LE MERCENAIRE
Chapitre 34 : Les affaires domestiques
3567 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 14/02/2026 10:52
Dès leur émergence du souterrain, Léopold déploya une activité frénétique, quoique parfaitement ordonnée et méthodique. Il convoqua sa garde, exposa la mission en quelques phrases concises, commanda les provisions pour deux journées auprès des cuisines, et transmit ses ultimes directives à son personnel. Il précisa qu'en son absence, Polack assumerait la gouvernance du domaine et de la maisonnée. Puis il prit ce dernier à part :
— Je ne compte pas rester loin de toi trop longtemps. Je pourchasserai notre « fantôme » durant une journée, pas davantage. Après ce délai, si je ne l'attrape pas, je tournerai bride. Je te confie donc les lieux pour deux jours tout au plus.
Puis il attira Polack contre lui, le serra dans ses bras et chuchota presque inaudiblement :
— Tu me manques déjà ! Je ne tiendrai pas plus de deux jours loin de toi ! J'avais élaboré des plans pour cet après-midi et cette nuit, qui sont maintenant compromis. Dans ces plans il y avait la porte de notre chambre verrouillée, notre lit et ta chemise et ton pantalon suspendus au lustre, car ils n'auraient rien à faire sur ton corps...
Polack, sous ce murmure chaleureux et intime, sentit ses genoux fléchir. Puis les paroles d'une chanson lui traversèrent l'esprit avec une pointe de perfidie, le dégrisant quelque peu : « Et tout là-haut fiers comme un drapeau, flottaient ta chemise, ta jupe et tes bas ». (1)
Il étouffa donc un ricanement incongru en pareilles circonstances et rendit son étreinte à Léopold, avant de l'embrasser avec fougue, leurs langues s'entrelaçant dans cette danse éternelle et sensuelle commune à tous les mondes et univers. Ils relâchèrent ensuite leur étreinte et reculèrent simultanément, rouges, échevelés, le souffle court.
— Reviens vite ! J'ai hâte de mettre tes plans à exécution !
— Ah ! À propos des plans... Non-non, pas ceux auxquels tu penses, coquin ! Ceux-là, nous en parlerons et les mettrons en œuvre à mon retour.
Léopold soupira et reprit avec beaucoup plus de sérieux :
— Je parle des plans beaucoup plus terre à terre. Il y a quelque chose que tu dois absolument faire, et le plus tôt sera le mieux, en fait dès maintenant. Je voulais m'en charger personnellement, mais les circonstances...
Léopold essaya d'afficher un air contrit, n'y réussit pas et plaça assez brusquement dans les mains de Polack deux feuillets couverts de son écriture ferme et serrée.
— Bref, tu vas voir Mass Eustache, demande-lui d'activer le Translateur....
Face à l'expression interrogative qui apparut sur le visage de son partenaire, il s'arrêta, esquissa un geste comme s'il traçait une forme ovale dans l'air, puis reprit :
— Il t'expliquera mieux que moi. Donc il active le Translateur et transmet ces deux courriers à Mistresse Linx. La première lettre...
Léopold désigna l'un des feuillets.
— ... c'est la demande d'entamer les démarches de déclaration de la prise sous ma main de ton domaine. Tu sais bien qu'il faut agir rapidement avant que ta famille n'apprenne ta majorité et notre union.
Polack ouvrit la bouche s'apprêtant à intervenir.
— Non, ne m'interrompe pas, tu me feras perdre le fil.
Il reprit, martelant chaque mot :
— Donc, si on ne se dépêche pas, ton oncle te donnera juste une dot, il faut le prendre de vitesse. Je demande également à Mistresse d'envoyer le faire-part de notre mariage - c'est le deuxième feuillet - à ton oncle par le moyen le plus lent possible. Pour qu’il soit averti de ce fait après le passage légal de domaine des Runs sous ma tutelle.
— Et ne pas l'avertir du tout ?
— Si une contestation survient - et je suis certain que ce sera le cas - ne pas l'informer, jouerait contre nous. Je compte sur toi.
Il l'étreignit une dernière fois puis, sans ajouter un mot, quitta la pièce.
***
Malgré l'insistance de Léopold, Polack ne s'empressa pas de partir en visite chez Mass Eustache. Il ignorait d'ailleurs complètement où se trouvait ce gentleman. Il résolut donc de conjuguer cette recherche avec une inspection sommaire de la demeure.
