LE MERCENAIRE
Chapitre 27 : Un secrétaire disparaît. (1)
2623 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 27/12/2025 13:30
Le lendemain matin, l'Académie entière vibrait de rumeurs et de murmures. Rien de concret, mais une anxiété presque tangible imprégnait l'atmosphère, visqueuse comme une confiture mal cuite, collant aux esprits et aux conversations.
Tu as entendu ? Tu sais quoi ? Chef Elvis inquiet... furieux... cherche..., les commérages discrets se multipliaient dans les couloirs et les salles communes, chacun y mettant son grain de sel, amplifiant et modifiant les faits à chaque nouvelle oreille atteinte. Quelque chose mûrissait dans l'ombre des murs austères. « Ce serait catastrophique lorsque cela éclorait », bruissaient les Cadets. Comme à l'accoutumée, on ne leur avait rien dit. Néanmoins, ils croyaient savoir tout et, sur cette prétendue connaissance, élaboraient des hypothèses se perdant dans des conjectures.
Tandis que les Cadets se contentaient de chuchoter dans les coins, le Chef Elvis fulminait dans son antre, sa voix tonitruante résonnant de son bureau jusqu'au couloir, faisant vibrer les vitres et frémir les plus téméraires :
— C'est quoi ce bordel ? C'est quoi cette merde ? Où est ce résidu de fausse couche, ce bâtard issu de l'union contre nature entre un encrier et un lézard ?
Lorsque le Chef se trouvait dans cette disposition d'esprit, ses collaborateurs développaient soudainement une remarquable déficience sensorielle en devenant sourds et aveugles. Ils éprouvaient même une affinité particulière avec l'Homme invisible et découvraient inopinément une mission urgente dans un lieu éloigné où l'herbe semblait plus verte et l'air plus sain.
Toutefois, nul ne pouvait se dérober à une convocation personnelle émanant de son supérieur hiérarchique et Mass Hippolyte n'échappait pas à cette règle. Contraint et forcé, il se tenait presque au garde-à-vous dans le bureau, prêtant une attention quelque peu distraite aux vociférations qui emplissaient le lieu.
Hippolyte était parfaitement conscient qu'il convenait de permettre au Chef Elvis d'évacuer sa tension, de cracher la vapeur de son courroux et le fiel de sa frustration afin de prévenir toute explosion dévastatrice. Une fois son vaste répertoire d'invectives et de jurons épuisé, il serait enfin en mesure d'exprimer le motif de sa rage. Peut-être même, si les Dieux des Cimes le permettaient dans leur infinie sagesse, serait-il disposé à engager un échange plus constructif.
Chef Elvis lança une dernière salve d'invectives dont « connard et triste erreur de la nature », étaient les plus modérés et porta enfin ses yeux injectés de sang sur son subordonné. Puis il soupira, se massa les tempes, comme pour apaiser la migraine naissante — réaction prévisible après un tel accès de colère — et s'adressa à lui d'une voix presque posée :
— Mon secrétaire, ce rat de bibliothèque, ce...
Elvis s'interrompit, sentant la colère monter à nouveau. Il serra puis relâcha ses poings, prit une profonde respiration et poursuivit :
— Bref, il n'est pas venu au bureau ce matin. Je ne l'ai pas remarqué immédiatement, seulement quand j'ai eu besoin de certains documents. Il n'était pas à son poste. J'ai envoyé un Cadet vérifier chez lui pour le réveiller si nécessaire. Heureusement qu'il habite dans l'enceinte même de l'Académie, dans les logements pour professeurs célibataires. Il n'était pas là et sa chambre était — comment mon messager l'avait-il décrite déjà ? Inhabitée, c'est ça. Donc, extrêmement inquiètent...
À ce moment du discours, Mass Hippolyte haussa les sourcils avec ironie et esquissa un sourire narquois, car il connaissait parfaitement le tempérament de son supérieur, loin d'être anxieux.
