LE MERCENAIRE

Chapitre 30 : Dans les airs, sur le rail et à cheval

4007 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 17/01/2026 10:22

Le dirigeable La gloire de Custenia se démarquait par sa taille imposante et sa splendeur incomparables. Face au Barbare du Nord, la différence était aussi saisissante que celle entre un modeste yacht de plaisance et le Titanic. Le luxe s'affichait avec ostentation dans chaque recoin : une salle commune véritablement somptueuse, dont les murs s'ornaient de boiseries finement sculptées et d'étoffes rares. Cet espace central était entouré de cabines vastes, ingénieusement conçues et aménagées avec un raffinement exquis.


Polack, Léopold et Jo n'occupaient pas une simple cabine, mais une véritable suite digne des plus grands hôtels de luxe. Cette prodigalité inattendue provoqua chez Polack un sentiment mêlé de gratitude et de gêne, presque d'inconfort, devant la générosité de Léopold, qui assumait les frais du voyage.

Jo contemplait cette richesse avec l'étonnement et la joie d'un enfant devant un cadeau inattendu. Il effleurait les murs et les meubles avec déférence en chuchotant :

— C'est aussi beau que dans un château ! C'est doux, c'est lisse, c'est magnifique ! C'est... C'est... Manifiscant ! Voilà !

— Magnificent, rectifia en riant Léopold qui ne s'en lassait pas, tout en soupçonnant que Jo faisait exprès de massacrer les mots et y prenait également plaisir.

Polack, lui aussi, examina le luxe inhabituel des lieux et s'enquit :

— Pourquoi tant de pompe ? Nous sommes de simples Cadets, nous pouvons très bien nous contenter d'un compartiment plus modeste, moins cher...

— C'est sympa de te préoccuper de mes finances, mais cette suite ne me coûte rien. Ma famille détenait des parts, dont j'ai hérité, dans la société de transport par dirigeable. Je dispose d'espace qui m’est réservé sur chacun de ces aéronefs. Alors profitons du voyage et du confort, car sur le Vapeur, ce sera une tout autre affaire.

Polack examina avec scepticisme le mobilier luxueux des lieux :

— Admettons que je te croie, bien que cela me semble, comment l'exprimer... bizarre. Si l'entreprise devait constamment garder des places pour tous ses actionnaires, elle serait en banqueroute...


Léopold s'affala sur le canapé le plus proche du hublot, tira vers lui la table basse où trônaient une bouteille ressemblant étrangement à celle du Champagne du monde natal de Polack et une coupe de fruits. Il tapota la place à ses côtés, invitant Polack à s'y asseoir, désigna d'un geste le fauteuil en face à Jo. Puis, il attendit que tous soient installés avant de prendre la parole.

— Non, évidemment la compagnie des Dirigeables ne réserve pas les suites pour tous ses actionnaires. Asseyez-vous, servez-vous un verre de Bulleux et prêtez l'oreille à cette histoire édifiante !

Puis il esquissa un sourire et entama son récit en étirant les sons à la manière d'un barde de l'Antiquité. Une intonation qu'il ne parvint toutefois pas à maintenir au-delà de quelques instants.

— Il y a fort longtemps, peu après la guerre sanglante contre l'Empire, mon bisaïeul — Le Grand, Le Valeureux, Le Téméraire, Barbare du Nord — titre reçu pour ses exploits, fit la rencontre de Samolet — L'Inventif, Le Magnifique, Le Flamboyant — créateur de ce que nous nommons désormais dirigeables ! Cette rencontre au sommet fut véritablement épique ! Les deux hommes, figures légendaires de leur temps, se jaugèrent d'abord du regard comme deux titans prêts à s'affronter. Ils négocièrent avec acharnement, déployèrent mille ruses, tels des renards; et aucun ne parvenait à prendre l'avantage ! Les pourparlers durèrent trois jours et trois nuits, ponctués de coups de poing sur la table, d'éclats de rire tonitruants et de silences calculateurs. Lorsque soudainement, une idée lumineuse jaillit ! Comme l'éclair qui fend la nuit noire, cette inspiration commune les frappa simultanément, transformant leur duel d'esprits en une alliance que les bardes chanteraient pendant des générations....


