LE MERCENAIRE
Polack, épuisé par le contact prolongé avec l'artefact des Anciens, s'endormit debout. Il n'aurait jamais cru cela possible : dormir debout, à cent mètres du campement ennemi. Et pourtant...
Il sentait qu'on le secouait en lui criant aux oreilles, puis, faute de mieux, on le faisait avancer en le traînant à moitié. Qu'il puisse encore déplacer les pieds relevait du miracle. Il était reconnaissant que ses compagnons ne l'aient pas laissé tomber, néanmoins il fut totalement incapable de se réveiller complètement.
À un moment donné, il sentit qu'on l'étendait au sol et perçut la chaleur d'un brasero. Il crut même distinguer l'odeur de la viande qui grillait et entendre Jo le supplier d'ouvrir les yeux et de manger ne serait-ce qu'un peu :
— Ça fait deux jours ! Vous ne mangez rien, vous ne buvez rien !
— Ajoute qu'on le porte et qu'on le torche depuis deux jours ! marmonna une autre voix que Polack détesta sur-le-champ.
Des mains rudes le secouèrent sans ménagement. Polack sentit sa tête osciller mollement au rythme des secousses. Soudain, une décharge semblable à un choc électrique de moyenne intensité lui vrilla les nerfs. La douleur provenait de sa ceinture. Sans ouvrir les yeux, Polack tendit le bras avec la rapidité d'un cobra et attrapa la main qui tentait d'arracher la Sphère de sa ceinture.
— Ah ! Je le savais ! Ça le réveille à tous les coups ! Dès qu'on effleure ce joujou, il réagit. Et si quelqu'un tente de s'en emparer... L'effet est immédiat !
Polack ouvrit les yeux, curieux de voir quel téméraire osait toucher à son bien. Il découvrit Octave qui souriait avec satisfaction tout en levant les bras en signe de reddition.
— Doucement, doucement ! Je n'y touche plus ! Inutile de me fusiller du regard !
Polack sentit ses forces l'abandonner une nouvelle fois, mais au moins, cette fois, il ne s'endormait pas. Il accepta avec gratitude le bouillon que Jo lui tendit, tout en s'interrogeant sur l'origine du chaudron que ce petit débrouillard avait déniché. Pour la viande, pas de mystère : la forêt abondait en gibier.
Une fois rassasié, il observa plus attentivement les alentours. Ils avaient établi leur campement sous les branches d'un vieux conifère, près d'un modeste feu surmonté d'un casque cabossé. L'énigme du chaudron trouvait sa solution.
Octave attendit patiemment qu'il finisse de manger, emballa le reste de viande dans un tissu d'une propreté douteuse, vida le bouillon restant et éteignit le petit brasier :
— Ça va mieux ? Vous pouvez marcher ? On ne peut pas rester ici longtemps. Les troupes de l'Empire... La mort du Général Din les a secoués, mais ils ont dû s'en remettre maintenant ! Et ça...
Il désigna l'artefact sans le toucher, une lueur fanatique dans les yeux :
— ...ça, il faut le détruire !
— N'y pense même pas, Soldatesque ! Un esprit trop étroit pour comprendre ! Et ce qu'on ne comprend pas, il faut le casser ! Bas les pattes de mon GPS !
— GP... quoi ?
Octave semblait déstabilisé et même Jo observait Polack comme s'il se demandait si ce dernier n'avait pas perdu la raison.
— C'est juste un instrument de navigation, rien d'autre. Il devait équiper les vaisseaux qui ont transporté les humains... Pourquoi me fixez-vous ainsi ? Les légendes le disent très clairement... Ceux qu'on nomme les Dieux des Cimes étaient probablement des navigateurs. Je crois, d'ailleurs, qu'il n'y a pas eu qu'un seul vaisseau, mais une flottille entière...
— Maintenant les légendes, il ne manquait plus que ça ! soupira Octave.
