METALBORN : Les Gardiens du Métal
La lueur rouge des gyrophares des policiers et des pompiers perçait la nuit tandis qu'une foule de curieux se rassemblait peu à peu dans la rue devant le lycée Yamanoshi, attisant la curiosité. Un cordon de police fut immédiatement établi, empêchant les civils d'approcher et les obligeant à reculer pour ne pas gêner l'intervention. Pendant ce temps, les pompiers étaient sortis de leurs camions et s'affairaient à déployer des lances à eau pour stopper la propagation de l'incendie qui rongeait le bâtiment principal du lycée.
Certains civils sortirent leurs téléphones portables pour filmer ou prendre des photos, tandis que d'autres étaient bien trop surpris ou horrifiés pour faire le moindre geste.
Les résidents contemplaient cette vision surréaliste du lycée en proie aux flammes, sa fumée noire s'élevant très haut dans les airs, formant une véritable flaque noire vaporeuse et flottante. Alerté par son supérieur, l'inspecteur Shiro Miyazaki, dont le visage exprimait l'agacement et la fatigue, sortit aussitôt de son véhicule après l'avoir garé sur le bas-côté. Forçant la foule à s'écarter, il se fraya un chemin jusqu'au cordon de policiers, brandissant son badge, et passa sans encombre. Un flash soudain par-dessus son épaule attira son attention, et il comprit immédiatement la cause. Un journaliste avait réussi à se cacher à l'insu des policiers et avait sorti son appareil photo.
_ "Hé ! Ce journaliste ! Dégagez le d'ici !" ordonna immédiatement Shiro aux deux policiers les plus proches, ce qu'ils firent, saisissant l'individu et son appareil photo pour l'escorte hors de la zone.
L'homme se défendit, répétant son baratin habituel : la presse a le droit de savoir et les forces de l'ordre tentent de cacher la vérité… Shiro soupira lourdement en se frottant les yeux du bout des doigts. C'était comme si ces vautours étaient payés pour débiter le même vieux baratin toute la journée.
_ "Foutus journalistes… On a déjà assez de problèmes comme ça, on ne devrait pas laisser la presse en rajouter avec leurs articles apocalyptiques", murmura l'inspecteur, épuisé, en se dirigeant vers l'un de ses collègues arrivé avant lui, l'inspecteur Kota Yoshiro, lui aussi ami d'enfance de Shiro.
Ils étaient entrés ensemble à l'académie de police, et malgré les graves problèmes d'alcool de Shiro, Kota était resté en bons termes avec lui, le soutenant du mieux qu'il pouvait et lui donnant même quelques conseils pour sortir de ce cercle vicieux, mais sans succès jusqu'ici.
_ "Ah, Shiro, il était temps", déclara Kota en s'approchant de son collègue, l'air plutôt déconcerté. "C'est un vrai désastre, je n'ai jamais rien vu de tel."
_ "Ouais, je le remarque", répondit Shiro, admirant le spectacle terrible qui se déroulait sous ses yeux.
Lui aussi devait admettre qu'il n'avait jamais rien vu de tel. Le bâtiment principal ravagé par les flammes, la cour entièrement jonchée de cratères, l'odeur de brûlé et de sang se mêlant et imprégnant l'air… Le lycée ressemblait davantage à une zone de guerre. Plusieurs corps avaient été découverts au milieu de la cour, baignant dans de larges flaques de sang, mais à cause des flammes qui les avaient dévorés, ils étaient tous inidentifiables.
_ "Dis moi, c'est pas l'école que ta fille fréquente habituellement ?" demanda l'inspecteur Kota, pris d'un doute.
L'évocation du nom de sa fille fit sursauter Shiro, qui attrapa rapidement son portable et appela Mariko. Quel idiot ! pensa-t-il. Avec tous les problèmes accumulés durant cette maudite journée, il n'avait même pas pensé à la contacter. Mais après quelques secondes interminables de sonnerie, il tomba sur la messagerie vocale.
_ "Et, comme d'habitude, elle a dû mettre son téléphone en mode avion. Putain !" grommela Shiro en resserrant sa prise sur le téléphone.
Mais sa frustration laissa vite place à une lourde fatigue qui le fit respirer bruyamment, se frottant le front du plat de la main, la tête encore légèrement douloureuse.