Polack éclata de rire, et fut bientôt rejoint par Jo dans son hilarité. Reprenant sa respiration, il demanda :

— Et en réalité ?

— La réalité, personne ne la connaît, mais il existe une légende familiale à ce sujet et j’ai la tendance à y croire. Le Barbare du Nord fut convié à la cour royale où le souverain, en reconnaissance de sa bravoure, lui octroya trois récompenses : une médaille d'or, des terres et une généreuse somme en billes.

Pour être honnête, la médaille, aujourd'hui exposée dans une vitrine de notre demeure, n'était que plaquée or et non en or massif. Quant aux terres, bien qu'attenantes à notre domaine, elles faisaient précisément partie de celles que l'Empire revendiquait et que nul ne convoitait, car elles étaient fréquemment le théâtre d'affrontements.

Et les billes... Le Barbare, qui exécrait le faste de la Capitale, s'empressa de les dilapider dans diverses tavernes où il noyait son aversion dans la boisson.

Dans l'une de ces auberges, il aperçut un homme mélancolique attablé dans un recoin, buvant lentement une bière. Comme mon aïeul possédait la largesse d'âme caractéristique des gens du nord et se trouvait déjà passablement saoul, il décréta que nul ne devait demeurer morose tandis que lui-même se divertissait. Il rejoignit donc ce personnage affligé et lui proposa une boisson plus corsée qu'une simple bière. Lorsqu'ils en vinrent à se jurer fidélité éternelle, presque au point de promettre d'unir leurs futurs enfants, l'homme mélancolique, qui n'était autre que Samolet l'inventeur, prononça ces mots décisifs : Les enfants ne figurent même pas dans mes projets. En revanche, j'ai une idée qui est dans les projets, elle, mais qui n'aboutira jamais faute de financement. Puis il lui confia son rêve d'une immense machine volante à vapeur, plus rapide que le vent.

Mon bisaïeul, d'un geste magnanime, lui remit alors le reste de sa récompense en déclarant : Si jamais tu parviens à faire voler une de tes machines infernales, je souhaite qu'une place à mon usage et à celui de mes descendants y soit réservée à perpétuité ! Puis il s'assoupit, le visage dans son assiette, vaincu par l'épuisement et l'alcool. Le jour suivant, il avait tout oublié, mais pas Samolet. Celui-ci investit judicieusement les billes et, avec les profits générés, finança la création de sa machine volante, puis de sa compagnie de transport. Et chaque dirigeable qui prenait son envol, s'élevant au-dessus de ses chantiers, comportait une suite verrouillée. Cette suite était ouverte uniquement lorsqu'un membre de notre famille montait à bord.


Léopold fit une pause pour reprendre son souffle et servir du liquide pétillant dans les verres, puis il leva le sien :

— Trinquons donc à la générosité, à la reconnaissance et à ce voyage !




***


Les deux jours de voyage s'avérèrent particulièrement agréables et même enrichissants. Léopold organisa une visite guidée complète du dirigeable : depuis la soute spacieuse où Polack put constater avec soulagement que Kamelio bénéficiait d'un logement tout à fait convenable, jusqu'au poste de pilotage aux instruments sophistiqués et aux baies vitrées panoramiques. Ils passèrent également par les compartiments de deuxième et troisième classes fonctionnels et austères, puis par la salle des machines bourdonnante d'activité.


C'est dans ce dernier lieu qu'ils « perdirent » Jo qui, entièrement absorbé par sa passion dévorante pour la mécanique, commença par soumettre une multitude de questions aux machinistes — fait remarquable, sans écorcher le moindre mot. Il sollicita ensuite, avec une lueur maniaque dans le regard, l'autorisation de manipuler les équipements, puis plongea les mains dans le cambouis, et finalement... Eh bien, il y demeura durant l'intégralité du voyage, ne rejoignant ses compagnons de route qu'à l'heure du coucher. Même ses repas, il les prenait avec les mécaniciens qui, décelant chez lui une ferveur coupable pour la mécanique — à peine moindre que le leur —, finirent par l’adopter.


