LE MERCENAIRE
Chapitre 37 : Tous les avenirs à la fois
2001 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 07/03/2026 10:58
Le grondement de la canonnade lointaine, suffisamment puissant toutefois pour traverser le cercle de silence, vint troubler la quiétude toute relative de l'instant. Si Léopold affichait une contenance sereine et détendue, Polack, en revanche, demeurait tendu comme un arc. Dissimulé sous les couvertures, il étreignait fermement la poignée de son yatagan.
Léopold déposa son pistolet sur le lit, bondit sur ses pieds et entreprit de se vêtir, sans précipitation mais avec la même célérité qu'à la caserne — quarante-cinq secondes en tout. Il se tourna vers Polack et constata que ce dernier n'avait pas esquissé le moindre mouvement pour s’habiller. Au contraire, il s'était emparé du pistolet et le pointait sur Octave avec une expression concentrée et peu amène : yeux plissés, sourcils froncés, lèvres pincées en une ligne fine.
— Qu'est-ce que tu fous ? Tu n'entends pas les canons ? Grouille-toi ! hurla presque Léopold.
— Je ne suis pas sourd, je les entends très bien ! Les canons sont une menace lointaine, alors que notre très cher Octo se trouve juste à deux mètres de nous ! Je préfère l'avoir à l'œil !
Polack tendit l'arme à Léopold :
— Te voilà prêt ! Surveille-le pendant que je m'habille !
Octave dévisagea Polack avec une stupéfaction inscrite en majuscules sur sa figure. Il n'aurait pas été plus abasourdi si la table de chevet s'était soudain mise à parler et à donner des instructions :
— Vous ne me faites pas confiance, mon garçon ?...
Polack bondit comme si une guêpe l'avait piqué aux fesses :
— Vos garçons, mon cher Octo, vous les trouverez dans un bordel !
Polack adopta un tutoiement méprisant et un ton hautain :
— Pour toi, c'est Die Runs, ou bien Die Runs-Ostrand, et pas autrement ! Et non, je n'ai aucune confiance en toi ! Tu as dérobé la Sphère, déserté ton poste, tu te balades ici comme si tu étais chez toi... Alors non, je ne te fais absolument pas confiance !
Il acheva de s'habiller, compléta sa tenue en ajoutant le ceinturon avec le yatagan et se tourna vers Léopold :
— Je suis prêt ! Enferme notre invité quelque part, il doit sûrement avoir des cachots ici... Et allons voir...
— Non ! cria Octave, avant de déverser des phrases presque incohérentes : Vous voulez ma mort ? La Sphère — j'étais contraint, on m'a fait chanter ! J'ai laissé des indices pour vous mon gar... pour vous, Die Runs, je connais vos capacités ! Je me suis même rendu chez la Mistresse Linx ! Je savais que vous deux suivriez cette piste ! La Sphère, elle tourne, elle tourne, je le ressens !
Polack vacilla, il sentit également que le temps, la matière et le monde éthéré s'étaient mis en mouvement — une rotation contrainte, le destin en pleine métamorphose, et les salves d'artillerie n'étaient que les prémices de ce changement. L'univers tournoya, ouvrit ses bras à son Vedoun, et Polack s'affaissa sur le sol, en proie à une vision. La dernière sensation qu'il éprouva fut celle des bras de Léopold qui le rattrapaient et amortissaient sa chute.
Polack se retrouve dans un non-endroit et non-temps. Il flotte en dehors de la grille des coordonnées, suspendu dans un vide qui transcende toute notion spatiale connue. Il est à la fois le témoin et la Sphère elle-même, incarnant tous les présents, tous les passés et tous les avenirs possibles, comme si sa conscience s'était dilatée pour embrasser l'infini des réalités.
Polack — La Sphère — pivote, actionnée par une main invisible. Elle déchire la trame des événements avec une violence silencieuse, modifie les paramètres établis de ce qui devait être. Et Polack — témoin impuissant — contemple ce changement avec une fascination mêlée d'horreur. Le ciel autrefois ensoleillé s'obscurcit progressivement sous l'amoncellement de nuages menaçants, une tempête inhabituelle pour la saison gronde, ses échos résonnants comme un présage funeste. Les dirigeables transportant les contingents royaux en renfort se voient contraints de rester au sol, prisonniers des éléments déchaînés.
