LE MERCENAIRE
Dans la salle à manger, le nombre des convives se limita, au grand soulagement de Polack, à une petite dizaine de personnes tout au plus. Léopold occupait une extrémité de la table, accompagné à sa gauche par le régisseur du domaine, en vertu de son lien de parenté, tandis que Polack prenait place à sa droite. Suivait la petite Armance, escortée de sa gouvernante et de son précepteur. Mass Eustache s'installa à l'autre bout de la table, Gor et Jo complétaient la tablée en qualité d'invités.
Léopold précisa que le Chef des gardes prenait ses repas à la caserne adjacente au château, que Polack n'avait pas encore eu l'occasion de découvrir. L'intendante et l'herboriste, pour leur part, se restauraient dans les communs avec le personnel de maison.
Polack trouva les plats fades et même un peu justes en quantité. Il comprenait désormais l'appétit de Léopold pour la nourriture de l'Académie, malgré son manque de raffinement et de diversité.
Il s'interrogeait encore sur l'activité du personnel de maison, qu'il supposait nombreux étant donné la présence d'un Cuisinier en Chef et d'une Première femme de chambre — ce qui laissait présager l'existence d'un nombre convenable de simples cuisiniers et domestiques.
Pourtant, il gardait le silence. Malgré l'annonce de Léopold devant les serviteurs concernant les prérogatives de Clotaire Runs dans sa demeure, il ne se sentait pas autorisé à commencer à fouiner et se mêler de tout, du moins pas avant que sa position au sein du domaine ne soit officialisée.
Malgré l'évidente chicheté de la chaire, le repas se déroula dans une ambiance animée et somme toute agréable. Les échanges demeuraient légers, chacun s'abstenant, par un accord tacite, d'aborder des sujets plus graves que les abondantes chutes de neige qui entravaient le commerce dans la région.
Léopold narrait avec verve et esprit son quotidien à l'Académie, ponctuant ses anecdotes d'appels réguliers à Polack pour obtenir confirmation ou précision, l'intégrant ainsi habilement à la conversation générale.
Gor, quant à lui, divertissait l'assemblée par le récit de ses aventures, entrelaçant avec un art consommé fiction et réalité.
Mass ne fut pas du reste en gratifiant les convives d'un récit édifiant sur les vertus de l'hospitalité et du partage.
Polack porta une attention particulière à ce dernier. Comme Mass Nicéphore, ce personnage tenait dans le domaine un rôle de gardien des traditions, une fonction assez similaire à celle d'un prêtre dans les familles fortunées de l'histoire terrestre. Cependant, il ne percevait pas en lui cette puissance distinctive. Nicéphore dégageait une force impressionnante, son aura était intense et presque tangible, tout comme celles de Mass Hippolyte et Mass Molny, bien que ces deux derniers se consacrent davantage à la recherche.
Polack utilisa son don pour examiner Eustache plus minutieusement avec son regard spécial qui lui permettait de voir les auras des gens et des objets. Il poussa alors un soupir de soulagement : ce dernier possédait sans aucun doute quelques dons qui se manifestaient par une aura fuchsia entourant ses mains. Ce dernier parut ressentir son regard, sourit et lui adressa un clin d'œil complice.
Jo, initialement intimidé au point de rester silencieux, finit par s'enhardir et joignit allègrement sa voix et ses mots écorchés au brouhaha ambiant. Le précepteur, en entendant sa façon si particulière de s'exprimer, leva les yeux au ciel et lui proposa de se joindre aux cours dispensés à Misti Armance.
La gouvernante surveillait attentivement le comportement de sa protégée, réprimant fermement chacune de ses tentatives d'intervention. Cette attitude déplaisait à Polack; bien sûr, les enfants ne devaient pas couper la parole aux adultes, mais de là à les priver totalement du droit de s’exprimer, il y avait un gouffre.
