LE MERCENAIRE
Polack fut arraché de son sommeil, bien trop tôt à son goût, par un cri strident et le fracas de porcelaine brisée provenant du couloir. Il ne fut pas le seul à être réveillé : Léopold bondit du lit comme propulsé par un ressort. Sans perdre un instant et sous les yeux ébahis de Polack, il extirpa un sabre de sous le matelas et deux pistolets à poudre noire de sous l'oreiller. Il lança l’un des pistolets à Polack.
« Nous avons dormi, et pas seulement dormi, sur tout un arsenal », médita fugacement ce dernier.
— J'espère que tu sais t'en servir ! cria Léopold en se précipitant vers la porte sans prendre le temps de s'habiller. Suis-moi !
— Bien sûr que je sais m'en servir ! Tu ne vas quand même pas sortir comme ça ! Couvre ton cul au moins, bon sang ! s'exclama Polack à son tour, lui lançant un pantalon qui traînait près du lit.
— Face au danger, ma nudité est le cadet de mes soucis ! Dépêche-toi ! Reste derrière moi et n'en bouge pas !
Il quitta la chambre précipitamment. Malgré l'urgence, Polack avait pris quelques secondes pour enfiler le pantalon refusé par Léopold, tout en s’écriant :
— À vos ordres, mon général, je reste dans votre sillage !
Puis il ronchonna, presque inaudible :
— Je n’en bougerai pas d'un pouce. Je commence à te connaître : Un pas à droite, un pas à gauche — évasion, saut sur place — tentative de s'envoler.
Polack étreignit fermement le pistolet. Certes, il maîtrisait son maniement, comme celui de toute arme à feu. Mais cette antique pétoire lui semblait peu fiable. Il aurait préféré avoir son yatagan sous la main. Trop tard. Il regretta fugacement de n'avoir pas pris le temps d'extraire son yatagan de ses bagages.
Instinctivement, il fléchit à plusieurs reprises les doigts comme pour saisir la garde d'une épée, songeant : « Ah ! Si seulement... ! » Sa réflexion demeura inachevée lorsqu'il ressentit un impact contre sa paume. Stupéfait, il découvrit qu'il serrait dans la main gauche son fidèle yatagan qui était venu à lui, répondant à son appel inconscient.
Assurément, cette arme recelait encore nombre de mystères. Pour l’instant, il n’avait guère le loisir de s’en étonner. Il devait se hâter.
Ainsi paré, il s'empressa de rejoindre Léopold dans le couloir, où il le vit penché au-dessus d'une servante échevelée, dont le tablier était de guingois et le visage marqué d'une terreur manifeste, qui persistait à pousser des cris telle une sirène de pompier. Elle était assise au milieu d'une mare d’infusion, entourée d'éclats de vaisselle et de mets éparpillés, destinés vraisemblablement à leur petit-déjeuner.
— Arrête ce vacarme et réponds !
Léopold la secoua sans ménagement.
— Aaaaah ! Je l'ai vu, comme vous je vois ! Énorme, barbu ! C'est hanté ! Je le saaaavais ! Je rentre chez moi !
— Je n'y comprends rien ! s'énerva Léopold. Qui hante quoi, et pourquoi mon repas est par terre ?
Polack posa sa main sur l'épaule de Léopold dans un geste apaisant, puis il lui tendit son pistolet et le yatagan :
— Va t'habiller et range cet arsenal, tu vois bien qu'aucun danger immédiat ne nous menace. En attendant je vais tenter de tirer ça au clair…
Le péril semblait passé. Léopold obtempéra et s'engouffra dans la chambre. Polack avait raison : se promener avec pour uniques vêtements le sabre et le pistolet n'était guère avisé, une entorse aux convenances qu'aucune urgence ne justifiait désormais.
Polack, quant à lui, aida ensuite la femme à se remettre debout, lui tapota doucement la main et demanda avec bienveillance :
— Allons, ma fille, qu'avez-vous vu ?
La servante renifla, essuya son nez avec sa manche et répondit avec un peu plus de cohérence :
— Je venais vous apporter votre déjeuner. Et j'ai vu, juste à côté de votre chambre, un homme énorme et barbu qui tripotait la serrure ! J'ai hurlé, il m'a bousculée, je suis tombée, il s'est enfui, puis a traversé le mur ! C'est le fantôme du Barbare du Noooooord !
La voix de la malheureuse devint stridente, et elle termina sans aucune logique :
— Il vaaaaa tous nous massacrer ! Je veux paaar...
Pour mettre un terme à la crise d'hystérie qui se dessinait, ce fut Polack qui, cette fois-ci, la secoua avant de déclarer avec fermeté :
— Arrêtez ces sornettes ! Les fantômes sont incapables de pousser et de faire tomber qui que ce soit ! Je suis convaincu que c'était une personne bien vivante !
— Mais il a passé à travers le mur ! Comment ?
