LE MERCENAIRE

Chapitre 29 : La lettre

2134 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 10/01/2026 12:06

Polack se baissa pour ramasser l'enveloppe qui lui sembla étrangement familière. Il était presque certain qu'il s'agissait de la même lettre aperçue entre les mains de Léopold quelques jours plus tôt. Il pensa d'abord courir après lui pour restituer son courrier, mais se ravisa, préférant le rendre plus tard, puisque Léopold devait de toute façon le retrouver au dortoir après son entretien avec Chef Elvis. « Rien ne sert de courir », murmura-t-il.


Il gagna le dortoir, extirpa une malle de sous le lit, y rangea sa tenue de motovap, quelques sous-vêtements, son uniforme de cadet et sa trousse de toilette, sans oublier le sac de billes. Il s'interrompit en la refermant d'un coup sec. Incertain de ce dont il aurait besoin, il préféra attendre Léopold avant de finaliser ses bagages.


Installé sur la malle, il se résigna à attendre. Son esprit vagabondait entre Mass Molny au comportement décidément étrange (à moins que la réincarnation soit un phénomène reconnu par les autorités compétentes de ce monde et qu'il soit l'un des initiés), Léopold, et la transformation soudaine de sa propre existence.

Il tournait distraitement la lettre entre ses doigts quand son attention fut attirée par le nom du destinataire sur l'enveloppe. La lettre était bien adressée à Léopold, mais seulement à Dir Léopold Ostrand et non à Léopold Sebir. Après avoir brièvement hésité — « Non, ce n'est pas correct ! Oui, mais je suis curieux ! Non, ça ne me concerne pas ! Si, peut-être ! Et puis zut, je veux comprendre pourquoi cette lettre pour Dir Ostrand se trouvait dans la poche de Léopold ! » — il l'ouvrit et s'absorba dans sa lecture. À mesure qu'il avançait, il sentait un abîme se creuser sous ses pieds.

Polack termina de lire et déposa la lettre à côté de lui, la tenant entre deux doigts avec la même précaution que s'il manipulait un serpent venimeux. Son premier réflexe fut de se réfugier quelque part pour se cacher jusqu'au départ de Léopold, afin de rompre toute relation avec ce traître. 


Puis la raison reprit ses droits. Il se remémorait parfaitement comment, en compagnie de ses frères d'armes, mercenaires, il raillait ces romans destinés aux dames, parcourus par désœuvrement et faute d'avoir autre chose sous la main. Dans ces livres, l'héroïne, guidée uniquement par ses impressions personnelles, rejetait le héros dès le premier chapitre à cause d'un simple malentendu. Les deux cents pages suivantes, parfois davantage, relataient ses errances et faisaient verser des larmes aux lectrices devant ses tourments, jusqu'à ce qu'elle découvre finalement la vérité dans l'épilogue (trop tard ou non, selon l'humeur de l'auteur) – alors qu'une simple question aurait suffi. Ces histoires avaient toujours provoqué chez lui un mélange d'hilarité et de mépris pour leur absurdité.


Non, il refusait d'adopter le comportement d'une midinette écervelée de ces romans. Il était un homme d'action, un ancien militaire et il savait affronter les problèmes de front. Il allait s'expliquer avec Léopold, tout simplement en le regardant droit dans les yeux, et agir en fonction de ses réponses. 


Néanmoins, quelle que soit l'explication fournie, acceptable ou non, véridique ou pas, Léopold ne s'en tirerait pas à si bon compte, « Non, il ne l'emportera pas au paradis ! », décida Polack. Cette explication nécessitait donc une petite mise en scène. Il se releva, glissa la malle sous le lit, puis s'étendit sur le dos dans sa couche spartiate de Cadet.

Il plaça avec désinvolture un bras sous sa tête et l'autre sur son ventre, serrant fermement la lettre entre ses doigts. Détendu, il observa la porte à travers ses paupières mi-closes, attendant patiemment l'arrivée du second acteur du spectacle qu'il préparait, tout en espérant que les autres résidents du dortoir ne viendraient pas ruiner son effet en arrivant trop tôt.


Enfin, il perçut des pas et les échos d'une conversation dans le couloir. Une voix enjouée appartenait indéniablement à Jo, l'autre, plus mesurée, à Léopold. Polack éprouvait toujours du plaisir à voir Joseph, mais pas en cet instant précis. Il maugréa discrètement en se préparant à faire contre mauvaise fortune bon cœur.