Kota le remarqua et s'inquiéta pour son collègue.
_ "Dis donc, mec, ça va ? T'as vraiment pas l'air en forme ces derniers temps."
_ "Eh bien… Je me suis encore engueuler avec Mariko ce matin", expliqua Shiro, les cernes sous ses yeux témoignant clairement de sa fatigue. "Elle ne me supporte même plus, et on ne se parle que pour se cracher dessus. Et puis il y a eu ce meurtre, ou plutôt ce carnage commis dans cet appartement cet après-midi… Ça commence à faire beaucoup… Qu'est-ce qui arrive à cette ville, je me demande…"
Mais ce que Shiro ignorait, c'est que, à l'écart de la foule, caché dans un coin au pied d'un immeuble, se trouvait le seul témoin oculaire de ce qui s'était passé. Choqué et ruisselant sous la pluie froide, le jeune Koichi était recroquevillé, les yeux écarquillés et tremblant comme une feuille sous son imperméable. Il avait encore du mal à croire ce qu'il venait de voir avant l'arrivée des secours. Peu après son retour, il s'était éclipsé à l'insu de sa mère pour attendre Mariko devant l'entrée du lycée et la raccompagner chez elle, afin qu'elle se sente moins seule. Il s'était surpris à le faire, comme si son propre corps ne lui obéissait plus. Mais il ne s'attendait pas à une telle chose en arrivant aux portes de l'école…
Ses mains tremblantes tenaient soigneusement son téléphone portable, avec lequel il avait pu filmer, malgré sa peur et sa surprise, ce qui s'était passé. Relançant la vidéo, il ne put la quitter des yeux, ni prononcer un mot… L'école en flammes, et ces deux étranges personnages, l'un en armure ultra-sophistiquée, l'autre en manteau de cuir et chapeau noir, s'affrontant dans un combat d'une violence inouïe, et l'homme au chapeau faisant preuve de pouvoirs surnaturels en invoquant la foudre de son plein gré… Même s'il regardait la vidéo pour la centième fois, Koichi ne pouvait accepter ce qu'il venait de voir. Encore sous le choc, il retourna vers son immeuble.
Pendant ce temps…
Mariko ne s'était jamais sentie aussi confuse. Mille et une pensées et questions se bousculaient dans son esprit, s'entremêlant comme une mélasse véritablement brumeuse et crasseuse. Assise sur le siège en cuir noir du taxi qui la ramenait chez elle, la lycéenne ne disait pas un mot, fixant sans vraiment le voir, à travers la vitre ruisselante, la pluie fine et glaciale qui tombait depuis quelques minutes. Dehors, les immeubles et les rues défilaient dans la nuit déjà bien tombée, et plus loin, les hautes tours du centre-ville donnaient l'illusion de hautes montagnes d'acier parsemées de centaines de lumières. Sur les trottoirs marchaient des dizaines de personnes emmitouflées dans leurs manteaux et anoraks, épuisées par leur journée de travail et impatientes de rentrer.
Mariko, elle aussi, voulait rentrer, mais pour une toute autre raison. Comme si elle reprenait conscience, elle baissa les yeux sur ses mains encore légèrement tremblantes et fit de son mieux pour les calmer. Remarquant que ses poignets et ses paumes portaient encore les traces du sang des hommes qu'elle avait tailladés avec son katana, son cœur bondit dans sa poitrine. Elle les dissimula du mieux qu'elle put, bien que le chauffeur de taxi ne semblât guère se soucier de la jeune passagère et se contentât d'attendre, le poing contre la joue, que le feu passe au vert. La radio diffusait une musique douce et agréable, mais fut soudainement interrompue par une annonce.
_ "Nous interrompons votre programme musicale pour un reportage spécial : vers 17 h, une violente explosion s'est produite dans le bâtiment principal du lycée Yamanoshi. Les pompiers et la police sont immédiatement intervenus sur les lieux, et après de plus amples informations, on craint que plusieurs corps aient été retrouvés et ont été emmenés à la morgue pour identification. Certains pensent que cet incendie pourrait être lié au terrible massacre de la famille Izogai survenu en fin de matinée, mais il est encore trop tôt pour confirmer quoi que ce soit. Nous vous tiendrons informés…"
La radio fut alors coupée par décision du chauffeur.
