Macédoine
Samedi 24 octobre 2020, 17 h 40
Miranda eut bien du mal à émerger de sa longue sieste. Ses paupières peinèrent à s'ouvrir, et elle se sentait épuisée. Nauséeuse, aussi. De toute évidence, ça n'allait pas beaucoup mieux. Elle se redressa difficilement sur sa couchette. Ses membres tremblaient de façon incontrôlée. Elle posa une main sur ses genoux pour tenter de les stabiliser, mais ça n'eut pas beaucoup d'effet. Elle poussa un gémissement de douleur quand sa main effleura le pansement qui recouvrait la plaie de sa jambe. Il semblait avoir été changé récemment. Quand ça ? Elle ne s'en souvenait pas.
Elle racla, la gorge sèche. Le mouvement ne fit que déclencher une quinte de toux. Elle tenta de la cacher avec sa main pour ne pas réveiller Connor, toujours endormi à côté d'elle, mais, quand elle retira sa main, celle-ci était couverte de sang. Miranda fixa ses doigts un long moment, incapable de décider de s'il s'agissait d'une hallucination ou pas.
— Merde. Fais chier.
Elle posa une main sur son front. Il lui parut brûlant, ce qui n'était pas normal étant donné qu'elle crevait de froid. Elle poussa un soupir. Ça ne pouvait pas être une infection. Une infection mettait du temps à s'installer, ça ne se faisait pas en trois jours. Elle avait dû choper un virus. Elle avait pourtant fait attention à bien se couvrir. Se pouvait-il qu'un des autres membres du groupe couvait une grippe sans en avoir conscience ?
Elle s'étrangla, puis toussa de nouveau. Son estomac se contracta fortement. Elle se tourna sur le côté, mais ne réussit qu'à recracher de la bile et du sang. Elle resta penchée, incapable de se redresser une nouvelle fois. Quelque chose n'allait pas.
Quelque chose n'allait vraiment pas.
— Miranda ? Tout va bien ?
Elle ne parvint pas à répondre. Déjà, un deuxième haut-le-cœur lui retournait le ventre. Elle se pencha pour vomir, mais, comme la première fois, rien ne sortit, à l'exception d'un caillot de sang de quelques impressionnants centimètres.
Elle entendit un grand fracas derrière elle. Elle prit une grande inspiration, puis se força à se retourner sur la table. Connor avait essayé de se lever, avant de s'étaler de tout son long sur le sol. Il grogna, avant de ramper avec détermination dans sa direction.
— Fous quoi ? articula-t-elle difficilement. T'vas t'faire mal, crétin.
— Je vais chercher de l'aide.
— Pas b'soin... d'aide.
Il lui lança un long regard, peu impressionné. Le ton manquait de conviction, mais elle n'allait pas si mal que ça, pas vrai ? Peut-être pas. Elle hoqueta, puis se comprima en deux dans un gémissement.
Connor se propulsa d'un bon mètre en prenant appui contre le mur avec son pied. Il s'accrocha au cadre de la porte et se hissa dans le couloir avec l'aide de ses bras.
— Il y a quelqu'un ? l'entendit-elle crier. Lucrèce ! Frédéric !
Des pas précipités ne tardèrent pas à résonner dans le couloir. Lucrèce, Frédéric et le médecin, Philémon, accoururent. Ce dernier se figea sur le pas de la porte en remarquant son état. Il s'approcha, et doucement, la força à se recoucher sur le dos. Miranda haleta, épuisée. Il posa une main sur son front, puis, sans rien dire, entreprit de desserrer le bandage de sa jambe. Elle grogna, tous ses muscles se contractant douloureusement pour encaisser la douleur.
Ce qui finit par apparaître sous ses yeux était tout sauf encourageant. Les veines qui partaient de sa cuisse avaient pris une teinte noirâtre. Philémon garda son calme malgré les éclats de voix de Lucrèce et Frédéric, qui aidaient Connor à regagner son lit.
— Empoisonnement, annonça-t-il sombrement. On doit agir rapidement.
Sans attendre, il saisit son bras et planta une aiguille dans son coude. Miranda poussa une exclamation, mais elle n'arrivait plus à tenir sa tête droite. Philémon lui préleva du sang, et se précipita hors de la pièce. La jeune femme le regarda partir, avec l'impression qu'un voile noir recouvrait son champ de vision. Qu'était-il en train de lui arriver ? Allait-elle se transformer en légumes ?
— Ça va aller, lui dit Lucrèce, en lui prenant la main. On va trouver.