Seul le régisseur, Maître Gnous, demeurait obstinément taciturne, relevant rarement les yeux de son assiette qu'il fixait comme si elle contenait quelque message secret. Les regards furtifs qu'il adressait occasionnellement à Polack étaient tout sauf amicaux - si ses yeux avaient été des revolvers, Polack aurait déjà succombé dix fois.
Il se demanda comment et quand il avait eu le temps de mécontenter à ce point le régisseur, avec qui il n'avait échangé que quelques paroles lors des présentations.
« Craint-il pour sa position dans la famille ? Son influence ? De devenir moins indispensable ? Pour sa place ? Si le reste du domaine est aussi mal tenu que la maison, ses inquiétudes sont fondées ! Il faut que je jette un œil dans les livres de comptes et visite le domaine à la première occasion », se promit Polack avant de reporter son attention sur les autres convives.
À la fin du dîner, malgré la fatigue de cette journée intense en événements et émotions, Polack demanda avec un sourire qu'il s'efforça de rendre chaleureux :
— Léopold, tu m'as tant vanté la richesse de ta bibliothèque. Peux-tu me la faire visiter ?
— Tu n'es pas épuisé ? Ta chambre est prête. On pourrait peut-être remettre à demain...? tenta d'esquiver Léopold.
Il avait parfaitement saisi que cette visite était un prétexte pour Polack de se retrouver en tête-à-tête et d'obtenir quelques explications.
— Non-non ! Mon très cher futur époux, je tiens absolument à la voir ce soir !
— Moi aussi je veux voir la bibteque ! Jamais vu ! intervint Jo en bâillant.
— Bibliothèque, corrigea calmement le précepteur. Je pense que la visite de la salle des classes vous conviendrait mieux pour le moment. Venez, Armance et moi allons vous y conduire.
— C'est ce que j'ai dit, la bibteque, grommela Jo qui, pourtant, entraîné par Armance heureuse de repousser l'heure du coucher, suivit le précepteur.
***
La bibliothèque était située dans la tour sud du bâtiment. Pour y accéder, il fallait emprunter un escalier en colimaçon escarpé et glissant. Lorsqu'ils franchirent enfin les portes de ce sanctuaire du savoir, Polack se sentit complètement exténué. Il se demanda s'il n'aurait pas été préférable de suggérer une visite des écuries qui, bien que peu propices pour une discussion, avaient au moins l'avantage d'être au niveau du sol.
Avec un soupir de soulagement, il s'affaissa sur un canapé disposé près d'une fenêtre. Un nuage de poussière s'éleva de l'assise, provoquant chez lui un éternuement. Léopold prit place à ses côtés, passa son bras autour de ses épaules et l'interrogea d'un ton empreint de malice :
— Alors que penses-tu de ma bibliothèque ?
Polack parcourut la pièce du regard : les étagères poussiéreuses, néanmoins richement garnies d'ouvrages divers, des tableaux aux teintes sombres dont on discernait difficilement le sujet. Les lampes dispensant un éclairage parcimonieux, l'espace dédié à la lecture comprenant un bureau à cylindre, une table basse, deux fauteuils et le canapé affaissé sur lequel ils avaient pris place.
— Impressionnante. Logée beaucoup trop haut, mais impressionnante, dit-il avec indifférence. Tu as une belle collection d'ouvrages.
Léopold soupira :
— Je doute fort que tu es venu pour admirer les livres ! Je ne sais par quoi commencer, alors, pose tes questions.
— Armance...?
— Armance... Oui, c'est elle qui t'intéresse en premier lieu...
Léopold relâcha son étreinte et se leva d'un bond. Il fit quelques pas dans la pièce, sortit et remit en place quelques livres sur l'étagère la plus proche. Puis il se rassit dans le fauteuil en face de Polack, prenant une pose qui se voulait désinvolte.
— Tu sais déjà que j'ai perdu toute ma famille...
Polack hocha la tête.