_ "Ah là là, dans quel monde vivons-nous, franchement", commenta-t-il en secouant la tête nonchalamment, se parlant à lui-même. "Il faut vraiment être un monstre pour faire exploser un lycée. Je suis sûr que c'est encore un de ces satanés djihadistes…"
Mariko, de son côté, se faisant la plus discrète possible, n'avait rien manqué de l'annonce et restait profondément affectée, même si elle essayait de le cacher. Un monstre ? Était-elle cela ? Après tout, elle était en partie responsable de l'incendie. Une fois de plus, elle s'était laissée dominer par ses émotions et son pouvoir s'était emparé d'elle. C'était la première fois que son pouvoir se manifestait avec une telle intensité, lui révélant un nouvel artefact qu'elle possédait probablement depuis le tout début. "Alors, c'est ça que je suis ?" pensa-t-elle en regardant la paume de sa main, puis en tournant le regard pour voir le reflet de son visage dans la vitre, déformé par les petites gouttes de pluie qui s'y déversaient. Mais en contemplant son visage, elle crut voir, l'espace d'une seconde ou deux, un autre reflet émerger du sien, prenant la forme d'un crâne imposant, inhumain et grondant, aux yeux rouges luisants fixés sur elle, un anneau perçant ses narines, des dents acérées et deux grandes défenses recourbées sur les côtés de sa mâchoire, reliées par une longue chaîne métallique. Cette apparition soudaine et terrifiante surprit Mariko, qui haleta et, d'un mouvement de recul, attira l'attention du conducteur.
_ "Tout va bien, mademoiselle ?" demanda-t-il en jetant un coup d'œil dans le rétroviseur avant de se concentrer à nouveau sur la route.
_ "Euh… oui, oui, merci", répondit-elle avec un petit rire gêné, se grattant l'arrière de la tête comme si de rien n'était.
Le conducteur ne s'attarda pas davantage et reporta son attention sur la route. Reprenant rapidement son calme, Mariko jeta un autre coup d'œil par la fenêtre, pour constater que cette « chose », ou du moins son reflet, avait disparu. Que pouvait-il bien être ? Une autre créature essayant de s'emparer d'elle et de jouer avec ses nerfs ? Pourtant, Mariko ne sentait aucune présence abyssale à proximité. Son cœur brûla intensément pendant quelques instants, comme s'il avait lui aussi réagi à cette vision. Grimaçant légèrement sous la douleur, Mariko s'éclaircit l'esprit pour ne pas déclencher involontairement une nouvelle tragédie.
Après près d'une heure de trajet dans les rues de Hobara, le taxi arriva enfin devant la porte de la maison de Mariko. Après avoir payé le chauffeur et être sortie du véhicule, la lycéenne, trempée et profondément pensive, traversa le jardin en hâte, glissa sa clé dans la serrure et s'engouffra dans le hall sec et chaud de sa maison.
Trop pressée de rentrer, Mariko n'avait même pas senti la présence d'une silhouette, pourtant assez proche, la suivant jusque chez elle et la regardant entrer depuis le toit d'une des maisons voisines. Debout sous la pluie, les mains dans les poches, son grand chapeau noir trempé, Mathieu sortit son téléphone portable et, après avoir composé un numéro masqué, le porta à son oreille.
_ "Oui, Rob, c'est moi. Tout va bien. La fille est rentrée saine et sauve, et aucune créature abyssale à signaler dans les environs, du moins pour ce soir."
_ "Bravo pour ce que tu as fait à l'école. Je te dois une fière chandelle, Matt", dit Rob à l'autre bout du fil.
_ "Ouais...", marmonna le jeune homme au chapeau, l'air moins enjoué. "Ça l'aurait vraiment été si j'avais pu fumer Krügger, mais cet enfoiré a encore réussi à s'enfuir… Tu me diras, lâche comme il est, c'était prévisible."
_ "On aura d'autres occasions de l'avoir, t'inquiète pas", le rassura Rob avec assurance. "Mais pour l'instant, on a un autre problème. Quelqu'un a été témoin de ta confrontation avec Armin et l'a filmée. Tu sais qu'on ne peut pas laisser la police s'immiscer dans nos affaires."
En écoutant cela au téléphone, Mathieu esquissa un sourire et rit légèrement, son iris brillant de mille feux.
