LE MERCENAIRE
Polack avança encore de quelques pas dans le couloir, puis ressentit comme un léger souffle sur sa nuque. Il voulut faire volte-face, mais n'en eut guère le temps. Un violent coup à la tête obscurcit sa vision et les ténèbres l'engloutirent.
L'obscurité se dissipa et, sans réelle surprise, il constata qu'il se trouvait à nouveau dans la maison de la Mère. Tout y demeurait inchangé, conforme à ses souvenirs : la table en bois brut, le samovar diffusant sa douce chaleur et le parfum délicat du thé fraîchement infusé, relevé d'une subtile acidité des baies forestières.
Autour de la table étaient installés Anastazy et Chaman, mais contrairement à toute attente, ce n'étaient pas des tasses qui se dressaient devant eux. Non ; entre eux reposait un échiquier, la partie semblait sur le point de débuter. Grand-père leva son regard sur lui et s'exprima d'une voix empreinte de lassitude :
— Encore toi !
Polack soupira, souleva les épaules d'un geste de parfaite désolation :
— J'ai pas fait exprès ! J'ai pas pu...
— Ton sempiternel "J'ai pas pu", s'emporta soudain Anastazy. Si cette fois-ci tu avales ta chique - comment on le dit déjà ? - Si tu passes l'arme à gauche, si tu rends ton dernier souffle, si tu calanches, si tu claques, si tu casses ta pipe...
— Si tu avales ton bulletin de naissance... compléta Chaman, provoquant une dissonance cognitive par cette réplique fort incongrue pour un personnage coiffé de plumes et vêtu des peaux des bêtes.
— Bref, si tu trépasses, je t'assure que pour ta prochaine réincarnation ce sera en reptile intelligent de l'Alpha du Centaure ! Tu couveras des œufs et nous, nous serons tranquilles pour un bon moment ! termina le grand-père.
— Et sans avalage du bulletin ? s'enquit Polack avec espoir, puis les mots se pressèrent dans sa bouche : Léopold, Armance, Jo et même le vieux Gor, ils ont tous besoin de moi ! Il me reste tant à faire ! Se débrouiller avec le domaine... Les domaines, si on compte celui des Runs... Merde, Maître Eustache, je l'avais oublié ! Récupérer la Sphère des Possibles. Et peut-être même sauver le monde, qui sait !
Polack arpenta nerveusement la pièce avant de s'immobiliser devant une petite fenêtre donnant sur la pommeraie, où il aperçut la Mère en train d'arroser un jeune plant d'arbre.
— Cela ne dépend pas de nous... Mais de toi, et de la puissance des liens que tu tisses avec ton nouvel univers. Je constate, d’ailleurs, qu'ils commencent à se consolider. Tu t’enracines dans ce monde. Peux-tu satisfaire la curiosité du vieil homme : est-ce que tu te considères maintenant comme Clotaire ?
Polack fut déconcerté par cette question. Il ne se l'était jamais posée auparavant — se considérait-il comme Polack ou Clotaire désormais ? Quelle que soit son apparence, il restait fondamentalement lui-même à l'intérieur. Enfin, il l'espérait. Néanmoins cela méritait réflexion, et son aïeul attendait sa réponse. Alors lentement, en soupesant chaque terme, car il lui semblait que cela avait une importance cruciale, il parla et les mots jaillirent spontanément, comme s'il annonçait une évidence :
— Non, je considère Clotaire comme un petit frère, ou même comme un fils... Il pourrait l'être vu son âge. Mais sans aucun doute, je me sens être un Runs, un véritable héritier de la lignée Runs.
— Polack Runs, dans ce cas ?
Il marqua une pause avant de répondre :
— Pas vraiment. Jean Runs me conviendrait mieux...
Anastazy éclata d'un rire joyeux en frappant ses mains contre ses cuisses, tandis que Chaman accompagnait cette hilarité d'un léger roulement de tambour.
— Je suis heureux qu'enfin tu acceptes ce prénom que tes parents t'ont donné à ta naissance plutôt que ce surnom ridicule ! Jean, c'est pourtant joli ! Tu ne le trouves plus aussi niais et démodé maintenant ? Tu as cessé de l'associer au Jeannot le Benêt des contes ? Voilà qui est parfait ! Alors, ton nouveau monde te retiendra, bien sûr si le guérisseur ne tarde pas trop ! En attendant, viens ici, « Sauveur des mondes »...
Anastazy tapota le banc à côté de lui :
— ...et aide-moi à prendre ma revanche ! Chaman, ce vieux débris antique a déjà remporté une partie !
Polack s'approcha de la table, enjamba le banc et prit place à la droite de son grand-père.
— La Mère plante un nouvel arbre ? s'enquit-il, non par réel intérêt, mais simplement pour éviter que le silence ne s'installe.