— Oui, oui ! De l'inquiétude… et inutile de faire cette grimace ! J'ai donc visité son bureau pour chercher des indices et récupérer des formulaires par la même occasion. Figurez-vous que son bureau était non seulement déserté, mais aussi vidé de tous les documents. La surface de travail était aussi vierge qu'un nouveau-né. Ce... Ce... Cet individu avait accès à tous les dossiers confidentiels ! Il détenait quantité d'informations ! Et pire encore, en plus du contenu de sa mémoire, il a emporté des pièces...
Chef Elvis claqua des doigts, cherchant la formulation la plus appropriée et la moins équivoque.
— Des pièces à conviction ? suggéra Mass avec malice.
— Nooon ! hurla le Chef, en perdant patience à nouveau. Les pièces essentielles au fonctionnement de l'Académie ! Il faut absolument le retrouver ! Prends ton prodige Runs et mets-toi au boulot ! C'est un ordre !
— Mon... Comment l'aviez-vous déjà qualifié ? Ah, oui, mon prodige Runs se trouve actuellement, si je ne me trompe, en session d'entraînement sur le polygone où il teste les techniques de manipulation d'explosifs. Je ne pourrai pas le faire sortir sans attirer l'attention. Ne serait-il pas préférable d'attendre la pause entre les cours ?
— Seul le résultat importe. Plus tôt serait mieux, mais attirer l’attention n’est pas souhaitable. Fais comme tu juges bon, dit Elvis en passant au tutoiement.
Il parut soudain se ratatiner, ses épaules s'affaissèrent en lui conférant l'apparence d'un homme bien plus âgé, épuisé et usé par l'existence. Il esquissa un geste vague de la main et ajouta d'une voix terne :
— Tu peux disposer.
***
Polack et Mass Hippolyte se trouvaient dans une chambre dénuée de toute personnalité qui avait, d'après le registre de l'Intendance, servi de logement au secrétaire de Chef Elvis. La pièce n'était pas simplement impersonnelle, elle paraissait totalement inhabitée : stérile, exhalant une odeur âcre de désinfectant industriel, avec un lit sans draps ni couvertures, une fenêtre dépourvue de rideaux laissant entrer une lumière crue, une table nue sans la moindre marque d'usage, et des placards béants aux étagères vides et méticuleusement nettoyées.
Polack parcourut lentement l'espace, effleurant du bout des doigts les surfaces des meubles, essayant sans succès de capter le moindre indice, la moindre bribe de l'aura dans l'atmosphère du lieu pouvant évoquer la présence passée d'un être vivant. Rien ! Une absence de traces absolue, comme si l'occupant n'avait jamais existé. Étrange, car même les demeures délaissées depuis des années gardaient, au minimum, l'empreinte subtile de ceux qui y avaient vécu, cette vibration résiduelle que laisse toute présence humaine.
— Je ne sens rien, ici tout est comme neuf, même plus que neuf. Après les travaux ou le nettoyage, j'aurais dû sentir les auras des ouvriers...
Mass scruta la chambre avec attention, puis soudainement se baissa pour inspecter sous le lit et s'écria en retirant un objet ressemblant à une petite pyramide de couleur verte :
— Je l'aurais parié ! L'effaceur ! Et d'une excellente qualité et d'un modèle récent en plus !
Puis, devant l'air étonné de Polack, il expliqua :
— Un artefact qui efface les traces des auras, tout à fait légal, quoique difficile à acquérir, car réservé exclusivement aux propriétaires des maisons de rapport, permettant de dépersonnaliser le logement avec le changement de locataire. Très utile et facile d'utilisation — on tourne le sommet dans le sens des aiguilles d'une montre, on le laisse dans les lieux une dizaine d'heures et le tour est joué !
« Plutôt pratique, ce petit artefact. Dans mon ancien monde, il aurait valu son pesant d'or », songea Polack, se rappelant que dans son univers d'origine, certains logements traînaient une mauvaise réputation et restaient difficiles à vendre ou à louer. Ce n'étaient que rarement des lieux où s'étaient déroulés des crimes horribles. Plus souvent, c'étaient des endroits marqués par des disputes fréquentes entre anciens occupants, la présence d'un adolescent aux troubles mentaux sévères ou d'une personne hystérique.