— Peu de temps après ce malheur, alors que j'errais tel un spectre dans ma demeure, ma solitude endeuillée a été brutalement interrompue. J'ai eu la surprise de voir débarquer tout un cortège : des vapautos chargés de caisses et malles, suivi d'une berline de luxe. De ce véhicule est sortie une jeune femme, suivie d'une dame d'âge mûr et d'un homme. C'était Émeline Gnous, la promise de mon défunt frère. Son cousin et sa gouvernante l'accompagnaient. J'étais si bouleversé par la disparition de mes proches que j'avais complètement oublié les fiançailles de mon frère et négligé d'informer sa famille.
Léopold passa la main dans ses cheveux et poursuivit sur un ton embarrassé :
— Ne crois pas que j'ai tout manigancé, c'était juste le concours des circonstances. Émeline est venue et s'est installée, elle ne voulait pas rentrer chez ses parents, elle s'y sentait étouffée par leur amour et les conventions qui régissent la bonne société. Je n'ai émis aucune objection. Tu n'ignores pas combien les filles sont rares dans les lignées des Dirs, et j'ai saisi ma chance : je lui ai proposé de l'épouser à la place de mon frère et la faire maîtresse de plein droit de cette demeure où elle pourrait édicter ses propres règles.
Léopold se leva de nouveau, alla vers la fenêtre et contempla un instant la noirceur derrière les carreaux. Il retourna ensuite rejoindre Polack sur le canapé, se serrant contre lui sans oser toutefois l'étreindre. Ce fut Polack qui lui passa le bras autour des épaules. Il comprenait parfaitement que Léopold n'attendait pas de réponse, mais un jugement qu'il ne se sentait pas en droit d'émettre.
— Je ne peux prétendre l'avoir aimée, poursuivit Léopold sa confession, mais elle a comblé le vide laissé par mes proches disparus. Et moi, je n'ai jamais failli à ma parole : je l'ai toujours traitée avec respect, en lui laissant la liberté d'agir comme bon lui semblait. Son cousin a pris en main la gestion de mes terres, domaine où je n'avais aucune compétence. La gouvernante d'Émeline, veillait sur cette dernière et a ensuite repris ses fonctions auprès de la petite Armance, dont la naissance coûta la vie à sa mère. Émeline, de constitution fragile, comme le sont souvent les femmes de nos familles, a vécu une grossesse éprouvante et un accouchement difficile. Consumée par la fièvre, elle n'a survécu que quelques jours à la naissance de la petite. J'ai certes fait appeler un médecin de la ville, mais bloqué en route par les intempéries, il est arrivé trop tard.
Polack écoutait ce récit, débité quasiment d’une traite sur un ton qui se voulait indifférent, avec une compassion croissante, décelant une véritable souffrance et des regrets dissimulés sous l'apparente nonchalance des mots de Léopold. Celui-ci se tut un instant, posa la main sur celle de Polack, puis continua :
— Il y a trois ans, j’ai fait ma demande à ta famille, mes motifs tu les connais déjà. Maintenant tu sais tout, et demain notre union sera un fait accompli. Il faudrait l'expliquer à Armance. Les enfants ne comprennent pas, j'ai peur que...
— Détrompe-toi, s'égaya soudainement Polack. Les enfants ont l'oreille fine et comprennent parfaitement. Ta fille m'a déjà appelé « nouvelle maman », et je ne suis pas encore certain qu'elle ne se moquait pas et ne faisait que répéter une médisance. N'aie aucun doute, elle sait exactement ce qui se passe.
***
Le matin fut extrêmement agité. Polack se fit tirer du sommeil par un domestique inconnu, qui le secouait vigoureusement tout en répétant monotonement tel un disque rayé :
— Réveillez-vous Die ! Les invités arrivent ! Réveillez-vous Die ! Les invités arrivent !
Polack ouvrit les yeux et découvrit un homme d'une quarantaine d'années, à l'allure d'un paysan en habits du dimanche, dont le visage trahissait un profond désespoir.
— Qui, diable, es-tu ? croassa Polack.
En le voyant éveillé, le serviteur le relâcha aussitôt, recula d'un bond et déclara avec un net soulagement :
— Je ne suis pas le diable, je suis Quintin, le valet ! Que les dieux des Cimes en soient loués, vous êtes réveillé !