Il commença la révision par les extérieurs et les communs. La caserne, où il se rendit en premier, présentait une tenue irréprochable, empreinte d'une rigueur toute militaire. Il n'y trouva rien à redire.
À proximité de ces locaux, légèrement en retrait, se situait l'atelier-garage. Polack fut agréablement surpris en y découvrant deux vapautos : l'une, presque aussi grande qu'un semi-remorque et garnie d'un plateau, était manifestement dédiée au transport de marchandises, tandis que l'autre arborait davantage l'allure d'un bolide sportif.
Dans un recoin reposait une motovap, accompagnée de deux engins qu'il identifia comme une variante de motoneiges. Ici également, tout paraissait ordonné, des vapautos jusqu'au plus modeste des tournevis.
Polack était littéralement fasciné par les motoneiges. Il n'en avait encore jamais vu dans cet univers et il brûlait d'envie de faire un tour avec l'une de ces machines, sur la plaine enneigée au loin ou dans la forêt toute proche. En se promettant d'entraîner Léopold un de ces jours en promenade, juchés sur une de ces machines, il se dirigea vers les écuries. À quelques pas de sa destination, il entendit la voix courroucée de Jo. Polack, intrigué de découvrir ce qui avait pu susciter la colère de son joyeux camarade, pressa le pas et se glissa discrètement, presque sur la pointe des pieds, dans l'enceinte.
Il aurait pu s'abstenir de cette précaution, car les deux antagonistes qui s'affrontaient ne prêtaient aucune attention à leur environnement. Une scène quasi surréaliste s'offrit à ses yeux : Joseph, droit comme un I, les joues en feu, une main posée sur sa hanche et l'autre pointant un doigt vengeur dans le torse d'un gaillard bien plus gros et plus imposant que lui, le réprimandait avec véhémence – et, fait remarquable, sans écorcher la moindre syllabe.
Le tableau était d'une drôlerie incommensurable : Joseph, à peine âgé de seize ans, face au palefrenier, manifestement deux fois plus âgé, deux fois plus grand et plus corpulent que lui. « Laurel et Hardy » (2), l'analogie s'imposa immédiatement à l'esprit de Polack qui réprima un petit rire et prêta l’oreille à leur échange.
— Ce n'est pas une écurie, c'est une porcherie ! s'époumonait Jo.
— Mais... Mais !
— Il n'y a pas de «mais » qui tiennent ! La paille des box n'était pas changée ! La viande dans les mangeoires n'a de viande que le nom ! Ce ne sont que des abats avariés et des os !
— Mais, le Maître Gnous ne nous accorde pas les fonds qu'il faut … bêla le Hardi du duo comique.
— Et pour un peu d'eau propre dans l'abreuvoir, il en faut des fonds aussi ? beugla Jo en trépignant presque de colère. Et la noble monture volante de Die ? Elle n'a pas droit au moins à un peu de paille et de boustifaille ?
« Oh, voilà que brave Kamelio vient d'être promu ! De la monstruosité vers la noble monture volante ! Quelle évolution vertigineuse ! » pensa Polack avec amusement.
— Mais, le Maître Gnous n'a pas donné d'instructions, et je n'ai rien pour nourrir...
« Maître Gnous, tiens donc... »
— Je ne veux plus entendre tes « Mais », sinon... sinon...
Jo agita ses poings d'une façon fort comique devant le visage de cette montagne d'homme qu'était le palefrenier. Ce dernier commençait à rougir et à serrer les poings à son tour. Polack toussota, jugeant opportun d'intervenir avant que son brave petit lad ne se retrouve réduit en bouillie.
— Que se passe-t-il ici ? s'enquit-il.
— Ce Chef de mes deux...
— Jo ! Surveille ton vocabulaire !
Jo essaya d'afficher une expression embarrassée, mais n'y réussissant pas, il continua :
— Ce Chef Palefrenier ne fait pas bien le boulot ! Les chevaux sont pas étrillés, pas bien nourris, pas bien logés et votre chère et brave monture volante, notre adorable Kamelio, n'a même pas cela ! Il n'a rien — rien de chez rien !
— Je constate, Jo, que non seulement tu sais t'exprimer presque correctement, mais tu maîtrises aussi mieux que certains la gestion des écuries ! déclara Polack en jetant un regard vers le Palefrenier. Joseph ! Je te désigne aujourd'hui comme superviseur de cet endroit et t'en confie la gestion ! Montre-toi à la hauteur ! termina-t-il pompeusement.
