LE MERCENAIRE
Quatre jours plus tard, Polack, accompagné de Jo et d’Octave, se préparait à reprendre la route de Gardénia.
Toutefois, Polack éprouva les plus grandes difficultés à décliner l'invitation particulièrement insistante du Général commandant en chef des renforts, qui tenait absolument à ce qu'il voyageât à bord de son dirigeable. Polack invoqua la longueur excessive de ses préparatifs et son refus de différer le retour de leur bienfaiteur, évoqua l'état encore précaire de son époux, mentionna les affaires qui demeuraient en suspens dans le domaine, ainsi que la nécessité de dissuader Kamelio de l'accompagner. Si les premiers arguments relevaient du subterfuge, le dernier correspondait à une préoccupation authentique.
Kamelio se montrait catégoriquement réfractaire à l'idée de rester dans le domaine. Polack dut déployer des visions mentales évocatrices et tentatrices : l'auge débordant de viandes succulentes, l'abreuvoir empli de l'eau la plus cristalline, et les cieux immaculés surplombant les contrées septentrionales. Mais l'argument décisif s'avéra être la mission de veiller sur Léopold et Armance. À cette fin, Polack projeta l'image du noble Kamelio déployant ses ailes autour de ces derniers. Il ignorait véritablement quelles conséquences découleraient de cette démarche et ne pouvait qu'espérer que Kamelio n'interpréterait pas littéralement son injonction au point de les accompagner en permanence. Le cas échéant, Polack se trouverait trop éloigné pour essuyer d'éventuels reproches. Son objectif était néanmoins atteint : Kamelio consentit à demeurer dans le domaine des Ostrand.
Lorsque les préparatifs s'achevèrent, Polack, Jo et Octave entreprirent leur voyage en empruntant l'itinéraire inverse de celui qu'ils avaient suivi à peine quinze jours plus tôt et gagnèrent le port aérien pour embarquer à destination de Gardenia. Ils parvinrent à l'embarquement de justesse. Le dirigeable s’apprêtait déjà à larguer les amarres — au sens littéral du terme, car ces mastodontes volants ne se posaient jamais véritablement au sol. Ils demeuraient arrimés à de hautes perches. Les passagers montaient et descendaient par des échelles depuis des plateformes aménagées en contrebas.
L'aéronef s'avérait bien plus modeste que celui qu'il avait emprunté pour son périple vers le nord, quoique paré d'une appellation quelque peu grandiloquente : « Tonnerre de Custenia ». À son bord, une cabine demeurait réservée à l'usage exclusif des membres de la famille Ostrand, mais cette fois-ci, celle-ci se résumait à une pièce dotée d'un grand lit, d'un canapé, d'une table basse et de deux fauteuils. Un cabinet de toilette privatif complétait l'ensemble. Rien de plus : fonctionnel, dépourvu de tout luxe superflu. En revanche, le Tonnerre se distinguait par sa rapidité et sa maniabilité, réduisant ainsi le temps de vol d'un quart.
Hormis cet embarquement précipité, le voyage se déroula presque sans encombre.
La quinzaine passée dans le domaine des Ostrand fut si riche en événements que Polack, une fois installé à bord du Tonnerre, s'empara du grand lit, demanda des rafraîchissements au steward et donna l'ordre de ne pas le déranger sous aucun prétexte. Il autorisa Jo, encore le bras en écharpe mais débordant d’énergie, à aller voir les mécaniciens, puis se voua à la détente et au farniente.
Polack éprouvait un besoin impérieux de répit : il ne mesurait pas véritablement jusqu'alors l'ampleur de son épuisement. Des nouvelles relations, des connaissances nouvellement acquises, l'atmosphère singulière du Domaine des Ostrand, ce coup porté à sa tête — demeuré toujours inexpliqué —, la trahison de Gor, cette course effrénée pour recouvrer l'artefact, sa captivité, la blessure de Léopold, le siège... Même son union avec Léopold, bien qu'ardemment souhaitée et relativement harmonieuse, s'avéra néanmoins source de stress.
Maintenant qu'il n'avait rien d'autre à faire que se laisser porter par ce géant des cieux, ses nerfs se détendirent enfin. Il chassa fermement toutes ses inquiétudes et pensées sombres, et profita du voyage pour prendre enfin un peu de bon temps.
Il dormit, bavarda tranquillement avec Jo, mangea et but.
Octave, quant à lui, fidèle à ses habitudes, s'éclipsa presque immédiatement après l'embarquement pour rejoindre sa modeste cabine de troisième classe. Il s'y attela à la rédaction d'un rapport à l'intention du chef Elvis et, comme le soupçonnait Polack, à l'écriture de ses mémoires.
Ce repos fit du bien à Polack, et c'est plein de forces et d'entrain qu'il débarqua dans la capitale pour rejoindre l'Académie.
***
L'Académie les accueillit dans un brouhaha de conversations qui se figeaient à leur approche, ponctuées de regards en coulisse — certains teintés d'envie, d'autres de réprobation, mais traversés aussi d'une admiration que l'on peinait à dissimuler.
