LE MERCENAIRE
Effectivement, montrer la photo à Maîtresse Linx s'avéra être une excellente stratégie. L'intuition de Polack était juste. Dés qu’elle vit le cliché, elle désigna Octave Tan en s'exclamant :
— Ah ! Vous l'avez retrouvé ! C'est la personne avec qui j'ai signé le contrat, il s'était présenté comme Maître Forgeron Dariel ! C'est parfait, il nous doit non seulement des honoraires mais aussi des explications !
Mass Hippolyte, qui avait été chargé de rencontrer l'éminente juriste, écarta les bras et haussa les épaules pour exprimer son impuissance :
— Cette personne s'appelle Octave Tan, il est secrétaire personnel de Chef Elvis, directeur de l'Académie. Octave a disparu depuis hier soir, peut-être même avant, donc concernant vos honoraires, je crains que... Quant aux explications, j'aurais moi aussi aimé en obtenir... On collabore sur cette affaire ?
Mistresse Linx accepta de partager les données, sous réserve de préserver la confidentialité inhérente à ses autres dossiers, par déontologie professionnelle.
En faisant abstraction des nombreux termes juridiques dont Mistresse émaillait ses propos, et des remarques hautes en couleur de Mass Hippolyte, voici ce qui ressortait clairement : Octave Tan avait, par des moyens obscurs et pour des raisons encore inconnues, usurpé l'identité de Maître Dariel pour signer un contrat avec Le bureau de recherches afin de retrouver un artefact extrêmement dangereux. Le véritable Dariel avait été assassiné, l'objet dérobé, et Octave Tan s'était évaporé dans la nature – fuite délibérée ou enlèvement forcé, nul ne le savait – toutes les traces ayant été soigneusement effacées. Toutes les pistes semblaient se diriger vers le nord, vraisemblablement vers les territoires de l'Empire. La question demeurait entière : s'agissait-il d'une haute trahison ? L’artefact pouvant conférer un avantage militaire considérable aux forces impériales. Ou simplement d'un forfait crapuleux motivé par la cupidité et l'appât de gain ?
Chef Elvis, à qui Mass présenta un rapport détaillé, s'emporta d'abord en défendant farouchement son secrétaire avec qui il avait traversé de nombreuses épreuves et à qui il aurait confié sa vie sans hésiter. Aucun argument – ni que les gens pouvaient changer, ni que parfois il fallait choisir le moindre de deux maux – ne le touchait. En retrouvant progressivement son calme, il finit par déclarer avec agacement :
— Je suis certain que mon fidèle Octave agissait sous la contrainte, mais regarde, il a quand même trouvé comment nous prévenir en allant voir cette... Comment s'appelle-t-elle déjà ? Ah oui, cette Linx. Et jamais tu ne me persuaderas qu'il a oublié l’existence de cette photo.
Chef Elvis désigna le cadre qui avait retrouvé sa place au mur.
— Il était bien placé pour être au courant du don de Cadet Runs et a semé des indices en fonction. Je suis convaincu qu'il n'avait pas d'autre choix, mais s'est arrangé comme il le pouvait.
Mass Hippolyte laissa échapper un soupir :
— Cette Académie est pire qu'un nid de pies bavardes ! Tous les secrets y sont éventés en moins d'une heure ! Sans aucun doute par l'entremise des dieux des Cimes.
— Je considère cette affaire comme grave. J'avertirai immédiatement le Cabinet des Ministres de Sa Majesté que le conflit avec l'Empire risque de s'embraser à nouveau. La garnison du Nord devra être renforcée ! conclut Chef Elvis sans prêter aucune attention à la remarque de son subalterne.
— N'oublions pas d'informer les Dirs des domaines du Nord, particulièrement Dir Ostrand, dont le territoire est limitrophe de l'Empire.