Puis il se tourna vers l'opposant de Jo :
— Toi ! Comment t'appelles-tu déjà..?
— Justin, noble Die.
— Toi, Justin, c'est avec Joseph, ici présent, que tu dois voir tout ce qui touche aux chevaux et autres montures ! C’est compris ?
Jo se gonfla de fierté d'être jugé digne d'une telle mission.
— Mais, Maître Gnous..., tenta Justin.
— Maître Gnous, j'en fais mon affaire !
Sur ces mots, d'une démarche quasiment royale, Polack quitta les écuries en laissant à Jo le soin de continuer à brimer le pauvre Justin.
***
Polack poursuivit son inspection par la maison à proprement parler. Son humeur, initialement teintée d'amusement, se transforma rapidement en un désir ardent d'infliger le bien et commettre la justice, évoluant successivement de la simple consternation à la colère, puis à une fureur manifeste. S'il avait été un dragon, des volutes de fumée et des gerbes de flammes se seraient échappées de ses naseaux.
L'intendante, préposée notamment à la gestion des provisions, confessa que les celliers étaient pratiquement dépourvus de victuailles. Sa seule justification : « Maître Gnous n'a pas...»
La Première femme de chambre, chargée de superviser et d'orchestrer le travail de ses subalternes, reconnut qu'il ne lui restait que deux femmes de charge, les autres ayant été congédiées par Maître Gnous dans un souci d'économie.
« À trois, dans une telle bâtisse, que voulez-vous qu'on fasse ? »
Le Cuisinier en Chef confirma que les provisions se raréfiaient progressivement et que leur qualité se détériorait de façon constante. Car Maître Gnous...
Le Valet en Chef, Quintin, que Polack connaissait déjà, n'était en réalité que le chef de lui-même, car aucun autre valet ne figurait plus dans la domesticité. Évidemment par le souci d'économie prôné par Maître Gnous.
Avant même d'avoir achevé l'inspection complète des lieux, Polack se trouvait dans un état de rage meurtrière. Rien ne marchait comme il l'aurait fallu, et à chaque recoin résonnait invariablement la même excuse, le même refrain obsédant, la même complainte inlassable : Maître Gnous, Maître Gnous, Maître Gnous...
Comment le propriétaire d'un domaine aussi vaste, comprenant des champs, des fermes, un petit bourg et un élevage des bêtes à laine, pouvait-il se retrouver dans un tel état de dénuement ? Même si l'entretien d'une unité de gardes pouvait s'avérer particulièrement onéreux, Polack savait, grâce à ses cours à l'Académie, que le trésor royal octroyait des subsides au Dir des domaines frontaliers pour la protection de ses confins.
La question de savoir pourquoi Léopold n'y avait pas mis de l'ordre, Polack se promit de la lui poser à son retour. Puis il se rappela que Léopold lui avait avoué ne rien comprendre à la gestion du domaine et qu'il s'en remettrait entièrement à son époux pour cette tâche.
Polack prit donc le problème à bras-le-corps, convoqua l'ensemble du personnel et distribua ses directives. Il enjoignit aux femmes de chambre de nettoyer au minimum une salle à manger, la salle de classe et les chambres occupées de cette imposante demeure, tout en condamnant les pièces inoccupées. À l'intendante, il donna l'ordre formel de prélever toutes les provisions disponibles dans les réserves et de les faire acheminer vers les cuisines. Au cuisinier, il donna l'instruction de prévoir des menus équilibrés et de faire un effort sur la qualité.
Face à la complainte unanime « Et le Maître Gnous ? », il offrit la même réponse qu'au palefrenier Justin : « J'en fais mon affaire ! » Et pour battre le fer pendant qu'il était chaud, il s'empressa de partir à la recherche de ce dernier, avec la ferme intention de lui réclamer des explications et les livres de comptes. La nécessité impérieuse de rencontrer Mass Eustache s'effaça alors complètement de son esprit.
Polack sortit de la salle où s'était tenue la petite réunion, fulminant encore de colère. Il arpenta d'un pas rapide le couloir, passa devant plusieurs bifurcations et portes, avant de se rendre compte qu'il ignorait où nichait Maître Gnous. Il s'arrêta, s'apprêtant à rebrousser chemin, quand il entendit des voix qu'il reconnut immédiatement : celle, grondante, de la gouvernante Mistresse Églantine, et celle, joyeuse, de la petite Armance.