Les troupes de l'Empereur prennent d'assaut le fort qui se trouve non loin du domaine. Elles massacrent sans distinction les habitants qui avaient cherché refuge derrière ses murs et hissent le drapeau impérial sur la plus haute tour, symbole d'une victoire sanglante. Cela est déjà arrivé dans cette nouvelle trame temporelle, en se figeant dans l'immuable - il est trop tard pour agir, trop tard pour changer ce qui a été réécrit.
Toutefois, Polack envisage brièvement de prendre les gardes et de voler à leur secours, avant d'écarter cette idée avec amertume. S'il s'engage dans cette voie, il voit clairement au bout leur retour après une tentative infructueuse de libérer le fort, découvrant un Domaine Ostrand ravagé jusqu'aux fondations, tous ses habitants massacrés sans distinction. L'Empire, après tout, ne fait jamais aucune concession et n'accorde sa miséricorde à personne, pas même aux enfants !
L'autre option — ne pas partir — ne change en rien à l'image de désolation finale. Elle l'aggrave même considérablement : aux corps sans vie des occupants du château s'ajoutent ceux des gardes, de Léopold et de Polack lui-même. Cependant, étrangement, les dépouilles des gardes ne présentent aucune lésion visible, aucune marque de violence. Ils paraissent simplement plongés dans un profond sommeil, mais aucun souffle, même infime, ne soulève leurs poitrines. Un silence de mort, lourd et oppressant, plane sur ce tableau funèbre.
Polack étend ses mains spectrales vers la Sphère, s'efforçant de lui imprimer un mouvement contraire. Il perçoit un léger, presque imperceptible frémissement... comme si l'univers lui-même hésitait sous ses doigts. Et entends presque un murmure : « Mon capitaine ».
Brusquement, Polack — non, désormais Vedoun — ressent une sensation comparable à une décharge électrique le traverser. Un courant brûlant et glacial à la fois remonte le long de sa colonne vertébrale jusqu'à exploser dans son crâne en mille fragments de connaissance. Toute la sagesse accumulée par les générations de Vedouns qui l'ont précédé, de Chaman jusqu'à Anastazy, se répand en lui comme un fleuve rompant les digues.
Il voit maintenant avec une absolue certitude l'emplacement de ce grain de sable, ce battement d'ailes de papillon sur lequel il peut intervenir afin de prévenir ces désastres.
Polack émergea de sa transe, la gorge sèche et les yeux brûlants. Il eut l'impression qu'une éternité s'était écoulée, toute une vie.
— Combien de temps ? coassa-t-il.
Léopold l'aida à se relever :
— À peine cinq minutes... Tu parlais avec Octave et à l'évocation de la Sphère des Possibles, tu t’es effondré, tombé comme un sac. Tu as marmonné des paroles incohérentes, le dernier étant papillon.
« Ah oui ! Ce brave Octo ! J'ai failli l'oublier »,songea Polack en scrutant la pièce. Il vit Octave debout près de la porte, mais sans toutefois faire le moindre mouvement pour s'éclipser.
— Toi ! Dans le fauteuil et n'en bouge pas ! Sinon les cachots sont à ton service...
Puis Polack se tourna vers Léopold :
— Nous ferions bien de nous asseoir aussi !
Devant l'air désapprobateur et franchement pressé de ce dernier, il ajouta :
— Rien ne sert de courir ! Et il n'y a que les poules qui pondent vite ! Écoute, tu sais bien qu'à l'Académie Mass Hippolyte travaillait sur mon don d'Oracle. Je suis un peu comme cette Sphère, je vois tous les possibles. Je ne peux les changer mais je repère l'élément déclencheur. Ma transe était provoquée par la résonance de mon don avec cet artefact.
