Macédoine

Chapitre 38 : 24 octobre 2020, 10h05

2314 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 26/11/2025 13:58

Samedi 24 octobre 2020, 10 h 05


Un bip désagréable et répété tira Miranda du sommeil confortable où elle se trouvait. Elle eut toute la peine du monde à ouvrir les yeux, la tête comme enfoncée dans du coton. Maladroitement, elle prit appui sur son bras pour tenter de se redresser. La pièce tangua tout autour d'elle. Elle abandonna, et se laissa retomber sur le matelas derrière elle.


Un mouvement à ses pieds la fit sursauter. Macron sortit de sous le drap, s'étira, puis vint réclamer une caresse. Miranda s'exécuta, perdue. Elle peinait à se rappeler des derniers événements. Tout était flou dans sa tête. Elle nageait dans un brouillard obscur où plus rien ne faisait sens.


Le bip continuait de lui vriller les oreilles, non loin. Elle leva la tête, et fronça les sourcils à la vue d'un écran allumé, qui retransmettait en direct les battements de son cœur. Comment était-ce possible ? L'électricité avait été coupée partout. Se pouvait-il que l'endroit où elle se trouvait pouvait encore en fournir ? Comment ?


Elle grinça des dents, puis se força à se redresser. Elle regarda autour d'elle. Elle se trouvait sur un tas de vêtements, sous lequel deux grandes tables avaient été rassemblées. Ah. Ça ressemblait déjà davantage à l'apocalypse qu'elle connaissait. Les lits étaient trop rares pour être gâchés par des survivants puants comme elle.


Son regard tomba sur un corps allongé à deux mètres d'elle. Connor n'avait pas eu le même traitement de faveur qu'elle. Allongé à même la table, il était torse nu, seulement recouvert d'un fin drap blanc, les bras croisés sur le torse comme...


Comme un mort.


Miranda sentit son cœur rater un battement, sans trop savoir pourquoi. Elle avait tellement rêvé de ce moment, et pourtant, maintenant que Connor était mort sous ses yeux, elle n'était pas certaine de la marche à suivre. Après tout, il était le seul à savoir comment retrouver Louise !


— Putain de merde, t'as pas intérêt à avoir crevé, grogna-t-elle entre ses dents.


Elle posa un pied à terre. Mauvais pied, réalisa-t-elle immédiatement alors qu'une douleur lancinante la fit se plier en deux. Elle serra les dents, puis prit de grandes inspirations pour calmer le mal. Elle baissa les yeux sur sa jambe. Elle était bandée, entièrement, et pourtant, le blanc était à peine visible sous les taches de sang qui avaient imbibé le pansement.


C'était pas bon, ça.


Comme tous les survivants, Miranda avait appris à se méfier des autres dangers de ce nouveau monde : les infections et les maladies. L'accès aux médicaments en illimité avait été révoqué pour toujours, si bien que le moindre petit rhume pouvait tourner à la catastrophe. La plupart des vaccins restaient encore efficaces deux ans après l'apocalypse, mais que se passerait-il si d'anciennes maladies refaisaient surface, comme la rage ou la peste ? Elle pariait qu'il ne resterait plus grand-chose à sauver de leur espèce après quelques années.


Les membres, ça s'infectait, et vite. Elle espérait que la personne qui avait fait le bandage s'était au moins lavé les mains. Elle ne pourrait pas tenir longtemps dehors si elle devait être amputée d'une jambe à cause de la gangrène. Ou pire.


La porte de la pièce s'ouvrit. Miranda bondit, puis tendit ses mains devant elle, en position de combat.


— Sans vouloir t'offenser, je ne crois pas que tu sois capable de faire un pas sans te rétamer, se moqua Lucrèce. Alors, me battre ?


Miranda relâcha son mouvement, et offrit un fin sourire à son... Amie ? Pouvait-elle la considérer comme telle ?


— Tu te sens mieux ?


— Pas sûre. Il s'est passé quoi ?


— Tu ne te souviens pas ?


Elle plissa les yeux, à la recherche de ses souvenirs. Elle se souvenait de la rue, des racines... De Connor, en train de pendre comme un pantin désarticulé. Elle fit part de ses maigres déductions.


— On a traîné Connor jusqu'au laboratoire. Après ça, t'es devenue toute pâle et t'es tombée dans les vapes. C'était il y a deux jours. Philémon dit que tu étais en état de choc, à cause de ta blessure. Ça saigne beaucoup, grimaça-t-elle, mais ce n'est pas aussi grave que ça en a l'air. Tant qu'on désinfecte et change les pansements régulièrement, ça ira. Je venais pour ça, d'ailleurs, dit-elle en pointant la boîte de bandages qu'elle tenait dans les mains.