Puis il s'inclina dans une révérence obséquieuse en prononçant, à la manière d'un majordome anglais et parfaitement incongru pour quelqu'un ressemblant à un bouseux mal dégrossi :
— Je vous prie de m'excuser, noble Die, mais je n'avais pas d'autre moyen de vous tirer de votre sommeil. Voilà une demi-heure que Dir Léopold m'a envoyé vous chercher, pour vous prier de descendre dans la salle des armes ! Les invités sont sur le point d'arriver et vous n'êtes toujours pas prêt ! J'ai préparé votre tenue...
Il désigna un ensemble de vêtements posés sur le fauteuil dans l'angle de la chambre.
— ... Je vais vous aider à vous habiller ! C'est un si grand jour !
Polack, peu habitué à recevoir de l'aide pour une affaire aussi simple que personnelle, renvoya le valet. Un geste qu'il regretta vite : la tenue comportait plusieurs éléments et s'il identifia facilement le pantalon et la chemise, le reste demeurait complètement énigmatique. Il examina l'habit sous toutes les coutures puis prit une décision drastique : il fit sa toilette, arrangea ses cheveux et revêtit son uniforme d'Académie, abandonnant l’idée de porter ce désastre baroque. Il compléta sa mise avec quelques bijoux, des chaînettes, fixa le pompeux chronodril sur sa poitrine et termina ses préparatifs en nouant une écharpe bleu ciel autour de son cou. Après un rapide examen dans le miroir, il se jugea prêt.
***
Polack déambula dans la demeure un bon quart d'heure à la recherche de la salle d'armes où il était attendu, selon les paroles de Quintin. La bâtisse était vaste, les couloirs sinueux, les escaliers nombreux. Il se sentait désorienté, s'interrogeant même si le fantôme évoqué par Armance n'était pas celui d'un invité égaré dans ce dédale et mort d'inanition.
Au moment où il se considérait irrémédiablement perdu, il entendit un brouhaha de conversations émanant d'une salle à sa droite. Il s'y dirigea et franchit résolument le seuil. Son intuition était juste : la vaste pièce aux murs ornés de diverses armes et pièces d'armures était pleine de monde. Certains visages lui étaient familiers ; d'autres lui demeuraient parfaitement inconnus. Les prévisions désolées de la petite Armance selon lesquelles les voisins ne viendraient pas à cause de la neige s'étaient révélées fausses, la curiosité constituant une motivation suffisante pour braver le mauvais temps.
À son entrée, les conversations s'interrompirent momentanément. Certains convives l'observèrent avec surprise, évaluant sa tenue nettement moins fastueuse que la leur, sa chevelure scandaleusement courte pour un Die, son apparence trop sobre et sa démarche révélant un homme sûr de lui. Sous ces regards, Polack se redressa davantage et s'avança d'un pas presque militaire vers le fond de la salle où il avait repéré Léopold en compagnie de Mass Eustache. En s'approchant, il aperçut également Armance, auparavant dissimulée par les autres invités. La petite fille portait une robe somptueuse, mais aussi noire que celle de la veille.
Il salua Léopold par une étreinte chaleureuse, ce qui suscita un reniflement dédaigneux chez le régisseur Maître Gnous qui se tenait également à proximité, mais que Polack ne remarqua pas de prime abord. Puis Polack s'inclina devant les dames, se pencha vers Armance, qui paraissait diffuser autour d'elle une aura de contrariété, et murmura sur un ton conspirateur :
— L'honorable Misti préfère-t-elle la couleur noire ?
La petite fille secoua silencieusement la tête en signe de négation.
— Non ? Dans ce cas, nous allons y remédier !
Polack retira de son cou l'écharpe bleu ciel, la plia avec soin et la noua autour de la taille de la petite, formant une élégante ceinture ornée d'un gros nœud. Il détacha ensuite quelques fines chaînettes de son vêtement dont il para la coiffure de la fillette, avant de placer le chronodril sur son corsage.