« Mais c'est parfait ! Chasseur à l'affût, gibier au-devant ! Je ferai d'une pierre deux coups… »
Dès que Polack les aperçut au bout du couloir, il s'accroupit et ouvrit les bras. En le voyant, Armance poussa un cri de triomphe et s'élança pour se jeter à son cou.
— Bonjour, trésor ! murmura-t-il à son oreille.
Puis il se redressa et salua avec cérémonie par un « Je vous souhaite le bonjour, Mistresse » la gouvernante qui s'empressait vers eux, le souffle court après un déplacement si rapide.
— J'ai une faveur à vous demander, poursuivit-il, pourriez-vous avec Armance m'accompagner jusqu'au cabinet de Maître Gnous ?
— Mais c'est à l'autre bout...
— Une petite promenade ensemble nous permettra de discuter un peu, car nous avons quelques points à éclaircir.
Sans attendre de réponse, il saisit fermement la main de la fillette et s'engagea avec détermination dans le corridor, prenant la direction de droite.
— Pas par là ! siffla entre les dents la gouvernante. D'accord, je vous accompagne !
***
La marche pour rejoindre le bureau de Maître Gnous s'avéra effectivement longue. Il avait établi son lieu de travail dans la tourelle la plus au sud. Pour y accéder, il fallait traverser toute la demeure et gravir d'innombrables escaliers, dont le dernier, en colimaçon, était assez vertigineux. C'était à se demander s'il n'avait pas installé son refuge à cet endroit précisément pour limiter au maximum les visites des importuns et leurs potentielles doléances.
Polack disposa donc d'un temps suffisant pour interroger la gouvernante. Il apprit avec consternation que dans les familles aristocratiques du Nord, la tradition exigeait que les jeunes filles fussent éduquées dans la plus stricte rigueur : les teintes vives des vêtements se voyaient proscrites par les convenances, et il était inconcevable qu'une enfant puisse courir, s'exprimer durant les repas, élever la voix ou manifester son affection en se jetant dans les bras de ses parents.
— Et dans cette maison, c'était toujours ainsi !
La dernière assertion fut énoncée par Mistresse Églantine avec une réprobation évidente. « Vous transgressez ces règles à chaque instant », semblait écrit sur son visage.
Polack s'arrêta net en plein milieu d'un couloir et prononça fermement :
— Désolé. À présent, cette maison est mienne ! Et c'est moi qui vais édicter les règles. Que cela plaise ou non ! Je proscris les teintes sombres dans la garde-robe de la petite Misti.
Il porta son regard sur Armance, lui sourit, ébouriffa légèrement ses cheveux.
— Je l'autorise à parler à table sans couper la parole aux adultes, naturellement. De courir, jouer et s'amuser, à condition qu'elle s'applique dans ses études avec le précepteur.
Polack termina en faisant un clin d'œil à la fillette, qui avait laissé échapper un petit rire incrédule.
— Et j'exige qu'elle se jette dans mes bras à chaque fois qu'elle en a envie !
La gouvernante parut saisie de stupéfaction, ouvrant et refermant la bouche, incapable de formuler le moindre mot face à des allégations d'une telle audace.
— Et si ceci ne vous convient pas, vous avez mon approbation pour chercher une autre place !
Puis, Polack se tourna vers la fillette qui l'observait avec adoration.
— Misti Armance, quelles couleurs préférez-vous ?
— Rouge, rose et vert... chuchota-t-elle comme si elle n'osait y croire.
— Alors à la première occasion nous nous occuperons de votre garde-robe ! Et je vous garantis qu'elle sera très colorée !
La bouche d'Armance forma un O presque parfait. Elle esquissa un mouvement vers Polack, puis sembla se ressaisir, recula d'un pas et exécuta une révérence protocolaire avant de prononcer, en articulant chaque mot avec une précision méticuleuse :
— Je vous remercie, noble Die, pour votre sollicitude !
Mais sous le regard amusé de Polack qui lui tendait de nouveau les bras, elle s'élança vers lui avec un cri de guerre :
— Des robes, hein ? Promis ? Monstre du placard, qui s'en dédit ! Une rouge, une rose... !
— Et une verte ! Des robes, des manteaux, des écharpes également ! Et monstron, qui s'en dédit, conclut Polack en riant.
Au même moment, Mistresse Églantine retrouva ses esprits et sa capacité à parler.