Miranda hocha la tête. Les images de ce qui s'était passé restaient vagues, mais elle réussissait à recoller le plus gros des morceaux. Elle tourna la tête vers Connor.


— Est-ce qu'il est...


— C'est... C'est compliqué à dire. Mais non. Il respire, dans le sens que sa poitrine se soulève. Mais... Il ne respire pas ? Son cœur ne bat pas. Ça fait deux jours qu'on cherche à comprendre ce qu'il se passe.


— Comment ça « son cœur ne bat pas » ? Comment c'est possible ?


Lucrèce s'approcha de Connor et alluma l'écran derrière lui. Un bip strident retentit alors que ses constantes apparaissaient sur l'image. Plates. Vides. La jeune femme l'éteignit après quelques secondes.


— On a d'abord pensé que c'était l'appareil qui était défectueux, mais Philémon a essayé avec un stéthoscope, et il n'a rien trouvé. Connor devrait être mort. Et pourtant, il ne l'est pas. Il a repris conscience plusieurs fois depuis hier, mais jamais plus de quelques minutes. On n'a pas pu lui tirer les vers du nez.


— Je vois. Et les autres ?


— Frédérique et la petite se reposent dans la pièce d'à côté. Philémon a pété une durite depuis qu'on a découvert que Connor ne respire pas. Il est enfermé dans le labo au bout du couloir hier, et il n'en est pas ressorti. Je sais pas ce qu'il fout, il répond pas. Mais il est là, j'ai vu son ombre bouger derrière les fenêtres teintées.


Elle hocha la tête.


— Recouche-toi, je vais te faire ton pansement.


Miranda hésita, puis renonça. Lucrèce avait raison : elle n'irait nulle part dans cet état. La femme l'aida à poser sa jambe sur la table, puis entreprit de défaire la bande précédente. Miranda grimaça, la douleur supportable, mais encore vive.


— Il y a l'électricité ici ? demanda-t-elle, pour éviter à avoir à se concentrer sur sa blessure.


— Oui, et l'eau chaude aussi. On a tous passé une heure sous la douche hier. Je ne savais pas qu'un être humain pouvait être aussi crade, rit-elle. Ne t'inquiète pas, t'y auras le droit, toi aussi. Tes cheveux en ont grand besoin.


— Qu'est-ce que c'est supposé vouloir dire ?


— Juste du dessus, je vois des trucs coincés dedans. Tu verras, tu te sentiras mieux après.


Elle sourit avant de tirer la grimace en découvrant l'état de sa jambe. Elle semblait avoir été serrée en étau dans du fil barbelé, de tout son long. Derrière, juste au-dessus du genou, des sutures remontaient jusqu'en haut de sa cuisse. Elle avança son doigt pour toucher, mais Lucrèce donna une tapette sur sa main pour la dissuader.


— On a déjà de la chance que tu ne les as pas rouverts en t'agitant ce matin, ne pousse pas.


— Qu'est-ce qui a fait ça ?


— Une épine de la taille d'une dent de requin. La saloperie était recourbée au bout, ça a ouvert ta cuisse quand on l'a délogée. Philémon a dit que tu garderas une marque, mais que ça n'avait pas touché l'artère fémorale. Tu vas vite te remettre, tu verras.


— C'est pas comme si j'avais vraiment le choix...


— En effet.


Elle serra les dents quand Lucrèce fit gicler une bouteille de désinfectant sur les plaies, avant de passer une compresse plus ou moins stérile pour nettoyer le sang et la crasse.


— T'as appris à bander des plaies en ramassant des poubelles ? se moqua-t-elle, la voix étrangement aiguë.


— Pas vraiment. Mon petit frère était rugbyman. Il se blessait tout le temps, et ma mère en avait marre de le rafistoler. Alors j'ai pris le relai. Je lui ai remis le nez en place une fois.


Mirande frissonna de dégoût.


— Qu'est-ce qui lui est arrivé ?


— Un connard l'a renversé en voiture, pendant qu'on fuyait la Marée Rouge. Colonne vertébrale brisée nette. J'ai essayé de le porter jusqu'à un abri, mais quand on est arrivé, c'était trop tard.


— C'est pas de ta faute. Il y a eu beaucoup de morts avant même que l'apocalypse nous tombe dessus. T'es toute seule depuis le début ?


— Non, j'étais dans un groupe avant. La moitié s'est fait décimer par une explosion d'aubergine. Les autres se sont étripés entre eux pour savoir qui allait diriger les dix pauvres péquenots qui avaient survécu. Je me suis barrée dans la nuit, avec quelques personnes. On a décidé de faire chemin à part. C'était il y a quelque chose comme six mois ? Difficile de savoir maintenant. Mais depuis, je me débrouille.