Quelques moments plus tard, les deux compagnons entrèrent dans le dortoir sans interrompre leur échange. Le Sergent, stupéfait, examina la tenue de Jo qui, à l'instar de Léopold, ne portait pas l'uniforme, mais était vêtu des habits chauds et fonctionnels que Polack lui avait achetés à Rosalia. Il arborait également un sac à dos et paraissait prêt pour une expédition. Ses yeux étincelaient d'une joyeuse anticipation.


— ... Et là il m'a dit, poursuivit Jo, avant de se tourner vers Polack et de lancer sans transition : Je vous accompagne ! Dans le Nord ! Chef Elvis m'a accordé une semaine de congé vu mon Igorance crasse, selon lui ça ne changera strictement rien !

Igorance, il l’articula soigneusement en séparant chaque syllabe.

— Ignorance, espèce de gros bêta, rectifia joyeusement Léopold, visiblement amusé par le bavardage continuel de Joseph.

— C'est ce que je dis, protesta le petit Lad, IGORANCE !

Léopold sourit et expliqua à Polack :

— J'ai croisé Jo en me rendant chez le Chef, et quand il a appris notre départ, il a absolument voulu nous suivre, alors j'ai demandé l'autorisation pour...

Tout en parlant, il observait Polack. Il nota sa posture, remarqua l'absence de valise, puis la lettre dont ce dernier s'éventait. Son ton, d'abord enjoué, se modifia progressivement et sa voix s'éteignit finalement en un murmure.

— Je peux tout expliquer...

— J'y compte bien ! Jo, peux-tu attendre dans le corridor, je dois parler à Léopold en privé.

— Vous ne voulez pas que je vienne ! Vous allez m'abandoneeeeer cooooomme une vieille chaussette...


Joseph se tordit les mains en mimant le désespoir le plus profond, mais ses yeux, contredisant ses paroles, continuaient de pétiller de malice sans la moindre trace d'accablement.

— Je ne t'abandonne pas, quelle idée ! Je veux juste discuter avec Léopold de quelque chose qui ne regarde que nous deux.


Dès que Jo s'éloigna du dortoir en traînant les pieds, Polack se redressa sur le lit, adoptant une position semi-assise, et lança avec une certaine perfidie :

— Alors, Léopold Sebir... Ou devrais-je plutôt t'appeler Dir Léopold Ostrand ? Ostrand serait plus juste, si je dois croire cette lettre qui provient, comme c'est bizarre, de mon oncle et mentionne les conditions de notre mariage. Alors, je t'écoute...

Léopold s'affala presque sur le lit à côté de Polack, et répondit :

— Je peux tout expliquer. Oui, je suis Dir Ostrand, Sebir est le nom de famille de ma mère. J'y ai donc droit aussi. Je voulais venir ici incognito pour...

— Stop ! l'interrompit Polack. D'abord, je vais t'exposer comment je vois la situation, et ensuite tu me donneras ta version...


Léopold voulut protester, mais Polack ne lui en laissa pas le temps.


— Donc tu es Dir Ostrand, descendant direct de celui que l'on surnommait le Barbare du Nord. Non, non, tais-toi, tu parleras seulement quand j'aurai terminé ! Ton domaine, limitrophe de l'Empire, outre sa fonction de protection des frontières de notre État, est célèbre pour ses élevages de biznokis laineux, bien que je n'aie pas la moindre idée de ce que sont ces bestioles. Tu approvisionnes en laines les filatures des Runs, dont j'ignorais également l'existence jusqu'à ce jour. Nos filatures en produisent des étoffes précieuses vendues dans tout notre Royaume et au-delà. Lorsque tu as appris qu'il y avait un Die à marier dans le domaine des Runs, tu l'as demandé en mariage afin d'améliorer tes relations commerciales et d'obtenir des conditions plus avantageuses. Familialement... Puis tu m'as rencontré ici et poussé à obtenir la reconnaissance de ma majorité. À présent, en m'épousant, tu obtiendras non seulement des conditions commerciales favorables, mais la totalité : la laine, les filatures, et ma personne — cette dernière constituant un désagrément que tu juges acceptable. N'est-ce pas ?


Léopold se rapprocha davantage de Polack, plongea son regard dans le sien et entama sa confession :

— Tu as raison...

