé ! 

_ Effectivement, répondit une voix sombre. Je t’ai manqué, Arock ? 

De l’autre côté du cours d’eau, Galaran les épiait depuis l’ombre d’un arbre. Lindilla eut un mouvement de recul, se blottissant contre le torse de son amour. Warda empoigna son arme, mais Galaran pointa du nez les alentours. Grâce à ses sens surdéveloppés, le guerrier sombre repéra les assassins embusqués. 

_ Je ne suis pas seul. Je ne l’ai jamais été, je t’ai pourtant prévenu. 

_ Que veux-tu Galaran ?!

Le prince sombre se dégagea du tronc, et écarta les bras comme pour accueillir son frère.

_ Toujours la même chose, je te veux toi. À nous deux, nous pouvons vaincre l’Ombre. Accepte mon aide, je t’enseignerais tout mon savoir. De plus…

Des broussailles sortie une femme elfe noire, Ilada. Elle portait une armure de cuir. Warda s’énerva, la femme de Galro, mais il entendit les arbalète s’armer. 

_ Libère la ! Ordonna le guerrier sombre. 

_ Ohhh, mais elle est libre. Plus que jamais. Mais toi, l’es-tu ? Libre ?

Galaran saisit la main d’Ilada qui s’approcha. Celui qui porte le nom de Lumière proposa un marché:

_ Tue cette femme à tes côtés, et tu pourras nous rejoindre. Affronte-nous, et je te promets une mort douloureuse, la pire de toutes. 

Lindilla fixa avec horreur Warda. Allait-il céder aux avances de son frère. Sur ces paroles, Warda attrapa la poignée d’Algazalm, brandit sa lame… Et plaqua Lindilla contre lui.

_ Approchez, et je vous promet de verser votre sang jusqu’à ma mort !

Galaran pouffa de rire. Il se retourna et déclara:

_ Comme je m’y attendais. Têtu. Très bien, tu as choisi ton camp. Je serais sur les Îles Mortes si tu me cherches. Il sera toujours temps pour toi de changer d’opinion. En attendant, ne recroise plus jamais ma route, personne ne viendra te sauver cette fois. 

Les agents de Galaran se dispersèrent, et le prince rejoignit les ténèbres, avec Ilada qui envoya un regard amer une dernière fois avant de disparaître. 


Lindilla se blottit contre Warda, en pleurs. Ainsi son bien aimé avait juste depuis le début, tout était lié à Galaran. Elle lui jura son amour éternel. Warda, lui, comprit alors. Il n’était pas assez fort. Il devait devenir plus fort, non pas pour vaincre Raldir, mais pour vaincre son aîné maléfique. Ensemble, ils rejoignirent Taläsna qui se reposait près du feu. 

_ Taläsna, demanda Warda humblement, j’ai une requête à te demander.

_ Je t’écoute, fils de l’Ombre. 

L’elfe noir ploya le genoux, les dents serrées. Il posa ses mains sur le parquet, ainsi que son front, et demanda:

_ Je suis faible. Infiniment trop faible. Aide moi, je t’en supplie. Forme moi. 

_ Je ne peux… Avoua le roi sylvestre. Mon corps est brisé, ma volonté aussi. Mais quelqu’un peut te faire exploiter ton potentiel. 

_ Qui donc ? Dit l’elfe noir en relevant le menton. 

Taläsna retourna la tête, fixant Warda dans les yeux. Son regard d’or pétillait d’un espoir sincère.

_ Le meilleur professeur qui soit. Zuanlanor te formera, il a une dette envers toi. Nous allons t’apprendre la magie. 













Aux bords de la falaise, l’écume remuait à ses pieds. Des vagues énormes s’écrasèrent sur la roche. Zuanlanor, aux côtés de Warda, lui posa la question alors que les goélands prirent leur envol. 

_ Penses-tu être à la hauteur ? 

Le guerrier sombre toisa les ténèbres de l’Île. Ce minuscule point à l’horizon bleu ne le laissa pas indifférent, car il savait qu’Il l’observait aussi. Il pouvait sentir peser Son regard. 

_ Je suis prêt.

_ Deux ans c’est court ! Insista le roi haut-elfe. Mais… Hélas je ne peux te donner plus. Nous allons arrimer le navire, nous vous avertirons quand tout sera prêt. 

_ Bien, merci encore pour tout, Zuanlanor.

_ Merci à vous. Ce sont bien vous qui allaient faire le sale travail. Puisse Faëlian te guider. 

_ Daös aussi, s’exclama Dranoss. Il est prêt, ne vous inquiétez pas, votre Majesté. Vous l’êtes aussi, Galro et Garak ?

L’orque, en armure rutilante, s’avança vers Warda. Galro, avec Nardel en harnois à ses côtés, fixèrent l’horizon. Le chevalier de l’ancien Ordre se tourna vers son disciple. 

_ Je ne peux t’amener, Nardel. Mais je te promets de revenir.

_ Faites mieux que la dernière fois, répondit le jeune guerrier à la cicatrice. Revenez-nous vivants, d’accord ?

_ Bien sûr. Je ne romprais pas mon serment ce coup-ci. 

Les trois héros de Natal, les derniers espoirs, s’avancèrent vers le rebord, observant l’océan. 


Les vagues se brisaient sur les rochers acérés. Les crustacés luminescents s’écartèrent lorsqu’ils l’aperçurent. De l’autre côté de la mer, là-bas, sur la berge lointaine, il l’avait vu pour la première fois depuis des années. L’elfe noir en armure couverte de lames se moqua. 

_ C’est tout ? Bien, venez, j’ai hâte de te retrouver, mon frère. 

Toute la cruauté transpirait de cette sournoise créature, un démon déguisé en ange. À ses côtés, une femme elfe noire armurée sortit de l’ombre. Malgré la distance, il pouvait le ressentir. Son époux, ce traître. Ilada cracha par terre. 

_ Un jour viendra, dit-elle. 

Au loin, dans les opaques ténèbres, à peine révélé par la lueur vacillante de torches, un château, celui de Galaran, dominait l'île. Les esclaves travaillaient jusqu’à l’épuisement sous les coups de fouet de maîtres impitoyables. Les deux chevaliers noirs marchèrent en direction de la forteresse, une terre aride, pullulée de pierres tranchantes comme des rasoirs. Sur ces paroles, leurs bottes cliquetèrent, ils plongèrent dans la noirceur absolue. 






“Ce récit, ne l’oublie jamais. Car c’est l’histoire de nos ancêtres, ceux qui ont sacrifié leurs vies face à un dieu dément. Ils l’ont fait pour que nous puissions marcher sur cette terre et sentir ses fleurs. Ne l’oublie jamais, lui dont le nom fut perdu, car il a tout sacrifié pour son fils, et il a changé à jamais la destinée de ce monde.” 



Gabriel Hémard


merci à Greenarrowv2.0 pour m’avoir encouragé dans ce projet fou.



La suite dans le troisième et dernier tome:

La prophétie du roi déchu: L’Épée du souverain

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