Deux exclamations s'élevèrent presque simultanément :
« C'est parfaitement inconvenant pour une orpheline », s'indigna la gouvernante, tandis qu'Armance s'écriait avec émerveillement : « C'est pour moi ? C'est beau ! »
Polack, légèrement décontenancé par l'exclamation de la gouvernante, se promit d'aborder la question de l'éducation d'Armance ultérieurement, jugeant que le moment et l'endroit ne s'y prêtaient pas. Il saisit alors la main de Léopold et, répondant à l'invitation de Mass Eustache, ils se dirigèrent vers la chapelle adjacente à la salle d'armes, le reste de l'assemblée leur emboîtant le pas.
***
La chapelle arborait un décor dépouillé, nettement plus austère que celui des sanctuaires et édifices religieux familiers à Polack. L'espace, dénué de mobilier, n'abritait qu'une sculpture évoquant subtilement un vaisseau spatial. En s'approchant, Polack constata que cette structure était évidée et garnie d'herbes desséchées diffusant une odeur de foin et d'été, ainsi que quelques bûchettes. Le lieu était un peu égayé grâce aux reflets engendrés par la clarté du pâle soleil hivernal qui filtrait à travers les vitraux colorés illustrant l'avènement des humains dans ce monde.
Mass Eustache se plaça devant le réceptacle, fit face au couple que formaient Polack et Léopold, puis éleva les bras vers la voûte. Il entama une incantation psalmodiée dans un idiome archaïque - Polack n'en saisit que quelques termes : union, divinités des Cimes, invocation. Une lueur fuchsia enveloppa les mains de Mass, cette fois-ci perceptible par tous. Mass abaissa précautionneusement les bras et posa les mains sur celles des futurs mariés en se tournant vers Léopold. Ce dernier prononça solennellement :
— Clotaire, je te prends pour époux devant les dieux des Cimes.
— Léopold, je te prends pour époux devant les dieux des Cimes, murmura Polack à son tour, mais il ressentit que ces mots ne suffisaient pas, comme si une puissance mystérieuse l'incitait à poursuivre.
Guidé par son instinct, il invoqua son pouvoir, dirigea son énergie vers leurs mains entrelacées et prononça les paroles traditionnelles des cérémonies nuptiales de sa terre natale, bien que légèrement adaptées :
— Moi, Die Clotaire Runs, je te prends pour époux, je jure devant les dieux des Cimes et face aux hommes de t'aimer, t'honorer et te chérir, dans la santé comme dans la maladie, dans l'abondance comme dans le dénuement, pour le meilleur et pour le pire... Jusqu'à ce que la mort nous sépare. J'en fais le serment devant mes ancêtres et les dieux des Cimes.
Chaque mot qu'il prononçait semblait se charger d'une puissance singulière. L'ombre majestueuse d'un grand faucon plana au-dessus de leurs têtes. La lueur qui enveloppait leurs mains s'intensifia, devenant presque tangible. Puis, sous les regards émerveillés de l'assistance, la lumière parut se cristalliser et, avec l'ultime parole de Polack, se métamorphosa en bracelets d'argent délicatement ciselés aux poignets des mariés, ornant le droit pour Léopold, le gauche pour Polack.
Un murmure d'admiration parcourut l'assemblée : « Quelle merveille ! Les dieux des Cimes ont béni cette union ! »
Polack, quant à lui, nourrissait l'intime conviction que c'était le premier de sa lignée qui leur avait rendu visite pour offrir ce présent. « Merci, Chaman », pensa Polack et ressentit en réponse comme un souffle d'air chaud qui lui ébouriffa les cheveux.
Mass Eustache s'éclaircit la gorge, brisant ainsi la magie solennelle de l'instant. Il présenta ensuite un formulaire officiel qui détonnait complètement avec l'atmosphère du lieu et déclara :
— Voilà, une bonne chose de faite. Signez ce document, jeunes gens.