_ "Je crois savoir qui ça peut être... T'en fait pas, je m'en occupe", commenta Mathieu en regardant par-dessus son épaule, sachant où il allait maintenant.
Complètement inconsciente de ce qui se passait près de chez elle, trop préoccupée par ce qui venait de se dérouler aujourd'hui, Mariko monta dans sa chambre. Déposant son cartable au pied de son lit, elle se dirigea nonchalamment vers la fenêtre, écartant légèrement le rideau et observant attentivement la rue sombre et déserte devant chez elle. Rassurée de constater que personne ne l'avait suivie, elle prit une inspiration. Mais ses pensées revinrent vite au jeune homme au grand manteau de cuir et au chapeau noir qu'elle avait vu. Les éclairs qu'il invoquait et lançait à volonté, son agilité surhumaine, la hache se transformant en guitare électrique qu'il avait invoquée dans ses mains et utilisée pour invoquer la foudre… Toutes ces images se rejouèrent dans l'esprit de Mariko, comme une scène de film se répétant indéfiniment jusqu'à lui donner mal à la tête…
Elle, qui se croyait la seule à posséder des capacités extraordinaires, voyait maintenant une toute autre réalité se dévoiler… Il y en avait un autre comme elle ! Mais qui pouvait-il bien être ? Était-il le seul, ou y en avait-il d'autres ? Ces questions ne la laissaient pas indifférente.
Mariko retira son uniforme scolaire, ainsi que le reste de ses vêtements, et poursuivit ses pensées dans la salle de bains. Debout derrière la vitre teintée de la douche, elle resta droite, les yeux clos, le visage légèrement relevé, laissant l'eau chaude la recouvrir, ruisseler sur sa poitrine, son corps et dans ses cheveux d'ébène. La sensation de chaleur la fit frissonner tandis qu'elle baissait les yeux, contemplant avec une pointe d'angoisse ses mains encore tachées du sang des hommes qu'elle avait tués ce soir-là. D'habitude, elle n'avait tué que ces êtres cauchemardesques qui cherchaient à l'attaquer, mais ce soir-là, elle avait tué des êtres humains pour la toute première fois de sa vie. Même si cela avait été une nécessité, un profond malaise l'envahit. Sur le moment, elle ressentait une rage brûlante, un désir irrépressible de les tuer, malgré elle. Mais maintenant, la réalité de ce qu'elle avait fait lui sautait aux yeux.
Une autre question la submergea alors… Son père ! Que pouvait-elle lui dire ? Devait-elle révéler la vérité sur ce qui s'était passé ? Mais pouvait-il seulement y croire ? La confusion était à son comble, provoquant un mal de tête chez la jeune lycéenne. Plus que perdue, elle ne pouvait que glisser le long du mur blanc de la salle de bain, assise dans un coin de la douche, recroquevillée et pleurant sous le jet d'eau continu qui la recouvrait. C'en était trop pour elle. Elle aurait tant aimé que sa mère soit encore là pour la soutenir.
Après s'être lavée et purifiée de toute trace de sang et s'être assurée qu'il ne restait plus une seule particule dans la baignoire, Mariko avait réussi à se calmer. Enveloppée dans un peignoir, elle faisait face au miroir ovale suspendu au-dessus du lavabo et se séchait les cheveux avec son sèche-cheveux, sans un mot. Elle se perdit un instant, regardant son propre visage dans le reflet. Elle se voyait, et pourtant, elle avait aussi l'impression de voir quelqu'un d'autre. Lorsqu'elle avait invoqué cette armure contre sa volonté et déchaîné sa colère contre ces assassins… Elle l'avait ressentie, l'espace d'une infime seconde, au plus profond d'elle-même… Une autre présence venue de son cœur… Une présence plus forte, mais aussi plus impitoyable, guidant ses actions et sa volonté.
Elle avait également pu ressentir la chaleur de ses flammes, plus intense et puissante que jamais… Bien que vivant avec ces pouvoirs depuis aussi longtemps qu'elle se souvienne, Mariko devait admettre qu'elle n'en savait pas assez sur eux, et c'était ce qui la terrifiait le plus. Cet homme capable de manipuler la foudre… Il avait peut-être des réponses. Mais était-ce une bonne idée d'essayer de le retrouver ? Après tout, elle ignorait tout de lui et de ses motivations.