— Je vais réfléchir à votre proposition et je vous remercie de votre approbation ! articula-t-elle sèchement. Sur ce, permettez-nous de vous quitter. Vous êtes presque à destination — le bureau de Maître Gnous se trouve juste en haut de ces marches.
Elle désigna un petit escalier plutôt abrupt au fond du couloir, prit Armance par la main, fit demi-tour et s'éloigna, l'air profondément offensé. La fillette, emportée dans son sillage, se retourna à plusieurs reprises en faisant des grimaces qui devaient soit représenter le monstre du placard, soit exprimer des excuses navrées. Polack eut du mal à en comprendre la signification, mais il y répondit tout de même par un sourire complice.
Puis il gravit les quelques degrés qui le séparaient du bureau de Maître Gnous. Il frappa à la porte et, après un "Entrez" peu avenant, l'ouvrit, franchit le seuil et pénétra dans une petite pièce circulaire qui épousait parfaitement la forme de la tourelle où elle se nichait. Elle était meublée spartiatement : simplement une imposante armoire, un fauteuil et un vaste bureau derrière lequel siégeait le Régisseur. Ce dernier se redressa légèrement de son siège, puis s'adressa à son visiteur d'un ton cordial, contredit par l'expression glaciale de son regard.
— Die Runs ! Quelle agréable surprise ! À quoi dois-je l'honneur...?
Polack inclina très légèrement la tête dans un semblant de salutation :
— Maître Gnous !
Puis sans y être invité, il s'assit sur un tabouret trouvé près du mur, qu'il rapprocha de la table.
— Conformément aux prérogatives que m'avait confiées mon époux, j'effectue aujourd'hui l'inspection de la tenue de la maisonnée.
Il se redressa et martella :
— Et j'ai constaté son affligeant état, qui serait dû à l'insuffisance des ressources. Les revenus du domaine ne permettraient pas d'assurer son entretien. Je souhaiterais donc vérifier si la gestion des terres, qui devraient être de bon rapport, est pertinente. Dans un premier temps, avant de visiter le domaine, je voudrais voir les livres de comptes. Pouvez-vous me les montrer ?
Le Régisseur écouta cette diatribe, extérieurement impassible, mais un observateur attentif aurait pu discerner ses mains posées sur le bureau crispées en poings, son regard glacial aux paupières mi-closes et ses lèvres fines si serrées qu'elles en devenaient exsangues. Il parut devoir fournir un effort considérable pour desserrer les mâchoires et prononcer un unique mot :
— Non !
— Pourquoi ? s'enquit Polack, affectant l'air d'un ingénu surpris.
— Je ne suis pas un simple serviteur en ces lieux ! J'appartiens par alliance à la famille Ostrand ! Une seule personne est habilitée à me demander des comptes, c'est le seigneur du domaine, Dir Ostrand ! S'il me commande expressément de vous remettre les registres comptables et même de vous confier la gestion du domaine, je m'y plierai, mais pas avant !
Il se leva, fit face à Polack et termina sèchement en désignant la porte :
— J'ai du travail ! Si vous voulez bien m'excuser, mon bon Die...
Polack tourna les talons et quitta la pièce, accompagné d'un murmure à peine perceptible qu'il saisit néanmoins :
« Maudit parvenu...»
Polack quitta le bureau, refermant tout doucement la porte afin d'éviter qu'elle ne claque et ne trahisse ainsi l'état de fureur qui l'habitait. Il descendit les marches machinalement, parcourut des couloirs et des passages, des espaces plus ou moins bien éclairés, sans prêter attention à l'endroit où ses pas le menaient.
À un moment donné, il crut entendre des bruits de pas derrière lui. Il se retourna mais n'aperçut personne et poursuivit sa déambulation. En d'autres circonstances, lorsque la colère n’aurait pas obscurci son jugement, il aurait scruté le couloir et même fait appel à son don, mais pas cette fois-ci.
Il avança encore de quelques pas puis ressentit comme un léger souffle sur sa nuque. Il voulut faire volte-face, mais n'en eut guère le temps. Un violent coup à la tête obscurcit sa vision et les ténèbres l'engloutirent.
Note :
- Paroles tirées de la chanson C'est toujours comme ça la première fois de Serge Lama. (1970).
- Laurel et Hardy - le nom d'un duo comique du cinéma constitué en 1927 et formé par les acteurs Stan Laurel et Oliver Hardy.