LE MERCENAIRE

Chapitre 26 : Le piège.

2975 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 20/12/2025 10:57

Joseph entra dans la pièce telle une bourrasque chargée d'embruns et d'éclairs et s'écria depuis le seuil, brisant par la même occasion la concentration de Polack.

— Les brigantins ! Au voleur ! À l'assassin ! Ils les ont volés !!!

— Qui a volé qui ? demanda Polack complètement abasourdi.

Il n'avait pas rencontré Jo depuis au moins une dizaine de jours, les repas à la cantine consommés en toute hâte — chacun empressé de rejoindre son cours — n'étant pas considérés comme de véritables moments d'échange. Il fut agréablement surpris par sa tenue particulièrement soignée et sa chevelure impeccablement coiffée. Toutefois, concernant ce dernier aspect, Jo y remédia avec promptitude en ébouriffant sa crinière rousse, puis en la tiraillant avec une expression de profond désarroi.

— Étoile ! Fouego ! Les chevaux ! Volés ou bouffés par ce monstre...

Polack devinait bien de quel monstre il s'agissait. Jo détestait Kamelio depuis leur première rencontre et lui attribuait régulièrement toutes sortes de forfaitures, même les plus improbables. Toutefois, par souci de clarté et afin de distinguer ce qui émanait de l'imagination fertile de son ami de ce qui appartenait au domaine du réel, il s'enquit :

— Quel monstre ? Et puis je ne comprends rien, calme-toi, respire et reprends depuis le début. Raconte-moi exactement ce qui s'est passé.

Polack s'installa plus confortablement le dos appuyé contre Léopold et se tourna vers Jo, prêt à écouter, bien qu'il pressentît déjà ce qui allait suivre.

Jo s'effondra sur une chaise près d'un bureau voisin de celui des Cadets. Il passa une dernière fois la main dans ses cheveux, les ébouriffant totalement jusqu'à former des sortes de cornes, évoquant aux yeux de Polack l'image d'un petit diablotin roux et mélancolique.

— Je suis passé voir nos chevaux ! J'ai préparé de la viandasse séchée pour les gâter et m'excuser ! Trois jours pas vu ! Et làaaaa ! 

Joseph sembla perdre sa voix, submergé par l'émotion. Il écarta les bras comme pour embrasser tout l'espace autour de lui, ouvrit la bouche en silence à une ou deux reprises tel un poisson sorti de l'eau, avant de finalement articuler :

— Étoile ! Pas d'Étoile. Fouego ! Pas de Fouego. Ni l'un ni l'autre — disparus comme un pet dans le vent ! Seulement ce monstricosité !

— Monstruosité, corrigea Léopold, qui ne s'était pas encore accoutumé à la façon très singulière dont Jo s'exprimait, que même ses cours intensifs de langue n'avaient pas réussi à modifier. 

Polack, de son côté, avait abandonné cette lutte depuis bien longtemps.

— C'est ce que je dis monsticosité ! Avec sa gueule pleine de dents ! Je suis sûr, c'est lui ! Et pi, il m'a regardé dans les yeux et m'a poussé. Et pi je lui ai donné... Moi-même, donné toute la viandasse, et lui Opp ! Et tout bouffé !!

Jo se mit à se balancer sur sa chaise tout en s'arrachant les cheveux comme pour exprimer son désespoir. S'il avait eu des cendres à portée de main, il les aurait certainement versées sur sa tête. Polack, devant ce spectacle réprima un rire, parfaitement conscient du don qu'avait Kamelio pour hypnotiser son entourage, et déclara avec un calme étudié :

— Même si Kamelio s'est emparé de la viande destinée aux chevaux, ce n'est pas lui qui a dévoré les canassons. D'ailleurs, je connais le véritable responsable de cette disparition...

Le Sergent adopta l'expression suffisante de quelqu'un détenant un secret ignoré des autres :

— Le coupable n'est autre que... Maître Onésime !

Il ajouta d'un ton théâtral :

— Il nous a retrouvés !!!

Jo bondit de son siège comme si celui-ci s'était soudainement transformé en nid de guêpes :

— On prend la poudre d'esclampete ! s'exclama-t-il, manifestement prêt à se précipiter pour faire ses bagages.

— D'escampette, rectifia machinalement Léopold, quelque peu étourdi par l'absurdité de la scène.


Jo paraissait enthousiaste, ses yeux étincelaient d'anticipation. Polack pouvait presque y lire les exclamations contenues : « Hourra ! Fini les cours ennuyeux ! La route ! L’aventure ! Le voyage ! Maître Onésime pfft, on l'avait déjà berné une fois...»