Il aida Polack à se relever :
— Partons. On peut discuter de légendes en marchant. Si on reste ici, on en parlera avec les troupes de l'Empire.
Polack s'ébranla péniblement, ses membres engourdis refusant d'obéir à sa volonté. Il éprouvait la sensation troublante d'avoir vieilli de plusieurs années, bien au-delà de la simple fatigue qui suit l'effort physique. Cette lassitude profonde semblait émaner de ses os mêmes, comme si le temps avait accéléré son passage dans sa chair.
Lorsqu'il posa la main sur la Sphère, une onde mentale apaisante l'enveloppa, douce et familière : « Tout se déroule selon nos attentes, mon Capitaine ». La voix résonnait dans son crâne avec la bienveillance d'un mentor, mais portait en elle une gravité qui le fit frissonner.
Puis des visions déferlèrent dans son esprit : une multitude de vaisseaux majestueux évoluant dans le vide interstellaire, étranges et beaux dans leur étrangeté. Chacun était dirigé par son capitaine, silhouette solitaire dans la pénombre du poste de pilotage, les mains posées sur l'instrument de navigation. Une lueur fuchsia irradiait autour d'eux, pulsant au rythme de leur respiration, créant une aura mystique qui semblait les connecter à l'univers lui-même.
Polack comprit avec une certitude absolue, qu'il contemplait ceux qui avaient apporté le pouvoir des Mass sur ce nouveau monde. Il observa les vaisseaux manœuvrer entre les astéroïdes avec une grâce surnaturelle, traçant la route optimale grâce au pouvoir des Sphères, suspendant parfois le cours du temps dans des bulles de réalité altérée.
Il vit les capitaines, les mains posées sur les Sphères, vieillir de quelques années après chaque intervention sur la réalité, leurs visages se creusant imperceptiblement, leurs cheveux blanchissants, comme si chaque utilisation de leur pouvoir prélevait directement sur leur essence vitale. Il sut avec certitude que le prix à acquitter pour voyager entre les étoiles afin de découvrir le nouveau monde destiné aux survivants d'une catastrophe cosmique était considérable : des années d'existence prélevées sur la vie des capitaines ; un lourd tribut pour sauver leur espèce.
La dernière vision révéla un vieillard, les mains toujours posées sur l'artefact. Polack le vit devenir translucide, sa substance même se dissolvant dans la lumière fuchsia, avant d'être finalement absorbé par la sphère dans un dernier éclat lumineux. « Mes capitaines demeurent à jamais avec moi ! » entendit-il, la voix portant à la fois une promesse d'éternité et une menace voilée.
Dans un effort quasi surhumain il parvint à détacher ses doigts de l'instrument des Anciens, brisant le lien hypnotique. Il ignorait combien d'années la Sphère lui avait dérobées pour son intervention sur la réalité et le temps dans le campement ennemi, mais il ne regrettait rien, car tel était le prix à payer pour la vie de Léopold et leur liberté. Néanmoins, il se promit de ne plus y recourir, excepté dans les situations où la vie ou la mort seraient en jeu.
Sortant de sa transe, il réalisa qu'ils avaient parcouru une distance considérable sans qu'il s'en aperçoive et que Jo lui parlait avec inquiétude, les larmes aux yeux, en le tirant par la manche :
— Ne vous rendormez pas, non, non ! Revenez !
— Je ne dors pas ! Quelle idée !
— Alors bougez-vous ! grogna Octave. Et cessez de délirer, vous terrorisez le gamin. Depuis notre départ, vous marmonnez : Étoiles, capitaine, navigation... Pourquoi pas les dieux des Cimes ? On discutera théologie ailleurs…
Polack secoua la tête afin de dissiper les pensées qui — Octave avait eu raison sur ce point — s'avéraient inopportunes en cet instant, puis pressa le pas. La progression se révélait aisée : d'une part, ses forces semblaient revenir et, d'autre part... Il contempla la nature environnante. Le printemps avait repris ses droits, la neige avait quasiment fondu en tous lieux, hormis sous les sapins les plus denses où elle persistait grâce à l'ombre dispensée par les ramures. Le sol demeurait naturellement détrempé, ce qui entravait quelque peu la marche, néanmoins bien moins que ne l'avaient fait les congères.
