LE MERCENAIRE
Chapitre 36 : Les fantômes ne dorment jamais
2914 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 28/02/2026 10:44
Polack demeura alité durant les deux journées prescrites, une situation qui, bien que peu contraignante, s'avérait plutôt ennuyeuse, en dépit d'une présence constante d'au moins une personne à son chevet. Léopold, affairé à consolider la protection de sa propriété, le retrouvait pour les nuits qu'ils passaient étroitement enlacés, s'abstenant toutefois de toute autre intimité - car il craignait qu'une activité trop intense ne soit préjudiciable au cerveau traumatisé de son conjoint. Pour cette même raison, redoutant que des émotions excessives puissent s'avérer néfastes, il s'abstenait de relater à Polack les événements qui se déroulaient au sein du domaine.
La seule information qu'il consentit à partager concernait les courriers adressés à Mistresse Linx, et uniquement pour épargner des soucis inutiles à sa matière grise déjà malmenée :
— T'inquiète ! J'ai tout fait, et même reçu la confirmation de sa part qu'elle prend l'affaire en main, avec un ajout manuscrit sur le formulaire - je la cite : « Cela va vous coûter bonbon, mes tourtereaux ! La note suit.»
Fort heureusement, plusieurs personnes se succédaient au chevet de Polack durant la journée, l'abreuvant des commérages et des nouvelles, petites et grandes. Jo raconta qu'il avait remis de l'ordre dans les écuries, mais qu'il continuait de veiller au grain car « le gros Justin n'a aucune intitive ». Le vieux Gor confia qu'il était en train de fabriquer, avec le concours du mécano, un nouvel appareil de haute technologie et : « la production de ce que vous savez va bientôt reprendre ». L'herboriste Ninele, respectant les recommandations des guérisseurs de ne point surcharger l'esprit du convalescent, se contenta de lui faire la lecture de quelques pages d'un roman sentimental. Même Armance faisait son apparition, hélas accompagnée par la gouvernante qui, les lèvres pincées, ne l'autorisait qu'à s'enquérir de la santé de Noble Die.
Le deuxième jour de confinement de Polack, la fillette parvint à se soustraire à cette surveillance constante. Avec une habileté digne d'un véritable ninja, elle se glissa dans la chambre. Elle y entra sur la pointe des pieds et examina les environs, constatant avec un soulagement manifeste que c'était au tour de Jo de veiller le patient. D'un doigt posé sur ses lèvres, elle lui fit signe de se taire.
Puis, prenant de l'élan, elle sauta sur le lit et s'abattit de tout son poids - loin d'être insignifiant - sur Polack. Celui-ci eut à peine le temps de protéger son « bien le plus précieux », essentiel à ses futures chances de paternité, en le couvrant rapidement de ses mains.
Puis Armance, semblant se rappeler les bonnes manières, libéra Polack, au grand soulagement de ce dernier. Elle mit les pieds à terre et exécuta une révérence en minaudant :
— Je viens m'enquérir de votre état de santé, mon bon Die. J'ose espérer que votre rétablissement progresse et que votre indisposition ne nous privera pas trop longtemps de votre précieuse compagnie.
Et sans la moindre interruption, elle poursuivit en prenant place sur le rebord du lit :
— Tu sais, j'ai dit à papa que tu es d'accord pour les nouvelles robes, et papa il a dit que le temps est bizarre et les routes sont impraticables...
Le dernier mot elle l'articula syllabe par syllabe, puis continua presque sans reprendre son souffle :
— Mais comme tu l'as autorisé, alors il m'a permis choisir dans les robes de maman à la réserve et Ninele, elle sait pas seulement faire des tisanes beurk, mais aussi coudre ! Alors elle me fera une robe en velours rose avec...
— Une ceinture rouge, compléta Polack en se rappelant son rêve.
— Tu le savais, c'est pas du jeu ! se renfrogna Armance.
— Non, trésor, mais avec le rose, le rouge va à merveille, facile !
— Et puis, tu sais ce que j'ai trouvé à la réserve ? Toute une malle des anciens vêtements à papa, tu sais, quand il était comme moi. Plein de pantalons, chemises à dentelles, des vestes avec des chaînettes et même des bas avec de gros rubans ! Juste ma taille, mais gouvernante dit « Non ! ».
Elle prononça ce "non" en imitant parfaitement le ton sec et maniéré de Mistresse Églantine.
— Mais toi, tu me permets, hein ?