En cet instant précis, Jo, avec sa chevelure désordonnée et son regard espiègle, évoquait si parfaitement le personnage de conte que Polack écoutait durant son enfance — cette galette dorée qui préférait « courir, que sur le rebord de la fenêtre refroidir » — qu'il fut saisi d'un éclat de rire spontané, sans chercher à le dissimuler.


— Non, non, mon ami ! Pas besoin de courir ! D'une part, mon oncle ne se doute pas de ta présence ici — il croit que tu t'es sauvé tout seul pour chercher l'aventure. D'autre part, ici nous sommes sous la protection de l'Académie, et tant qu'on ne me déclare pas majeur, il serait très mal avisé d'aller ailleurs.

— Hmm, sous la protection de l'Académie, oui, on pourrait le dire comme ça, murmura pensivement Léopold.


***


Polack rejoignit Léopold dans le couloir après le dernier cours sur les explosifs et leurs dérivés. Dans ce monde, on connaissait la poudre noire sans vraiment en apprécier l'usage, ce qui semblait logique. La version existante était la plus basique, identique à celle inventée puis oubliée et réinventée à plusieurs reprises par les Chinois — entre l'an 220 et le début du neuvième siècle, dans l'univers d'origine de Polack. 

Sa fabrication, son transport et son stockage étaient particulièrement dangereux et à l’origine des nombreux accidents. Mais son principal inconvénient résidait dans sa nature hygroscopique, absorbant rapidement l'humidité et perdant ainsi en efficacité, ne produisant plus qu'un Boom impressionnant et un épais nuage de fumée. Cette fumée la rendait d'ailleurs peu pratique, réduisant le champ de vision des tireurs jusqu'à les aveugler complètement après quelques salves. 

Polack savait parfaitement que la poudre sans fumée avait été mise au point à la fin du dix-neuvième siècle, mais n'étant pas chimiste, il en ignorait le procédé exact. Il se souvenait vaguement de termes comme nitrocellulose et gélatinisation, mais ces bribes de connaissance ne suffisaient pas à reproduire l'invention. De toute façon, endosser le rôle de « progresseur » dans son nouveau monde ne l'enthousiasmait pas particulièrement. Les conséquences d'une telle révolution technologique seraient imprévisibles, et il n'était pas certain de vouloir porter cette responsabilité.


Il avait écouté distraitement les méthodes d'optimisation de cette matière pour les combats, tout en s'interrogeant sur le Hmm sceptique de Léopold concernant la protection offerte par l'Académie.

Il rejoignit donc ce dernier dans le corridor et l'entraîna dans une classe déserte à cette heure-ci, lui faisant signe de se taire avec ce geste universel dans tous les mondes existants : l'index posé verticalement sur ses lèvres.


— Clotaire, tu es fort mystérieux ! prononça Léopold en dégageant sa manche de l'emprise de Polack, non sans difficulté d'ailleurs, ce dernier s'y agrippait, sans véritablement s'en apercevoir, tel un naufragé à une planche de salut.

— Je veux comprendre pourquoi tu manifestes tant de scepticisme quant à la protection de l'Académie. Y a-t-il quelque chose que je dois savoir ?

— C'est une longue conversation. Veux-tu vraiment en parler ici et maintenant ?

— Ici, ce n'est pas pire qu'ailleurs, et j'ai tout mon temps. Alors pourquoi pas maintenant ? 

— Tu ne te demandes même pas si, moi, je dispose de ce temps, toujours ce bon vieux Clotaire..., sourit tristement Léopold. Tu as beaucoup changé ces derniers temps, mais pas sur ce point — tes désirs demeurent la seule chose qui importe véritablement.


Polack se sentit honteux. Effectivement, il ne s'était pas imaginé un seul instant que ce brave Léopold, toujours disponible pour lui, pouvait avoir mieux à faire en ce moment.

— Je suis vraiment désolé ! Si tu es occupé, bien entendu j'attendrai. Tu as ta vie, tes propres soucis, tu n'es nullement obligé...

Léopold s'adossa à un bureau, attira Polack pour qu'il s'installe à côté et lui donna une bourrade amicale :

— Je suis tout à fait disponible pour une conversation, mais je déteste être celui qui apporte de mauvaises nouvelles...

— Et elles sont mauvaises... Ne t'en fais pas, je ne suis pas ce tyran qui exécute le messager, chuchota Polack en se calant contre l'épaule rassurante de son ami.