Polack n'en fut guère surpris : l'Académie s'apparentait par bien des aspects à un petit bourg où les commérages prospèrent et où chacun connaît les moindres détails de la vie d'autrui. Les rumeurs s'y propageaient avec la célérité d'un incendie de forêt, se transformant au gré des transmissions jusqu'à devenir méconnaissables en passant de bouche en bouche.
En parcourant les couloirs du bâtiment administratif pour rejoindre les bureaux et signaler leur retour, nos compagnons croisèrent une foule considérable de cadets.
L'endroit était devenu un véritable centre d'attraction pour tous ceux qui se trouvaient libres de cours à cet instant. Chacun souhaitait contempler de ses propres yeux ces revenants des contrées lointaines qui avaient participé aux événements mémorables : « Un authentique siège ! Des affrontements ! L'Empire ! » Les rumeurs se propageaient, les accompagnant, puis les devançant. Polack demeurait persuadé que les témoins privilégiés de leur retour rapporteraient tout ce qu'ils avaient observé en enjolivant ou en assombrissant les faits. « Comme à l'accoutumée ! songea Polack avec amusement. Un individu élimine sept mouches d'un coup de tapette, et après une centaine de transmissions de bouche à oreille, le voilà métamorphosé en héros ayant terrassé sept géants ! »
Heureusement, Chef Elvis était un homme très pragmatique. Il serra la main d'Octave, l'autorisant ainsi à ne pas adopter le garde-à-vous réglementaire, et murmura :
— Heureux de te revoir, vieux frère !
Puis il se ressaisit et ajouta en dissimulant son émotion :
— Octave Tan ! Vous reprenez vos fonctions de secrétaire demain ! Mais je veux votre rapport dès aujourd'hui après le rassemblement du soir.
Il fronça les sourcils et lança un regard glacial à Polack et Jo qui se tenaient devant lui, puis un sourire inattendu étira ses lèvres :
— Cadet Runs, Prépa Joseph ! Bon retour parmi nous ! Demain, vous reprenez les cours. Aujourd'hui, je vous accorde une permission. Vous pouvez disposer !
Polack, suivi de Jo, atteignait presque la porte quand la voix d'Elvis le rattrapa :
— Cadet Runs, toutes mes félicitations pour votre union !
« Les nouvelles circulent vite », pensa brièvement Polack, tout en remerciant le Chef Elvis pour ses congratulations.
***
La première semaine passa comme l'éclair pour Polack : cours, entraînements, travaux pratiques avec Mass Hippolyte et discussions avec ses camarades de chambrée. Il avait perdu le compte des fois où il avait dû raconter ses aventures et montrer son bracelet. Il avait l'impression que son mariage captivait davantage les jeunes Dies que le reste. Cette fascination se mêlait d'envie : quelle fortune extraordinaire d'avoir trouvé un époux si rapidement, et ces bracelets qui attestaient que les dieux des Cimes eux-mêmes avaient accordé leur bénédiction à cette union !
Face aux énièmes demandes de montrer le bracelet, de raconter la cérémonie et de répéter mot pour mot toutes les paroles prononcées pour obtenir un tel effet, il perdit patience. Il renvoya donc tous les curieux vers Jo, témoin direct de tout : du mariage comme des aventures qui suivirent.
Polack ne comprit qu'il avait commis une grave erreur que quelques jours plus tard. Il percevait bien les regards admiratifs, respectueux et même un peu effrayés que lui lançaient les autres cadets. Quand un des prépas se mit à trembler et à faire des signes pour chasser le mauvais œil sur son passage, il décida d'éclaircir la situation.
Polack attrapa donc le malheureux prépa par le col de son uniforme pour l'empêcher de fuir et l'interrogea. Il découvrit alors des choses stupéfiantes ! Jo, fidèle à lui-même, avait raconté leurs aventures en les embellissant, mais cette fois bien au-delà du raisonnable.
Ainsi, Polack apprit avec stupéfaction que le brave Die Clotaire avait dompté un dragon, vaincu à lui seul toute une armée de l'Empire, sauvé par sorcellerie son époux d’une mort atroce, affronté les dieux pour leur dérober un artefact, et en avait détruit un autre qui leur appartenait également. Mais les dieux, dans leur magnanimité, avaient néanmoins béni son union avec l'illustre Dir Ostrand — envoyant leur messager et forgeant eux-mêmes les bracelets des époux.
Comment faire taire maintenant toutes ces rumeurs ? Polack l'ignorait, alors, à tort ou à raison, il décida de laisser courir.
***
La première permission accordée, Polack résolut de la consacrer à élucider le mystère du refus de Mistresse Linx de prendre en charge le différend concernant le domaine des Runs. Il n'était nullement dans les habitudes de cette juriste accomplie de laisser échapper une affaire lucrative ; les motifs devaient donc être d'une gravité suffisante pour qu'elle renonce à cette opportunité. Et ce que Diana Linx jugeait préoccupant pour elle l'était davantage encore pour les autres parties concernées.