Elle esquissa une moue suppliante, papillonna des cils et joignit ses mains en une prière silencieuse. Polack sourit face à cette tentative candide et gauche de l'attendrir et le faire fléchir, lui ébouriffa les cheveux et déclara :
— Je vais y réfléchir et en discuter avec ton père. Je crois que tu ne pourras pas porter des vêtements de garçon ni à table, ni en classe, mais pour jouer, c'est négociable. Il me semble que pour courir, un pantalon est plus convenable qu'une jupe que tu remontes jusqu'aux fesses. Non, ne proteste pas, je t'ai vu faire.
L'échange, qui divertit Polack tout en lui collant une légère migraine, fut interrompu par l'arrivée de Mass Guérisseur venu examiner son patient.
Ce dernier, que Polack surnommait en son for intérieur Merlin par association d'idées, mit promptement tout le monde à la porte. Aussi bien Armance, malgré sa tentative de se faire toute petite et de se fondre dans le décor, que Jo qui se retira sans protester, reconnaissant l'autorité légitime de ce personnage.
Puis, il procéda à un examen en passant les mains au-dessus du corps de son patient sans jamais l'effleurer, et, pour finir, concentra son attention sur sa tête. Polack, en affinant sa perception, put observer les fils de teintes variées, principalement verte et dorée, se déployer, l'envelopper, vibrer, évoluant d'un vert terne à un vert éclatant. Le Guérisseur secoua ensuite les mains à la façon des magnétiseurs, qui prétendaient ainsi se défaire des émanations de la maladie. Polack vit les fils s'en détacher et se dissiper dans l'atmosphère.
— Bien, jeune homme, je vous déclare guéri et en bonne santé outrageante. Aucune séquelle, une chance ! Par précaution, gardez le lit jusqu'à demain matin. Je vais en aviser votre époux.
Et sans rien ajouter, ce curieux personnage quitta la pièce.
« Ni bonjour, ni au revoir ! Ma bonne santé l'outrage ! Quel énergumène ! Mais il connaît sa partition ! » pensa Polack avec un certain amusement.
Fort de son expérience de sa vie antérieure, il était familier avec cette catégorie de praticiens qui ne voyaient pas l'individu au-delà de sa pathologie.
***
Polack s'éveilla et la première chose qui s'offrit à sa vue fut sa chemise oscillant doucement sur le lustre au-dessus de lui. Il s'étira et esquissa un sourire de satisfaction, semblable à celui d'un chat ayant savouré un bol entier de crème fraîche, et assuré d'en obtenir davantage en quantité généreuse. La nuit précédente, Léopold avait concrétisé tous ses plans et projets — la chemise flottant tel un étendard victorieux en constituait la preuve manifeste.
Même un léger inconfort aux reins qui tiraillaient et des ligaments qui protestaient — Léopold l'ayant ployé selon des postures diverses et variées durant la nuit — n'avait pas altéré son humeur rayonnante. Il se tourna pour gratifier ce dernier d'un baiser reconnaissant, et peut-être de quelque chose de plus plaisant, mais fut surpris de le découvrir dressé sur le lit, le corps tendu comme un arc, un pistolet fermement tenu dans la main, qu'il pointait en direction de la porte avec une concentration absolue.
Polack suivit des yeux la trajectoire de l'arme vers la porte et son cœur rata un battement. Son sourire s'évanouit instantanément, le personnage qui était figé sur le seuil, il ne s'attendait pas à le revoir si tôt, et encore moins dans de telles circonstances.
Le dos plaqué contre le battant, les mains levées en l'air en signe de reddition, se tenait le secrétaire regretté du Chef Elvis.
Polack serra sous la couverture sa main droite à plusieurs reprises, invoquant mentalement son fidèle yatagan, qui ne manqua pas de se manifester en heurtant douloureusement ses phalanges au passage.
— Octave ! Octave Tan ! Quelle rencontre ! Quelle surprise ! Vous ici !
Léopold sifflait tel un reptile venimeux, parvenant à être si intimidant que son intonation pouvait glacer le sang même aux âmes les plus intrépides.
— Vous nous traquez ! D'abord cette tentative, juste après nos noces, de forcer la serrure de notre chambre, puis ce coup à la tête qui a failli être fatal à Clotaire, et maintenant vous venez nous menacer jusque dans notre lit !