Les murs de ces lieux semblaient s'imprégner d'émanations délétères que les nouveaux habitants percevaient à divers degrés, selon leur sensibilité. Certains n'y détectaient presque rien d'inhabituel, juste un vague inconfort, d'autres ressentaient un malaise indéfinissable, impossible à décrire mais tout aussi impossible à ignorer. Polack avait vécu cette situation personnellement : le premier appartement qu'il avait loué après son retour à la vie civile, il ne l'avait supporté que trois jours tant l'ambiance lui paraissait oppressante. Il avait découvert bien plus tard que le locataire précédent avait quitté cet endroit pour rejoindre directement la chambre douillette d'un asile psychiatrique.
Mais tout ceci n'avait aucun rapport avec l'affaire qui les préoccupait, et l'utilisation de cet artefact compliquait singulièrement leur recherche.
— Ce qui signifie que le secrétaire — quel est son nom déjà ? — est parti, de son plein gré ou non, depuis au moins dix heures…, constata le Sergent.
Mass Hippolyte laissa échapper un soupir :
— Son nom est Octave Tan. Allons dans son bureau, nous aurons peut-être un peu plus de chance, bien que j'en doute, après une telle surprise...
Il agita la pyramide sous le nez de Polack, puis fit mine de la jeter à travers la pièce, mais se maîtrisa et la glissa dans la poche de sa redingote.
— Et alors, Cadet ? répondit-il à la question que Polack n'avait pas eu le temps de formuler. Ne cherchez pas à me transpercer de ce regard désapprobateur ! C'est un artefact cher, utile, réutilisable et dont l'acquisition est soumise à la déclaration aux autorités...
— Et celui-ci n'est certainement pas répertorié nulle part...
Sur le lieu de travail d'Octave, les Pinkertons d'un jour n'eurent pas beaucoup plus de chance. Le bureau était tout aussi vide que les quartiers où logeait le secrétaire. La table de travail, les tiroirs et les étagères ne contenaient absolument rien et étaient nettoyés jusqu'à atteindre la stérilité d'un bloc opératoire.
Pas le moindre effet personnel, ni cadre, ni diplôme aux murs, et plus troublant encore, dans le recoin le plus obscur, Mass identifia la même petite pyramide. Polack empocha l’artefact avec célérité tout en renvoyant ironiquement à Hippolyte ses propres paroles :
— Et alors ? Ne cherchez pas à me transpercer de ce regard désapprobateur ! C'est un artefact cher, utile, réutilisable et dont l'acquisition est soumise à la déclaration aux autorités...
Puis continua sur un ton bien plus sérieux :
— Ce qui m'inquiète le plus, c'est que cet Octave, ou bien ceux qui l'avaient emmené, semblaient connaître la nature de mon don, au vu d’un tel nettoyage, qui ne me laisse rien à mettre sous la dent.
— Pas forcément, dit Mass Hippolyte sur un ton pensif, et cette hypothèse est franchement offensante. Bien sûr, peu d'entre nous, voire personne, ne possède la capacité de localiser quelqu'un simplement en touchant un objet lui appartenant. Pourtant, nous ne sommes pas totalement démunis ; nous avons certaines compétences... Par exemple, il existe un rituel permettant à un Mass expérimenté de lire les auras et de percevoir l'état émotionnel de quelqu'un ayant séjourné dans un lieu, ou même, avec l'aide d'un artefact, de visualiser les événements récents qui s'y sont produits. Tout cela est désormais impossible.
— Il ne reste vraiment rien ? Pas même une photo dans un dossier ?
Mass, qui arpentait la pièce au comble de l'énervement, s'immobilisa brusquement et regarda attentivement Polack :
— Bonne idée, mais la photo dans le dossier... quelqu'un d'aussi minutieux que notre disparu et potentiel suspect ne l'aurait jamais abandonnée là. Pourtant, une piste subsiste... Même les plus méthodiques commettent des erreurs, c'est pourquoi aucun crime n'est vraiment parfait. Suivez-moi ! Nous allons vérifier le dossier et, qui sait, peut-être ce personnage n'est pas aussi soigneux qu'il y paraît. Ensuite, nous suivrons également mon intuition.