Donc, il se dirigea vers son cabinet et eut la désagréable surprise de découvrir les portes closes. Pourtant, ce n'était ni un jour chômé, ni l'heure des repas – trop tardif pour le petit-déjeuner, prématuré pour les autres collations, de plus elle les prenait d'ordinaire à son bureau. Néanmoins, il frappa discrètement à la porte selon un code établi entre eux, se disant que Mistresse Linx souhaitait peut-être simplement éviter les visites d'importuns.
Personne ne lui ouvrit. Rongé par l'inquiétude, il frappa plus fort et, après quelques minutes d'efforts vains, se mit à tambouriner avant de finir par donner des coups de pied dans le chambranle. Le vacarme qu'il provoqua fit sortir de la maison d'à côté une femme d'âge mûr. Elle portait une longue robe de chambre et des chaussons. Ses cheveux étaient parés de bigoudis. Polack l'avait manifestement tirée de sa grasse matinée. La femme prit une grande inspiration et se mit à hurler. Sa voix, à la hauteur de sa colère, rivalisait d'intensité avec une sirène de pompiers :
— Qu'est-ce que c'est que ce grabuge ? Qui empêche d'honnêtes gens de dormir ? Sale garnement, tu vois bien que c'est fermé !
Polack se retourna et afficha son plus beau sourire. Ce type de personnes, d'un certain âge et émotives, représentait une mine de renseignements inépuisable, à condition de savoir s'y prendre. Il s'inclina donc très poliment pour la saluer :
— Toutes mes excuses ! Je pensais que ce quartier ne comptait que des bureaux et j'étais loin d'imaginer pouvoir déranger une personne aussi charmante. Je comprends votre colère, moi aussi je déteste qu'on me tire du sommeil ! Veuillez accepter mes excuses les plus sincères !
La dame parut se radoucir :
— J'accepte vos excuses ! De toute façon, il était temps que je me lève, alors pas de mal ! Mais pourquoi frappez-vous si fort à la porte de cette adorable Mistresse Linx ? Elle est partie depuis une dizaine de jours ! « Augustina », qu'elle m'a dit, « je pars régler une affaire de famille, je serai absente plusieurs mois, je vous laisse une clé pour arroser mes plantes ».
Polack ressentit un certain soulagement. Le refus de Diana n'était peut-être pas lié à son litige pour le domaine. Elle pouvait fuir pour d'autres raisons, liées à d'autres affaires, sans exclure les réels problèmes familiaux. Il demanda néanmoins :
— Savez-vous comment la joindre ?
— Non, je ne pense pas... Il faut que j'y réfléchisse... Jeune homme, ne restons pas dans la rue, il fait froid. Vous semblez être quelqu'un de bien... Venez, je vous offre une tisane pendant que j'essaie de me rappeler.
Face à la perspective d'être abreuvé de tisane et des souvenirs de son hôtesse, qui, comme beaucoup de personnes de son âge, cherchait des oreilles disponibles, Polack frémit intérieurement :
— Mistresse Augustina...
« Les gens apprécient toujours qu'on se souvienne de leur prénom », pensa-t-il brièvement.
— Je suis vraiment désolé ! Encore toutes mes excuses ! Mais le temps me manque pour accepter votre si aimable invitation ! Si quelque chose vous revient, pourriez-vous faire porter un message à l'Académie militaire pour Clotaire Runs ?
Augustina sourit :
— Vous êtes Clotaire Runs ? Diana parlait parfois de vous ! Elle vous appelait affectueusement : Ce grand nigaud ! Une personne que Diana surnomme ainsi ne peut pas être foncièrement mauvaise... Je vous contacterai ! Promis !
***
La seconde visite de Polack était destinée à Maître Joachim Advack, l'homme de loi que Léopold avait sélectionné sur la liste de Mistresse Linx et qu'elle avait vivement recommandé. Son étude se situait dans un quartier aussi prestigieux que celui abritant les bureaux de Diana, sinon davantage. L’immeuble où il exerçait donnait sur une large avenue le long de laquelle stationnaient des véhicules qui, même aux yeux de Polack, néophyte en la matière, paraissaient luxueux et raffinés.
L'édifice cossu abritait les bureaux de plusieurs entreprises et professionnels indépendants. Sur les plaques ornant le porche, il distingua aussi bien des guérisseurs, des praticiens dentaires, des massothérapeutes, que des hommes de loi. Certaines enseignes demeuraient énigmatiques pour lui : que pouvaient donc bien proposer des entreprises telles que « Corne et Crocs » ou encore « Votre cœur et vous » ? Avec un certain soulagement, il aperçut celle qui portait l'inscription laconique « Maître Advack, premier étage, à gauche ».
Polack poussa le lourd portail de l'entrée, traversa le vestibule et gravit l'escalier avec détermination. Il s'immobilisa devant une porte bordeaux ornée d'un heurtoir en cuivre représentant une tête d'animal qui évoquait celle d'un Tyrannosaure Rex.
« Quel bon présage ! » ironisa-t-il intérieurement avant de frapper.