Une fois que les nouveaux mariés eurent apposé leur signature, Eustache appliqua un sceau officiel sur le papier. Polack observa alors le même phénomène qu'il avait déjà vu chez Mass Molny : le document sembla se dupliquer, une version fantomatique scintilla un instant avant de s'évanouir, rejoignant vraisemblablement les archives administratives de l'état civil. L'original fut placé dans un coffret finement ciselé, immédiatement rangé dans une alcôve de la chapelle.
***
La suite de la journée se métamorphosa pour Polack en un interminable carrousel mondain, composé de félicitations, de curiosité et d'embrassades. Les invités défilaient devant lui comme des silhouettes floues, certains ne dissimulant guère leurs regards envieux qu'ils dardaient sur les bracelets nuptiaux en murmurant des paroles empreintes de fiel. D’autres paraissaient sincères dans leurs félicitations et vœux de bonheur.
Le festin de noces se déroula comme dans une brume épaisse, ne lui laissant aucun souvenir tangible. Les plats succédaient aux plats dans un ballet ininterrompu de serveurs empressés, mais tout lui semblait insipide. Si on l'avait interrogé sur ce qu'il avait mangé ou bu, il n'aurait su préciser - viande ou poisson, vin ou simple eau. Les conversations autour de lui n'étaient qu'un bourdonnement indistinct, les rires et les toasts se fondant dans une cacophonie lointaine.
Le bal qui s'ensuivit ne le captiva pas davantage, malgré l'animation qui régnait dans la salle. Les mélodies lui semblaient étranges et exotiques, les chorégraphies peu familières. L'atmosphère de la salle lui parut suffocante, l'orchestre jouait trop fort, les conversations étaient trop bruyantes, chaque son résonnant douloureusement dans sa tête. Ce fut donc avec un immense soulagement, presque une délivrance, qu'il emboîta le pas à Léopold, qui lui murmura d'un ton complice : « On leur fausse compagnie ? » en l'entraînant discrètement dans le couloir puis dans la chambre qui allait devenir la leur.
***
En refermant la porte de la chambre avec soulagement, Polack les isola du monde extérieur et se retrouva aussitôt enlacé dans les bras vigoureux de Léopold qui le serra à lui couper le souffle.
— Enfin, chuchota Léopold contre son oreille, son haleine chaude caressant sa peau comme une brise d'été. Cette journée m'a semblé interminable !
Il se pencha sur Polack en l'embrassant avec tant de fougue et de passion que ce dernier sentit le sol se dérober sous ses pieds et la terre tanguer comme un ivrogne un soir de fête. Ses lèvres avides cherchaient les siennes avec une urgence presque douloureuse.
Poussant doucement Polack vers le lit, Léopold l'aida à se dévêtir, ses doigts habiles défaisant chaque bouton avec une impatience à peine contenue. Ses lèvres brûlantes effleurèrent le cou du jeune homme, chassant toute pensée superflue. Le monde extérieur n'existait plus.
Polack ressentait les douces vagues de chaleur émanant de Léopold et peinait à retenir ses gémissements qui montaient du plus profond de son être. Son corps se dissolvait sous ces caresses passionnées, et tous ses doutes et incertitudes s'évanouirent. L'aura de Léopold était si intense, si pleine d'amour, qu'elle enveloppait Polack, le submergeant de sensations inconnues, étranges mais divinement exquises.
Polack lutta brièvement pour la domination, cherchant à reprendre le contrôle de cette danse intime. Mais céda face à l'ardeur de son partenaire dévoré par le désir, haletant, en sueur, enflammé par la passion. Jamais il n'aurait imaginé trouver tant de plaisir dans cette reddition volontaire.
Après, ils restèrent longtemps étendus enlacés, reprenant difficilement leurs esprits dans le silence complice de la nuit.
— Tout va bien ? demanda Léopold en frottant le nez contre la joue de Polack.
Tout allait merveilleusement bien, et Polack s'endormit, bercé par la respiration régulière de son époux, avant d'être tiré du sommeil à l'aube, beaucoup trop tôt à son goût, par un cri strident venant du couloir.