Le parfum du mensonge
Chapitre 10 : Dernière nuit au port
983 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 19/03/2026 01:30
La nuit souffle un vent salé qui gifle les visages. Les chaussures de la jeune fille claquent contre les plaques métalliques du quai. Chaque faisceau des projecteurs balaie le sol comme une lame, et à chaque pas, son souffle s’accélère, résonnant dans ses tempes.
— DÉGAGE et ne te retourne pas !…
La voix d’Akira résonne dans sa tête comme un mantra.
Mais le grondement dans l’entrepôt atteint la jetée : fracas de métal, rugissement d’une bête qui meurt. Des éclairs nécrotiques zèbrent les vitres. Fleur de Lotus trébuche, se plaque derrière un conteneur bleu. Ses doigts tremblent, cherchent à détacher la corde encore serrée à ses poignets.
Une explosion sourde secoue les docks.
Un silence.
Puis… rien. Pas un cri. Pas un coup de feu. Juste le ressac qui frappe les pieux mouillés.
Soudain, des pas. Lents. Irréguliers s'approchent lentement. Fleur de Lotus, recroquevillée derrière un conteneur abandonné attend, le cœur dans la gorge.
Une minute. Deux. Le vide répond.
Elle ose un coup d’œil : j'apparais devant elle, silhouette vacillante mais terriblement vivante.
— Akira ! souffle‑t‑elle, la voix brisée.
Je titube.
Chaque pas devient un caprice, chaque souffle est un raz-de-marée dans mes côtés. Mais je tiens bon. Pas le choix. Pas après ce que je viens de traverser.
j’étais épuisé par ce combat que j’ai mené mais au moins ça fait du bien de sentir à nouveau l’air frais.
Et puis je la vois.
Fleur de Lotus.
Elle surgit de derrière un conteneur, le regard affolé, les larmes qui mouilles ses joues sans demander la permission.
— Akira ! T’es en vie… ? Comment… ?
Je souris. Un de ces sourires en coin, version foutue mais fière.
— La mort voulait m’embarquer. J’ai refusé de monter. Pas sans toi.
Elle se précipite vers moi, passe mon bras autour de ses épaules. Elle est plus petite, plus frêle, mais à ce moment-là… c’est moi qui m’appuie sur elle.
Ensemble, nous marchons jusqu’au bout de l’allée. Au loin, un premier reflet bleu : girophare en approche.
— La police ? demande-t-elle, essoufflée.
— Ouais. Pas envie de remplir… cinquante pages de rapport. Encore moins d’expliquer pourquoi il y a des cadavres.
Nous atteignons enfin la berline noire garée auparavant. Portière entrouverte. Moteur encore tiède. Un reste de cigarette froide dans l’habitacle.
je lui indique la direction du menton
— Cette voiture…
Elle m’installe côté passager, doucement, avec mille précautions. Je grogne, mais je la laisse faire. Elle boucle ma ceinture. Moi, je laisse ma tête retomber contre la vitre. Le cuir pue la sueur et le sang séché. Ma respiration est hachée.
La jeune fille grimpe derrière le volant.
Dans le rétro, les gyrophares éclatent enfin la nuit. Les flics. Trop loin. Trop tard. Comme d’habitude.
Fleur de Lotus serre la mâchoire.
— PIEDS AU PLANCHER, je lui souffle.
Elle braque, file entre les portiques. Les gyrophares surgissent à l’angle… trop tard. La berline disparaît dans la nuit. Les pneus crissent. Les sirènes hurlent. Nous filons, invisibles.
Je ferme les yeux et je me laisse quelques secondes de répit pour enfin respirer.
Le moteur ronronnait dans la nuit. La ville s’éloignait. Le port disparaissait. Et avec lui, les cris, les chaînes, le goût du métal dans la gorge.
— Akira… tu est blessé faut qu’on trouve un hôpital. Tout de suite.
— Non. Hôpital clandestin. Quartier Est. Le salon de tatouage. Sous-sol. Code d’entrée : trois coups, deux pauses, et le mot “kintsugi”.
— Tu… Tu veux pas aller dans un vrai hôpital ?
— Tu veux qu’on m'enterre ? Qu’on me pose la question ? Tu connais les risques. Et moi… j’ai plus de réponses à donner.
Silence.
Le moteur ronronne. Le goudron défile. Le port est loin derrière. Le monde aussi. Ici, y’a que nous deux et l’habitacle qui sent le vieux cuir.
Après un moment, j’ouvre à nouveau les yeux, faiblement.
Fleur de Lotus a le regard droit devant, mais je sens son inquiétude.
— Dis… ton vrai nom. C’est quoi ?
Elle tourne brièvement la tête, surprise. Son expression change. Elle hésite… puis, enfin, elle parle
— Luka. Luka Sagawa.
Je hoche doucement la tête. Ça me va. C’est joli. Ça sonne vrai.
— Enchantée, Luka.
Elle me lance un petit sourire.
— Et toi, c’est toujours Akira Tsukino ?
— Ouais toujours la même.
Et là… y’a un silence. Un vrai. Pas un silence de peur ou de fuite. Un silence doux. Lourd de ce qu’on a vécu. Léger de ce qu’on vient de fuir.
Je sens ses mains sur le volant. Fermes. Déterminées.
Je sens que j’ai encore mal. Je sens que je ne suis pas tirée d'affaires. Mais j’suis vivante.
Et elle aussi.
C’est tout ce qui compte.
Un silence complice s’installe, plus doux, plus respirable.
Loin derrière, le port restait dans l’ombre.
Devant nous, la route s’ouvrait. Et même si la nuit était encore longue, nous la traverserons ensemble.
À l’aube, les sirènes hurlent sur le port désert. Les corps éventrés gisent dans l’entrepôt, un revolver armé d’une seule balle… et, plantée dans le bitume, une plume noire unique, éclatante dans le gris du matin. Une trace que la réalité ne peut expliquer.
Les rapports parleront d’un massacre incompréhensible.
Mais la nuit, elle, connaît la vérité.
…Et cette nuit-là…
Elle avait un nom : Akira Tsukino.
Et le reste n’appartenait qu’à l’ombre.
FIN