— Si... Si j'me transforme...
— Arrête. Dis pas ça.
— Si j'me... Tue moi. Veux pas... Veux pas...
— Je le ferai. Je te le promets. Mais ça n'arrivera pas. Reste avec moi, d'accord ? Tu vas t'en tirer. On va trouver, garde les yeux ouverts.
Plus facile à dire qu'à faire ! Miranda secoua la tête plusieurs fois. Elle tenta de se reconcentrer sur sa voix. Elle fronça les sourcils. Lucrèce paraissait de plus en plus lointaine, et même la recette de la tartiflette de sa grand-mère, jouée dramatiquement pour la garder éveillée, ne parvint plus à atteindre son cerveau.
Elle se sentit partir, la respiration de plus en plus profonde. Elle était épuisée. Tellement épuisée. Pourquoi devait-elle continuer à se battre ? Elle n'en pouvait plus de ce monde, de cette apocalypse, de devoir survivre à tout prix, tout le temps.
Elle voulait se reposer. Fermer les yeux, juste un instant. Ne plus penser à rien. Ne plus avoir peur de rien.
Les voix s'éloignèrent, de plus en plus, jusqu'à ce qu'elle perde connaissance.
*********
Comme bien des nuits depuis qu'elle avait emménagé, Miranda rentra tard. Elle poussa la porte de la boutique d'antiquités dans un soupir, une main serrant ses côtes meurtries, l'autre tenant sa veste fermée, tant bien que mal, pour cacher les ecchymoses qui commençaient à apparaître sous son t-shirt troué. Elle referma la porte derrière elle doucement, pour éviter que la cloche ne réveille l'occupante des lieux, sûrement endormie depuis longtemps.
Et pourtant, une odeur de compote de pommes flottait dans l'air. Son ventre gargouilla douloureusement, lui rappelant qu'elle venait de passer deux jours dehors sans rien à se mettre sous la dent. Elle n'avait pas vraiment eu le choix. Si elle était rentrée directement, les hommes qui la pourchassaient auraient mis à sac à la boutique. Elle ne voulait pas inquiéter sa logeuse. Elle lui attirait bien assez de problèmes comme ça.
Dans l'obscurité, elle repéra de la lumière sous la porte menant à l'arrière-boutique. Elle s'avança vers celle-ci, puis entra. Louise lui tournait le dos, occupée derrière les fourneaux. Miranda jeta un regard vers l'horloge sur le mur. Elle ne rêvait pourtant pas, il était bien deux heures du matin ! Qui cuisinait à cette heure-là ?
— Ah, tu es rentrée, ma petite ? Je commençais à m'inquiéter, tu sais. Tu aurais au moins pu passer un coup de téléphone, que je sache si je dois te préparer quelque chose à dîner.
— Louise... Qu'est-ce que tu fais encore debout ?
La vieille dame se retourna pour lui offrir un sourire bienveillant. Cependant, ce dernier se transforma rapidement en froncement de sourcils inquiet. Miranda détourna le regard.
— Qu'est-ce qui t'est arrivée ?
— Ce n'est pas important...
— Bien sûr que c'est important ! Tu tiens à peine debout. Assieds-toi, je vais te faire à manger. T'es toute pâlotte.
Miranda, vaincue, s'installa sur une des chaises de la cuisine. Lorsqu'elle releva les yeux, la pièce avait changé. La jolie couleur jaune vieillot des murs semblait avoir été lavée par le temps. Les placards tombaient en ruines, vides, les portes brinquebalant au gré d'un courant d'air qu'elle ne parvenait pas à sentir. La table ne tenait plus que sur trois pieds, le dernier remplacé par des boîtes de conserve vides. La marmite que posa Louise sur la table avait rouillé. La vieille dame attrapa un bol aux parois fendues, puis lui tendit, plein à rebord de compote de pommes.
La jeune femme le prit, mais resta un long moment à fixer sa nourriture. La compote avait une teinte brunâtre, comme l'eau qu'elles étaient obligées de boire parfois. La pensée la fit se figer. Elle n'avait jamais bu d'eau brunâtre, pas vrai ? Certes, la plomberie était capricieuse, mais les services d'eau fixaient le problème en quelques minutes d'ordinaire.
— Alors, tu t'es encore battue, ma p'tiote ? Dans quel coup fourré tu t'es mise cette fois ?
— Rien... Rien de grave. Juste un garçon.