Polack et Léopold, quant à eux, mirent ce temps à profit pour apprendre à mieux se connaître et même dresser des projets d'avenir, oubliant cette sagesse populaire : « Si tu veux faire rire un Dieu, parle-lui de tes projets ». Et les dieux des Cimes, à défaut d'autres déités dans ce monde, avaient manifestement bien rigolé de leur présomption.


Polack constata assez rapidement que Léopold, une fois affranchi du carcan de l'Académie, s'était considérablement transformé. Il manifestait désormais une assurance remarquable, des opinions plus affirmées et une aptitude accrue à la prise de décision.

Lorsqu'ils s'étaient rencontrés, Polack pensait qu'ils avaient le même âge et avait été très surpris de découvrir que Léopold était son aîné de dix ans. Aujourd'hui, il n'aurait plus commis cette erreur ; il observait avec étonnement un homme pleinement adulte, arrivé à maturité. Et cette transformation ne lui était pas désagréable.

Parallèlement, Léopold découvrit une facette plus personnelle de sa nature. Il était particulièrement tactile, souvent inconscient de sa tendance à toucher le genou de son interlocuteur pendant les conversations, à donner de petites tapes amicales ou à passer son bras autour des épaules. Cette habitude s'intensifiait en présence de Polack, qu'il ne cessait d'effleurer lors de leurs échanges, lesquels évoluaient fréquemment vers des étreintes fougueuses et des baisers.


À plusieurs reprises, Polack fut tenté de révéler à Léopold la vérité sur sa réincarnation. Chaque fois qu'il s'apprêtait à parler, les mots mouraient sur ses lèvres, étouffés par l'angoisse de voir s'effondrer le fragile lien de confiance qui était en train de se tisser entre eux.


À l'aube du troisième jour, La gloire de Custenia s'amarra dans le port de Melià et les voyageurs descendirent dans la ville assoupie, recouverte d'un épais manteau immaculé. Si à Gardénia la Demoiselle Printemps avait déjà fait valoir ses droits, ici régnait encore sans partage le Grand-père Hiver. L'air était sec et glacial, le ciel d'un bleu délavé. Les paroles semblaient se figer sur les lèvres, ôtant toute velléité de conversation. En somme, tout attestait que Melià se situait bien plus au nord que la fière capitale de Custenia.


***


Le train, ou comme on le désignait ici le Vapeur, suscita chez Polack une véritable dissonance cognitive. Son esprit s'était inconsciemment préparé à découvrir une locomotive évoquant les débuts du vingtième siècle, avec ses roues solidement posées sur une double voie ferrée, tractant dans son sillage des voitures à la fois luxueuses et désuètes. 


La réalité fut toute autre. Pour commencer, il n'y avait qu'un seul rail qui semblait flotter dans l'air, maintenu par un procédé inconnu à la hauteur d'un mètre au-dessus du sol. Le Vapeur, dépourvu de roues, semblait faire corps avec cette structure, comme si une force invisible le maintenait en équilibre parfait sur cette ligne suspendue, défiant les lois de la physique. 

L'élément faisant office de locomotive arborait une imposante cheminée déversant dans l'atmosphère d'épaisses volutes blanches. Ses flancs s'ornaient d'une multitude de mécanismes complexes, des rouages et de conduits en cuivre, tandis que divers cadrans agrémentaient le nez de l'engin. Les rouages cliquetaient, les cadrans tournoyaient, les tuyaux vibraient, la vapeur s'étalait au-dessus du convoi, créant un ballet mécanique quasiment hypnotique. 

Les wagons, pour leur part, évoquaient davantage un roman de science-fiction que l'univers steampunk représenté par la locomotive. Leurs lignes minimalistes et leur design aérodynamique contrastaient avec cette dernière. Leur surface lisse n'était interrompue que par des portes parfaitement étanches, sans aucune autre ouverture visible.


L'intérieur se révélait spartiate. Les banquettes en bois disposées de façon pragmatique privilégiaient la capacité d'accueil au détriment du confort des voyageurs. Léopold avait raison : il fallait savourer le confort du dirigeable avant de se retrouver entassé comme des pois dans une gousse à bord du Vapeur.