Anastazy adopta une expression énigmatique :
— Non, ce n'est pas elle qui l'avait planté ! Elle ne fait qu'en prendre soin, jusqu'à ce que toi, tu prennes la relève ! Et puis assez bavardé, ces échecs n'attendent pas, et le moment le plus propice pour entamer cette partie est arrivé !
Polack examina l'échiquier et aperçut l'un des pions se métamorphoser en une figurine étrangement semblable à La Sphère des Possibles. Il s'en saisit et le déplaça de E2 à E4, inaugurant la partie de façon classique, la seule d'ailleurs dont il se souvenait, n'étant pas un passionné de ce jeu.
Chaman esquissa un large sourire et répondit tout aussi conventionnellement par C7 à C5. Au passage, son pion prit l'apparence d'un grand barbu présentant une certaine ressemblance avec le secrétaire disparu du Chef Elvis.
Polack tendit la main vers l'échiquier, mais Anastazy lui asséna une légère tape :
— Non, l'instant propice est révolu, les étoiles ne sont plus favorables et la Sphère a pivoté sur elle-même ! Pour le coup suivant, il nous faudra patienter !
Soudain, Polack ressentit un violent mal de tête accompagné d’une nausée. Sa vision se brouilla. Ses convives et tout son entourage semblèrent perdre de leur consistance. Il eut même l'impression d'apercevoir à travers, un tout autre lieu — une chambre plongée dans la pénombre, uniquement éclairée par une petite lampe de chevet.
Il se vit étendu sur un lit et crut même distinguer Léopold penché sur lui avec inquiétude, ce qui était parfaitement impossible, ce dernier étant parti en mission de reconnaissance.
« Faites quelque chose, Maître ! » implorait-il presque.
La maison de la Mère retrouva momentanément sa tangibilité. Anastazy étreignit brièvement Polack en murmurant : « À toi de jouer, garnement, n’oublie pas E2-E4 ! Et que je ne te revois plus par ici ! »
Le tambour du Chaman résonna et Polack ouvrit les yeux, se découvrant effectivement allongé dans un lit. À ses côtés se tenait Léopold, d'une pâleur cadavérique, mais également la petite Armance en pleurs, Maître Eustache, le vieux Gor, l'herboriste et un personnage à l'apparence si conventionnelle de magicien, presque merlinesque, que Polack aurait éclaté de rire s'il n'avait pas été affligé d'une si atroce migraine.
— Vous avez repris conscience, c'est parfait ! prononça ce dernier. N'essayez pas de parler, de bouger et même de penser ! Avec une telle commotion, il vaut mieux dormir !
Le personnage effectua des passes au-dessus de la tête de Polack, qui sentit ses paupières s'alourdir et ses yeux se fermer. La dernière chose qu'il entendit en sombrant dans le sommeil fut :
— Je doute qu'il ait une commotion, il n'y a rien dans sa tête à commotionner, prononcée par la voix de Léopold où la désapprobation se mêlait au soulagement.
« Il me semble que j'ai déjà entendu cela quelque part », fut sa dernière pensée consciente, avant qu'il ne plonge dans un rêve, assez délirant, tout en demeurant certain qu'il s'agissait d'un rêve, rien qu'un rêve.
Son délire ne présentait aucune structure cohérente. Par instants, il se voyait voler sur le dos de Kamelio, traversant des cieux aux teintes impossibles, puis couvant des œufs dans une caverne aux parois en pierres violettes qui semblaient pulser d'une lumière intérieure. Un premier œuf se brisa, laissant apparaître Armance, vêtue d'une robe rose ornée d'une ceinture rouge. Puis un second se fissura, et Polack distingua une petite main pâle émergeant par l'ouverture.
Il n'eut guère le loisir d'identifier qui tentait d'en sortir, lorsque la gigantesque Sphère des Possibles, tournoyant avec un vrombissement évoquant celui d'une ligne électrique à haute tension, occupa tout son champ de vision. Des filaments lumineux s'en échappaient, formant des arabesques hypnotiques autour de lui. Il se débattit avec frénésie, et... bascula hors du lit, le choc le ramenant à la réalité.
***
Léopold, assoupi dans un fauteuil près du lit, fut brusquement tiré de son sommeil par le bruit de la chute. Il battit des paupières plusieurs fois pour chasser sa torpeur. Puis aperçut Polack allongé au sol, empêtré dans les draps. Sans dire un mot, il se redressa, l'aida à se dégager et à regagner le lit. Ce n'est qu'une fois son compagnon confortablement installé qu'il desserra ses lèvres si crispées qu'elles en étaient devenues livides :
— Mon très cher époux ! Quelle joie de te voir reprendre conscience et même assez alerte pour essayer de te carapater ! J'attends tes explications !
Polack tenta de parler, mais sa bouche et sa gorge étaient si sèches qu'il parvint uniquement à coasser :
— À boire !