En entendant ces propos, Elvis esquissa un sourire malicieux, incongru sur son visage austère peu accoutumé à de telles mimiques :
— Je suis convaincu que Dir Ostrand est déjà informé, par — comment disais-tu déjà ? — par l'entremise des Dieux des Cimes, très certainement.
***
Polack se tenait sur un tabouret particulièrement inconfortable dans une pièce évoquant le décor d'un film sur un sorcier maléfique moyenâgeux. L'endroit était sombre, les rideaux épais et poussiéreux tirés sur de petites fenêtres ne laissant passer la moindre parcelle de lumière naturelle. La salle était meublée rustiquement : des placards noirs aux portes fendillées par endroits, des étagères rudimentaires fixées légèrement de travers supportant quelques objets indistincts, et des toiles d'araignées dans tous les angles —- c'était d'ailleurs la première fois que Polack en apercevait dans ce monde, ce qui ajoutait à l'étrangeté de l'endroit.
Seules manquaient des plantes séchées pendant aux poutres pour parfaire ce tableau digne d'un antre de nécromancien. D'ailleurs les poutres mêmes faisaient défaut, le plafond étant d'une blancheur tout à fait ordinaire, presque clinique, créant une dissonance cognitive chez les visiteurs. Contrastait également avec cet environnement le bureau ultramoderne, même pour son univers d'origine : tout en chrome étincelant et bois blanc immaculé, aux lignes épurées et aux angles parfaits, il ne lui manquait qu'un ordinateur dans un coin et un agenda au centre pour compléter le tableau.
À l'emplacement où aurait dû se trouver l'ordinateur, trônait un objet fascinant ressemblant à une immense boule de cristal, mais avec le haut tranché formant une plateforme lisse et polie, et, de chaque côté, des creux peu profonds de la taille d'une main. À la place de l'agenda reposait un document d'apparence officielle, orné de sceaux et d'un en-tête aux armoiries du Royaume.
L'homme assis derrière le bureau et faisant face à Polack était tout aussi bizarre que son repaire. D'abord, il était vieux, très vieux, probablement la personne la plus âgée que le Sergent avait croisée dans ce monde. Même le vieux Gor aurait pu passer pour un jeunot à ses côtés.
L'individu était maigre, sans être frêle. Sa peau parcheminée se tendait sur un corps évoquant plus un squelette qu'un être vivant. Son crâne, dépourvu de cheveux, luisait sous la lumière feutrée de la lampe de bureau, reflétant les ombres dansantes. Son visage, buriné par des rides profondes, s'ornait d'yeux délavés d'un gris terni par l'âge.
Polack le contemplait avec fascination. Si ce n'était ses vêtements noirs dernier cri de style steampunk, avec leurs cuirs, chaînes et boutons en cuivre brillant, il l'aurait pris pour Koschey Immortel, ce sorcier maléfique des contes qui avaient bercé son enfance. Un foulard fuchsia, seul symbole visible de sa fonction, ornait son cou flétri et complétait son allure excentrique.
Mais dès que ce personnage sourit, le charme fut rompu, car son sourire était joyeux, sincère et communicatif, faisant ressembler l'individu à un lutin espiègle et non à un mage noir. Il sourit donc, frotta ses mains et déclara :
— Alors, mon jeune ami, c'est vous que cette insupportable gamine Diana a demandé d'examiner ? Soyez fier, je ne pratique plus depuis longtemps, mais votre cas m'avait semblé suffisamment intéressant pour que j'y consacre un peu de mon précieux temps.