Le bruit étouffé mais reconnaissable de la porte d'entrée qui s'ouvrait à l'étage inférieur la tira de ses pensées. Encore tendue par l'attaque du lycée, le cœur battant la chamade, elle se dirigea prudemment vers la porte des toilettes, prête à frapper à la moindre intrusion.
_ "Mariko ?!… Mariko, c'est moi !! Tu es là ?!"
Son père ! Elle poussa un soupir de soulagement et, sans hésiter, quitta la salle de bain et se précipita dans les escaliers. Shiro, se débarrassant de son grand manteau trempé, vit sa fille descendre les escaliers à toute vitesse et fut également rassuré de la voir saine et sauve. Aussitôt, les larmes aux yeux, Mariko se jeta dans les bras de son père, qui la serra fort contre lui.
_ "Oh, merci mon Dieu, merci, j'avais tellement peur pour toi. Tu vas bien ? Tu es blessée ? J'ai essayé de te joindre, mais pas moyen." dit Shiro en serrant sa fille dans ses bras, puis en lui touchant les cheveux et le visage comme pour s'assurer qu'elle était là.
Bien sûr, il ignorait que sa fille était en retenue et qu'elle avait été témoin de ce qui s'était passé.
_ "Je vais bien, papa, je t'assure", confirma Mariko en hochant la tête. "Mais dis-moi, qu'est-ce qui a bien pu se passer ? Je n'arrive pas à y croire !"
Elle posa cette question, feignant l'ignorance pour cacher à son père ce qu'elle avait vu. Lui mentir dans un moment pareil lui faisait mal, mais elle le devait, pour son bien.
_ "Pour l'instant, je ne sais pas. Il faudra attendre les résultats de l'enquête", soupira lourdement Shiro, assis mollement sur une chaise de la salle à manger, fatigué et à bout de nerfs. "Nous avons trouvé plusieurs corps, mais ils étaient trop carbonisés pour qu'on puisse en tirer quoi que ce soit."
Mariko se couvrit la bouche d'horreur, faisant semblant pour tromper son père, mais en même temps profondément affectée par la mort de la surveillant principale et du concierge, dont elle avait vu les cadavres de ses propres yeux. Passant ses mains sur son visage et poussant un profond soupir de fatigue, Shiro se redressa sur sa chaise et sourit à Mariko.
_ "Au moins, tu vas bien. S'il y a une miette de positivité que je peux tirer de cette journée pourrie, c'est celle-là que je choisis de ramasser."
Mariko fut touchée par ces mots et lui sourit en retour, ce qu'elle n'avait pas fait depuis longtemps avec son père. Elle voyait la fatigue lui ronger le visage comme une invasion de termites sur une souche. Elle remarqua aussi que depuis son arrivée, son premier geste n'avait pas été de se diriger vers le comptoir de la cuisine pour prendre une bouteille de whisky et s'en verser la moitié dans le gosier, comme il en avait pris l'habitude. Voyant son père épuisé par ce qui avait visiblement été une journée très chargée, Mariko s'approcha et lui déposa une bise sur la joue, ce qui le surprit un peu sur le coup. Dans ce moment de grande agitation, mieux valait faire preuve d'un peu de compassion et se serrer les coudes.
_ "Va prendre une douche et te reposer un peu, papa. Je vais préparer le dîner en attendant", dit-elle calmement, une pointe d’insistance douce dans la voix.
Shiro hocha doucement la tête et, se levant pour se diriger vers l’escalier menant à la salle de bain, il se tourna une dernière fois vers sa fille.
_ "Au fait, Mariko… Pour ce que j’ai fait ce matin, je…"
_ "Non", l’interrompit Mariko. "C’est moi qui m’excuse. Je n’aurais pas dû te parler comme ça… Allez, vas-y. Je m’occupe de tout. Ma façon de me rattraper."
Bien qu’il aurait aimé s’excuser pour son comportement stupide de ce matin, Shiro fut profondément touché par l’attitude de sa fille à son égard. Lui, qui ne se voyait à ses yeux que comme un déchet vivant, se sentait pour la première fois depuis longtemps enfin un père à ses yeux. Mais en montant l’escalier, le doute le rongeait. Aurait-il dû raconter à Mariko le meurtre qui avait eu lieu cet après-midi en centre-ville ? Non, elle était déjà suffisamment bouleversée pour qu'il ne veuille pas l'inquiéter davantage. Cependant, son instinct de policier était à son apogée. Il pressentait que ce meurtre et cet incendie, survenus le même jour, ne pouvaient être une simple coïncidence. Shiro sentait au fond de lui que quelque chose de très grave était en train de se produire, mais sans savoir quoi, ni pourquoi.