— Dis-moi, mon cher Octo, prononça Polack sans s'arrêter de marcher, toi qui es d'ici, que penses-tu de ces changements de temps ? D'abord la neige, puis le printemps... Faut-il s'attendre à d'autres bouleversements ?
Octave lui lança un regard sombre :
— Non ! Aucun autre changement ! L'hiver, c'est à cause de cette diablerie que vous portez à la ceinture !
— Une diablerie ! Allons ! Quelle expression déplacée dans la bouche d'un homme cultivé !
— Gardez votre souffle et ne traînez pas ! grommela Octave pour toute réponse.
Polack se tut, désormais il avait acquis la certitude absolue : les bouleversements climatiques résultaient directement du fonctionnement de la Sphère. Il s'interrogeait sur le destin du Mass, qui l'avait mise en mouvement. Avait-il survécu à cette manipulation ? Vraisemblablement non.
— Octave, encore une petite question et je la ferme ! Mass, celui qui avait manipulé la Sphère pour le Général Din, qu'est-ce qui lui est arrivé ?
Octave se tourna vers lui avec un sourire de jubilation malsaine :
— Il est mort ! De vieillesse ! Pourtant il n’avait que trente ans à peine ! C'est ça, la diablerie, si tu vois ce que je veux dire.
Jo gémit et regarda Polack en écarquillant les yeux, cherchant visiblement sur son visage des signes de décrépitude sénile.
— C'est ben vrai, vous avez l'air vieux ! Au moins vingt-cinq ans !
Il croisa les doigts bizarrement et les dirigea vers Polack.
— Diablotrie, vraie Diablotrie ! Cassez ça !
— Diablerie, corrigea machinalement Polack, et personne n'y touche !
Il songea avec une certaine ironie : « Vingt-cinq ans ! C'est jeune pour un vieillard ! Pourtant, si Jo dit vrai, la Sphère m'a volé au moins sept années. »
Ils continuèrent leur chemin en silence, Polack méditait tout en faisant attention où il mettait les pieds, une chute n'entrant nullement dans ses projets. Maintenant il était convaincu que maîtriser cet artefact des Anciens exigeait un don exceptionnel et singulier, celui que l'on désignait aujourd'hui sous le terme d'« Oracle ». La mort prématurée de Mass, qui exerçait le contrôle de la Sphère, constituait l'explication la plus plausible quant aux motivations du Général à confier cette responsabilité à un autre Mass, de gré ou de force. Mais pour quelle raison avait-il jeté son dévolu sur Polack ? Comment avait-il acquis la certitude que ce dernier possédait le pouvoir requis et que cela marcherait ?
Polack était Vedoun. Son don, en résonance avec l'artefact, pouvait accomplir beaucoup — même plus qu'un simple Oracle — en payant le prix fort, bien sûr. Ce n'était pas pour rien que la Sphère l'appelait « Mon Capitaine ». Mais comment le Général l'avait-il découvert ? Il rompit donc à nouveau le silence :
— Octave...
— Vous ne savez vraiment pas vous taire !
— Juste une dernière ! As-tu déjà parlé de moi à quelqu'un chez... ceux de l'empire ? Pas des banalités, mais de mes capacités ?
Octave secoua la tête en s'avançant de quelques pas. Polack ne voyait plus que son dos, ce qui rendait toute autre question difficile.