***
Dans le dossier administratif, ils ne trouvèrent strictement rien, et pour cause : le dossier lui-même était introuvable. L'archiviste, qui gérait les documents concernant les employés, était désemparé. Il ne put qu'exprimer son impuissance par un haussement d'épaules navré. Bien qu'ils s'y fussent préparés, leur déception restait intense.
— Il nous reste une dernière possibilité, annonça Mass Hippolyte en se dirigeant d'un pas décidé vers le bureau du Chef Elvis.
Arrivé à la porte, Mass Hippolyte frappa et la poussa sans attendre l'autorisation d'entrer, Polack dans son sillage.
Chef Elvis leva les yeux, prêt à lancer une diatribe contre ces malappris qui osaient pénétrer ainsi dans son antre. Mais en voyant l'expression de Mass, il retint les mots qui allaient jaillir et demanda simplement d'un ton sec :
— Alors ?
— Alors, aucune trace, tout est stérilisé ! Le dossier s'est également évaporé... Mais...
Mass Hippolyte examina attentivement les alentours et exhala un soupir de soulagement en apercevant une photographie accrochée dans un recoin.
— Je le savais ! s'exclama-t-il. Personne ne peut penser à absolument tout !
D'un geste rapide, il décrocha le cadre et tendit le cliché à Polack.
— Qu'est-ce qui vous prend ? vociféra Elvis, pour qui la patience représentait la qualité la plus rare et la moins pratiquée. Reposez cette photo. Et laissez mes frères d’armes tranquilles. La plupart ne sont plus de ce monde.
— Octave Tan était bien votre aide de camp quand vous étiez à la tête d'un régiment de l'armée de terre, n'est-ce pas, mon Colonel ? Vous l'avez emmené lors de votre nomination ici pour lui confier la gestion du secrétariat.
— Tout à fait. Mais quel est le lien ? Ah oui, la photo, il y figure évidemment... C'est le barbu juste derrière moi qui tourne légèrement la tête vers la droite. Quel soldat remarquable il était ! Vraiment exceptionnel ! Courageux, fort, loyal ! Qui aurait imaginé qu'une fois arrivé ici, il se transformerait en un tel rat de bibliothèque !
Polack écoutait Chef Elvis d'une oreille distraite, son attention captivée ailleurs. Il scrutait et analysait méticuleusement les silhouettes figées sur la photographie. La majorité des individus apparaissaient enveloppés de cette aura grise si particulière, qui ne trompait pas - la marque indélébile du deuil, signature implacable de la mort.
Pourtant, au milieu de ces ombres des disparus, un personnage se distinguait nettement. Un homme grand, dépassant tous ses camarades d'une bonne tête, à la barbe hirsute et au visage buriné. Très probablement Octave Tan. Ce colosse avait l'allure d'un véritable guerrier. Et une chose était certaine : lui, il était incontestablement vivant.
Les dernières paroles de Chef Elvis arrachèrent Polack à ses pensées :
— Vous avez parlé d'une bibliothèque ?
— Rien d'extraordinaire. Après son retour à une vie quasi civile, Octave s'est pris de passion pour les livres, les vieux grimoires, les manuscrits. Il avait même commencé une collection. Un passe-temps plutôt inhabituel pour un militaire, mais pour un secrétaire... En plus, cela s'accordait parfaitement avec ses nouvelles fonctions.
Mass Hippolyte haussa un sourcil avec ironie avant de lancer :
— Eh bien, qui l'eût cru ! Une armoire à glace comme lui... Je l'imaginais davantage passer son temps libre dans une salle de sport, sur un polygone à s'entraîner ou bien à la forge, plutôt qu'à manipuler de vieux bouquins dans une bibliothèque !
À ces mots, Polack perçut distinctement le déclic d'une pièce s'emboîtant dans un puzzle mental. Il ébouriffa ses cheveux, tapota la photo du bout des doigts et déclara :
— Il est vivant, il est loin, il se dirige vers le nord... Et je sens très clairement qu'il faut montrer ceci à Mistresse Linx sans attendre !
Note :
- Le titre de ce chapitre est une périphrase du titre du film d'Hitchcock Une femme disparaît (1938).