En entrant dans la salle de bain et en fermant la porte derrière lui, il haleta de terreur, recroquevillé contre la porte. L'espace d'une seconde, il crut apercevoir les corps horriblement mutilés de la famille Izogai devant lui, recouvrant entièrement les murs, le sol et le plafond. Se frottant les yeux, voilés de fatigue, essayant de reprendre ses esprits, l'inspecteur de police respira doucement, s'éclaircissant les idées pour ne pas se laisser rendre fou par cette affaire. Mettant cela sur le compte du stress, il commença à prendre une douche.
Pendant ce temps…
D'habitude gourmand et particulièrement friand de la cuisine raffinée de sa mère, Koichi Emiya ne put avaler une seule bouchée ce soir-là. Assis à la petite table ronde en verre près de la modeste cuisine de son appartement du centre-ville, il fit face à son assiette encore fumante de nouilles sautées et de poulet aux légumes vapeur. Le jeune homme ne dit mot, les mains sur les genoux, l'air visiblement perturbé. Ce qu'il avait filmé revenait sans cesse le hanter. Dehors, la pluie continuait de s'abattre sur la ville, et les échos de quelques sirènes de police résonnaient dans les rues lointaines.
_ "Koichi… Koichi… mon chou, tu m'entends ?"
Koichi réagit, comme s'il sortait d'un rêve, puis se retrouva face au regard de sa mère, une jeune femme aux yeux noirs et aux cheveux courts coupés en bol. Ayant également été informée du drame de l'école, elle avait tenté de réconforter son fils du mieux qu'elle pouvait. _ "Je… je crois", fut la seule réponse qu'il put trouver, hagard.
Sa mère s'inquiéta, puis posa ses couverts pour prendre la main de son fils dans la sienne.
_ "Tu n'as pas touché à ton assiette. Essaie de manger, au moins un peu. Je sais que tu es tout bouleversé par ce qui s'est passé à l'école."
_ "Je… » Koichi soupira faiblement en se frottant les yeux. "Je… je ne me sens pas bien… Je vais aller dormir. Je mangerai plus tard."
Sur ce, et sans même attendre la réponse de sa mère, Koichi quitta la table et se précipita dans sa chambre au bout du petit couloir, laissant sa mère confuse et sincèrement inquiète. Après avoir franchi le seuil de sa chambre de taille relativement moyenne, Koichi referma rapidement la porte, se retrouvant seul dans la pièce sombre, à peine éclairée par la lueur des lampadaires et les néons des panneaux publicitaires accrochés aux façades des immeubles d'en face. La fenêtre de sa chambre, ouverte et laissant entrer l'air frais, le fit hausser un sourcil. Il ne se souvenait pas de l'avoir ouverte. Il alla la fermer et la verrouiller, mais fut surpris par l'explosion soudaine d'un éclair tout proche dans le ciel, qui le fit sursauter et son cœur s'emballa.
_ "Nerveux ?"
Koichi haleta de surprise et de peur au son de cette voix sombre derrière lui. Se retournant, blotti contre le mur près de la fenêtre, il écarquilla les yeux derrière ses lunettes. Assis sur son lit, dans la pénombre, se tenait une silhouette humaine. Elle se leva très lentement, vêtue visiblement d'un grand manteau de cuir noir et d'un chapeau, tous deux ruisselants de gouttes de pluie qui mouillaient le parquet. L'individu dominait Koichi d'au moins une tête et demie et paraissait trapu. Faisant un pas en avant, l'intrus se révéla à la lumière extérieure, ses longs cheveux bruns et son visage caucasien, laissant Koichi sans voix et saisi par une peur encore plus grande qui le paralysa sur place, reconnaissant immédiatement l'homme au chapeau de sa vidéo.
_ "V… vous...", balbutia-t-il à peine, les lèvres tremblantes.
_ "Moi." répondit Mathieu d'un ton presque moqueur, sortant une cigarette de sa poche et l'allumant avec son briquet, son visage sérieux sous son chapeau noir illuminé par la lueur de la petite flamme orange.