— Voilà précisément ce que nous allons découvrir ! trancha Léopold en les rejoignant. Un passage dissimulé peut-être. Pourtant, je connais ma demeure comme mes dix doigts, même mieux, et je n'en ai jamais eu vent.
Il poussa légèrement Polack en direction de la chambre :
— Mais avant toute recherche, nous allons manger un morceau ! Clotaire, enfile au moins une chemise. Personnellement, ça ne me dérange pas que tu te balades simplement en pantalon, mais tu risques d'embarrasser les dames et de me donner des idées…
***
Après un petit déjeuner pris à la hâte, les deux détectives improvisés se retrouvèrent littéralement au pied du mur. Léopold pria la servante de lui indiquer avec précision l'endroit où le présumé fantôme avait traversé la paroi. Ils examinaient désormais minutieusement la surface, sans déceler quoi que ce soit de singulier.
Polack ausculta soigneusement toute la surface, mais aucun endroit ne résonnait différemment. Il poursuivit son inspection un peu plus loin, sans constater de particularité notable. Alors qu'il atteignait presque l'extrémité du couloir et s'apprêtait à renoncer, il perçut enfin que le son de la percussion devenait plus distinct, comme si un espace vide se dissimulait derrière le panneau mural.
— Ici, murmura-t-il.
Léopold le rejoignit sans tarder :
— Pourquoi chuchotes-tu ? C'est ici, dis-tu ?
Il tapa fort sur le tronçon indiqué, sans obtenir de résultat significatif. Puis il arracha la tapisserie défraîchie qui était supposée embellir la maçonnerie et examina méticuleusement chaque pierre. Deux d'entre elles, situées à un mètre cinquante du sol et distantes d'un mètre l'une de l'autre, semblaient d'une teinte plus claire. Léopold appuya dessus et... rien ne se produisit. Il poussa avec plus d'insistance, puis pressa chacune alternativement. D'abord de droite à gauche, puis dans le sens inverse. Toujours aucun effet, néanmoins il lui sembla percevoir un léger cliquetis lors de la dernière combinaison.
Polack, qui tenait la tenture arrachée, fut soudain frappé par une intuition. Il inspecta l'immonde torchon et prononça songeusement :
— Si tu veux cacher une chose, mets-la bien en vue... Appuie donc sur la pierre gauche, puis tire sur la droite et après pousse les deux en même temps.
Léopold s'exécuta. Il exerça une pression sur la pierre de gauche qui s'enfonça légèrement avec un déclic à peine audible, puis tira avec effort sur celle de droite, en se cassant les ongles au passage. La pierre émergea du mur de quelques millimètres, accompagnée du son caractéristique d'un mécanisme de serrurerie. Lorsqu'il appuya simultanément sur les deux pierres il eut la surprise de voir une section du mur se rétracter, dévoilant un passage étroit et plongé dans l'obscurité.
— Comment ?
— Sur ce chiffon bouffé par les mites, expliqua Polack en agitant la tapisserie et soulevant un nuage de poussière, figure, si je ne me trompe pas, un guerrier arborant un étendard portant la devise : « De la main gauche tu donnes, de la droite tu prends, des deux tu repousses. » Un mode d'emploi parfaitement clair !
Puis il ajouta presque sans transition :
— Allons voir où ça mène ?
— Pas sans préparation. Il nous faut au moins une torche.
Une demi-heure plus tard, munis d'une torche et d'une corde, chaudement vêtus, car un courant d'air glacial se faisait nettement sentir depuis l'ouverture, les explorateurs s'engagèrent dans le passage. Ils découvrirent un escalier en colimaçon aux marches usées qui s'enfonçait abruptement dans l'obscurité.
Ils l'empruntèrent avec précaution : vingt-cinq marches, puis cinquante. À la soixantième, la descente s'acheva et un étroit corridor aux parois de moellons grisâtres s'offrit à leur vue. Après une centaine de pas, le courant d'air devint plus vif, presque mordant, et les ténèbres moins opaques. Il leur sembla même distinguer une lueur pâle au loin.
Les aventuriers accélérèrent leur cadence et, à peine un quart d'heure plus tard, ils surgirent du souterrain. Éblouis par la luminosité pourtant modeste du soleil hivernal, ils durent cligner des paupières à plusieurs reprises, leurs yeux s'étant habitués à l'obscurité de la galerie souterraine. Ils constatèrent qu'ils se trouvaient bien au-delà des murailles du domaine, à l'orée de la forêt immaculée dont les branches ployaient sous le poids de la neige. Le sol disparaissait également sous une épaisse couche neigeuse. Comme aucune précipitation n'était tombée depuis la veille, ils purent observer distinctement un chapelet d'empreintes laissées par d'imposantes bottes, partant de l'issue du passage et s'enfonçant dans les profondeurs du bois.
— Notre « fantôme » est manifestement passé par là. Et il est assez réel pour laisser des traces. Je déteste qu'on entre chez moi comme dans un moulin. Je vais placer un garde ici. J’espère que ce passage est le seul, grommela Léopold.
