LE MERCENAIRE
Polack fit volte-face et sortit de l'atelier d'un pas déterminé. Sa colère, loin de l'aveugler, aiguisait au contraire sa lucidité comme une lame sur la meule : il fallait agir sans délai, orchestrer les événements avant qu'ils ne lui échappent.
Il se rendit d'abord au poste de garde. Là, il s'adressa au soldat de faction, sans vraiment regarder qui c'était. Sa voix porta dans l'air froid tandis qu'il articulait chaque mot avec un calme glacial :
— Un attentat vient de se produire. On m'a attaqué par traîtrise et j'ai dû me défendre. Le corps se trouve dans l'atelier, occupez-vous-en. Je préviendrai Dir Ostrand personnellement.
Le soldat paraissait stupéfait, ses yeux s'écarquillant comme s'il venait d'entendre une plaisanterie de mauvais goût : un attentat ici ? Dans ce domaine ? Contre le jeune Die, qui ne ferait pas de mal à une mouche ? Enfin, visiblement pas si inoffensif que cela ! Qui pouvait bien souhaiter sa mort ?
Cette dernière question, le garde la formula tout haut :
— Qui ?
— Le vieux Gor !
Le garde sembla instantanément rassuré, comme si cette révélation dissipait d'un coup tous ses doutes. Ses traits se décrispèrent, sa posture se relâcha, ses épaules s'affaissèrent légèrement. Il ressemblait à un arc dont l'archer venait de détendre la corde après avoir visé une cible qui s'était révélée inoffensive. Polack pouvait presque suivre le cours de ses pensées sur son visage : ni Gor, ni le jeune Die n'appartenaient au domaine, ils ne faisaient pas partie de ceux qu'on côtoyait depuis l'enfance, de cette communauté soudée par les années et les habitudes partagées. Bref : des étrangers, et les étrangers pouvaient bien s'entretuer sans que cela trouble l'ordre établi. Rien d'étonnant en somme, rien qui mérite qu'on s'en inquiète outre mesure.
Le soldat se redressa dans une ébauche de garde-à-vous :
— Soyez tranquille ! Je m'en charge.
Polack le salua d'un hochement de tête sec, satisfait de cette réaction prévisible, et se dirigea vers la demeure où l'attendait une explication avec Léopold. Il pressentait que les véritables difficultés ne faisaient que commencer.
L'excitation du combat s'estompait progressivement. L'adrénaline reflua dans ses veines comme une marée descendante, et il ralentit l'allure.
Non, il ne regrettait pas vraiment son acte, mais un petit ver de remords commençait à ronger sa conscience avec une persistance sourde. Cette culpabilité n'était pas celle du guerrier qui doute de la justesse de son geste, mais plutôt celle de l'homme qui vient de trancher définitivement un fil invisible. Avec la mort de Gor disparaissait encore un lien qui le rattachait à son monde d'origine — et il ne savait pas si c'était une bonne ou une mauvaise chose.
Il comprenait parfaitement, avec la froide logique du stratège, qu'épargner un serpent était imprudent, que Gor avait failli causer la mort de Léopold par ses actions. Le vieil homme avait aussi contribué à sa propre capture par les hommes de l'Empire qui, avec l'aide d'un Vedoun tenant la Sphère, auraient pu envahir le Nord et peut-être tout le royaume dans un déferlement de violence dont les conséquences auraient été incalculables. La menace était réelle, tangible, et l'éliminer relevait de la nécessité pure.
Cependant, si le vieil homme n'avait pas dégainé le poignard, Polack n'aurait pas pu le tuer. L'emprisonner – sans doute – mais même le risque de voir son secret sur sa réincarnation révélé ne l'aurait pas conduit au meurtre de sang-froid. Il y avait une différence fondamentale entre tuer en légitime défense et exécuter un prisonnier, une ligne qu'il n'était pas certain de vouloir franchir.
Ce qui était accompli était accompli, et avec des « si » on ne refait ni le monde ni l'histoire. Il entra dans la maison, laissant derrière lui l'air frais de l'extérieur. Ses pensées dérivèrent naturellement des derniers événements vers la Sphère des Possibles, et au lieu de regagner sa chambre pour retrouver Léopold il se dirigea vers la chapelle.
Il espérait trouver le lieu désert, mais quand il y entra, il aperçut Mass Eustache courbé en prière devant l'autel des dieux des Cimes.