Son regard lourd et sombre ne quittait pas celui de Koichi, qui n'osait plus bouger. Prenant une première bouffée, Mathieu parcourut la chambre du lycéen avec un intérêt neutre et feint, observant toutes les affiches de films et de jeux vidéo, ainsi que les piles de mangas en désordre, l'ordinateur sur le bureau et les nombreux composants électroniques en construction tout autour.
_ "Je vois que j'ai affaire à un nerd", commenta Mathieu avec un petit rire amusé, prenant une des jaquettes du jeu et la regardant vaguement avant de la reposer. "Après, je juge pas, j'en étais un aussi avant… Ah, c'était le bon vieux temps."
_ "S'il vous plaît… S'il vous plaît, ne me tuez pas", supplia Koichi, au bord des larmes, le dos au mur et tremblant de tous ses membres, conscient de ce dont cet homme, ou ce monstre, était capable.
Mathieu le regarda à peine, presque amusé par la peur qu'il inspirait à ce pauvre petit gars à lunettes tremblant, mais il redevint vite sérieux.
_ "Je suis pas là pour toi, si ça peut te rassurer. Mais pour ça", dit Mathieu en sortant de la poche de son manteau quelque chose qui fit frissonner Koichi.
C'était son téléphone portable, que cet inconnu, français à en juger par son accent, tenait à la main.
_ "Je sais que tu étais là et ce que tu as fait", dit Mathieu d'un ton calme mais presque accusateur, comme un juge envers un condamné.
_ "S'il vous plaît…" demanda humblement Koichi, mais il fut rapidement interrompu par la poignée de petits éclairs que Mathieu fit soudain apparaître dans sa main, grillant tous les composants du téléphone portable et le rendant complètement irrécupérable, détruisant ainsi la seule preuve que Koichi possédait, au grand désespoir de ce dernier.
Laissant tomber le téléphone mort et fumant à ses pieds, Mathieu s'approcha à quelques centimètres de Koichi, pressant presque son visage contre le sien et lui soufflant de la fumée de cigarette au visage.
_ "Crois-moi, je te sauve la vie en faisant ça", dit Mathieu. "Tu étais sur le point de t'impliquer dans des choses qui dépassent ton entendement, et maintenant, sans vidéo, personne ne te croira jamais. Les enjeux sont trop importants pour qu'on laisse un petit geek comme toi venir tout foutre en l'air."
Koichi l'écouta sans oser protester, trop intimidé par la carrure et la voix de l'inconnu. Ce dernier le saisit alors fermement par la mâchoire, le soulevant presque du sol.
_ "Maintenant, tu vas m'écouter. Si jamais tu essaies encore de te mêler de nos affaires, je te tuerai, et crois-moi, j'hésiterai pas une seconde. J'ai été assez clair ?"
Koichi hocha la tête avec insistance, le cœur battant la chamade. Il vit la sincérité à son comble dans le regard de l'homme. Il le ferait, sans l'ombre d'un doute. Mathieu esquissa un sourire narquois puis le laissa retomber sur le parquet de sa chambre. Reculant au maximum, se recroquevillant dans un coin de sa chambre, Koichi vit l'inconnu au chapeau rouvrir la fenêtre et enjamber le rebord sans aucune pression.
_ "Mais il y a une chose que je peux te dire : le monde tel que l'humanité le connaît est sur le point de changer, et rien ne pourra l'empêcher."
Mathieu parla, le regard s'attardant sur l'immensité de la ville recouverte de pluie. Il jeta ensuite un dernier regard d'avertissement à Koichi, avant qu'un nouvel éclair n'explose, d'une intensité telle qu'il le força à fermer les yeux. Une fois ses paupières rouvertes, il constata avec stupeur que l'homme avait disparu sans laisser de trace, laissant le lycéen sans voix dans sa chambre, la carcasse fumante de son téléphone portable gisant devant lui sur le sol. Encore sous le choc de cette rencontre inattendue, Koichi se redressa et se dirigea d'un pas hésitant vers le rebord de la fenêtre, regardant dehors comme pour tenter d'apercevoir une présence. Il ne trouva que l'empreinte brûlée laissée par la foudre lorsqu'elle avait frappé l'endroit précis où l'homme se tenait avant de disparaître.