Ces paroles firent frémir Polack, qui essaya de s'écarter, mais ce dernier l'en empêcha et l'attira même plus près. 


— Laisse-moi terminer, je t'ai bien écouté sans t'interrompre, non ? Tu as tout bon dans la première partie de ton raisonnement. En effet, quand j'ai proposé cette union, je cherchais des avantages concrets ; j'avais besoin de ressources supplémentaires pour entretenir ma garnison. Mais je ne voulais pas m'engager avec quelqu'un que je ne connaissais pas, alors je me suis inscrit à l'Académie sous le nom de famille de ma mère. Cela me procurait deux avantages : non seulement je pouvais te rencontrer sans révéler mon identité, mais je pouvais aussi approfondir mes compétences en gestion. Ma première impression de toi était catastrophique - un snob à la cuisse légère, un vaniteux, un fainéant, à la fois faible et idiot. J'étais prêt à écrire au Dir Onésime pour refuser cette alliance, peu importaient les bénéfices, je ne me voyais pas passer ma vie aux côtés d'un crétin libidineux. Et puis tu es revenu après les vacances du Solstice, et je ne t'ai pas reconnu. C'était comme si quelqu'un d'autre avait pris ta place...


« Bordel de merde, pensa Polack, un peu plus et il découvrirait tout. Il frôle dangereusement la vérité ! »

— ...Tu as changé d'affectation, tu as refusé le confort d'un logement VIP pour aider ton ami à payer ses études, tu as ramené un animal et tu en as pris soin, tu ne sautes plus de lit en lit, tu sais te servir de ta tête et de tes mains, même ton apparence physique s'est modifiée, tu as l'air moins...

Léopold tenta d’esquisser une silhouette dans les airs.

— ...moins fragile, plus mature, plus fort... Franchement, si tu avais su en plus contrôler ton impulsivité et ta langue acérée de vipère, j'aurais pensé qu'un lointain parent t'avait remplacé. Ta transformation m'avait séduite, et mon attirance grandissait à mesure que je te découvrais davantage. C'est toi qui as choisi de te déclarer majeur, pas moi. Je te jure que je tiens à toi, à toi et non à tes biens, je t'accepterais même sans dot, je te prendrais avec pour seul bien la chemise que tu portes...


Polack ébaucha un sourire en pensant : « Au diable tout, je veux y croire ! », puis attira Léopold, l'enlaça et murmura contre ses lèvres :

— Sans la chemise, tu me prendras bien mieux...


Puis, il l'embrassa passionnément, leurs corps se pressant l'un contre l'autre dans une étreinte fiévreuse. Il savoura la douceur de ses lèvres, l'habileté de sa langue qui dansait avec la sienne dans une lutte pour la domination, et la chaleur de son corps ferme qui s'abandonnait contre le sien. Le temps semblait suspendu. Seuls les dieux des Cimes, dans leur infinie sagesse, auraient pu prédire l'issue de cette étreinte brûlante. Mais Jo, lassé d'attendre dans le couloir, fit irruption dans le dortoir et les interrompit par un toussotement qui les ramena brutalement à la réalité.


***


Deux heures plus tard, les trois compagnons embarquèrent à bord du dirigeable La Gloire de Custenia. Ils avaient devant eux deux jours de trajet par les airs jusqu'à Melià, ville la plus importante du Nord, puis encore une journée par vapeur jusqu'à la bourgade Aechmea. De là, ils poursuivraient à cheval, les routes de la région étant impraticables pour les vapautos durant cette saison.

Les adieux avaient été prononcés, l'intendance dûment informée, et Polack avait notifié par courrier à Mistresse Linx qu'il s'absenterait pour une durée minimale d'un mois, heureux d'échapper aux remarques acerbes qu'elle ne manquerait pas de formuler face à ce qu'elle considérerait comme une véritable désertion. Kamelio, refusant catégoriquement de rester, rejoignit les bagages dans la soute. L'image mentale qu'il avait projetée - celle d'un minuscule Kamelio, bien plus petit qu'en réalité, s'accrochant désespérément au pantalon de Polack - ne laissait place à aucune ambiguïté.

La compagnie s'installa dans le compartiment luxueux qui lui était réservé et le périple vers le Nord débuta dans le vrombissement des moteurs et le léger tangage du dirigeable s'élevant au-dessus des toits de la cité...


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