Polack, même si ses forces physiques semblaient se restaurer, se trouvait encore trop épuisé moralement pour réfléchir avec toute lucidité. Toute son énergie se concentrait sur l'impératif : avancer. Néanmoins, une séquence logique commençait à se dessiner dans son esprit, tel un puzzle dont chaque élément cherchait sa position : le Général en savait beaucoup trop sur lui. Sa véritable nature d'âme réincarnée, sa maîtrise d'un don potentiellement dangereux, et tout cela bien avant sa capture. Polack se souvenait parfaitement l'ordre « Le blondinet, capturez-le vivant ! » ainsi que la nasse qui neutralisait son pouvoir.
Non, Polack était vraiment trop épuisé pour résoudre ce rébus. Il reporta sa solution à plus tard, tout en pressentant que cela revêtait une importance capitale. Encore un ultime effort et il parviendrait à comprendre, mais pour l'heure, il n'en était pas capable et se contenta donc de poser mécaniquement un pied devant l'autre.
Les fuyards progressaient à vive allure. Octave menait le groupe, Polack le suivait avec Jo agrippé à son bras, comme si ce dernier redoutait qu'en l'absence de ce contact, Polack s'arrête net et sombre dans le sommeil. Soudain le sentiment de péril devint quasi tangible, s'insinuant dans chaque fibre de leur être comme un poison. Nul n'aurait su définir avec précision ce qui s'était métamorphosé dans l'atmosphère environnante, mais la forêt cessa d'offrir son sanctuaire protecteur aux fugitifs. Ce qui constituait jadis leur refuge se muait insidieusement en piège. Les ombres sylvestres, naguère bienveillantes, se peuplèrent de murmures inquiétants et hostiles, tandis que le frémissement familier de la brise dans le feuillage revêtit des accents menaçants. Les trois fuyards sentirent avec une certitude glaçante que leurs poursuivants gagnaient inexorablement du terrain et que l'étau se resserrait. Ils hâtèrent leur allure désespérément sans parvenir à distancer ceux qui les traquaient.
Soudain, une branche se rompit avec la violence d'une détonation dans l'air figé. Ce son fut immédiatement suivi d'un bruit de chute, d'un blasphème rageur, puis d'un cri déchirant. Et le présent explosa dans la violence. Les projectiles sifflaient de toutes parts, zébrant l'air de traits meurtriers, tandis que les clairières se garnissaient soudain de soldats. Accepter un combat de trois contre une multitude relevait de la démence la plus pure. Ils s'élancèrent donc dans une fuite éperdue, sans grand espoir de rédemption ni de salut, s'engouffrant avec l'énergie du désespoir dans les dédales les plus inextricables des ramures enchevêtrées et des taillis impénétrables, où seule la providence pourrait encore les sauver.
Soudain, Polack sentit une chaleur au niveau de la poitrine, qui se transforma rapidement en brûlure. Sans ralentir sa course folle, il ouvrit les boutons du haut de sa veste et découvrit le pendentif en forme de branche de bouleau. Celui qui s'était fait si discret ces derniers temps, presque invisible, reprenait maintenant du relief et pulsait avec rage. D'ailleurs, ce pendentif avait un don pour se faire oublier. Personne ne l'avait jamais remarqué à son cou, pas même Léopold, et Polack lui-même ne l'avait pas vu depuis des semaines sans s'en soucier, comme si cet objet n'avait jamais existé. Mais voilà qu'il se rappelait à son bon souvenir.
Au même instant, Polack ressentit une légère tape sur l'épaule accompagnée d'un souffle d'air, comme seul le battement d'ailes d'un oiseau pouvait en créer. Il lui sembla même entendre : « Ouvre tes mirettes, garnement ! » suivi d'un cri perçant d'un faucon. Sans ralentir, il leva les yeux et distingua à travers l'ouverture dans la canopée une imposante créature ailée.
« Kamelio ! » pensa-t-il. « Kamelio, il nous a retrouvés. » En retour, il reçut un sentiment de soulagement, de joie teintée d'une légère désapprobation, puis des images de motoneiges et de gardes à cheval. Aussitôt après, il entendit au loin le son du clairon. Comme dans un vieux western, la cavalerie venait à leur secours.