Seul Kamelio, naturellement insensible aux basses températures, jouissait d'un confort relatif dans le wagon destiné au transport des animaux. Car ce dernier, vide en cette saison, n'était ni chauffé ni protégé des courants d'air.

Les voyageurs s'installèrent sur les sièges attribués et numérotés, se blottissant les uns contre les autres, frissonnant de froid. Bien qu'étanche, la voiture était dépourvue de système de chauffage. Les concepteurs avaient manifestement estimé que la chaleur corporelle d'une cinquantaine de passagers suffirait à créer une atmosphère propice à la survie.


Lorsque tous les sièges furent occupés, le Vapeur s’ébranla. D’abord de façon quasi imperceptible, oscillant légèrement sur son rail. Puis il accéléra progressivement, plaquant les passagers contre les dossiers de leurs sièges. Un sifflement strident accompagna le mouvement, rappelant celui d'une bouilloire sous pression. Ce bruit s'estompa ensuite jusqu'à devenir à peine audible. Les voyageurs se détendirent peu à peu sur leurs banquettes inconfortables, tandis que le monorail atteignait sa vitesse de croisière et s'élançait vers le nord.


***


Après deux heures de voyage, Polack et Léopold somnolaient, bercés par le léger tangage du Vapeur. Jo, incapable de trouver le sommeil et s'ennuyant profondément, se résolut à explorer le wagon. Il cherchait, à défaut d'une occupation ou d'une distraction, soit des conversations à surprendre, soit des oreilles libres pour y déverser le flot de son bavardage.

Il se déplaçait entre les rangées de sièges, son désarroi s'accentuant progressivement. Certains passagers sommeillaient, d'autres étaient plongés dans leur lecture, et nul ne discutait. Jo examinait les visages — juvéniles, âgés, sereins, maussades — lorsque soudainement il s'immobilisa, tel un chien en arrêt, contemplant avec une stupéfaction croissante le vieil homme qui dormait paisiblement au fond de la voiture.

Joseph ouvrit puis referma la bouche en claquant des lèvres à la manière d'un poisson hors de l'eau. Il semblait sur le point de hurler avant de se raviser.

Puis il se pencha vers ce voyageur, le saisit par le revers de sa veste et le secoua énergiquement tout en murmurant entre ses dents :

— Quelle rencontre ! Le voilà notre brigadier, le voleur !

L'homme souleva ses paupières et contempla le visage livide de fureur de celui qui l'avait arraché à son sommeil. Il plissa les yeux puis, en le reconnaissant, esquissa un large sourire.

— Le petit palefrenier, à la langue bien pendue ! Ton maître ne doit pas être loin non plus ! Va donc vite lui annoncer que le Vieux Gor serait enchanté de le revoir.


Jo suffoqua presque face à une telle outrecuidance, néanmoins il relâcha son emprise sur le col du Gor et grommela en se dirigeant vers ses compagnons :

— Oh ! Oui, je lui dirai ! Il sera ravi de chez ravi ! Notre sac, notre... enfin presque notre cheval ! Tu vas voir le vieux malfaisenteur !


À sa grande consternation, Jo constata que Polack fut réellement ravi de revoir Gor. C'était pour lui comme recevoir un petit bonjour de sa patrie perdue. Il sollicita un échange de place auprès d'un de leurs voisins afin d'y installer ce dernier. Puis il gratifia le vieil escroc d'une chaleureuse accolade, le présenta à Léopold, qu'il tira de sa torpeur par une discrète bourrade, et se prépara à écouter les nouvelles.

— Qu'est-ce que tu deviens depuis notre dernière rencontre, après nous avoir quittés si discrètement à la sortie du gouffre, presque à l'anglaise ? demanda-t-il, réalisant avec amusement que dans sa nouvelle langue à l'anglaise devenait : à l'impériale.

— Oh ! Mon petit kotik (1) griffu, la vie n'a pas été simple pour un vieil apothicaire comme moi ! J'ai tout perdu ! Ma roulotte, mon équipement de haute technologie, mes remèdes...


