LE MERCENAIRE
Dans le petit salon qui jouxtait la salle à manger, un groupe hétéroclite avait pris place. Léopold était installé dans un fauteuil, calé par des coussins. Encore livide après avoir perdu tant de sang, il tentait de masquer la grimace de douleur qui accompagnait chacun de ses mouvements. Malgré tout, il semblait vif et la fièvre avait disparu, ce qui rassurait grandement Polack. Ce dernier s'était juché sur l'accoudoir du fauteuil de Léopold, cherchant instinctivement à rester près de l'époux qu'il avait failli perdre à jamais.
Octave se tenait près de la porte, adossé au chambranle. Il affichait une pose décontractée, mais sous cette apparente désinvolture se cachait une nervosité que son regard trahissait. Jo avait pris place sur une chaise où il sautillait d'impatience. Il débordait tellement de mots qu'il peinait à les contenir : encore un instant, et le barrage céderait, inondant l'assistance d'un torrent de paroles comme un fleuve en crue. Sa patience était déjà mise à rude épreuve, Léopold refusant d'écouter le récit de leurs aventures avant que chacun ne soit restauré, lavé et n’ait pris quelques heures de repos. De plus, ce dernier ne désirait nullement que toute l'histoire se répande dans la maisonnée, comme une traînée de poudre s'enrichissant de détails de plus en plus extravagants à chaque transmission.
La seule personne extérieure qu'il accepta lors de ce conseil de guerre improvisé était Simon, le commandant des gardes.
Léopold bougea légèrement dans son fauteuil, adopta une position plus confortable, posa la main sur le genou de Polack et déclara :
— Maintenant, je vous écoute ! Mon dernier souvenir, c'est l'attaque de notre campement dans la forêt. Commençons par...
Jo, qui n'en pouvait plus, estima que l'autorisation de prendre la parole lui était exclusivement destinée. Il prit une grande inspiration et déversa sur l'assemblée un discours qui paraissait fait uniquement d'exclamations et totalement dépourvu de ponctuation :
— Partout autour, des soldats ! Des empereux ! Ils criaient, tiraient, couraient, frappaient ! Moi, sans armes, je me suis planqué dans les buissons ! Quand Clotaire a jeté l'arbalète, je l'ai attrapée et j'ai visé tout ce qui bougeait en uniforme ! Spling ! Bafffff !! Boumm !!! Mais je suis resté caché dans les buissons, alors personne ne m'a vu !
Léopold soupira, renonçant à le corriger :
— Joseph, c'est fascinant, mais je souhaiterais d'abord écouter le compte rendu d'Octave, qui maîtrise mieux que vous tous l'art du rapport. Ensuite, lieutenant Simon prendra la parole. Toi et Clotaire, vous interviendrez si des détails leur échappaient. Au fait, Clotaire, il faudra qu'on discute en tête à tête après...
En prononçant ces dernières paroles, il exerça une pression discrète sur le genou de Polack, comme pour signifier que s'il avait des éléments à lui transmettre concernant l'objet de leur quête, il devrait patienter. Ou peut-être voulait-il faire comprendre qu'il détenait des révélations d'importance mais qui n'étaient pas destinées à toutes les oreilles. Polack avait parfaitement compris et répondit d'un léger hochement de tête.
— Octave ?
L'ancien secrétaire se figea au garde-à-vous, comme s'il se présentait devant un officier supérieur. Léopold poussa un soupir et lui fit signe d'approcher :
— Nous ne sommes pas à la caserne, détends-toi ! Prends une chaise et installe-toi ! Je ne peux pas encore me mettre debout et j'ai déjà le tournis à force de lever la tête. Quelle idée d'être si grand !
Octave s'exécuta et s'installa sur un tabouret, le dos droit, les mains ouvertes posées sur les genoux :
— Quel est votre dernier souvenir, Dir Ostrand ?
— Nous combattions les soldats de l'Empire, dos à dos. Puis j'ai reçu un coup d'épée. J'ai dû m’évanouir. À un certain moment, il m'a semblé que j'avais vu Clotaire se pencher sur moi en me touchant le front... Mais quand j'ai repris connaissance, j'étais déjà chez moi avec le Mass Guérisseur...