Un verre rempli d'un liquide blanchâtre apparut comme par magie devant son nez. Léopold, avec une sollicitude contrastant avec ses paroles abruptes, lui offrit son assistance pour se redresser, le maintint par les épaules et l'aida à boire. Ce n'était pas de l'eau, mais une boisson fraîche, légèrement acidulée qui étanchait parfaitement sa soif tout en rendant à ses cordes vocales leur élasticité et par là même l'usage de la parole. Usage que Polack mit aussitôt à profit :
— Merci ! Il m'est arrivé quoi au juste ?
— Au juste ? Un coup sur le crâne qui a failli t'envoyer bouffer l'herbe par la racine ! Je peux savoir ce que tu foutais dans l'aile désaffectée ? Personne n'y va jamais ! Tu es né coiffé qu'Armance, en se cachant de sa gouvernante dans ce couloir, t'avait vu. D'ailleurs, il faudrait que je lui parle de sa conduite. Mistresse Églantine l'exige...
Léopold se frotta le visage pour dissiper les derniers vestiges de sommeil :
— Bref, tu as eu de la chance qu'elle t'ait trouvé avant que…
— ...Je n'avale mon bulletin de naissance ? compléta Polack.
— Si tu arrives à blaguer, alors ta tête va mieux ! J'avais bien dit au Maître Guérisseur que tu n'avais rien là-dedans à commotionner !
— Je ne connais pas encore ton château pour savoir ce qui est désaffecté ! s'exclama Polack avec indignation. Je sortais de chez Maître Gnous. J’étais furieux ! Je suis persuadé que c'est lui qui m'a infligé cette « caresse » sur le haut du crâne !
— Ah ! C'est Maître Gnous...! Ben, voyons ! Il n'a jamais fait de mal à une mouche ! D'ailleurs il s'est plaint de toi ! Il faut que tu saches qu'il a toute ma confiance !
— Mal placée ! murmura Polack d'une voix à peine audible.
— C'est un membre de la famille ! De plus, jamais il ne ferait quoi que ce soit qui puisse nuire à sa nièce qu'il adore !
— Pourquoi refuse-t-il alors avec tant d'obstination de me montrer les comptes ?
— Pour lui, c'est une insulte. Il m'a confié que si j'insiste, il te les présentera et te cédera même toute la gestion du domaine par la même occasion. Car après un tel ordre, il ne resterait pas un jour de plus sous mon toit... Souhaites-tu vraiment te consacrer dès maintenant à cette tâche si accaparante qu'elle ne te laissera plus de temps pour rien d'autre ?
Polack secoua la tête avec terreur en imaginant ce qu'impliquerait une telle responsabilité.
— Tu vois bien ! Et je suis convaincu que mon Régisseur n'y est pour rien !
Léopold effleura la bosse qui s'était formée sur la tête de Polack.
— Tu pourrais aussi bien accuser l'ensemble de la domesticité que tu as complètement chamboulé. Les communs bourdonnent comme un nid de frelons !
— La maison est très mal tenue !
— Et c'est dans tes prérogatives d'y mettre de l'ordre, je n'ai rien à redire ! Quant à ton coup sur la tête, je soupçonne davantage notre « fantôme ».
— Ainsi, tu soupçonnes davantage le fantôme qui s'est éclipsé que le régisseur présent ! Quelle logique remarquable..., railla Polack. J'en déduis que tu ne l'as pas retrouvé...
Léopold répondit, s'étonnant que ce soit lui qui se sente contraint de rendre des comptes au lieu d'entendre les justifications de son époux, passant ainsi du rôle d'accusateur à celui d'accusé :
— Non ! Nous l'avons poursuivi sur une dizaine de kilomètres, puis en plein milieu de nulle part, les traces se sont évanouies, comme si sa présence s'était effacée de la trame même de la réalité.
Ces mots suscitèrent une véritable avalanche d'associations chez Polack - réalité, trame, présence, effacé, La Sphère des Possibles. Il amorça un mouvement pour se lever, conscient que le temps pressait, que le jeu avait commencé et que le prochain coup lui incombait.
— Et où penses-tu aller ainsi ? demanda Léopold avec un sourire d'alligator qui n'augurait rien de bon. Le Guérisseur a prescrit le repos au lit pour encore deux jours au moins, et je te garantis que tu resteras couché, de gré ou de force !
Polack, se remémorant que selon La Fontaine « La raison du plus fort est toujours la meilleure », n'eut d'autre alternative que de se soumettre, d'autant qu'il ressentait déjà revenir des vertiges et que ses forces paraissaient l'abandonner. Il se laissa retomber sur les oreillers tout en se promettant de s'occuper de la Sphère, du fantôme et... de Maître Gnous dans les plus brefs délais.