« Des remèdes, un appareil hautement technologique, mais bien sûr ! songea en souriant Polack. La gnole et l'alambic seraient plus proches de la vérité ».

— Bref, je me suis retrouvé sur la paille, et sans ta généreuse participation, cheval et vivres, je serais à l'heure actuelle en train de mendier sur la place publique !

Jo ne put retenir une exclamation outragée :

— Une participation ! Du brigandage pur et simple !

— Jo, calme-toi, ni le cheval, ni les provisions ne nous appartenaient vraiment ! soupira Polack.

— J'ai donc erré en quête d'un emploi, mais personne ne voulait d'un vieillard misérable comme moi ! Pauvre, pauvre de moi ! Malheureux ! Orphelin ! Vieux ! Seul dans ce monde cruel !


Le vieux Gor se lamentait tout en jetant un regard malicieux et rusé sur Polack et plus particulièrement sur Léopold.

— Récemment, j'ai appris que plusieurs petits villages du Nord manquaient de guérisseur. Possédant quelques compétences en guérison grâce à mon métier d'apothicaire — modestes certes — je suis parti tenter le destin... Sans grand espoir, hélas ! C'est ma dernière chance, si cela échoue, il ne me restera plus qu'à me résigner à mourir...

Polack se tourna vers Léopold avec un regard implorant et haussa un sourcil en une question muette. Ce dernier esquissa un sourire et murmura :

— Si tu y tiens vraiment...

Puis s'adressa à Gor :

— Maître apothicaire, si vous n'avez aucun engagement ailleurs, vos compétences seraient grandement appréciées dans mon domaine où nous avons bien un Mass, mais qui n'est guère expert dans l'art de guérir.


Le reste du périple se déroula très agréablement. Le vieux Gor s'avéra être non seulement Maître apothicaire, mais également un conteur hors pair. Durant toute cette journée à bord du Vapeur, il régala ses compagnons de diverses histoires. Polack reconnut sans difficulté les contes qui avaient accompagné son enfance, tous subtilement détournés selon la tradition locale et avec une ironie mordante, proposant une morale fort éloignée de l'œuvre originelle.

Il ne put s'empêcher de s'esclaffer aux aventures du Chaperon Rouge nymphomane, aux dépravations de Koschey l'Immortel, à la sottise des Princes Charmants et des non moins Charmantes Princesses, aux frasques de Baba Yaga et du Zmeï Gorynytch ce Dragon Tricéphale des contes slaves. Concernant ce dernier, Léopold sollicita des précisions avec une lueur maniaque de chasseur invétéré dans les yeux. Il s’enquit tout particulièrement de son lieu de résidence et de la possibilité, par le plus grand des hasards, de l'apercevoir dans le Nord. 


***


Ce soir-là, la compagnie fut la seule à descendre sur le quai de la gare d'Aechmea, petite bourgade nordique marquant le terminus de la ligne de Vapeur. Tout au long du trajet, le Vapeur avait fait halte chaque heure. Des voyageurs quittaient le train, d'autres y montaient, mais ces derniers étaient nettement moins nombreux. C'est ainsi qu'à l'arrivée au terminus, ils se retrouvèrent seuls.


Jugeant trop risqué de voyager de nuit, ils s'arrêtèrent dans une auberge dont les chambres offraient un confort surprenant pour ce lieu perdu au milieu de nulle part. Dès les premières lueurs du jour, ils étaient déjà en selle, prêts à reprendre la route.


Ils n'eurent pas à acheter ou à louer les montures, car Léopold, en sa qualité de seigneur d'Ostrand dont relevait cette bourgade, y disposait en permanence de chevaux. Ils rangèrent les provisions dans les sacoches de selle et chargèrent leurs bagages sur le cheval de bât. Kamelio s'éleva dans les airs pour les accompagner depuis le ciel. Tous les préparatifs achevés, la petite troupe se mit en route.

Les premiers kilomètres s'avéraient relativement aisés, presque agréables. Les chevaux étaient frais et vifs, le froid tonifiant, la route, malgré sa sinuosité et son étroitesse, restait parfaitement déneigée et aplanie par les nombreux passages. Le ciel affichait un bleu cristallin où pas un nuage n'osait s’aventurer. Tout semblait favoriser leur voyage.