Polack le salua silencieusement par une inclinaison respectueuse de la tête et acquiesça prudemment. Diana l'avait mis en garde contre le tempérament de Mass en ces termes :
« On a eu une chance incroyable que Mass Molny accepte de s'occuper de ton cas, car tous les autres Mass qui ont la compétence requise sont pris pour des mois, voire des années. Il est retraité depuis plus longtemps que tu ne foules cette terre, une véritable relique vivante. Son accréditation officielle n'a jamais été révoquée, probablement par oubli administratif ou peut-être parce que personne n'a osé lui demander de la rendre. Sois très vigilant dans tes paroles : il est connu pour son extravagance, son caractère aussi mauvais qu'imprévisible et ses farces pendables. La rumeur raconte que la dernière personne assez téméraire pour l’importuner inutilement ne dérangera plus personne - l'émérite mage l'aurait chassé en proférant avec une fureur glaciale : Disparaissez, allez au diable Vauvert ! Depuis, cette personne s'est volatilisée, comme effacée de notre réalité ! »
Diana conclut ses avertissements avec une grimace d'effroi théâtrale, et Polack n'était pas du tout convaincu, malgré les diablotins qui dansaient au fond des yeux de Mistresse, que son récit n'était qu'une simple plaisanterie.
— Bien, mon petit damoiseau ! s'exclama Mass Molny. Ne gaspillons pas le temps, ni le mien, qui m'est compté, ni le vôtre, que vous semblez avoir en abondance.
— Que dois-je faire, honorable et savant Mass ?
— Honorable ? Savant ? Voilà un jeunot qui joue les bien élevés, mais qui est aussi mécréant que tous les autres, marmonna le mage, changeant soudainement de ton et d'humeur, fixant son interlocuteur d'un regard dépourvu de toute bienveillance.
Polack sentit un frisson glacé lui parcourir l'échine face à cette métamorphose.
— Posez votre main droite sur le sommet de ce Lecteur...
« Et dites je le jure ! » compléta intérieurement Polack, retenant un rire nerveux. Il obéit, et dès que sa main toucha le haut de l'artefact que le magicien nommait Lecteur, toute la sphère s'illumina, le creux sur son côté gauche brillant d'une lueur rouge et celui de droite d'un éclat argenté.
— La main gauche, poursuivit le mage, dans l'empreinte rouge.
Puis Mass Molny plaça sa propre main droite dans le creux argenté et posa sa main gauche sur le sommet du crâne de Polack.
L'artefact émit un bourdonnement et le temps et l'espace semblèrent se contracter pour engloutir le Sergent.
Des images chaotiques et morcelées se succédaient dans son esprit et derrière ses paupières, qu'il baissa, ébloui par la luminosité presque intolérable du Lecteur. Présent et passé s'entremêlaient en flashs désordonnés, fragments épars de son existence antérieure et de sa vie actuelle, provenant tant de la mémoire de son âme que de celle de son corps..
Son enfance dans l'appartement de la rue des Martyrs, ou était-ce plutôt dans les couloirs majestueux du château des Runs ? La mort brutale de ses parents dans l'accident de voiture, ou peut-être était-ce lors de l'explosion de ce dirigeable ? L'école du quartier, ou plutôt le précepteur austère du domaine. La Légion, l'unité des Mercenaires, l'Académie...
Il était ce petit garçon de la rue des Martyrs, il était ce gamin du château des Runs...
Il émergea brutalement de ce tourbillon hors du temps, couvert de sueur glacée qui collait sa chemise à sa peau, respirant difficilement comme un poisson hors de l'eau, la bouche ouverte en quête désespérée d'oxygène. Mass Molny, à ses côtés, paraissait tout aussi étourdi.
Ce dernier secoua la tête comme pour chasser des vapeurs hallucinatoires, essuya son crâne luisant de transpiration et soupira :
— Jamais je n'ai observé pareille chose... Mais procédons avec méthode, d'abord par ce qui vous amène ici, damoiseau... Quoique damoiseau ne vous convienne pas vraiment... Enfin, je peux vous affirmer avec certitude qu'aucune restriction d'âge ne vous concerne, vous êtes pleinement majeur, je dirais même...
Polack expira de soulagement, se préparant à entendre la suite.
— ... Je dirais même, poursuivit le vieux mage, que vous l'êtes depuis fort longtemps et, fait plus troublant encore, depuis bien plus d'années que votre apparence ne le suggère.