Elles n'étaient pas si différentes, après tout.


— Et toi ? T'étais dans un groupe ?


— Au début, oui. Le gars qui dirigeait, c'était pas quelqu'un de bien. Il collectionnait les femmes comme des trophées, clamait qu'il allait repeupler le monde, ce genre de conneries. Et puis, il a commencé à devenir violent. C'est quand il a essayé de me... J'ai décidé de me barrer. J'ai embarqué Louise avec moi, c'était ma logeuse avant l'apocalypse. C'est une vieille dame, elle n'aurait jamais survécu sans moi. Mais elle a pris soin de moi les premiers mois, et ça semblait normal de l'aider, moi aussi.


— C'est elle que tu recherches ?


— Ouais. On a été séparés après une dispute avec Connor. Je l'ai retrouvé, mais lui, il l'a perdue, abandonnée, ou je ne sais pas.


— Et tu crois qu'elle est encore vivante ?


La question lui fit marquer une pause. Elle baissa les yeux.


— Je ne sais pas. Peut-être qu'il raconte de la merde depuis le début pour sauver son cul. Peut-être qu'elle est morte depuis des semaines. Mais... Tant que je ne suis pas certaine... Je ne veux pas perdre espoir. Elle a de la ressource, tu sais ? Je suis sûre qu'elle va bien.


— Garde espoir alors. Mais reste réaliste. Seule, âgée, pendant des semaines et avec les ressources qui se raréfient... Tu pourrais être déçue.


— Je sais. Je sais bien... Mais... C'est la seule famille qui me reste. Elle a plus été ma mère que ma propre mère. Je ne peux pas l'abandonner. Pas sans avoir tout essayé. Et puis, tant que je m'accroche à ça, j'ai une raison de continuer. Je fais ça pour elle.


— Je comprends. Mais... Garde en mémoire que la probabilité de la retrouver est faible. Ce n'est pas bon de chasser des fantômes. Ça finit souvent mal.


Elle préféra ne pas répondre. Peut-être parce que Lucrèce n'avait pas tort. Ils retournaient tout pour la retrouver, mais que se passerait-il si Louise ne réapparaissait jamais ? Serait-elle prête à accepter cette possibilité ? Serait-elle capable de rebrousser chemin et abandonner, même sans résultat ?


Comme toujours, elle repoussa cette pensée dans le fond de son esprit. Elle devait y réfléchir davantage. Le déni dans lequel elle se trouvait lui allait parfaitement pour le moment.


Connor s'agita sur la table, s'attirant le regard des deux femmes. Lucrèce se dépêcha de terminer son pansement avant d'aller s'assurer de son état.


Le carillonneur ouvrit faiblement les yeux, avant de tourner la tête vers Miranda. La jeune femme lui offrit un sourire timide et pas très sincère, mais il n'était pas en mesure d'encaisser une joute de remarques cinglantes pour le moment.


Les cheveux en bataille, il était très pâle, le teint maladif. Partiellement dénudées, elle pouvait voir ses côtes, sous les immenses bleus qui couvraient une partie de sa poitrine et de son ventre, là où les racines avaient serré.


Cela faisait bien longtemps qu'elle-même ne s'était pas regardée dans un miroir. Pas entièrement en tout cas. Comme tous les survivants, elle était dans un état de maigreur inquiétant. Mis à part Frédérique qui semblait avoir trouvé de quoi se nourrir depuis le début de l'apocalypse, ils ressemblaient tous à des morts-vivants. Peut-être n'étaient-ils pas si loin de l'apocalypse zombie après tout.


— Tu te sens mieux ? demanda Lucrèce.


— Impec', croassa-t-il d'une voix enrouée qui tira une grimace à Miranda. Toi ? lui dit-il.


Miranda haussa les épaules. Elle s'en remettrait mieux que lui, de toute évidence. La perspective l'angoissait. Ils risquaient de perdre du temps s'ils devaient attendre que tous les deux se remettent.


— Rien de cassé ? répliqua-t-elle poliment.


— Non, juste bien amoché. Mais c'est pas la première fois. Ça ira.


Elle hocha la tête.


Lucrèce réarrangea le tas de vêtements sous sa tête, pour qu'il soit plus confortable.


— Je vais aller faire une ronde, annonça-t-elle. Reposez-vous, tous les deux, insista-t-elle en regardant Miranda. Je viens vous prévenir si Philémon veut bien sortir de son laboratoire.


Miranda voulut protester et s'asseoir en signe de rébellion, mais elle n'en eut pas la force. Elle finit par opiner à contrecœur et se recoucha.


Pour une fois, le sommeil ne tarda pas à la rattraper et elle baissa sa garde, enfin en sécurité. 


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