Cette vision le fit sourire. Le vénérable Mass ne s'adressait qu'aux vagabonds de l'espace, mais puisque c'étaient ses ancêtres, il avait la chance d'être entendu. Polack toussota discrètement pour attirer son attention. L'homme leva la tête et le regarda avec bonté :
— Mon jeune Die ! Quel plaisir de vous voir en si bonne santé ! Je remerciais justement les dieux pour votre sauvetage miraculeux.
Mass paraissait sincère. Polack s'approcha donc de lui et déclara en s'inclinant :
— Je vous remercie de votre bienveillance. J'apporte une relique du temps de l'exode que j'aimerais déposer pour un temps dans ce sanctuaire, en attendant de pouvoir l'amener dans un lieu sacré.
Il tira de sa poche le calepin, qui retrouva immédiatement sa taille normale, puis détacha la Sphère de sa ceinture — il l'avait totalement oubliée jusqu'à présent, ce qui était très étrange, mais moins que le fait qu'elle demeurait également invisible aux autres. Il posa ensuite les deux objets sur l'autel.
Mass Eustache les regardait avec une dévotion religieuse sans oser les toucher. Ses yeux brillaient et ses lèvres bougeaient en grâces silencieuses.
Polack effleura la Sphère du bout des doigts en pensant : « Tu ne resteras pas longtemps ici, je reviendrai te chercher », et il crut entendre aux confins de sa perception : « À vos ordres, mon capitaine ! »
— Mass Eustache, pourriez-vous la garder dans votre chapelle sans en parler à personne ? Si on vous pose des questions, faites comme si vous ne saviez rien !
Eustache esquissa un geste à peine visible des doigts, murmura une formule archaïque, que Polack ne comprit pas, et une petite niche s'ouvrit dans la statue de vaisseau posée sur l'autel. Il y déposa respectueusement la Sphère et le livre, puis referma la niche en répétant le même geste et la même formule. La petite porte se scella sans laisser la moindre trace ; quiconque ignorant son existence n'aurait jamais soupçonné sa présence.
— Quel honneur pour moi ! Personne ne le saura jamais ! Je le jure devant les dieux !
Il caressa le vaisseau avec une expression si satisfaite et possessive que Polack se demanda fugacement : était-ce vraiment une bonne idée de confier la garde de la Sphère à Mass Eustache ?
***
Polack traversait les couloirs de la demeure à grandes enjambées, sans prêter attention à ce qui l'entourait. Il déboucha dans le grand hall et se dirigea vers l'escalier menant aux étages supérieurs, où se trouvaient les appartements des maîtres. Un attroupement inhabituel au pied des marches attira son regard. Tous les domestiques semblaient rassemblés là.
Il voulut les contourner, remettant à plus tard l'explication de ce phénomène, mais le régisseur lui barra le passage. Maître Gnous, arborant l'expression de quelqu'un qui aurait croqué un citron en pensant mordre dans une orange, s'inclina avec une réticence visible, toussota et déclara d'un ton solennel :
— Le personnel du domaine m'a chargé de vous transmettre ses remerciements pour avoir sauvé Dir Ostrand. Nous l'avons tous vu grandir et il est cher à chacun d'entre nous. Tous vous sont reconnaissants de l'avoir tiré de cette situation dangereuse ! Nous exprimons également notre joie que tout aille bien désormais. Le personnel souhaite aussi vous demander de transmettre ses vœux de prompt rétablissement à notre Dir.
Ces paroles étaient particulièrement ambiguës : le régisseur ne remerciait pas personnellement, il se contentait de transmettre un message. Il soulignait habilement que Dir Ostrand était apprécié de tous, sous-entendu, contrairement à son époux. Il semblait même suggérer que ce dernier était responsable de la situation qui avait rendu le sauvetage nécessaire.
Polack observa l'assemblée. Hormis Maître Gnous, tous paraissaient sincèrement émus : les hommes le regardaient avec des sourires bienveillants, les femmes tamponnaient leurs yeux avec le coin de leurs tabliers. Il ne put que répondre avec amabilité, s'adressant uniquement à eux, sans accorder un regard à leur porte-parole :
— Je suis très touché ! Je suis moi-même heureux d'avoir pu contribuer modestement à cette heureuse issue. Je vais maintenant retrouver mon époux et lui transmettre vos vœux.
Il contourna ensuite le régisseur et gravit l'escalier, espérant en vain pouvoir regagner ses quartiers sans nouvel obstacle.