« Évidemment, c'est logique. Si le Lecteur perçoit l'essence de ce qu'on nomme communément l'âme, donc mon être véritable, moi en tant que Polack, j'ai atteint la majorité il y a vingt-deux ans, tandis que le corps de Clotaire vient tout juste de fêter son dix-huitième anniversaire », songea Polack, mais pour éviter d'éveiller davantage de méfiance, il demanda :
— Comment est-ce possible ?
— Ne m'interrompez pas, s'emporta brusquement le mage, quelle insolence, aucun respect pour mes cheveux blancs !
Il effleura son crâne parfaitement chauve et luisant, et Polack dut faire un effort considérable pour ne pas éclater de rire.
— J'ignore comment cela est possible ! Et je déteste ignorer quelque chose ! Mais je ne suis qu'un vieux Mass et non une Divinité des Cimes ! Pourtant, le fait est que non seulement vous êtes majeur depuis plusieurs années déjà, mais qu'en plus aucune restriction ne vous a jamais été imposée ! Quiconque prétend le contraire est un fieffé menteur !
Le vieil enchanteur attira le formulaire vers lui, le remplit, puis y apposa son sceau. À l'instant où le sceau toucha le papier, le document s'illumina brièvement, une réplique spectrale s'en détacha et tourbillonna dans les airs avant de se dissiper, sans autre effet spectaculaire.
— Voilà, une bonne chose de faite ! Tenez jeune... humm ! Par comparaison avec moi il est jeune, murmura-t-il pour lui-même. Donc, tenez, jeune homme, voici votre exemplaire, sa copie est maintenant dans les archives des états civils royaux. Souhaitez-vous également une attestation confirmant que vous n'avez subi aucune contrainte ? Au cas où vous voudriez diligenter une enquête...
Il tendit le document à Polack et le regarda en guettant sa réaction. Le Sergent le récupéra et le rangea prestement dans sa poche en gardant prudemment le silence tout en faisant un signe de dénégation : non, il ne voulait aucune enquête, personne ne pouvait en prévoir le résultat mais le risque d'être démasqué persistait... Non, certainement pas.
Mass Molny se renversa contre le dossier de son siège, croisa les bras sur la table, afficha un sourire de prédateur affamé et déclara :
— Maintenant que nous en avons fini avec fini avec la paperasserie, j'attends des réponses à mes questions, et j'en ai beaucoup. Je vous conseille d'y répondre avec toute franchise, vraiment, c'est un conseil d'ami. Tout ce que vous direz...
«...Pourra être retenu contre vous », compléta mentalement Polack en réprimant de nouveau l’éclat de rire.
— ... restera à jamais dans cette pièce et ne sera révélé à personne, conclut Molny.
Le Sergent respira profondément pour chasser son hilarité fort mal venue. Il commença avec circonspection, sachant par expérience qu'un mensonge important ne pouvait être cru que s'il était servi sur un plateau de vérité entouré d'une garniture de faits réels. Surtout, il fallait éviter l'excès de détails, afin de laisser à l'interlocuteur le soin de combler les lacunes et tirer les conclusions par lui-même.
— Je suis Clotaire Runs, né...
— Vous pourriez tout aussi bien commencer par l'arrivée des Dieux des Cimes, coupa Mass avec agacement. Inutile de me raconter tout ça, mon temps est précieux ! J'ai déjà lu votre dossier transmis par cette écervelée Diana, ainsi que la copie du document attestant vos limitations de droits. Je sais également que vous souffrez d'amnésie depuis votre chute de cheval !
— Dans ce cas, vous semblez tout savoir, même plus que moi-même. Je ne vois pas ce que je pourrais ajouter...
Mass Molny adressa un regard perçant et inquisiteur à Polack. Son visage se figea momentanément dans une expression dénuée d'aménité mais évoquant plutôt le rictus d'un requin, qui s'effaça promptement, cédant la place à un sourire chaleureux, ses yeux perdirent leur acuité glaciale tandis qu'il prononçait avec une cordialité feinte :
— Allons mon jeune ami, faites plaisir à un vieil homme curieux ! Racontez-moi donc votre accident.