Bien qu'assis, Octave adopta la posture d'un soldat faisant son rapport ; mots simples, phrases courtes, il allait droit au but :
— Die Runs et moi avons été capturés. Joseph s'est échappé au début. Quant à vous, ils vous ont laissé pour mort. Je me suis fait passer pour un espion en mission secrète pour le général des Forces impériales.
Cette dernière déclaration sembla le gêner. Il ajouta, comme pour se justifier :
— C'était pour préserver une certaine marge de manœuvre. Bien que le lieutenant qui dirigeait l'assaut ne m'eût pas cru, jusqu'à ce que le Général confirme mes dires — j'ignore pourquoi — il l’avait fait. Ils nous ont emmenés avec le gros des forces. Quelques soldats de l'arrière-garde ont fouillé la clairière, ce qui a conduit à la capture de Jo et à la vôtre.
La suite de leur capture à l'intervention spectaculaire de Polack et leur fuite, Octave la raconta de manière assez concise, sans y mêler son propre jugement. Jo l'interrompait régulièrement par des exclamations enthousiastes qui, sans apporter de faits nouveaux, donnaient plus de vie au récit. Pourtant, une seule fois Octave abandonna son rôle de rapporteur détaché qui restait un peu en retrait de l'action : quand il évoqua la Sphère des Possibles.
À cet instant, ses yeux s'illuminèrent d'une lueur presque fanatique. Il pointa un doigt accusateur vers Polack et cria presque, arrachant un sourire sardonique à ce dernier :
— Il refuse de la détruire ! Lui seul en aurait la capacité ! Et c'était mon seul objectif : débarrasser notre monde de cette invention de l'Adversaire des dieux !
— Octo, je te l'ai déjà dit : ce n'est qu'un instrument, rien de plus ! Comme une dague, tu peux t'en servir pour couper le pain ou pour ôter la vie à ton prochain.
Léopold sourit en constatant que Polack parlait à Octave sans l'animosité d'avant, même si son ton demeurait condescendant :
— Alors, pour toi aussi, notre Octave est devenu Octo ? Tu ne penses plus qu'il nous a trahis ?
— Non ! C'est un fanatique, oui, ce qui est étrange pour un homme lettré comme lui. Mais un traître, non. Par contre, je reste persuadé que quelqu'un a mouchardé... Et ce quelqu'un est de notre entourage...
Polack s'étira, un peu ankylosé d'être resté assis sur l'accoudoir du fauteuil, puis tourna la tête vers Léopold :
— Je te raconterai tout plus tard.
Il attendit la confirmation — un léger hochement de tête — et continua :
— Par contre, j'aimerais beaucoup en savoir plus sur notre sauvetage miraculeux. Tes gardes nous ont littéralement arraché de la gueule du loup.
Léopold sourit et s'ébouriffa les cheveux d'un geste qui trahissait une certaine gêne :
— Pour être honnête, je n'y suis pas pour grand-chose. Les deux premiers jours suivant mon arrivée — que les témoins décrivent comme spectaculaire sur le dos de ton monstre volant — je les ai vécus dans une sorte de brouillard, pas complètement inconscient, mais presque. Je n'arrivais pas à faire la différence entre les visions et la réalité. Je voyais des gens autour de mon lit : certains je connaissais, d'autres totalement inconnus, aussi bien des personnes que je savais vivantes que d'autres dont j'étais certain qu'elles ne l'étaient plus. À un moment donné, j'ai même cru apercevoir un homme habillé de peaux de bêtes et de plumes. Il a hurlé : « Feignasse, il est temps de revenir, le dernier de ma lignée a besoin de toi ! » Puis j'ai entendu un roulement de tambour et j'ai vraiment repris connaissance.
À ce passage du récit, Polack tressaillit : « Chaman, vieille canaille ! Il me semble que je te dois des remerciements ! » Il lui sembla alors entendre en réponse, quelque part dans les recoins de sa conscience : « Tu peux les garder, des remerciements, ça ne se mange pas en salade », suivi d'un éclat de rire.