Pendant ce temps, un peu plus loin, l'ombre de Mathieu filait de toit en toit tel un ninja, aussi rapide que des éclairs dans la nuit noire. Il n'y avait aucune chance qu'il soit vu, il le savait, l'obscurité et la couleur de ses vêtements le masquant parfaitement. Atterrissant sur ses pieds avec une agilité parfaite sur le énième toit d'un petit immeuble du centre-ville, Mathieu fit une courte pause. Les mains dans les poches, son manteau et son chapeau ruisselant de gouttes de pluie, il resta parfaitement immobile quelques instants, puis laissa échapper un rire sarcastique en souriant.
_ "Dis donc, Lars, y a pas un moyen d'arrêter cette foutue pluie ? Je voudrais pas que mes cigarettes soient trempées", dit-il très calmement, tandis qu'une silhouette masculine élancée émergeait lentement de l'ombre du grand panneau publicitaire vissé au toit, faisant la promotion d'une marque de soda très populaire.
L'homme prénommé Lars s'avança dans la lumière de l'enseigne, dévoilant de longs cheveux noirs tombant en cascade sur ses épaules, masquant la moitié d'un visage terne et très pâle, et portant un maquillage noir autour des yeux dessinant des veinules sur ses joues. Tout de noir vêtu, une grande tunique de cuir noir autour du corps, deux bracelets à pointes aux poignets et de larges bottes noires entourées de chaînes, Lars s'approcha de Mathieu, sans que ce dernier ne manifeste la moindre hostilité à son égard.
_ "Pour une fois, ce n'est pas ma faute. Il faut laisser faire Mère Nature de temps en temps", répondit Lars d'une voix aussi morose que son visage.
Les deux hommes restèrent côte à côte, observant ensemble l'activité nocturne d'Hobara et écoutant les échos des bruits habituels du centre-ville, ainsi que le grondement du tonnerre qui continuait de gronder et de déchaîner sa colère dans cette nuit fraîche.
_ "Au fait, Mathieu", ajouta Lars en tournant vers lui son œil aux yeux irisés. "Tu ne trouves pas que tu as un peu exagéré avec ce gamin ?"
_ "Bah alors, je ne savais pas que tu étais devenu aussi sentimental, Lars. Tu me déçois", répondit Mathieu, se moquant cyniquement de son ami.
_ "Tu as tort. Le sort de ce gamin ne m'intéresse pas. Je dis juste que si tu commences à menacer tous ceux que tu rencontres, tu finiras par attirer l'attention sur nous. Et Rob le prendrait très mal, tu sais comment il est", lui dit Lars, son ton de voix montrant clairement qu'il se fichait complètement du ton moqueur de son ami.
Mathieu reconnut clairement son ami sombre et imperturbable, ce qui sembla le rassurer un peu.
_ "Je le sais parfaitement, pas besoin de me faire un dessin", soupira Mathieu, agacé, en commençant à marcher un peu sur le toit, suivi lentement par Lars.
_ "Alors… Cette jeune Japonaise dont Rob n'arrête pas de parler… Celle qui a ce pouvoir spécial. Qu'est-ce que tu en penses ?" demanda Lars, ce à quoi Mathieu ne répondit pas immédiatement, ses pensées étant concentrées sur Mariko et ce qu'il avait vu de ses capacités jusqu'à présent.
_ "On verra bien", fut sa réponse dubitative.
Puis, alors qu'ils s'apprêtaient à partir, Mathieu fut quelque peu surpris de voir Lars lever lentement mais sûrement la main vers le ciel. En deux secondes seulement, la pluie cessa de tomber sur la ville. Levant les yeux vers le ciel sombre, Mathieu adressa un petit sourire narquois à son ami qui marchait maintenant devant lui.
_ "Eh bien, Lars. Je pensais qu'on devait laisser Mère Nature faire son œuvre de temps en temps."
Insensible à cette moquerie, apparemment courante chez lui, Lars continua son chemin sans se retourner et répondit simplement :
_ "Oui… Mais cette pluie commençait à m'agacer. Ce n'est pas bon pour mon makeup."
_ "Tu vois, c'est ce que j'aime chez toi : ton sens légendaire des priorités", gloussa Mathieu en l'imitant et en allumant une autre cigarette.