Une goutte de sueur froide glissa le long du dos du Sergent. Le vieillard n'était guère aussi inoffensif qu'il le laissait paraître et ses interrogations n'étaient nullement fortuites. S'abstenir de répondre comporterait des risques, Polack en avait l'intime conviction même sans recourir à son don.
— Pendant les vacances de Solstice cette année, je suis tombé de cheval...
Mass l'interrompit d'un geste, extirpa un petit cube aux reflets irisés d'un tiroir du bureau et le tendit à Polack.
— Tenez-le fermement dans votre main. Parlez brièvement. Utilisez des phrases courtes. Ne mentez pas. Cet artefact détectera vos mensonges. Il enverra une décharge électrique à chacune d'entre elles. Je le remarquerai immédiatement.
« Un détecteur de mensonges, rien que ça ! Ce vieux schnock regorge de surprises ! » Cette pensée mi-amusée, mi-agacée traversa l'esprit de Polack. « Je me demande que me vaut un tel honneur. Serait-il, lui ou celui pour le compte de qui il travaille, à la recherche des voyageurs tels que moi ? Il faudrait que je fasse gaffe ! Dans le temps on m'a appris à tromper ce genre d'engin ! »
Il serra le cube dans sa main et prit la parole, tout en formulant mentalement des commentaires destinés à renforcer sa conviction profonde dans la véracité de ses propos :
— Je ne sais ni pourquoi ni comment je me suis retrouvé sur ce cheval. « C'est exact, je l'ignore vraiment. »
L'artefact demeura inerte et Polack poursuivit :
— J'ignore comment je suis tombé. « Encore une fois, c'est la pure vérité - je n'en sais rien. »
Puis il continua, rassuré par l'absence de réaction du détecteur :
— J'ai repris conscience dans un lieu inconnu, entouré d'étrangers. « Stricte vérité. »
— Et avant d'ouvrir les yeux ? demanda Mass avec avidité, se penchant légèrement en avant.
— Rien, le néant total.
L'artefact piqua sa paume, provoquant un léger frisson chez Polack.
— Mensonge ! s'exclama le mage avec triomphe. Essayez encore, mais prenez garde ; la prochaine fois cela sera bien plus douloureux !
— De quel droit ?! s'insurgea Polack avant de recevoir une véritable décharge électrique.
Il tenta de lâcher l'objet mais ses doigts restèrent comme soudés à la surface.
Le vieil homme pointa le doigt recourbé sur Polack, et une lueur de la folie illumina son regard.
— Hi-hi, sans connaître la formule de désactivation, vous êtes piégé, damoiseau !
— Avant que je n’ouvre les yeux, il y a eu une explosion, des flammes, la dévastation, la souffrance..., hurla Polack qui fit appel à son don, et dans un effort surhumain parvint à ouvrir sa main et propulsa le cube à l'autre bout de la pièce.
L'artefact traversa l'espace en renversant dans sa course folle un trépied, fracassant une étagère et finit par s'écraser contre le mur, projetant une constellation d'éclats tranchants tout autour. Le magicien, dans un réflexe, se couvrit le visage de ses mains pour éviter les fragments les plus coupants. Polack, saisissant l'opportunité, bondit et s'élança vers la sortie sans hésiter une seconde. Il franchit la porte du bureau, parcourut le couloir à toute allure, déboucha dans la rue baignée de lumière, qui l'aveugla un instant et fila tout droit comme s'il avait le diable lui-même à ses trousses.
Son calme ne revint qu'après plusieurs minutes et une centaine de mètres de course effrénée. Il s'arrêta enfin, le corps plié en deux, attendit patiemment que sa respiration sifflante se normalise, puis se dirigea d'un pas plus posé vers l'Académie qui se dressait au loin. Après une dizaine de pas, un sourire irrépressible illumina son visage; dix pas plus loin, gagné par un sentiment de liberté grisant, il commença à siffloter, puis à chantonner : Je suis la galette, la galette, la galette. Je suis faite avec du blé ramassé dans le grenier.