— L'Académie est le tuteur des rares Cadets mineurs pendant l'année scolaire. Tu es peut-être même le seul dans cette situation, bien que j'en mettrais pas la main au feu…, commença ses explications d’assez loin Léopold. Cette tradition remonte aux périodes troublées où notre monde était dévasté par les maladies, la famine et les conflits. Les familles qui confiaient leurs enfants à l'Académie cherchaient à leur assurer une sauvegarde, doutant de pouvoir survivre eux-mêmes. Les autres établissements d'enseignement, tels que ceux formant des ingénieurs civils, des Mass ou l'École Royale destinée aux jeunes filles, suivent d'ailleurs cette même tradition.

Léopold s'interrompit pour reprendre son souffle, passa les doigts dans ses cheveux, réfléchit un instant avant de poursuivre avec une certaine hésitation :

— En définitive, la responsabilité exercée par l'Académie a été établie comme une protection supplémentaire à celle de la famille, et non comme un pouvoir qui la conteste. Les parents gardent la liberté de mettre fin au contrat avec l'Académie quand ils le désirent et de récupérer leur enfant, le soustrayant de cette façon à la juridiction administrative de l'institution. Cette disposition garantit que l'autorité parentale demeure toujours prioritaire, même si l'Académie assume temporairement certaines responsabilités pendant la formation du Cadet.


Polack ressentit un abîme vertigineux s'ouvrir sous ses pas. Il pensait disposer d'un délai confortable, mais celui-ci venait de s'évaporer comme la brume matinale sous le soleil ! Les pensées affolées s'entrechoquaient dans son esprit, l'incitant à agir tout de suite, bien qu'il ignorât encore quoi faire exactement. 

— Donc, mon oncle, en sa qualité de tuteur légal, peut révoquer le contrat à sa guise et je me verrais contraint de retourner chez moi. Dès demain, je vais secouer la Juriste Linx afin qu'elle accélère l'examen de mon statut. Une fois reconnu majeur, je pourrai retrouver non seulement ma liberté d'action mais aussi récupérer mon domaine... Tout ce qui m'appartient légitimement.

Léopold soupira longuement, ses épaules s'affaissant légèrement :

— Ne panique pas, si ton oncle avait dénoncé le contrat, tu en serais déjà informé. Mais concernant ton indépendance... Oui, bien sûr, tu pourras agir comme bon te semble, vivre selon tes propres règles, mais pour ton domaine et tous tes biens, c'est une tout autre paire de manches. Tu peux très bien te retrouver cul nu ou au mieux dans la situation de parent pauvre. 


Polack fut stupéfait par cette prédiction inattendue concernant son futur, une éventualité qu'il n'avait jamais considérée. Dans son esprit, tout paraissait limpide : un Mass l'examinerait, confirmerait sans hésitation sa majorité — fait indiscutable — puis il soumettrait l'attestation à Maître Onésime pour récupérer son patrimoine. Quant à la gestion de ce bien, il avait repoussé cette réflexion en se disant qu'il y penserait le moment venu, estimant que gérer un domaine ne devait pas être plus complexe que superviser l'approvisionnement militaire et qu'au besoin, il engagerait un régisseur. Mais les révélations de Léopold instillèrent une incertitude qui le plongea dans la confusion.

— Pourquoi ? murmura-t-il.

— Tu es un Die et ne peux donc hériter d'un domaine qu'en l'absence d'autres prétendants, expliqua Léopold comme si c'était une évidence. Ce qui n'est pas ta situation.

— Et toi alors ? Tu es aussi un Die, pourtant ton domaine du Nord...

— Mon cas est complètement différent... Mon frère et moi étions jumeaux. Personne ne savait qui était né en premier. À nos dix ans, après avoir observé nos tempéraments et comportements, mon père avait décidé que Max, plus posé, studieux et calme, serait plus apte à gérer le domaine. Il fut donc déclaré l'aîné et reçut la formation appropriée. Et moi, j'ai hérité du titre de Die avec une tentative d'éducation correspondante. Mais après ce grand malheur, quand je me suis retrouvé seul survivant, notre guérisseuse présente à ma naissance a affirmé aux Enquêteurs que j'étais venu au monde en premier. Elle n'en était pas certaine, mais personne chez nous ne voulait voir un parfait inconnu s'installer dans notre maison pour y imposer ses règles. J'étais peut-être une contrariété, mais une contrariété familière, connue et même aimée.

— Donc légalement, tu es un Dir, alors pourquoi, ici, te fais-tu passer...