À chaque élément de son énumération, Léopold haussait le timbre de sa voix, jusqu'à vociférer au dernier mot sans abandonner son ton sifflant — une prouesse remarquable en soi.
Octave, c'était bien lui, comme Polack le soupçonnait depuis qu'il avait entendu la description du fantôme par la bonne. Il ne paraissait pas particulièrement intimidé :
— Cadet Léopold...
— Dir Ostrand !
— Dir Ostrand, reprit Octave d'une voix apaisante, je n'ai pas d'arme et je vais tout vous expliquer. Si vous acceptiez de baisser votre pistolet, je serais plus tranquille. Un doigt qui tremble, une émotion... Un accident arrive si vite !
— Ma main ne tremble jamais, marmonna Léopold, tout en abaissant légèrement son arme. Bon... Expliquez-moi d'abord pourquoi vous avez assommé Clotaire.
Sans vraiment baisser les bras, Octave réussit l'exploit d'indiquer d'un mouvement de tête le fauteuil près de la fenêtre :
— Ce n'était pas moi, bien que cela me soit difficile à prouver. Mais puis-je m'installer dans ce fauteuil ? Notre conversation risque de durer un moment !
Léopold, les yeux rivés sur Maître Tan, dit à Polack :
— Clotaire, vérifie que notre hôte imprévu n'a ni arme, ni artefact sur lui.
Polack cacha son yatagan sous la couverture puis s'exécuta, pas sans s'être enveloppé auparavant d'un drap comme d'une toge. Il fouilla leur invité avec la rudesse d'un policier face à un suspect. Rien ! Dans sa poche, il ne découvrit qu'une petite pyramide bleue.
Polack la fit tournoyer entre ses doigts. L’objet lui évoquait, à bien des égards, les artefacts qu’il avait vus dans la chambre que le secrétaire occupait à l'Académie : conçus pour dissiper l'empreinte éthérée des précédents résidents.
— Attention, jeune homme ! C'est fragile ! s'exclama Tan en amorçant un mouvement pour récupérer l’objet.
Polack recula aussitôt et s’adossa contre le mur, hors de portée de leur prisonnier, en cessant toutefois de manipuler la pyramide. Sa posture paraissait désinvolte, mais à l'intérieur, il était comme un ressort comprimé, prêt à se détendre au moindre signe de danger.
Octave interrompit son geste. Il présenta ses paumes ouvertes, en signe d’apaisement, à Léopold qui braquait de nouveau son arme dans sa direction. Les mots se bousculaient dans sa bouche :
— Ce n'est pas un artefact dangereux ! Ce n'est que la pyramide du cercle du silence, je ne voudrais pas que notre conversation soit entendue. Les murs ont des oreilles, rattachés souvent à des têtes mal intentionnées. Sa portée est limitée, dix mètres tout au plus et elle couvre uniquement les conversations à voix normale. Un coup de feu ou un cri passerait outre. Vous permettez que je l'active ?
En voyant que Polack ne se pressait pas de lui rendre l'artefact, il précisa :
— Ou faites-le vous-même. Les caractéristiques de ce jouet sont gravées sur sa base. Il suffit de faire pivoter le sommet de la pyramide, un tour complet — vingt minutes de fonctionnement.
Polack retourna l'objet et remarqua effectivement une série de chiffres et de lettres : 10 M, 40 D et 20 M. L’inscription qu'il déchiffra comme dix mètres, quarante décibels, vingt minutes. Ses connaissances de sa vie antérieure lui soufflaient que quarante décibels correspondaient au volume d'une conversation normale. Il acquiesça donc et tourna le haut de la pyramide.
Octave soupira avec soulagement, baissa les bras et s'étira pour détendre ses muscles ankylosés par la posture inconfortable. Sans attendre l'autorisation, il se dirigea vers le fauteuil où il s'installa, toujours sous la menace de l'arme de Léopold.
— Maintenant nous pouvons discuter ! Jeune Dir, abaissez votre arme, ce que j’ai à vous révéler prendra du temps. Votre bras risque de se raidir !
— Mon bras, c'est mon affaire ! Assez tergiversé, expliquez-vous ! Et vous avez intérêt à être convaincant !
Octave se tourna vers la fenêtre, contempla un instant le paysage à travers les vitres, un sourire empreint de nostalgie sur le visage.
— Je connais parfaitement cette demeure et ces terres. J'ai passé tant de moments à jouer dans cette cour...
Il désigna la fenêtre d’un geste de tête.