Somme toute, sa situation n'était pas si mauvaise : il était désormais officiellement reconnu majeur, il avait réussi à fuir, comme cette galette de la chanson enfantine, l'antre du vieux Mass cinglé, et Léopold l'attendait impatiemment à l'Académie, brûlant de connaître le résultat. Que demander de plus ?
***
Dès que Polack franchit le seuil du bâtiment abritant son dortoir, il sentit qu'on l'agrippait, l'attirait, et se retrouva enveloppé dans l'étreinte de bras puissants, le dos pressé contre une chaude poitrine. Un murmure tiède effleura son oreille :
— Alors ?
Polack pivota dans cette étreinte et se retrouva face à Léopold, qui saisit immédiatement l'occasion pour déposer un petit baiser sur le bout de son nez.
— Alors...
Polack se contorsionna pour échapper de l'emprise ferme de son partenaire, mais ne réussit qu'à dégager un bras. Cela lui donna néanmoins suffisamment de liberté de mouvement pour extirper de sa poche le document qu'il agita ostensiblement devant le visage de Léopold.
— ... Je suis reconnu officiellement majeur ! Maintenant à toi de jouer ! Tiens ta promesse. Tu pensais quoi — coup d'un soir et au revoir ?
Puis il minauda en battant outrageusement des cils :
— Je ne suis pas de celles-là !
Léopold rit :
— Tu souhaites que je m'agenouille, te présente un bracelet de fiançailles orné de diamants et t'offre mon cœur en te demandant de m'épouser ?
— Je pourrais me passer des diamants, des génuflexions et de tes organes, cœur inclus..., commença à plaisanter Polack avant de s'interrompre brusquement.
Il venait de s'apercevoir que Léopold ne portait pas l'uniforme de l'Académie, mais était plutôt vêtu d'une cape de voyage. Il essaya alors de se libérer, sans vraiment y parvenir.
— Tu pars ? J'avais raison — coup d'un soir et au revoir !
Léopold resserra son étreinte, anéantissant toute possibilité d'évasion, puis se pencha vers Polack et murmura tout près de sa joue, la frôlant de ses lèvres brûlantes :
— Quelle expression ! Coup d'un soir ! On s'est juste embrassés, mais j'aurais bien voulu plus... Attends ! Ne t'enfuis pas !
Léopold parla de plus en plus rapidement, les mots se bousculaient sur ses lèvres, portés par son désir ardent de persuader, de retenir, de tout arranger, de tout expliquer :
— Je dois, je suis obligé de rentrer chez moi, ça va chauffer là-bas ! Mais viens avec moi ! Viens, je t'emmène ! Le Mass de mon domaine scellera notre union. Les vacances de printemps commencent dans quelques jours, demande une permission d'une semaine pour raisons familiales au chef Elvis. Non, plutôt laisse-moi m'en charger, il ne me dira pas non, ajouta-t-il avec un air assez énigmatique.
Il fixa Polack droit dans les yeux, l'embrassa, puis le libéra avec réticence en commandant :
— Attends-moi dans le dortoir et fais tes bagages.
Le Sergent s'adossa un instant au mur pour reprendre son souffle et ses esprits, observant Léopold s'éloigner dans les méandres du corridor.
« Mais pour qui se prend-il à distribuer des ordres de cette manière ? » bougonna-t-il sans réelle conviction. Il se détacha du mur, avança de quelques pas, et c'est alors qu'il distingua un objet blanc sur le sol, vraisemblablement une feuille de papier plié ou une lettre. Il se pencha et ramassa l'enveloppe qui lui parut curieusement familière. Il aurait juré qu'il s'agissait de la même missive qu'il avait entrevue entre les mains de Léopold quelques jours auparavant.