Le commandant de la garnison rapporta la suite des événements. Il expliqua que Kamelio, qu'il appelait avec un mélange de crainte et de respect « Monstre volant », s'agitait davantage chaque jour. Bien que les domestiques lui donnassent de la nourriture à volonté pour le récompenser d'avoir ramené leur Dir au foyer, il est devenu soudain impossible à contrôler. Il n'obéissait plus à personne, essayait de s'envoler, puis revenait en constatant qu'on ne le suivait pas. Il manqua de mordre Gor quand celui-ci passa près de lui. Et même à Armance, qui voulait lui attacher un ruban autour du cou en signe de reconnaissance, il montra les crocs.
— J'ai pensé qu'une créature si intelligente ne grogne pas sans raison, alors j'ai demandé à Dir Ostrand de m'envoyer en reconnaissance.
« Encore une victime de l'attaque psychique de Kamelio. Il devient vraiment doué à ce jeu. Le commandant est persuadé dur comme fer que la décision vient de lui », songea Polack en écoutant le rapport.
— Votre monstre volait devant nous sans jamais s'éloigner, preuve qu'il voulait nous guider quelque part. Il nous a menés jusqu'à vous... Vous n'étiez pas si loin du domaine, à peine dix kilomètres. Pour le reste, vous connaissez la suite... Engagement contre les soldats de l'Empire, course-poursuite, encore un bref accrochage. Heureusement qu'ils n'étaient pas nombreux, sinon nos pertes auraient été bien plus lourdes. Pour l'instant, deux gardes manquent à l'appel et nous ignorons leur sort : morts, prisonniers ou égarés.
— Donc, Kamelio s'est contenté de montrer les dents à Armance, alors qu'elle le touchait ? Connaissant son caractère, elle ne s'est sûrement pas arrêtée à simplement nouer un ruban. Et Gor, qui ne faisait que passer, a failli se faire dévorer ? dit Polack d'un ton songeur.
Il sentait qu'une nouvelle pièce du puzzle venait de se mettre en place. L'image d'ensemble se précisait. Il devait absolument s'entretenir avec le vieux Gor. Lui parler entre quatre yeux, en tête-à-tête en quelque sorte. Il ressentait l'urgence de cette conversation, qu'il aurait voulu avoir hier si cela avait été possible. Le temps lui filait entre les doigts ; bientôt, il serait trop tard. Pourtant, son instinct lui soufflait que cet échange devait absolument rester confidentiel.
Il posa sa main sur celle de Léopold, qui paraissait désolé de n'avoir pu voler personnellement à la rescousse. De plus, son époux blêmissait de minute en minute et peinait visiblement à rester assis. Il fallait écourter cette réunion avant qu'il ne s'effondre :
— Tu as joué un rôle essentiel dans notre sauvetage. Tu as fait confiance à ton commandant des gardes en dépêchant les secours. Je regrette toute l'angoisse que je t'ai causée. J'ai entendu ce que je voulais entendre et toi aussi, je pense. Le reste attendra ! Tu n'es pas encore complètement rétabli. Je propose de t'accompagner dans notre chambre, où nous pourrons poursuivre cette discussion si tu t'en sens la force.
Polack passa le bras autour des épaules de Léopold et ajouta :
— Si tu es trop fatigué, nous parlerons après un petit somme. Moi aussi, je suis crevé. Tout comme Jo et Octave.
Il lança un regard appuyé vers ces derniers, qui confirmèrent d'une seule voix leur épuisement.
***
Une heure plus tard, après avoir laissé Léopold endormi, épuisé par les émotions, les discussions et sa blessure encore mal cicatrisée, Polack se trouvait à l'atelier face à Gor. Il l'observait avec attention, sans la moindre trace de l'ancienne chaleur dans son regard. Ce dernier semblait se préparer à partir : une sacoche ouverte traînait à ses pieds. Sous ce regard scrutateur, il tressaillit, mais préférant l'offensive — la meilleure défense, comme chacun sait — il s'écria :
— Kotik (1) ! Quel bonheur de te revoir ! Tu m'as rapporté mon trésor ?
D'un mouvement de tête, il désigna l'alambic. Polack resta muet. Il se contenta de serrer les lèvres et de plisser les yeux, puis murmura :
— J'ai une seule question, Egor (2)... Pourquoi ?