— À ta place je ne l'espérerais même pas ! Ton château me paraît très ancien et à cette époque...
Polack eut l'intention de désigner l'édifice du doigt avec une certaine désinvolture, mais lorsqu'il pivota, il resta littéralement figé, saisi par la magnificence qui se déploya devant ses yeux. Il était parvenu au domaine durant la nuit, puis plusieurs événements s'étaient succédé : le dîner, les présentations, la cérémonie nuptiale, la réception et la traversée précipitée du souterrain. Ce qui ne lui laissait pas vraiment le temps de faire connaissance avec les lieux. C'était donc véritablement la première occasion qu'il avait d'admirer la résidence depuis l'extérieur, et elle s'avérait somptueuse.
« C'est splendide et pourtant cela me rappelle quelque chose ! Mais, évidemment ! » pensa-t-il. Le bâtiment ressemblait énormément aux Maisons Fortes du Périgord, plus précisément celle de Reignac. L'une de ses parois était formée par le versant de la montagne dans lequel il s'enchâssait d'un tiers, comme si la nature elle-même avait participé à sa création. Les murailles étaient édifiées en pierre ocre, accentuant ainsi la similitude avec les édifices médiévaux de Dordogne.
Mais, contrairement aux demeures périgourdines moyenâgeuses, la façade était percée d'amples ouvertures vitrées pour pallier l'obscurité de la face opposée. Ces baies offraient une vue imprenable sur la vallée en contrebas et baignaient l'intérieur d'une lumière généreuse. « Cet édifice est un véritable non-sens défensif ! », cette idée traversa l'esprit de Polack, tout du moins sa partie qui n'était pas béate d'admiration. « Quoique cette entorse aux principes militaires doive avoir une explication ».
Effectivement, la position du fortin s'avérait particulièrement avantageuse. Aux yeux de Polack, elle frôlait la perfection. Une façade s'intégrait harmonieusement dans la montagne, le reste étant protégé par un rempart entouré d'un fossé. Ce dernier, au lieu d'être rempli d'eau qui risquerait de geler dans ce climat rigoureux, était hérissé de pieux acérés taillés en pointe. Le passage souterrain qu’ils venaient d’emprunter était assez profond pour passer en dessous.
Un unique chemin sinueux menait vers un pont-levis massif, doté d'une herse aux barreaux robustes. Le flanc nord des fortifications jouxtait la forêt dense, la face sud ne présentait que de la roche nue et un abîme naturel vertigineux, rendant toute approche par ce côté pratiquement impossible pour quiconque ne possédant pas des ailes.
— Quelle merveille !
— Je suis ravi que ta nouvelle maison te plaise ! Maintenant rentrons, je vais rassembler mes hommes et nous allons faire une battue ! Toi...
— Moi, je viens avec vous !
— Il n’en est pas question !
— Je te rappelle que je suis un Cadet de l'Académie Militaire et un homme tout comme toi, alors je ne vais pas rester avec les femmes et les enfants, quand...
Léopold se tourna vers Polack et prononça fermement en plissant les yeux :
— Tu vas rester, c'est une décision rationnelle. Tu ne connais pas la région et tu ne nous seras d'aucune utilité dans ces bois. En revanche, j'ai besoin de quelqu'un capable d'orchestrer la défense de la demeure, des femmes et des enfants que tu viens justement d'évoquer, si la propriété était assaillie durant notre absence. Tu es un Cadet et tu en as amplement les compétences.
Il rebroussa résolument chemin et s'engouffra de nouveau dans le souterrain, Polack dans son sillage, tout en continuant de parler :
— Si tu n'étais pas là, je serais contraint de laisser le commandant de la garnison pour assurer la défense. Maintenant je peux l'amener avec moi, et lui, il connaît cette forêt comme sa poche.
Polack, bien qu'il doutât de la sincérité des arguments avancés, n'eut d'autre choix que de se résigner, ce qui ne l'empêcha nullement de bougonner durant l'intégralité du parcours :
— Mais bien sûr, un choix logique... Et la marmotte, elle met le chocolat dans le papier-alu… (1)
— Qu'est-ce que tu racontes ? C'est quoi ce dialecte étrange ?
Léopold se retourna en le contemplant avec perplexité, et Polack réalisa avec effroi que la dernière phrase, il l'avait prononcée en français. Il tenta alors de se justifier :
— Des sons sans un sens particulier, juste pour râler !
— Je ne te crois pas, mais on en parlera plus tard.
Ils émergèrent dans le couloir où avait commencé leur périple. Soudain, Polack s'immobilisa, une idée incongrue lui traversant l'esprit : un énorme barbu, cela lui rappelait quelque chose. Il avait l'intuition de savoir qui c'était, mais pour l'instant, il allait le garder pour lui.
Note :
- Et la marmotte, elle met le chocolat dans le papier-alu - Cette expression provient d'une publicité pour le chocolat Milka, devenue si célèbre qu'elle a acquis un statut quasi proverbial.