— Stop ! l'interrompit Léopold avec fermeté, cessons de parler de ma modeste personne, je t'en ai déjà trop dit ! Concentrons-nous plutôt sur ce que toi, tu peux faire…


Polack écoutait avec une consternation croissante les explications de Léopold, qui en connaissait visiblement un rayon en droit successoral. Les détails s'accumulaient, révélant peu à peu l'ampleur du piège juridique dans lequel il se trouvait. Il saisissait désormais la raison du coût exorbitant demandé par la Mistresse Linx pour gérer son héritage et pourquoi elle tardait à le faire examiner par un Mass pour lever, enfin, les restrictions.

En substance, la situation était la suivante : dès sa reconnaissance comme majeur, s'il ne voulait pas voir ses biens s'envoler vers sa parentèle — en l'occurrence son cousin ou son oncle — il devrait agir vite. En fait, il ne disposerait que d'un jour ou deux tout au plus. Durant ce temps, il lui faudrait trouver un partenaire Dir, jugé apte par les autorités pour administrer les deux domaines — le sien et celui des Runs.

Puis l'épouser, dans une union qui n'aurait rien de romantique mais tout d'un contrat commercial. Ce partenaire prendrait alors le contrôle de tous ses biens, plaçant de fait Polack sous sa tutelle. Seul son premier fils hériterait légitimement de la propriété. Ce Dir potentiel devrait donc non seulement être officiellement reconnu compétent, mais aussi être honnête et digne de confiance, faute de quoi Polack risquerait de se retrouver dans une situation bien pire qu'actuellement. 

— C'est un désastre, chuchota Polack lorsque la profondeur de gouffre dans lequel il se trouvait se fit jour dans sa conscience. Quelle mer...quelle mer de mélasse !

— Haut les cœurs, moussaillon ! Tu te trouves au meilleur endroit possible pour dénicher un prétendant. Ici, à l'Académie, les Dirs sont plus nombreux que les chiens écrasés par des vapautos dans les rues de Gardénia ! lança Léopold avec un sourire, en lui donnant une petite bourrade à l'épaule.


Polack se ressaisit intérieurement. C'était vrai, pourquoi sombrer dans le pessimisme ? Il se redressa légèrement et commença à compter en repliant ses doigts :

— Tu as raison... Soyons positifs. Il me faut un Dir issu d'une famille influente, libre de tout engagement, honnête, intègre, qui ne me répugne pas et ne me déteste pas personnellement. Ces derniers critères semblent les plus compliqués. J'ai l'impression qu'à cause de mon comportement passé, la moitié des Cadets me hait pour mon arrogance et mon snobisme, et l'autre me méprise pour avoir été trop... disons - facile. Et moi-même, je ne me souviens plus comment c'est ; je ne sais même pas si j'y prendrai plaisir !

— Oh ! ronronna Léopold avec un sourire malicieux, comme quelqu'un qui avait habilement orienté la conversation exactement où il le souhaitait. Mais selon tes critères, je vois au moins un candidat tout désigné...

Il se tourna vers Polack, passa le bras autour de ses épaules, se pencha pour mettre leurs yeux au même niveau et chuchota :

—...Moi ! Et pour découvrir si cela te plaira, il suffit de tenter l'expérience, en toute rigueur scientifique...

Il se pencha davantage vers Polack, qui fut submergé par une vague de panique soudaine. Tiraillé entre l'impulsion de s'arracher de cette étreinte pour s'enfuir et celle de s'abandonner complètement, il sentait ses pensées tourbillonner chaotiquement dans son esprit. Puis, comme par magie, le calme revint. Après tout, cette situation n'avait rien de véritablement nouveau pour ce corps, ni même pour son ancien moi qui avait connu une variété de partenaires sans jamais s'embarrasser de considérations du genre. C'était particulièrement vrai durant cette période tumultueuse de sa jeunesse où les hormones dictaient sa conduite. Comme on le répétait avec ce cynisme caractéristique dans les casernes : « C'est l'âge où t'as envie de te taper tout ce qui remue, et ce qui remue pas, tu le secoues bien, tu le fais remuer et tu le tapes quand même. »


Avec Léopold, il ne s'attendait pas à une expérience fondamentalement différente des précédentes. Ne prévoyant donc rien d'extraordinaire, rien d'inhabituel ou d'exotique, il se détendit dans les bras de son partenaire en murmurant avec une ironie à peine voilée : « Si c'est en toute rigueur scientifique… ». Percevant cette capitulation comme l'autorisation qu'il attendait, Léopold couvrit les lèvres de Polack avec les siennes... Et l'univers entier de Polack explosa violemment, se désintégrant en mille fragments incandescents.


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