— C'est qui, ce garçon ? Je vais m'en aller lui botter les fesses à coups de canne, moi, s'il t'embête. Tu sais que dans le temps, j'en ai connu un comme ça ? Après que mon Jean ait lâché la barre, il y en a un qui a voulu ma couche. Richard, il s'appelait. C'était le pharmacien. Ah, pour sûr, il cachait bien son jeu, celui-là ! Un matin, c'était câlin sur le canapé et des « je t'aimerais toute ma vie ma Louise », et le soir, il rentrait défoncé à la vodka, et la première chose qu'il faisait pour se décharger du stress, c'était me taper dessus. Ah, pour sûr, il s'attendait pas à ce que je réplique. Je lui ai mis une beigne dont il s'est souvenu toute sa vie, j'ai pris mes clics et mes claques et je suis partie. Tu devrais pas rester avec des hommes comme ça. On n'en tire jamais rien de bon.
— Ce n'est pas mon copain. C'est... C'est juste un mec. C'est compliqué.
— Miranda, petite, j'ai l'impression que tout est toujours compliqué avec toi. Tu devais prendre un peu de repos. Tu as encore une longue route à faire. Tu ne vas jamais tenir si tu continues à te mettre en danger comme ça.
Miranda fronça les sourcils, avant de relever la tête. Elle sursauta. La boutique tombait en ruines. L'étage s'était effondré sur elles, sans que ça ne perturbe Louise. Elle pouvait voir le ciel, rouge et poussiéreux. Les flammes consumaient le bâtiment à leur droite. Que faisaient-elles là, à manger de la compote ? Il y avait urgence !
— Louise... Qu'est-ce qui se passe ?
— Ça ? Oh, ce n'est rien. N'y prête pas attention.
— Louise...
La vieille dame sourit avec bienveillance.
— C'est ton corps qui abandonne, Miranda. Je ne suis pas vraiment là, tu le sais déjà au fond de toi. Je ne suis là que parce que tu as besoin de quelque chose à quoi te rattacher. Malheureusement, tu ne vas pas pouvoir rester ici avec moi. C'est là-bas, dehors, qu'est ta place. Tant que tu continueras à te battre, tout ira bien.
— Je ne sais pas si j'en suis encore capable.
— Je le sais bien, mais, ma petite. Ce qui t'est arrivé ce jour-là, quand on a mangé cette compote de pommes à deux heures du matin, c'est parce que tu étais seule. Tu ne l'es plus aujourd'hui. Tu n'as plus à porter tout ça toute seule. Fais-moi plaisir, et laisse-les t'aider. Laisse-les te sauver. Juste cette fois. Tu me fais confiance, pas vrai ?
— Toujours.
— Alors, relève la tête et tourne-moi cette grimace en sourire. Je sais que tu peux le faire. Je continuerai à t'attendre le temps qu'il faudra. Va, maintenant.
Miranda hocha la tête. Elle resta un long moment dans les yeux avec sa logeuse, pour graver le moindre de ses traits dans sa mémoire. Elle ne savait pas quand serait la prochaine fois où elle la reverrait. Une douleur sourde la prit à la poitrine. Et si c'était la dernière fois qu'elle la voyait ?
Le silence s'épaissit, et Miranda finit par froncer les sourcils.
— Louise... Comment je... Comment je repars ?
— Ah. Ne t'inquiète pas, elle sera là d'un moment à l'autre.
— Qui ça ?
Un grand fracas retentit, partout autour d'elle. Miranda sursauta, avant de lancer un regard inquiet vers le ciel. Les nuages bougeaient étrangement, comme... Oh non.
Miranda poussa un lourd soupir.
La vague de la Marée Rouge l'arracha de son siège et l'emporta à toute vitesse. Elle tenta de nager vers la Surface, mais le courant était trop fort. Agitée dans tous les sens, elle ne sut bientôt plus où se trouvaient le haut et le bas. Elle cogna dans une voiture, dans des corps, dans des objets qu'elle ne parvint pas à identifier. Elle chercha un point d'appui, quelque chose auquel se raccrocher. Elle ne trouve rien. Il ne restait rien d'autre que cette pâte rouge épaisse qui l'enveloppait toute entier.
Elle porta ses mains à sa gorge avec l'impression d'étouffer. Elle frappa désespérément des bras et des jambes, à la recherche d'air, au milieu des débris de la boutique d'antiquités.
Bientôt, ses mouvements se firent plus lents, alors qu'un goût de tomate couvrait tous ses sens.
Elle perdit connaissance.