Ce chuchotement glacial sembla pétrifier son interlocuteur.
— Pourquoi quoi, Kotik ?
— Laisse tomber tes Kotiks, ça ne marche plus ! Pourquoi nous avoir vendus ? Non, ne nie pas ...
Il interrompit Gor, qui gonflait sa poitrine, prêt à prendre la parole.
— Le Général des forces de l'Empire savait que j'étais un réincarné, comme toi ! Tu es le seul à le savoir. Moi-même, j'ai eu l'imprudence de te le révéler ! J'étais si heureux de trouver un compatriote ! J'aurais dû me montrer plus méfiant !
Polack serra les poings si fort que sa peau blanchit :
— Tu attires le monstre dans le gouffre, tu voles le cheval. À ce moment-là, j’aurais déjà dû me méfier. Mais non, je suis trop heureux de ne pas être seul dans ce monde. Puis tu disparais pendant des mois et te voilà qui réapparaît, comme par magie, dans le train qui nous emmène vers le Nord. D’abord tu nous imposes ta compagnie, puis tu nous forces la main en éveillant notre compassion pour que nous t’invitions. Tu es un compagnon si agréable, tes blagues si bon enfant et un peu grivoises. Tout le monde est sous le charme ! Et ici, dans le domaine, tu ne perds pas de temps non plus : tu concoctes du poison à la place de l’alcool ! Sans oublier que tu manques de me tuer en m’assommant. Le seul détail qui ne cadre pas avec le reste.
— Ça ne cadre pas, sans doute, parce que ce n'est pas moi qui t'ai frappé sur ta tête de mule ! Moi, j'aurais pas loupé mon coup ! Aucun doute là-dessus, tu sais te faire des amis, Kotik ! Cherche donc autour de toi ! persifla Gor.
Polack l'attrapa par le col et le secoua avec violence.
— Peu importe que tu ne sois pas l'auteur de ce coup ! Je t'avais fait confiance ! Pourquoi m'as-tu trahi ?
Le vieil homme le repoussa avec une force étonnante pour son âge et brandit un poignard tiré de sa ceinture, le pointant vers la poitrine de Polack. Sa voix se durcit, abandonnant son ton habituel de carabin :
— Pour bien manger, pour avoir chaud, pour dormir dans un bon lit, pour m'offrir quelques plaisirs... La vie est dure pour un vieil homme en exil ! L'Empire m'a donné tout cela...
— Et tu as été grassement payé, cracha Polack.
— En partie seulement... Je pars chercher le reste. Et tu ne m'en empêcheras pas !
Il ajouta, en fixant Polack avec espoir, sans cesser de pointer son couteau :
— Viens avec moi, Kotik ! Tu es un étranger ici, comme moi. Tu ne dois rien ni au Roi, ni au royaume ! Pas même à ton époux ! Tu lui as sauvé la vie ; c'est suffisant ! L'Empereur sait se montrer généreux ! Surtout si tu amènes l’objet que tu sais ! Viens ! Pourquoi t'entêter ? Je ne comprends pas !
La lame pointée vers sa poitrine réveilla chez Polack les instincts oubliés de ses années de mercenaire, qu'il aurait préféré laisser en sommeil.
— Mauvaise idée, grommela-t-il.
Polack ne recula pas. Au contraire, il avança d'un pas pour réduire la distance. Sa main se referma sur le poignet de Gor et le tordit d'un geste sec et précis. Un craquement discret résonna et la lame dévia. Le poignard changea de propriétaire sans que le vieil homme saisisse le moment exact de cette transaction. D’un même mouvement, Polack récupéra l’arme et frappa à bout portant.
Une seconde plus tard, seul le manche dépassait de la poitrine de Gor. Celui-ci s'effondra, une expression d'étonnement figée à jamais dans son regard.
— C'est vrai ! Tu ne comprends pas ! Les traîtres ne comprennent jamais et vivent rarement assez longtemps pour toucher leurs trente deniers ! murmura Polack.
Il tourna les talons et quitta l'atelier d'un pas résolu.
Notes
- Kotik - petit chat en russe.
- Egor - prénom dont vient le diminutif Gor.