Mais après seulement trente minutes de chevauchée, le paysage changea brutalement d'aspect. Le sentier disparaissait déjà sous les amoncellements de neige immaculée, formant par endroits des congères traîtresses. Seuls les poteaux indicateurs, à moitié ensevelis, confirmaient que les voyageurs étaient encore sur le bon chemin. Le convoi ralentissait inexorablement. Léopold, chevauchant une monture plus robuste que celles de ses compagnons, frayait le passage en laissant derrière lui une piste à peu près praticable. Malgré cela, les chevaux trébuchaient sur le sol inégal et ralentissaient progressivement leur cadence.


Dans les airs, Kamelio décrivait des cercles pour adapter sa vitesse à la leur ; s'il avait été seul, il se trouverait déjà loin.


Quand le soleil atteignit son zénith, les membres du petit groupe mangèrent sans descendre de leurs montures. Ils accompagnèrent leur nourriture d'une tisane parfumée et très sucrée, gardée chaude dans les outres grâce à une technique que Polack ne comprenait pas. Ce breuvage lui permit néanmoins de se désaltérer et de se réchauffer. 


Une bourrasque mentale le traversa soudainement, comme une rafale impétueuse venue des tréfonds de son esprit. Il frémit. Le pain et la viande qu'il savourait l'instant d'avant devinrent insipides, dépourvus de toute substance. La tisane qui réchauffait ses mains prit un goût amer, presque métallique. Autour de lui, la réalité semblait osciller et se distordre, tel l'air qui ondule au-dessus de l'asphalte brûlant sous la chaleur écrasante d'août. Les sons s'évanouirent progressivement jusqu'à disparaître entièrement. Les paroles animées de ses compagnons, les murmures plaintifs du vent hivernal et même le craquement familier de la neige sous les sabots lourds des montures, il ne percevait plus rien.


Le temps paraissait figé, suspendu. Polack distingua presque plusieurs chemins fantomatiques des avenirs possibles se déployer devant lui. Cette sensation troublante ressemblait étrangement à celle qu'il éprouvait en utilisant son don d'oracle, bien qu'il fût absolument certain de ne pas en avoir usé.


L'une des voies révélait un château majestueux dévoré par des flammes. Une autre montrait un champ désolé couvert de cadavres. Une troisième s'achevait sur un défilé victorieux aux bannières claquant dans le vent, mais les uniformes chamarrés des soldats lui étaient inconnus.


Puis le monde, après un dernier soubresaut violent, retrouva son équilibre habituel. Le Sergent eut une dernière brève vision d'un champ de bataille dévasté au-dessus duquel tournoyaient des charognards, puis tout s'arrêta brutalement. Le temps reprit son cours inexorable. Les secondes et les minutes, après une brève hésitation, s'écoulèrent à nouveau au rythme immuable prévu par le Grand Horloger. Polack sentit qu'on le secouait vigoureusement, le ramenant dans la réalité. Les sons revinrent dans une cacophonie assourdissante :


— Clotaire ! Clotaire ! Ne dors pas ! Tu vas tomber !

— Comme avec Fouego, boum et anésique !

— Eh ! Camarade, ne t'endors pas, tu vas geler !

— Je ne dors pas, coassa Polack. Quelqu'un vient de faire usage de la Sphère des Possibles et d'infléchir le destin ! Je l'ai ressenti. Les flammes, les morts, les soldats en uniforme bizarre, le défilé...


Les mots lui firent défaut pour décrire sa vision avec plus de précision, mais Léopold paraissait avoir saisi. Il éperonna sa monture :

— Alors en avant ! Nous trouverons meilleur refuge derrière les remparts robustes de ma propriété. Et après, nous verrons, rien n'est jamais joué d'avance.


Ils progressèrent aussi rapidement que le permettaient les conditions hivernales et l'endurance de leurs montures. Après plusieurs heures de chevauchée éprouvante, ils distinguèrent finalement un château à l'horizon, que Polack reconnut sur-le-champ.


Note :


(1) Kotik - un petit chat en Russe.



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