Polack débita ces mots d'une seule traite, s'efforçant de persuader son époux que rien n'était urgent. Il s'assit ensuite sur le rebord du lit et tapota la couverture près de lui, invitant Léopold à prendre place à ses côtés.
— Pour le fort... Je ne connais pas son nom, celui qui a subi la canonnade, c'est désormais trop tard. Il est déjà tombé. Partir à leur secours reviendrait à laisser le domaine sans défense. En notre absence, la demeure serait prise, tous les habitants massacrés. Demeurer ici aboutirait au même résultat, avec en supplément les gardes et nous tous réduits à l'état de cadavres.
— Il faut partir, récupérer la Sphère et la détruire ! s'exclama Octave, à qui personne ne prêtait attention pour le moment.
— Celle que tu as volée, siffla entre les dents Polack en se tournant brusquement vers lui, vif tel un serpent.
— J'étais contraint !
— Le chantage, la contrainte et tout le reste, on en discutera plus tard... Tu ne perds rien pour attendre !
Puis, changeant de ton, il s'adressa à Léopold :
— Mais sur un point, il a raison : nous devons retrouver la Sphère. J'ai réfléchi au problème et j'ai trouvé la solution ! Fais venir Gor ! Non, mieux encore, allons le voir directement ! Il doit être à l'atelier. Quant à notre invité qui s'est imposé, enferme-le ici avec un garde à la porte.
— À vos ordres, mon Général ! Qui aurait imaginé que la délicate fleurette Clotaire saurait si bien commander !
— Je ne cherche pas à te donner des ordres, mais je suis un Oracle, un Vedoun, et mon don m'oblige à agir !
***
Dix minutes plus tard, Polack et Léopold se retrouvaient déjà à l'atelier face à Vieux Gor, qui finalisait sa production du jour, un fût de gnole transparente et pure comme une larme d’un nouveau-né, selon les dires de son créateur.
— C'est tout ce que tu as réussi à produire ? demanda Polack, en guise de bonjour.
— Oui, je débute à peine, c'est le premier lot ! Tu veux goûter,Kotik (1) ?
Sans prononcer un mot, sous le regard stupéfait de Gor, Polack renversa le fût d'un coup de pied.
— Ma production ! Je n'ai même pas eu l'occasion d'y goûter !
— Estime-toi chanceux de ne pas y avoir touché ! Ta production est infectée - c'est de l'éthanol... ou du méthanol et non un alcool. J'ignore ce que tu as fabriqué cette fois et où tu t’es planté. Mais ton tord-boyaux est véritablement mortel !
« Éthanol et méthanol », articula Polack en français, son traducteur interne ne trouvant pas d'équivalent. Puis il se tourna vers Léopold :
— Ce sont ces substances qui allaient décimer ta garnison. Les cadavres sans blessures visibles que j'ai entrevus dans ma vision !
Sous le regard terrifié du vieux Gor, Polack fit le tour de l'alambic, manipula successivement deux manettes, dévissa un couvercle et extirpa un mécanisme constitué d'un œuf aux reflets irisés et d'un poussoir.
— Cela, je le confisque !
Gor vacilla, porta les mains à sa poitrine, exactement à l'emplacement du cœur, et se lamenta :
— Vous m'égorgez sans couteau ! Sans cette pièce, l'alambic n'est plus qu'un tas de ferraille ! Elle contient un élément magique, comment pourrais-je la remplacer ?!
— C'est parfait ! Dir Ostrand et moi devons nous absenter.
Polack fit tournoyer la pièce devant le visage du Gor :
— Et voici l'assurance que tu ne recommenceras pas avant notre retour !
Puis il glissa la pièce mécano-magique dans sa poche et utilisa à nouveau son don. Il soupira, soulagé : si Léopold et lui partaient chercher la Sphère, leur foyer resterait bien protégé. Il entrevit brièvement les forces impériales tenter une attaque, mais sans résultat. La demeure des Ostrand, protégée par sa garnison et son emplacement stratégique, était inexpugnable !
Ils pouvaient se mettre en route, leur maison et tous ceux qu’ils aiment seraient toujours là à leur retour.
Note :
- Kotik - petit chat en russe.