— ...J’ai parcouru ces murs d'enceinte un nombre incalculable de fois... Je suis né et j'ai grandi ici, ma mère servait comme intendante du château au temps de votre grand-père.
Octave souffla sur le carreau et dessina avec le doigt dans la buée que s'y forma une tête ronde et souriante.
— J'avais exactement le même âge que votre défunt père, le seul autre enfant habitant en ces lieux. Naturellement, une amitié s'est tissée entre nous.
Il ajouta un corps schématique à son dessin :
— En observant cette relation, le vieux Dir avait, sans vraiment m'affectionner, au moins reconnu mon existence. Je participais aux mêmes jeux et recevais la même éducation que l'héritier, une véritable chance pour le fils d'une simple employée. Avec votre père...
L'ex-secrétaire compléta son dessin par des bras et des jambes, juste des traits, fit un clin d'œil à ce dessin, puis l'effaça d'un geste décidé et se tourna vers Léopold.
— Avec votre père, nous avons fait les quatre cents coups ensemble ! Lorsque nos leçons ont abordé l'architecture des fortifications et l'existence de passages secrets, nous nous sommes lancés à la recherche de ces couloirs cachés, explorant le château des combles jusqu'aux caves.
Octave sourit au rappel de ces souvenirs.
— Et nous avons finalement découvert la porte du chevalier. Oui, c'est bien ce passage que vous faites surveiller maintenant. « Octo », me disait-il...
Léopold reposa son arme :
— Alors, vous êtes cet ami d'enfance dont mon père parlait si chaleureusement ? Je me souviens, il évoquait souvent ses facéties en compagnie de ce diable d'Octo ! Donc ce passage, vous l'avez découvert encore enfant...
— Oui, et le second, que je viens d'utiliser, plus tard, quand j'étais garde du domaine.
Devant l'air étonné de Léopold, Tan hocha la tête d'un air entendu :
— Ne soyez pas si surpris, jeune Dir ! Comme je vous l'ai déjà dit, le vieux Dir, votre grand-père, s'est impliqué dans mon destin. À mes quinze ans, il m'a envoyé étudier à l'Académie militaire. Je lui serai éternellement reconnaissant pour cela ! Après ma formation, c'était tout naturel de revenir et prendre le poste dans la garnison.
Octave tapota pensivement l'accoudoir du fauteuil du bout des doigts, dans un rythme qui rappelait une marche militaire.
— Je n'ai pas renoué avec votre père, il était déjà marié, bientôt papa et se préparait à gérer le domaine. Je doute même qu'il m'ait reconnu après tant d'années... La vie était simple. Une routine. Entre les rondes, les entraînements et les missions extérieures, j'avais tout de même pas mal de temps libre.
Octave se voûta, passant la main sur son visage d'un air fatigué :
— Alors pour m'occuper, je me suis adonné à cette passion de mon enfance, la recherche de passages secrets, mais cette fois de façon méthodique en analysant l'épaisseur des murs, les dimensions des pièces... Et finalement, j'en ai découvert un nouveau.
Polack écoutait ces révélations avec un intérêt croissant, mêlé d'une forte suspicion. Contrairement à Léopold qui s'était laissé convaincre par la simple évocation du surnom affectueux de Maître Tan, il demeurait bien plus sceptique. Ce surnom pouvait avoir été entendu n'importe où par leur visiteur - ce n'était pas particulièrement confidentiel. De plus, Polack n'avait toujours pas compris comment un simple garde avait pu devenir d'abord aide de camp, puis secrétaire du Chef Elvis. Et cela n'expliquait pas non plus sa participation dans le rapt de la Sphère des Possibles. Non, positivement, il était même prêt à s'exclamer à l'instar de Stanislavski, devant le mauvais jeu des acteurs : « Je n'y crois pas ! ». Il retourna donc nonchalamment au lit et rapprocha son yatagan dissimulé sous les couvertures.
— Je vous montrerai ce passage qui mène jusqu'au sommet de la montagne contre laquelle s'appuie votre château, poursuivait Octave, semblant ignorer les mouvements de Polack.
— Très bien, la question des passages est suffisamment claire, à présent...
Ce que Léopold voulut demander ensuite demeura un mystère, car leur conversation fut coupée par le bruit de la canonnade, lointain néanmoins puissant.
Note :
- Stanislavski - Comédien, metteur en scène et professeur d'art dramatique russe puis soviétique. (1863 - 1938).