À un tournant d'escalier, une petite main l'attrapa par la manche. Polack se retourna et découvrit la petite Armance. Un pas derrière la fillette se tenait sa gouvernante, Mistresse Églantine. Cette dernière déclara :
— Eh bien, Misti Armance, vous teniez tant à remercier le noble Die ! Allez-y donc, vous savez ce qu'il faut dire et faire.
Armance lâcha sa manche, recula d'un pas et fit une révérence :
— Je vous remercie, noble Die, pour l'aide que vous avez apportée à mon père, le noble Dir Ostrand !
Polack, amusé par tant de gravité et ce protocole, sourit, se pencha, mima un baisemain et déclara avec cérémonie pour ne pas décevoir la petite :
— Je suis ravi, noble Misti, d'avoir pu vous être utile...
Armance parut déstabilisée un instant par le fait que son interlocuteur la traitait en demoiselle adulte. Puis, d'un geste vif, sous le regard réprobateur de sa gouvernante, elle s'approcha, passa ses bras autour de sa taille et se blottit contre lui :
— Merci, merci d'avoir sauvé papa !
Polack perçut nettement des larmes dans sa voix, et comme il ne supportait pas les pleurs, se sentant désarmé face à de telles manifestations, il s'écarta sans la brusquer et lui tendit son mouchoir — un accessoire qu'il n'était pas certain de posséder, et pourtant...
— Sèche tes larmes et mouche-toi ! Tout est bien qui finit bien !
Armance obéit, passa le mouchoir sur son visage et s'essuya le nez. Ses yeux brillèrent de malice et elle ajouta de façon plutôt inattendue :
— J'ai vu l'arrivée de papa sur le dos de Kamelio ! C'était woawou ! Et moi, il refuse de me promener ! Si tu veux que j'arrête de pleurer, tu vas lui dire de m'emmener voler !
— Misti Armance..., gémit la gouvernante.
Polack se retrouva aussi à court de mots face à ce chantage en règle et ne put que soupirer :
— Je vais voir ton papa, nous avons des sujets importants à aborder. Mais je promets de lui en parler. S'il accepte...
Non, l’idée de jucher la petite fille sur le dos de Kamelio était inconcevable, mais Polack, n’étant pas prêt à affronter une séance de négociations, préféra prendre congé pour se réfugier dans les appartements qu’il partageait avec Léopold.
Presque arrivé à destination, il entendit des pas précipités juste derrière lui. Son poursuivant ne cherchait pas à dissimuler son approche. Polack, qui avait déjà saisi la poignée de la porte, suspendit son geste et se retourna. Il s'attendait à voir la petite Armance, désireuse de poursuivre leur conversation, bien que ces pas semblent trop lourds pour une fillette. Ce n'était évidemment pas elle. Courant comme si la maison brûlait, soufflant comme une bouilloire oubliée sur le feu, Jo approchait. Il s'arrêta net, puis se précipita vers Polack. Il posa les mains sur lui pour s'assurer de sa présence, puis tourna autour de lui en marmonnant :
— Vous voilà ! Bien vivant, pas un fantôme !
Il continua, les mots se bousculant sur ses lèvres :
— La bonne a dit ce qu'elle avait appris de l'herboriste, qui le tenait du mécanicien, lequel l'avait entendu dire à la caserne par un garde : le vieux Gor est devenu foldungue et vous a poignardé ! Pi il s'est sissidé ! J'ai bien vu le corps du vioque le poignard fiché là !
Jo montra le milieu de sa poitrine.
— Comment il a fait pour se sissider ? Alors j'ai couru avertir Léopold, et pi je vous ai vu au fond du couloir, j'ai cru — fantôme.
Jo ne termina pas sa phrase et éclata en sanglots, poursuivant en étirant les mots comme le font les pleureuses :
— Que ce que je vais faire maintenant, que vous n'êtes plus làààà ! Pourquoi vous m'aviez laissééééé ? Seeeul ici au pays étangéééér !
Polack, qui avait momentanément perdu le fil, le rattrapa au vol sur ce dramatique làààà.
— Jo, arrête ce cirque, tu vois bien que je suis vivant !
— Mais ils ont dit...
— Écoute, je te raconterai tout plus tard. Je suis bien vivant ! Je te le confirme ! Mais maintenant j'aimerais parler à Léopold avant que ces ragots insensés lui parviennent.
Et en laissant Jo dans le couloir, il franchit le seuil, retrouvant enfin une quiétude relative.